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CHAPITRE PREMIER

LE SENS DE L#pOUAT.

La sensation de l'odorat est produite par certains corps de forme gazeuse qui sont attirés dans la cavité nasale avec l'air. Dans cette cavité les substances odorantes se mettent en contact direct avec l'organe des sens, comme cela se fait du reste aussi pour le goût. Ces substances exercent une excitation directe sur l'organe des sens et le résultat de cette excitation se traduit par une sensation tout à fait spéciale. Il serait impossible de comparer l'olfaction avec les autres impressions sensuelles et de dire, par exemple, qu'elle est une espèce de toucher ou de goût : elle est aussi différente des autres sensations que la vue et l'audition le sont entre elles : c'est une sensation de nature tout à fait spéciale.

C'est pour ce motif que l'odorat est desservi par un nerf particulier, le nerf olfactif, qui se distingue des autres nerfs par son origine, sa situation et sa distribution. Il tire son origine des hémisphères cérébraux par un renflement, le lobe olfactif, qui est très-développé chez les animaux inférieurs. Ses fibres se séparent à la base du crâne et pénètrent, par un grand

nombre de petits trous, à travers la lame criblée de l'ethmoïde, os qui est situé comme un coin entre les cavités oculaires, et pénètrent ensuite dans la partie supérieure de la cavité nasale. La cavité nasale elle-même est formée par trois conduits, en forme de cornets, qui sont revêtus par une membrane muqueuse.

Le conduit inférieur et en partie le supérieur servent principalement à l'inspiration et à l'expiration de l'air, et cette partie du nez a reçu, pour ce motif, le nom de région respirsitoire. Elle est recouverte, comme les autres conduits aériens et du poumon, par des cellules cylindriques (cellules épithéliales) serrées les unes contre les autres et présentant à leur extrémité libre des cils très-fins destinés par leurs mouvements vibratiles à rejeter au dehors les mucosités et la poussière.

Le conduit supérieur et en partie le conduit moyen portent l'organe destiné aux impressions odorantes et ont reçu le nom de région olfactive. Cette région se distingue de la région respiratoire par sa couleur jaunâtre, qui est produite par du pigment : elle n'est point couverte de cellules à cils vibratiles, mais porte à sa surface des organes différemment constitués.

Ce n'est que dans ces derniers temps que Max Schultze a pu, par des recherches attentives, trouver le mode de terminaison du nerf olfactif dans la muqueuse nasale. On pouvait présumer, par analogie avec ce que l'on rencontre dans les autres organes des sens, que les dernières fibrilles nerveuses sont munies d'organes terminaux particuliers destinés à recevoir des impressions sensuelles.

La muqueuse olfactive est aussi recouverte de cellules épithéliales cylindriques : elles sont représentées en e sur la figure 91. Leur extrémité élargie est dirigée vers la surface tandis que leur extrémité inférieure offre des prolongements très-étroits qui s'unissent au tissu sous-jacent. On rencontre, entre ces cellules, des bâtonnets allongés s, qui présentent à leur partie inférieure un renflement analogue à un noyau de cellule et se prolongent ensuite en un long filament inférieur. Ce filament présente tous les caractères des fibres nerveuses les plus fines et se perd dans la région où se distribuent les

Fig. 91.

fibres nerveuses du nerf olfactif : il est donc très-probable que ces filaments sont reliés au nerf olfactif. Les organes dont nous venons de parler ont été nommés par Max Schultze cellules olfactives. On a observé de petits cils, situés sur l'extrémité des bâtonnets, chez certaines espèces animales dont on peut obtenir des préparations fraîches.

Les substances odorantes qui parviennent, avec l'air inspiré, sur la muqueuse olfactive, agissent évidemment sur les organes terminaux du nerf olfactif, ou cellules olfactives. Elles n'agissent pas directement sur les nerfs qui probablement ne peuvent pas du tout être irrités par la plupart des substances odorantes, lorsque celles-ci sont mélangées à des corps aériformes. Nous faisons remarquer que le nerf optique ne peut point être irrité directement par la lumière, ni le nerf auditif par les ondes sonores, et nous pourrons ainsi justifier facilement cette conclusion.

Nous soupçonnons donc que le nerf olfactif ne percevrait pas la moindre odeur agréable s'il était possible de plonger ses rameaux dans une atmosphère d'eau de Cologne, à l'endroit, par exemple, où ils traversent la lame criblée de l'ethmoïde, et qu'il percevrait tout aussi peu une mauvaise odeur si on le plongeait dans une atmosphère de sulfure de carbone. L'effet des corps odorants consiste plutôt en une modification qu'ils produisent sur les organes terminaux et c'est par ces organes que les fibres nerveuses qui y aboutissent sont mises en excitation. Ces appareils terminaux, et non les nerfs, possèdent la propriété d'éprouver une impression par les corps odorants, et les fibres nerveuses ne sont autre chose que des agents transportant des dépêches qui annoncent au cerveau l'irritation produite.

Les substances que nous percevons par l'odorat doivent être transportées sous forme gazeuse avec l'air inspiré par le nez et, comme tous les gaz et toutes les vapeurs sont plus ou moins solubles dans l'eau, ils pénétreront en petite quantité dans les

liquides de la muqueuse. Leur effet sur les organes terminaux du nerf olfactif est probablement de nature chimique puisque l'odeur des substances se modifie d'après leur composition chimique. Mais il s'y joint encore une condition mécanique sans laquelle nous ne pouvons percevoir aucune odeur, c'est qu'il y ait un courant d'air continu à travers le nez et que nous y renouvelions l'air par la respiration. Toute sensation olfactive est abolie lorsque nous arrêtons la respiration, même quand nous nous trouvons dans une atmosphère très-chargée d'odeurs. Nous percevons aussi beaucoup plus fortement les odeurs à la première période de l'inspiration et c'est pour cela que nous répétons cette action lorsque nous voulons percevoir des odeurs très-fines ou très-divisées. Ce résultat est dû à ce que nos nerfs sont surtout irrités par un brusque changement de leur état et qu'ils ne le sont pas par un état constant : ainsi nos nerfs sont excités par les interruptions d'un courant électrique et ne le sont nullement par un courant constant. Le renouvellement fréquent de l'air dans la fosse nasale est donc une condition trèsfavorable pour les perceptions olfactives, tandis que ces perceptions s'émoussent lorsque l'air y reste immobile et stagnant. En outre le renouvellement de l'air met une jjIus grande proportion de matière odorante en contact avec la muqueuse olfactive .

Les quantités de substance odorante que nous sommes capables de percevoir sont quelquefois extraordinairement minimes. Une simple trace d'huile essentielle de rose vaporisée suffit à nous faire percevoir une odeur agréable. Une quantité infinitésimale de musc communique à nos habits l'odeur spéciale qui caractérise cette substance et qui persiste pendant plusieurs années sans pouvoir être enlevée par les courants d'air les plus forts. Valentin a calculé que nous pouvons encore percevoir l'odeur de deux millionièmes d'un milligramme de cette substance. Notre odorat surpasse donc en sensibilité tous les autres organes des sens. Nous ne percevons certainement pas par le goût la petite proportion de substance qui suffît à nous donner une perception olfactive, nous ne pourrions pas Ja sentir par le tact même si elle était à l'état solide, enfin nous ne

pourrions point la voir, même si elle était exposée à la lumière la plus éclatante. Il est même probable qu'aucun réactif chimique n'est capable de déceler des proportions aussi minimes de substance et l'analyse spectrale, qui fait cependant reconnaître des millionièmes de gramme, reste de beaucoup inférieure à la sensibilité de notre odorat.

Chez les animaux le développement de l'odorat est encore bien plus étonnant que chez l'homme : ce sens remplit généralement chez eux un rôle beaucoup plus important que chez nous. Les chiens de chasse reconnaissent, par l'odorat, la piste d'un animal, piste absolument invisible à l'œil : et cependant l'odorat du chien est encore surpassé par celui des fauves, qui sont capables de reconnaître le chasseur à des distances énormes, lorsque la direction du vent est favorable. Quelle peut donc être la quantité de substance volatile encore perceptible par ces animaux à des distances si grandes ? — Son exiguïté est au-dessous de toute appréciation.

Les animaux aquatiques possèdent-ils la faculté de percevoir des odeurs ? — Nous devons admettre cette possibilité si nous en jugeons d'après le développement des organes olfactifs chez ces animaux : car les poissons ont un nerf olfactif très-développé qui tire son origine de la partie antérieure du cerveau, c'est-à-dire du lobe olfactif, et qui se distribue sur la muqueuse des sacs nasaux : ces sacs présentent une ouverture dans la peau de la tête. Chez ces animaux les substances odorantes n'agissent point sous forme gazeuse mais à l'état de dissolution dans l'eau, et peut-être la sensation est-elle dans ce gaz analogue à celle du goût qui ne peut être éveillée, comme on sait, que par des substances liquides. En tout cas l'odoration des animaux aquatiques ne peut être tout à fait identique à celle des animaux terrestres. Il n'est donc pas probable que l'homme serait capable d'odorer sous l'eau, même s'il pouvait sans danger faire passer un courant de liquide à travers le nez. Une expérience très-intéressante de E. H. Weber nous en fournit la preuve. Cet observateur remplit exactement son nez avec do l'eau très-chargée d'eau de Cologne. On peut répéter cette

expérience sans danger en se couchant horizontalement et en laissant pendre la tête verticalement en bas, de façon que l'ouverture des narines se dirige en haut. Le voile du palais sépare alors complètement les fosses nasales de la cavité buccale et l'eau introduite dans le nez ne trouve point d'issue pour s'écouler. Tant que l'eau séjourna dans la cavité nasale Weber ne perçut aucune odeur, tandis qu'il la percevait parfaitement au moment de l'introduction de l'eau. Il remarqua en outre que l'odorat était aboli pendant quelques minutes après la sortie de l'eau, ce qui du reste se produisait aussi lorsqu'on se servait d'eau pure. Il semble donc que l'eau n'est pas un intermédiaire convenable pour l'odorat de l'homme.

Nous avons pu partager les sensations éprouvées par le moyen des organes des sens, en plusieurs catégories déterminées. Mais les sensations olfactives sont si diverses qu'il n'est point possible de les coordonner. Nous pouvons, d'une manière générale, diviser les odeurs en odeurs qui nous sont agréables que nous nommons parfums et en odeur désagréables ou mauvaises odeurs. Divers éthers et quelques huiles essentielles contenues dans les plantes donnent des odeurs parfumées et c'est pour ce motif qu'on les emploie dans la fabrication d'essences parfumées, comme par exemple pour celle de l'eau de Cologne. Mais ces substances parfumées nous présentent des odeurs si diverses que nous ne pouvons pas les définir exactement. Elles présentent souvent, surtout lorsqu'elles sont concentrées, quelque chose d'âpre et de stupéfiant.

Les mauvaises odeurs forment un contraste évident avec les premières. On rencontre parmi ces odeurs quelques gaz de composition simple et quelques vapeurs. L'hydrogène sulfuré, l'hydrogène phosphore, l'hydrogène arsénié, le sulfure de carbone et une certaine quantité d'hydrogènes carbonés sont les représentants de cet ordre d'odeurs. Une grande quantité de composés organiques compliqués possèdent aussi des odeurs évidemment désagréables, et surtout certaines substances développées pendant la putréfaction de débris de nature animale.

On a fait la remarque singulière que presque toutes les subs-

tances à odeur désagréable sont en même temps nuisibles à notre organisme. Les gaz à odeur désagréable, comme l'hydrogène sulfuré, constituent même des agents toxiques violents qui amènent la mort lorsqu'ils sont respires en certaine proportion. Les aliments en putréfaction que notre goût repousse aussi bien que l'odorat , peuvent occasionner des maladies graves lorsqu'on les consomme. L'odorat est donc un gardien vigilant qui empêche l'introduction de substances nuisibles dans notre organisme. Cependant toutes les substances nuisibles ne sont pas trahies par leur odeur : il en est ainsi de l'oxyde de carbone qui est inodore, quoique délétère, et qui a déjà fait tant de victimes, grâce à l'imprudence humaine.

Beaucoup de substances nuisibles ont une odeur qui n'est pas à vrai dire mauvaise, mais qui est cependant désagréable lorsqu'elle est condensée : tels sont par exemple le chlore, le brome, l'iode et l'ammoniaque. Ces corps ne produisent point seulement une sensation olfactive mais encore une excitation générale de la muqueuse nasale qui est richement desservie par des filaments nerveux sensibles du nerf trijumeau. Lorsque nous aspirons, par exemple, du gaz ammoniac, la sensation piquante et cuisante que nous éprouvons dans le nez ne provient pas de l'irritation du nerf olfactif, mais de celle du trijumeau, quoique le nerf olfactif soit aussi fortement excité.

On a fait la remarque que les gaz odoraiits ont une grande tendance à former des combinaisons chimiques, et produisent rapidement des altérations dans les tissus organiques. A cette catégorie appartiennent l'hydrogène sulfuré, qui décompose le sang et le colore en noir, puis le chlore, le brome et l'iode qui, ainsi que l'ammoniaque , décomposent rapidement les substances organiques. C'est encore dans cette catégorie qu'il faut ranger les vapeurs d'alcool, d'éther, de chloroforme, qui toutes altèrent rapidement les tissus animaux.

Les gaz inodores sont au contraire sans action sur les tissus animaux ou n'en produisent qu'une très-lente. Il faut ranger dans ce groupe l'azote, qui est complètement indifférent, puis l'hydrogène, enfin l'acide carbonique qui ne peut pas pro-

voquer de décomposition. L'oxyde de carbone même qui est délétère, quoique inodore, ne détruit point les principes essentiels du sang, puisqu'on peut l'en chasser de nouveau sans que ce liquide ait perdu ses propriétés essentielles. L'oxygène luimême n'agit point rapidement sur les tissus animaux et se comporte comme un corps indifférent , abstraction faite de l'oxydation lente qu'il provoque. Ce n'est que dans son état actif, c'est-à-dire à l'état d'ozone, que l'oxygène possède une affinité plus considérable à la température ordinaire, et il est très-remarquable que dans cet état il possède une odeur caractéristique.

Outre les substances à odeur agréable et à odeur désagréable, il en existe une grande quantité d'autres dont les odeurs ne peuvent être classées. On pourra plus tard les classer chimiquemeut lorsqu'on en connaîtra exactement la composition. Mais les sensations qu'elles produisent sur l'odorat sont toutes spécifiquement différentes et caractéristiques pour chaque substance particulière. Nous reconnaissons parfaitement à l'odeur un grand nombre d'aliments que nous consommons et cette odeur nous paraît agréable lorsque nous sommes à jeun, mais peut aussi nous paraître répugnante et même nauséeuse lorsque nous sommes rassasiés.

La science ne possède point jusqu'ici de données pour expliquer la manière dont se forment les différentes sensations d'odeurs et quelle différence il y a entre une sensation agréable et une sensation désagréable On peut s'imaginer, par analogie à ce qui se passe pour les diverses sensations visuelles, que le nerf olfactif est muni d'organes terminaux divers qui transmettent aux fibres nerveuses, avec lesquelles ils sont en relation, des impressions olfactives différentes. Mais combien d'espèces de fibres nerveuses devons-nous admettre puisque nous ne pouvons pas encore classer nos sensations en catégories distinctes et que ces sensations nous paraissent être en nombre infini ? Nous abandonnons la réponse à cette question aux recherches futures de la science, qui se trouve ici sur un terrain 'encore très-obscur.

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