CHAPITRE PREMIER
QUALITÉS DU SENS DU TOUGHEU. — SENS DU TACT ET ORGANES DU TACT. — SENS LOCALISATEUR DE LA PEAU.
Nous savons par expérience que chaque point de notre peau possède une certaine sensibilité et que certaines parties du tégument sont plus ou moins sensibles. Cette propriété est communiquée à la peau par une grande quantité de nerfs qui prennent leur origine dans le cerveau ou dans la moelle épinière et qui s'étalent et se ramifient dans le corps. Ces nerfs ont seuls la propriété de communiquer au corps de la sensibilité, car dès qu'un de ces nerfs est lésé ou malade, la partie du corps qu'il pourvoit devient par cela même insensible.
La peau peut donc être considérée comme un organe de sens enveloppant tout le corps et destiné à rendre sensibles aux influences extérieures tous les points de notre périphérie. Ces influences de nature diverse excitent en nous des actions sensitives spéciales et sont en même temps en union indissoluble avec certains phénomènes intellectuels. Il est vraiment curieux d'examiner la variété d'impressions que nous pouvons
recevoir par la seule entremise de la peau et l'on ne peut douter que, si nous ne possédions ni œil ni oreille, cet organe sensitif suffirait à lui seul pour construire autour de nous un monde dont l'horizon serait sans doute très-rétréci. En effet, les objets à portée immédiate de notre atteinte ou en contact direct avec notre corps seraient les seuls qui s'offriraient à notre connaissance et qui trahiraient leurs propriétés ou leur structure par une impression quelconque sur la peau : par contre un grand nombre d'objets et de phénomènes de la nature resteraient un mystère pour nous. Nous pourrions reconnaître la forme et la structure d'un corps, en le palpant avec les mains, avec autant de certitude qu'au moyen de l'œil, surtout si nous considérons que notre attention intellectuelle se concentrerait avec plus de force sur le sens du toucher, comme cela arrive chez les aveugles. Nous ne pouvons rester dans l'incertitude sur la grandeur et les dimensions d'un objet, du moment où nous pouvons le toucher et le comparer à la grandeur de notre main ou de notre corps, et nous pourrons de même juger en toute sûreté des qualités de sa surface, lisse ou rugueuse, droite ou courbe. En un mot les objets naturels, en tant qu'ils diffèrent entre eux par la forme, se révéleraient au sens du toucher avec assez de netteté pour donner une impulsion à notre activité vitale. Il est môme possible que notre intelligence pourrait puiser, dans ces perceptions, la matière de pensées abstraites, qu'elle pourrait s'élever à l'idée d'une ligne, d'un angle, d'un triangle, etc., d'où il résulterait que les mathématiques constituent une science indépendante de la vue quoique en réalité elle ait pris naissance dans des observations visuelles. Mais l'activité sensuelle de notre peau nous apprendrait encore bien plus sur la nature des corps que sur leur forme. Au moyen des organes mobiles de notre corps, nous sommes à môme de juger de la pesanteur des corps, en estimant la force que nous employons à les soulever. Mais tout objet exerce en même temps par sa pesanteur une pression sur la peau, pression que nous ressentons et qui nous donne aussi une idée de sa pesanteur. Toute autre force peut exercer, comme la pesan-
teur, une pression sur la peau et nous possédons toujours la faculté d'estimer la force de la pression qui s'exerce sur la peau. Un poids posé sur notre main et une poignée de main amicale diffèrent très-peu entre eux quant à leurs propriétés physiques, quels que soient du reste leurs effets psychologiques, et dans les deux cas nous mesurons, par la pression ressentie, la force qui la produit.
Mais les facultés perceptrices de la peau ne sont point épuisées par les propriétés que nous venons de citer ; elle possède encore une autre aptitude qui lui est tout à fait spéciale et qui ne peut être remplacée par aucun autre organe du corps. Tandis que nous pouvons bien mieux juger par l'oeil que par le tact de la forme des corps et que nous employons ce dernier sens pour compléter simplement les connaissances acquises par l'œil, tandis que nous estimons la force qui produit une pression, principalement par l'activité de nos muscles, la sensibilité pour la chaleur et le froid est spéciale à la peau et n'est partagée par aucun autre organe du corps. L'œil peut cependant, au moyen de certains caractères acquis par l'expérience, nous avertir fréquemment de la chaleur d'un corps, lorsque nous apercevons par exemple ce corps incandescent ou à l'état de vaporisation, mais l'œil ne possède point la propriété de percevoir la chaleur. Cette propriété appartient uniquement à la peau : et il est d'une très-grande importance pour l'économie animale que cette propriété soit étendue à toute la surface du corps car la peau l'entoure comme d'une muraille protectrice contre un ennemi fâcheux, le froid, qui l'anéantirait s'il pouvait le pénétrer sans obstacle. Mais l'approche de cet ennemi nous est annoncée par une sensation générale, le frisson interne, qui est produit par le refroidissement de la peau et qui nous avertit de le repousser. Cette propriété de la peau nous avertit avec autant de sûreté de l'approche de la chaleur qui pourrait devenir aussi nuisible au corps que le froid. La peau possède donc divers modes de sensibilité. De même que l'œil sait distinguer, parmi les sensations visuelles, celles qui se rapportent à la forme du corps de celles qui se rapportent à
la couleur, de même la sensibilité tactile de la peau peut distinguer diverses propriétés des corps touchés, comme la forme, la dureté, l'état solide, mou ou fluide et enfin la température. La propriété que possède la peau de reconnaître la forme des corps est désignée sous le nom de sens du tact. La propriété que possède la peau d'estimer la force de pression qu'un corps exerce sur elle est désignée sous le nom de sens de la pression. Enfin la propriété que possède la peau de ressentir la chaleur ou le froid s'appelle sens de la température. Notre aptitude à découvrir jusqu'à un certain point les propriétés des €orps par le toucher seul, se compose de la réunion de ces trois espèces de sensations. La sensibilité cutanée se décompose en ces trois variétés qui se réunissent ordinairement en une perception simultanée : mais il est nécessaire, pour les recherches scientifiques, de les séparer artificiellement, à peu près comme l'on décompose la lumière blanche en ses parties constitutives au moyen d'un prisme, afin de pouvoir les examiner isolément. Outre ces sensations spécifiques, la peau possède encore une sensation générale qui ne manque pas du reste aux organes internes du corps, c'est-à-dire la sensation de douleur. Cette sensation se produit dès que la cause d'irritation appliquée à la peau dépasse certaine puissance et quelle que soit la nature de la cause, pression, chaleur, froid, action chimique de substances caustiques. Mais nous ne devons pas compter la douleur parmi les sensations proprement dites puisque nous ne pouvons, par son entremise, acquérir de notions sur la nature des corps externes. Nous pouvons sans doute distinguer le plus souvent si la douleur cutanée est produite par la combustion ou par la cautérisation au moyen d'un acide ou par l'application d'un instrument tranchant, mais cette distinction ne se fait qu'à l'aide des sensations spéciales qui se perçoivent en môme temps et qui sont les sensations de pression, de tact et de température. Si nous faisons abstraction de ces dernières, la sensation do douleur possède, dans tous les cas possibles, le même caractère, ce qui devient évident lorsque la douleur persiste quoique la cause productrice soit éloignée. Un froid
excessif, par exemple l'attouchement d'acide carbonique congelé, produit absolument la même douleur qu'une brûlure.
Nous comprenons sous le nom de palpation une opération assez compliquée. Nous nous servons pour palper des organes les plus convenables, des mains dont les extrémités digitales sont douées de la plus exquise sensibilité tactile. Mais notre action ne consiste point seulement à toucher le corps, les mouvements des mains jouent un très-grand rôle dans la palpation, car nous faisons voyager ces organes si sensibles sur toute l'étendue de l'objet que nous palpons. Ce procédé, que nous pourrions appeler plus justement palpation active, consiste par conséquent en une combinaison de mouvements et de sensations, au moyen de laquelle nous mettons successivement divers points de l'objet en contact avec les parties sensibles de la peau. Notre intelligence combine alors ces divers points explorés en un seul tout, d'où résultent des lignes, des surfaces, en un mot toute la superficie d'un corps dont les parties isolées se réunissent en une image commune.
Dans la vie ordinaire le toucher sert seulement d'auxiliaire à l'œil ; c'est pour ce motif que nous ne le perfectionnons que très-peu: et nous nous apercevons souvent, dans l'obscurité, de son peu d'utilité pour la reconnaissance des objets. Mais ce sens peut être considérablement perfectionné par l'exercice : nous pouvons nous en assurer par l'exemple des aveugles que la nécessité pousse à ce perfectionnement ; nous pouvons encore nous en assurer par la finesse tactile de la langue, habituée à tâtonner dans l'obscurité, et qui est si bien au fait de ce qui sepasse dans la cavité buccale, qu'elle en reconnaît exactement tous les replis, les recoins les plus minimes et chaque dent en particulier.
La sensation que l'on éprouve par l'attouchement de la peau est de nature beaucoup plus simple. Si, sans mouvement de notre part, une autre personne touche avec une certaine force un point quelconque de notre peau au moyen d'un crayon ou d'une tête d'épingle, nous pouvons, les yeux fermés, indiquer avec plus ou moins d'exactitude le point touché. Cette faculté est parfaite à la main et elle l'est d'autant plus que nous appro-
chons davantage de l'extrémité des doigts. Nous distinguonsparfaitement l'attouchement de l'une ou de l'autre des trois phalanges et nous pouvons indiquer avec assez de précision l'intervalle entre le point touché et l'extréniité du doigt. Cette sensation est aussi très-marquée à la figure et au front et elle est très-délicate aux lèvres et à la langue. L'expérience nous apprend qu'il n'est aucun point de la surface cutanée qui soit insensible à un attouchement exécuté avec une pression plus ou moins forte. Mais la détermination de l'endroit touché est beaucoup moins exacte aux bras, aux jambes et aux autres parties de la peau, qu'aux mains et à la figure.
Cette faculté de déterminer l'endroit de l'attouchement se nomme sens localisateur de la peau : elle est un des facteurs du sens du toucher. La sensation d'un attouchement ne suffit pas par elle-même pour éclairer ce phénomène , mais l'action sensuelle consiste en outre dans la localisation de l'attouchement ressenti. Cette dernière faculté est une action psychique d'un ordre plus élevé, qui se passe évidemment dans le cerveau et qui ne peut s'expliquer qu'en admettant qu'il existe pour ainsi dire dans notre intelligence une image de la surface de notre corps, image qui nous permet de rechercher et de trouver avec plus ou moins de sûreté le point de l'attouchement. Mais comment peut-on se représenter la relation qui existe entre la surface du corps et l'intelligence, c'est-à-dire avec le cerveau qui en est le siège ? La physiologie des nerfs nous fournira des éclaircissements suffisants sur cette question.
Une grande partie des nerfs de la sensibilité prend son origine dans le cerveau ou dans la moelle épinière. Ces nerfs sont tous composés d'une grande masse de fibres qui se séparent au voisinage de la peau et se terminent dans cet organe d'une façon tout à fait spéciale.
La peau elle-même est composée de trois couches (flg. 1) i : sur le tissu cellulaire sous-cutané {d f), qui est souvent très-riche en graisse, s'étale la première couche ou derme (de c hb) composée d'un tissu assez compacte qui se change en cuir par le