BESOINS
plutôt porté à chercher la cause du côté des nerfs. Les centres nerveux ressemblent à un réservoir qui se charge et se remplit peu à peu et exerce une tension de plus en plus forte, de façon que, quand la tension a atteint un certain degré, le besoin d'exercice se produit et détermine la contraction. Un centre moteur est continuellement sollicité par une série d'excitations provenant soit de l'extérieur, soit de l'organisme môme; il reçoit incessamment des sensations, du sang, etc., de l'énergie qui s'accumule et qui s'emmagasine, et quand cette énergie est à son maximum, les fusils partent tout seuls, pour employer une locution vulgaire. La sensation de besoin correspondrait dans ce cas à cette sorte de tension cellulaire qui précède l'explosion nerveuse finale. Mais pourquoi ce besoin est-il plus marqué chez les enfants, chez les jeunes animaux? Est-ce parce que chez eux les phénomènes d'arrêt se produisent avec moins d'intensité?
Une autre question se pose. Le besoin que nous venons d'étudier a-t-il son origine dans le centre moteur lui- môme ou dans des centres sensitifs en connexion avec ce centre moteur? La question peut paraître oiseuse et il peut sembler étrange au premier abord d'admettre des sensations dérivant de l'activité d'un centre moteur. Ce n'est pas ici le lieu de la discuter et elle trouvera sa place dans le chapitre des sensations musculaires à propos du sentiment de l'innervation motrice centrale. Je me contenterai de dire ici par avance qu'il y a de très fortes raisons de croire que l'activité des centres moteurs peut, comme celle des centres sensitifs proprement dits, être consciente et s'accompagner de véritables sensations. Dans ces conditions, il n'y a rien d'étonnant à ce que le besoin d'activité musculaire ' ait son siège et son point de départ clans un centre moteur. Dans le cas contraire, si l'on rattache ce besoin à un centre sensilif, comment comprendre la connexion des centres sensitifs avec le centre moteur et surtout le mode d'action de celui-ci sur les premiers ?
Les besoins musculaires forment un petit groupe de sensations musculaires d'un caractère particulier. Ces sensations, que chacun connaît par snn expérience personnelle et qu'il est plus facile de se rappeler que de dCrvlvo, sont spéciales à certains organes ri sont suivies de mouvements réflexes particuliers • telles sont les sensations qui caractérisent le besoin de respirer '■i les besoins correspondant aux actes suivants: le bâillement réternuement, ^ tonx, la déglutition, la défécation, la miction,'
le vomissement, le clignement, etc. Des sensations musculaires, mais beaucoup plus vagues et moins localisées, interviennent aussi dans les besoins généraux tels que la faim par exemple, sans que l'on puisse déterminer dans ces cas les muscles qui sont le siège et le point de départ de ces sensations.
Il ne faut pas confondre avec ces besoins les sensations musculaires fonctionnelles qui accompagnent les divers actes énumérés plus haut; les premiers 'précèdent ces actes. Ainsi, dans le bâillement, nous avons d'abord une sensation particulière, qui est antérieure au bâillement et qui occupe les muscles du plancher buccal et ensuite une sensation tou te différente qui coïncide avec la contraction des muscles qui agissent dans le bâillement.
2° Besoin d'activité psycliique.
Ce besoin d'activité psychique, comme le besoin d'activité musculaire, est très développé chez certains individus, et peut être réduit au minimum chez d'autres. Il peut du reste porter sur tous les genres de manifestations possibles de l'activité mentale et s'exercer dans toutes les directions de cette activité. Chez certaines personnes l'esprit est toujours ouvert, toujours en éveil ; elles veulent tout connaître, tout savoir, et passent d'un sujet à l'autre, d'un ordre d'idées à un ordre d'idées différent, en se donnant à peine le temps d'approfondir les questions et de réfléchir sur ce qui se présente à leur esprit. Chez d'autres au contraire ce besoin d'activité psychique se limite, et cette activité se concentre sur un petit nombre de sujets. C'est ce besoin d'activité psychique qui est le stimulant principal d'un grand nombre de jeux, tels que les cartes, les échecs, le tric-trac, etc. C'est ce besoin, quand il est porté très loin, qui fait les collectionneurs, les chercheurs, les inventeurs, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs, les hommes à projets, les missionnaires ou les apôtres d'une religion ou d'une idée, écrivains, artistes, financiers, hommes politiques, dont la vie est une fièvre perpétuelle et dont le cerveau est toujours en ébullition.
Un degré de plus et nous entrons dans les cas pathologiques ; c'est le délire du fébricitant ou de l'alcoolique, c'est l'excitation mentale du maniaque chez lequel les idées se suivent et se pressent avec une telle rapidité que les paroles ne suffisent plus pour les rendre, et qu'elles se traduisent par des lambeaux de phrases inachevées et incohérentes. D'autres fois ce besoin n'a trait qu'à des idées limitées; tel ce malade de Magnan chez
BESOIN D'ACTIVITÉ rSYCllIQUli
lequel le nombre 13 s'associait invinciblement à un grand nombre d'idées et d'actes. Le fait suivant, emprunté aussi à Magnan, donne un bon exemple de ces besoins psychiques, véritables tics moraux tout à fait comparables aux tics musculaires dont j'ai parlé plus haut.
« M. Z..., négociant, est tout angoissé, tout attristé, si, par hasard, il ne retrouve pas le nom cherché. Ainsi, tout dernièrement, une petite fille tombe dans une bouche d'égout, rue Montmartre et M. Z... en a lu le récit dans les faits divers. Quelque temps après, cette pensée revient au souvenir de M. Z... qui se rappelle absolument tout ce qu'il a lu, sauf le nom de l'enfant. Il rentre chez lui ; ce nom le tracasse toujours. Il se couche, mais au lit, au lieu de repos, c'est un véritable crescendo d'obsession..., il ne trouve pas le nom de la fillette. Il se tourne, se retourne, s'assied, et, tout inondé de sueur, dans une véritable crise d'anxiété, il saute à bas de son lit ; se mettant à pleurer et à gémir, il s'assied sur une chaise, lorsque sa femme et sa fille, attirées par tant de mouvements, arrivent. Elles cherchent mais vainement, à le rassurer. La nuit entière se passe ainsi; enfin dès le grand matin, on envoie vite acheter les journaux du jour de l'accident; on les lui apporte..., il les parcourt vite et il trouve enfin ce nom qui lui avait causé tant d'angoisses !... Elle s'appelait Georgette. Le voilà subitement rassuré et, deux heures après, il reprenait tranquillement ses affaires, comme si rien ne s'était passé (1). »
Les obsessions des aliénés rentrent dans le même ordre de faits. Pendant plus de vingt ans, G... 1 est obsédé par l'idée de tuer sa mère; pour se soustraire à cette idée fixe, il s'engage et fait la campagne d'Espagne; il revient chez lui, la môme idée le poursuit; il se rengage ; à son retour, sa mère étan t mor te, l'obsession se reporte sur sa belle-sœur... Sous l'empire d'une impulsion irrésistible, des sujets, qui paraissent d'ailleurs tout à fait sains d'esprit, tuent, volent, mendient, se livrent aux actes les plus étrangers à leur caractère, s'abandonnent aux passions les plus viles, et souvent les victimes de ces actes seront les personnes qui leur son!, les plus chères, une mère, une femme, un enfant. Etre qui prouve bien le caractère irrésistible de l'acte commis, de ce besoin morbide, c'est le soulagement, le bien-être qui en suit ordinairement L'exécution.
l'A. Lanteirès: Essai descriptif sur les troubles psycho*pathiques avec lucidité d'esprit; Th. de Paris, 188"i .
On retrouve quelque chose d'analogue dans les suggestions qu'on fait à certains sujets soit pendant le sommeil hypnotique, soit à l'état de veille et j'en ai cité des exemples dans mon livre sur le Somnambulisme provoqué (1). On crée ainsi un besoin artificiel, une véritable obsession à laquelle le sujet cède presque irrésistiblement.
Ce besoin d'activité psychique existe aussi chez les animaux supérieurs et se traduit chez eux principalement par la curiosité, curiosité qui est très développée chez le perroquet, le chien, le singe et dont on retrouverait môme l'ébauche chez des espèces inférieures.
Ce besoin d'activité peut se montrer non seulement dans la sphère intellectuelle ; mais encore dans celle des sentiments moraux. Le besoin de se dévouer, de se sacrifier pour les autres et dont on trouve dans les rapports sur les prix de vertu de si touchants et, il faut bien le dire aussi, de si singuliers exemples, est inné chez certaines personnes surtout clans le sexe féminin. Ce besoin de sympathie altruiste peut s'adresser non seulement à ses semblables, mais à tout être qui vit et qui souffre, et l'on voit alors des personnes, par une aberration maladive d'un sentiment si élevé, recueillir les chats malades et les chiens abandonnés et s'apitoyer outre mesure sur les souffrances infligées aux animaux par les vivisecteurs.
Ces besoins émotionnels, qui peuvent du reste prendre bien des formes différentes, se reportent souvent non sur les autres, mais sur nous-mêmes. Certaines personnes ne peuvent vivre heureuses sans se sentir aimées de ceux qui les entourent, sans rechercher leur sympathie. Ce besoin d'affection, si naturel à l'homme, si pur et si noble dans son essence, peut être porté très loin, exagéré môme, comme on le voit chez certaines natures sensibles qui sont les premières à en souffrir. C'est ce qu'on observe souvent chez certaines femmes nerveuses, maladives, ou chez ces enfants câlins que l'imprévoyance maternelle choie et gâte outre mesure, au lieu de les préparer sérieusement aux rudes atteintes de la vie et au contact brutal de la réalité. Ce besoin d'affection est un des mobiles les plus puissants de la sociabilité, tant chez l'homme que chez les animaux. On sait en effet à quel degré il est développé chez certaines espèces animales, le chien par exemple. On peut faire rentrer dans le môme
(1) H. Beaunis, le Somnambulisme provoqué : éludes physiologiques el psychologiques, 2» édition, Paris, 1887.