‹ Les sensChapitre 7 sur 128 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

l'intelligence. Il y en a d'originales, mais un grand nombre d'entre elles sont tirées d'ouvrages scientifiques spéciaux et ont été souvent modifiées pour le but particulier que l'auteur se proposait d'atteindre. La plupart des figures de physique sont puisées dans V Atlas de physique de J. Millier (Leipzig, 1871). Les autres figures sont tirées des ouvrages suivants : Kœlliker, Éléments d'histologie humaine (Paris, 1868); Stricker, Manuel d'Histologie (Leipzig, 1871) ; Helmholtz, Optique physiologique (Paris, 1867); Théorie physiologique de la musique (Paris, 1868). Nous prierons le lecteur qui voudrait acquérir des notions plus approfondies sur les sciences traitées dans cet opuscule, de recourir aux ouvrages que nous venons de citer.

Il s'est développé dans le règne animal un certain nombre d'organes possédant la propriété de procurer, aux organismes individuels, la connaissance des phénomènes du monde extérieur : on les a nommés Organes des sens. Ils sont arrivés à leur plus haute perfection chez l'homme dont l'activité psychique a dépassé, dans la même mesure, celle de tous les autres organismes.

Tous les organes des sens sont dans une liaison directe et anatomiquement démontrable avec le système nerveux, par des troncs et des filaments nerveux. Il est impossible de concevoir que nous puissions sentir, voir, entendre, odorer ou goûter sans l'existence d'un système nerveux, même si les organes des sens étaient arrivés à leur développement le plus parfait. Un œil dont le nerf optique est détruit ne peut plus nous présenter une image du monde extérieur ; une oreille dont le nerf acoustique est déchiré ne nous amène plus de son ; un bras dont le nerf est lésé, est tout à fait insensible. Un œil de cette nature peut ressembler parfaitement à un œil sain , il peut se laisser pénétrer par les rayons lumineux et former une image des objets sur sa paroi postérieure, et cependant cette image ne parviendra pas à notre perception parce que la liaison

avec le cerveau, cette station centrale du système nerveux, manque. Il en est de même de l'oreille sourde et du bras insensible. Les organes des sens ne sont par conséquent que des instruments de l'âme dont le siège est dans le cerveau et qui se sert de ces instruments, par l'entremise des nerfs, pour acquérir la connaissance des objets. Les forces actives du monde extérieur, la lumière, la chaleur, le son, le mouvement, l'affinité chimique, produisent dans les organes des sens une excitation des nerfs sensitifs qui s'y rencontrent et ces nerfs transmettent, à travers toute leur longueur, l'impression reçue jusqu'au cerveau. Chaque organe des sens possède par conséquent un stimulus spécifique qui le met en état d'excitation. Les terminaisons du nerf optique dans l'œil ne peuvent être excitées que par des ondes lumineuses et non par des ondes sonores : les terminaisons du nerf acoustique dans l'oreille au contraire sont excitées par ces dernières. La pression mécanique et la chaleur produisent l'excitation spécifique des nerfs sensitifs de la peau et quelques substances chimiques produisent une excitation déterminée sur les nerfs du goût et de l'odorat.

La véritable -perception sensuelle ne peut évidemment se produire que dans le cerveau. La perception de la, lumière ne se fait point dans l'œil, car dans cet organe il ne se produit qu'une impression lumineuse sur le nerf optique étalé : la perception de la lumière ne peut pas non plus se produire dans le nerf optique, car celui-ci ne fait autre chose que-propager au cerveau l'état d'excitation de l'œil. Ce n'est donc que dans le cerveau stimulé par l'irritation du nerf optique, que se produit un phénomène absolument mystérieux, la perception de la. lumière ; et comme on peut poursuivre le nerf optique jusqu'à son origine dans le cerveau, on admet que le phénomène se passe dans le centre d'origine des nerfs optiques.

L'œil n'est donc qu'un instrument d'optique, recueillant les rayons lumineux ; le nerf optique n'est autre chose qu'un appa-

reil conducteur propageant au cerveau la nouvelle d'une excitation. On a observé pendant les opérations chirurgicales que, lorsque le nerf optique est tiraillé, comprimé ou tranché, l'opéré perçoit, au moment de la lésion, un fort éclair lumineux. Cette lumière n'a point son origine dans la réalité puisqu'elle n'est perçue que par les personnes opérées. Cette perception doit son origine uniquement à l'irritation mécanique du nerf optique, irritation qui est propagée jusqu'au centre des nerfs optiques et y fait naître le phénomène de la perception lumineuse, comme si l'excitation était partie de l'œil même. La perception de la lumière se produit dans ces cas sans lumière objective extérieure, et elle naît toujours lorsque le nerf optique est irrité d'une façon ou d'une autre par des influences capables d'exciter aussi les autres nerfs, tels qu'électricité, chaleur, ou substances chimiques. Dans ces cas jamais la lumière objective, c'est-à-dire les ondes lumineuses de l'éther, ne joue un rôle quelconque. De ce fait nous tirons la preuve irréfutable que, dans la vision habituelle par le nerf optique, ce n'est point une portion quelconque de la lumière qui est transportée au cerveau, mais que c'est au contraire un état d'excitation particulière au nerf. Cet état d'excitation est produit dans l'œil par la lumière, mais il peut être éveillé tout aussi bien dans le tronc nerveux par une pression, par l'électricité, par la chaleur ou par des moyens chimiques. Quel que soit celui de ces excitants qui ait agi, l'effet produit sur le nerf optique est toujours le même, et le résultat final sur le centre des nerfs optiques se traduit toujours par une perception lumineuse. Les mêmes phénomènes doivent se passer dans les autres organes des sens et dans leurs nerfs. Un son n'est transporté que jusqu'aux extrémités du nerf acoustique, mais il n'est point conduit par le nerf jusqu'au cerveau. Le nerf irrité à ses extrémités propage jusqu'au cerveau et fait naître, dans le centre des nerfs acoustiques, la perception du son.

La perception du son peut donc aussi se produire sans qu'une onde sonore pénètre dans l'oreille , lorsque le nerf acoustique est irrité d'une façon quelconque soit par une pression, soit par un tiraillement, par l'électricité, etc. Il se produit alors toujours dans le nerf l'état d'excitation qui se traduit, dans le centre des nerfs acoustiques, par la perception du son.

Il est de toute évidence que nous sommes obligés d'appliquer ces considérations aux autres organes des sens qui servent au goût, à l'odorat ou au tact. Les nerfs des sens n'ont d'autre tâche que de propager l'excitation nerveuse née à leur extrémité dans les organes des sens, jusqu'à leurs centres sensitifs dans le cerveau. Cette excitation n'est point du tout comparable à l'excitation primitive : ce n'est point de la lumière ou du son, ni une pression^ ni de la chaleur, ni la diffusion d'un liquide dégustable ou d'un gaz odorant. Elle est au contraire un phénomène de nature particulière , et l'on admet avec raison qu'elle est identiquement la même dans tous les nerfs du corps parce qu'elle nous montre partout, dans lesnerfs musculaires comme dans les nerfs sensitifs, les mêmes phénomènes et qu'elle est soumise à des lois identiques. La nerf garde aussi peu la trace de l'irritation que la trace de la sensation. Lorsque l'on a coupé un nerf sensitif en un point quelconque, on peut irriter, aussi fortement que l'on voudra, la portion détachée, la sensation fera toujours défaut. Le tronçon central restera au contraire sensible dans toute son étendue.

Le phénomène de la perception ne peut se produire que dan& les centres sensitifs et nulle part ailleurs. C'est l'état d'excitation d'un centre sensitif qui constitue la modification matérielle correspondante à la perception d'une sensation. Il est même inutile que le nerf sensitif correspondant produise cette excitation, car nous éprouvons des sensations évidentes dans les rêves, sans que des excitations sensitives agissent sur le nerf, et ces sensations sont le produit d'une cause excitante interne

agissant sur les centres sensitifs. Des excitations anormales ou morbides, comme on les rencontre dans les affections cérébrales, une composition anormale du sang dans les maladies fébriles, peuvent aussi faire naître de ces sensations subjectives que l'on désigne alors par le nom de délire ou d'hallucinations.

Il devient évident, d'après ces considérations, que nous ne percevons point les objets extérieurs eux-mêmes, mais uniquement les modifications particulières qui se font dans les centres sensitifs.

Mais comment se fait-il que, malgré cela, nous transportions nos sensations internes dans le monde extérieur ? Comment se fait-il que tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, tout ce que nous ressentons est rapporté, par nous, à l'extérieur. Ce fait, qui, de prime abord, paraît si simple et si naturel à l'intelligence saine, a cependant besoin de quelque examen.

Nous pouvons brièvement répondre à la question proposée que, depuis notre naissance, nous apprenons par expérience à interpréter nos sensations et que par des milliers d'expériences variées que nous entreprenons dans la vie ordinaire, au moyen •de l'œil, de l'oreille ou des membres, nous sommes arrivés à ■concevoir que l'objet de notre sensation, c'est-à-dire la cause finale de nos sensations, se trouve au dehors de nous. L'enfant nouveau-né a certainement des sensations. La lumière qui pénètre dans son œil, agit sans conteste sur le cerveau, car la pupille se contracte sous son influence et ce phénomène ne peut se produire sans la participation du centre optique du cerveau. Mais cette perception n'est qu'interne, absolument comme la sensation de la faim ou de la réplétion, elle n'est certainement point encore transportée à l'extérieur. On observe cependant que l'enfant commence peu à peu à viser les objets par des mouvements de la tête et des yeux, c'est-à-dire, qu'il

s'efforce de mettre l'œil dans une position telle que l'image de l'objet tombe sur le point de la vision la plus distincte au centre de la rétine. Il n'est cependant pas encore nécessaire d'admettre, à cette période du développement, un transfert à l'extérieur de l'image observée. L'action de viser les objets ne se produit pas non plus tout d'un coup, mais elle se développe peu à peu par une tendance inconstante de remuer les yeux occasionnée peut-être par l'excitation de la lumière. Lorsque dans ces cas le point de la vision distincte tombe par hasard sur un objet dont la clarté, la couleur ou le mouvement excite l'attention, l'enfant, lorsque ces faits se seront renouvelés, apprendra graduellement par l'expérience, à exécuter volontairement les mouvements nécessaires.

Mais le sens du toucher s'exerce en même temps que le senS' de la vue. Les sensations tactiles ne sont pas non plus, au début, transportées sur les objets situés à l'extérieur et sont probablement ressenties comme sensations internes et comme obstacles au mouvement. Mais parmi les premiers objets que l'on aperçoit se trouve la main, l'organe tactile le plus important, et comme elle possède la propriété d'exécuter un grand nombre de mouvements dans l'espace, l'œil verra bientôt la main se mouvoir et palper et, par conséquent, plusieurs sensations produites par ces exercices arriveront dans le même moment à la perception. Pendant que la main touche un objet, l'œil ne voit pas seulement l'objet mais en même temps la main, et pendant que la main fait un mouvement il perçoit en même temps le sentiment interne de la motion musculaire, la sensation tactile naissante et, par le moyen de l'œil, le mouvement visible de la main et celui de l'objet.

C'est cette simultanéité de la sensation optique et de la sensation tactile, qui nous amène graduellement la conviction que l'objet perçu par les deux sens se trouve dans le monde extérieur. Il faut sans doute pour arriver à ce degré de connais-

sance une conclusion logique dont l'origine reste encore pour nous une énigme de la vie intellectuelle, mais qui s'exécute à notre insu et ne se développe que graduellement. Cette conclusion consiste à admettre que, si deux sensations, la sensation tactile et la sensation visuelle, se font toujours simultanément, elles doivent avoir une seule et même cause et que par conséquent l'objet vu et touché est un seul et même objet.

Cependant cette conclusion logique ne suffit pas encore pour arriver à transférer les objets à l'extérieur. Elle est suivie d'une seconde conclusion, qui pent sans doute nous paraître très-scientifique, mais qui ne l'est point en réalité puisqu'elle s'exécute à notre insu.

Les deux sensations simultanées du toucher et de la vision sont deux sensations de nature diverse et qui se forment dans deux centres sensitifs différents du cerveau. Si donc la cause de nos sensations se trouvait à l'intérieur des organes percevants il faudrait qu'elle existât en même temps dans les organes de la vision et dans ceux du toucher et qu'elle fût pour les deux de nature différente. Elle devrait donc paraître double. Mais d'après notre première conclusion elle est simple et non double , elle n'est donc pas interne , il faut qu'elle soit externe.

L'action simultanée du toucher et de la vision est en effet pour l'intelligence humaine une source considérable de connaissances dans le domaine du monde extérieur. Nous ne voulons cependant point soutenir que le toucher seul, sans l'aide de l'œil, ne puisse nous amener des connaissances. On peut môme penser que le toucher seul , sans l'aide de la vue et de la fixation, nous mène à distinguer notre corps du monde extérieur. Car le toucher de notre propre corps par la main amène toujours une double sensation tactile, la première par la main, la seconde par la partie touchée de la peau, tandis que le toucher d'un corps étranger ne produit qu'une seule et uni-

que sensation tactile par le moyen de l'organe du toucher. C'est sur cette base logique que se construit notre conception du monde extérieur, quoiqu'il nous soit difficile de ramener cet acte de notre intelligence à des conclusions logiques simples.

Lorsqu'une fois on est arrivé à concevoir que l'objet touché appartient au monde extérieur, l'éducation de la vue se fait promptement. La coïncidence simultanée d'une sensation tactile et d'une sensation visuelle , un mouvement aperçu en même temps par l'œil et senti par la main qui palpe, la naissance de l'impression tactile au moment même où l'œil s'aperçoit du contact de la main et de l'objet, tous ces faits nous mènent à la certitude que la cause des deux sensations est la même et que si nous projetons au dehors la sensation tactile, il faut entreprendre la même opération pour la sensation visuelle.

Nous devons distinguer les impressions reçues par les sens d'autres impressions ressenties par le corps et que l'on désigne sous le nom de sensations générales. Parmi celles-ci on distingue surtout la sensation de douleur qui est répandue sur presque tout le corps. La différence caractéristique entre ces sensations générales et les sensations produites par les organes des sens, consiste en ce que nous recevons par ces dernières connaissance des objets et des modifications du monde extérieur et que nous transportons les perceptions qu'elles produisent dans les objets extérieurs eux-mêmes, tandis que nous ne percevons, par la sensibilité générale, que des modifications de notre propre corps

La limite entre la sensation tactile et la sensation de douleur peut être rendue évidente par l'exemple suivant proposé par Ernest Henri Weber. Lorsque nous appliquons le tranchant d'un couteau aiguisé sur la peau, nous sentons le tranchant par le moyen du sens du toucher, nous avons une im-

pression sensible que nous rapportons à l'objet cause de cette impression. Mais si, au moyen .de ce couteau, nous faisons une incision dans la peau nous ressentons de la douleur, sensation que nous ne rapportons plus au couteau tranchant, mais que nous sentons être en nous et qui nous donne connaissance d'un changement dans l'état de notre propre corps. Nous ne sommes pas en état de reconnaître, par cette sensation douloureuse, l'instrument qui l'a produit ni sa nature.

Les sensations au moyen des organes des sens nous paraissent être par conséquent d'un ordre plus élevé et plus parfait que les sensations générales. La sensibilité générale du corps est, il est vrai, le terrain commun d'où naît aussi la sensibilité par les sens, mais cette dernière s'élève à une perfection beaucoup plus grande, puisque, par le moyen d'organes de structure très-délicate situés à la périphérie du corps, elle est excitée par les forces du monde extérieur et que l'intelligence est ainsi mise en rapport immédiat avec le monde.

Page 1