‹ Les sensations internesChapitre 18 sur 145 · BESOINS EN RAPPORT AVEC LES FONCTIONS DIGESTIVES. — FAIM · texte numérisé non relu

BESOINS EN RAPPORT AVEC LES FONCTIONS DIGESTIVES. — FAIM

Il se passe dans le tube alimentaire un certain nombre d'actes musculaires spéciaux qui sont précédés de sensations spéciales, sensations spéciales qui ne sont autre cbose que de véritables besoins. De ces actes, les uns sont volontaires, comme la maslicalion par exemple ou la défécation, les autres tout à fait involontaires et réflexes, comme le vomissement. On peut rattacher en outre aux phénomènes digestifs les deux besoins de la faim et de la soif, quoiqu'ils soient plutôt, comme on le verra plus loin, des besoins généraux de l'organisme. C'est par eux que je commencerai cette étude des besoins digestifs.

Dans l'étude de ces besoins, il en est quelques-uns qui pourront exciter une certaine répugnance chez le lecteur peu familiarisé avec les habitudes médicales ; mais pour le physiologiste toutes les questions qui concernent l'organisme doivent être traitées et aucune ne peut être laissée de côté. Pour la science, il n'y a rien de vil et de bas clans la nature ; il n'y a que des faits régis par des lois, faits qu'elle examine, et lois qu'elle recherche sans s'inquiéter de leur provenance ; je ne dirai pas qu'elle ennoblit, mais elle purifie tout ce qu'elle touche, pourvu qu'elle y touche avec la réserve voulue.

Faim.

Chacun connaît par soi-même, ne fût-ce que dans leur degré le plus faible, les sensations de la faim. Le besoin de manger se traduit en effet, non pas par une seule sensation, mais, comme il est facile de s'en convaincre en faisant appela ses souvenirs, par une série de sensations.

Dans son degré le plus faible, auquel on donne quelquefois le nom ^appétit (1), la faim consiste .en une légère sensation épi-

(1) Le mot appétit exprime cependant plutôt une autre idée que celle de faim légère. On a de l'appétit pour certains mets plutôt que pour d'autres : l'appétit peut être excité par des condiments, des épiées; on peut avoir de l'appétit sans

gastrique qui mérite à peine le nom de malaise, que l'on considère môme plutôt comme agréable. Il serait cependant bien difficile de dire si cette sensation prise en elle-même est réellement agréable ou si plutôt elle ne devient agréable que par l'idée que nous avons que nous pouvons satisfaire quand nous le voudrons ce besoin de manger.

Si ce besoin n'est pas satisfait, les sensations de la faim s'accentuent et deviennent franchement désagréables et bientôt même pénibles. Elles sont en général rapportées à l'épigastre et à un degré plus intense envahissent toute la région abdominale. C'est à la fois une sensation de vide et une sensation de resserrement qui parcourt tous les degrés et présente de nombreuses variétés, constriction, crampes, tiraillement, pincement, torsion, arrachement. Mais ces sensations ne se localisent pas seulement dans l'épigastre et dans le ventre ; elles s'étendent à la poitrine et a l' arrière-gorge ; il y a des bâillements, de la céphalalgie, de de la constriction des tempes.

Bientôt un état général de malaise et de souffrance s'ajoute aux sensations locales. La tète semble vide; il y a des défaillances, des vertiges légers ; puis viennent l'abattement et la prostration; l'intelligence est affaiblie, les idées moins nettes se concentrent sur un seul point : manger. Enfin arrive le délire, délire famélique, avec toutes ses conséquences. A ce degré le besoin de manger devient tellement impérieux qu'il fait taire toute autre considération. C'est alors que l'épithôle virgilienne de malesaada se trouve pleinement justifiée. Les répugnances les plus prononcées disparaissent; les exemples de cannibalisme se retrouvent dans toutes les régions, dans tous les siècles, chez tous les peuples et ne sont pas même épargnés à notre civilisation, comme le montrent des faits récents dont chacun a le souvenir (Naufrage de la Jeannette, catastrophe de Chancelade).

C'est à la région épigastrique, comme je l'ai dit plus haut, que les sensations de la faim sont le plus communément ressenties ; mais il n'en est pas toujours ainsi. Schiff, dans ses Leçons sur la digestion, raconte qu'il interrogea un certain nombre de militaires sur l'endroit où ils ressentaient la sensation de la faim, vingt-trois indiquèrent la région stomacale, deux l'estomac (c'étaient des infirmiers); quatre ne purent préciser aucun lieu

avoir faim réellemenl ; l'appétit est plutôt mu: affaire de goût et de gourmandise, il s'adresse plus à la qualité qu'à la quantité des aliments ; L'habitude a de l'influence sur l'appétit beaucoup plus que sur la faim. Aussi plusieurs auteurs rattachent-ils l'appétit au\ sensations du goût plutôt qu'au besoin d'aliments.

déterminé; enfin quelques-uns indiquèrent vaguement le cou et la poitrine. Schiff mentionne plus loin trois personnes, le grandpore, le fils et le petit-fils, qui ressentaient la faim dans l'arrièregorge. Il est probable, et l'étude des autres sensations internes nous conduit à la même conclusion, que la connaissance plus ou moins exacte que chacun a de son propre corps et des organes qui le composent influe sur cette localisation de la sensation de la faim. Ainsi les deux infirmiers cités plus haut localisaient la faim dans l'estomac.

Il est permis de supposer que cette localisation des sensations ûe la larni sera différente chez un individu absolument illettré et qui n a môme qu'une idée vague de l'estomac et chez l'anatomiste qui connaît les organes digestifs dans leurs plus minutieux détails. Ainsi, pour ce qui me concerne personnellement, lorsque la faim est vive, la sensa tion n'est pas localisée seulement a 1 epigastre et dans la région abdominale ; mais c'est tout un ensemble de sensations plus ou moins nettes qui s'étendent de 1 epigastre à la poitrine, au cou et à la région bucco-pharyngienne. Ces sensations, quoique vagues et indéfinissables, je puis cependant les rapporter avec assez de précision à l'œsophage, au pharynx, au plancher buccal, à la région parotidienne, aux muscles masticateurs, à la tempe et à l'aponévrose épicranienne en un mot à toute la partie sus-diaphragmatique du tube digestit et aux organes masticateurs.

Ces sensations sont-elles bien réelles ou sont-elles dues à une sorte d'auto-suggestion et produites par l'attention môme que je porte à ce moment sur ce qui se passe ou doit se passer dans ces organes ? Il me serait assez difficile de le dire. Cependant, en analysant minutieusement ce que j'éprouve, en évitant autant que possible tout parti pris, en éliminant toute idée préconçue, U m a semblé que tous les organes qui entrent en jeu dans 'les phénomènes digestifs et qui servent à l'introduction des aliments sont le point de départ de cet ensemble de sensations qui constitue ce que nous appelons la faim. Pour faire une comparaison empruntée à la musique et qui exprime assez bien ma pensée, à la sensation fondamentale qui part de l'estomac s ajoutent les sensations harmoniques provenant des autres organes digestifs.

Toutes les conditions qui augmentent les pertes de l'organisme et qui activent la nutrition augmentent aussi la sensation de la faim. C'est ainsi qu'agissent l'exercice musculaire, sous toutes ses formes, les bains froids, les douches, un froid vif, le

LA FAIM aJ

grand air et surtout l'air des montagnes et l'air marin. C'est pour la môme raison que la faim est si pressante chez les enfants, chez lesquels les échanges nutritifs sont activés par l'accroissement du corps, qu'elle est si impérieuse chez les convalescents de maladies graves dans lesquelles l'organisme a fait des pertes considérables, sans que la réparation indispensable les ait compensées, qu'elle est plus intense chez les animaux à sang chaud comme les oiseaux que chez les animaux à sangfroid comme les reptiles. L'action excitante et apéritive des amers, des toniques paraît due à une influence sur la sensibilité gustative et se rapporter plutôt à l'appétit qu'à la faim.

La chaleur, l'inaction, ont un effet inverse ; il en est de môme des narcotiques, opium, tabac, des alcooliques ; mais ces substances agissent plutôt en émoussant la sensibilité de la muqueuse digestive et en diminuant la réaction cérébrale. Le thé, le café et les substances désignées en général sous le nom d'aliments d'épargne, diminuent aussi la sensation delà faim en ralentissant les échanges nutritifs et par conséquent les pertes de l'organisme; la coca agit aussi de la môme façon, mais il s'y joint probablement l'action anesthésiante de la cocaïne sur la muqueuse alimentaire. L'ingestion de matières inertes qui remplissent l'estomac, la constriction de l'épigastre peuvent aussi tromper un instant la faim ; mais elle ne tarde pas à reparaître plus pressante et plus impérieuse et ces moyens palliatifs n'ont qu'une action temporaire. Ces moyens agissent probablement par simple irritation de la muqueuse ou de la peau et font disparaître passagèrement la sensation de la faim comme une sensation vive fait disparaître une sensation antécédente ; le fait rentrerait donc dans la catégorie des phénomènes ordinaires de la sensibilité. C'est là l'effet connu des révulsifs. Du reste une simple distraction, une lecture attrayante, un travail cérébral, la recherche d'un problème par exemple, font oublier la faim. Que de travailleurs, acharnés à une question, laissent passer, sans y songer, l'heure des repas.

Dans notre vie civilisée, l'habitude a une très grande influence sur la sensation de la faim ; et cela est si vrai que cette sensation se montre ordinairement à l'heure habituelle du repas, mais que si cette heure est passée, la faim disparaît pour ne reparaître que plus tard. La régularité du repas ramène, avec l'exactitude d'une horloge, la sensation de la faim. Chez les animaux domestiques que nous plions à notre genre de vie, cette habitude se fait sentir avec plus de force encore que chez l'homme; le chien,

le chat, les bestiaux, etc., connaissent avec une précision remarquable le moment de leur repas et montrent parleurs gestes, leurs cris, leur agitation, que la sensation de la faim apparaît chez eux à l'heure dite. Dans la vie sauvage, au contraire, pour l'homme comme pour l'animal, il n'en est plus de môme; mangeant quand il peut et tant qu'il peut, il est soumis aux exigences du milieu dans lequel il vit et passe par des alternatives de faim et de satiété qui se succèdent sans régularité, commandées qu'elles sont parles ressources qu'il trouve à sa disposition.

La faim peut présenter dans certaines conditions et chez certains individus une intensité qui arrive jusqu'à l'état pathologique. On connaît la voracité de quelques espèces animales, celle des sauvages; elle se retrouve à un degré remarquable de violence dans quelques formes d'aliénation mentale. Mais les exemples les plus marqués de cette exagération de la sensation de la faim ont été observés chez certains individus dont l'histoire est racontée dans les recueils spéciaux. C'est là qu'on pourra lire tout au long des observations telles que celles de Bijou et de Tarare dont j'épargne au lecteur les répugnants détails (1).

On a donné le nom de boulimie [faim valle, faim canine, etc.) à cette exagération maladive de la faim. Chez les boulimiques, la sensation de la faim débute en général une heure ou deux après le repas; si la faim n'est pas salisfaite, les sensations, d'abord semblables à celles que chacun éprouve, prennent rapidement un caractère d'acuité excessive ; ce sont des malaises indéfinissables, des douleurs atroces de l'estomac, de l'obscurcissement de la vue, des défaillances qui vont quelquefois jusqu'à la syncope, de l'agitation, du délire, accidents qui ne cessent que par l'ingestion d'aliments et quelquefois il en faut une quantité considérable. Chez une malade, Denise Lhermina, observée en 1819 par Rostan à la Salpêtrière, la faim ordinaire était satisfaite par 8 à 10 livres de pain; mais quand sa grande faim, suivant son expression, la prenait, il lui fallait dans la nuit jusqu'à 14 livres de pain ; la vie de relie malheureuse créature n'était du reste qu'un repas presque perpétuel ; elle ne vivait littéralement que pour manger.

La boulimie s'accompagne souvent de dépravation du goût. Ce ne sont plus seulement des aliments ordinaires qu'ingèrent ces malheureux, mais toutes sortes de substances qui n'ont parfois

(1) Voir : Dictionnaire des sciences médicales en 60 vol. ; article : Sttjel.

rien d'alimentaire et qu'ils dévorent avec avidité, depuis la terre, le plâtre, la cendre jusqu'aux objets les plus répugnants, fumier, poils, matières fécales, etc. Les histoires de Bijou et de Tarare montrent jusqu'à quelle ignominie peut arriver cette perversion de la faim. On connaît l'histoire de ce fermier général qui, avec une cuiller d'or, allait chaque matin satisfaire une faim plus qu'étrange sur la route de Saint-Mandé fréquentée par les jeunes laitières. Dans la grossesse, dans la chlorose, dans l'hystérie, les perversions de la faim ne sont pas rares, sans atteindre en général à ce degré d'aberration. 11 faut noter que des phénomènes du même genre se retrouvent souvent chez les animaux.

Le sentiment de la faim peut manquer dans certaines affections. Le début de la plupart des maladies fébriles s'accompagne d'ordinaire de perte d'appétit (anorexie), due probablement à l'état de la muqueuse digestive. Dans les fièvres graves la faim disparaît d'habitude et cependant il y a Là une déperdition profonde et continue de l'organisme, comme le prouve l'analyse des excrétions et l'amaigrissement progressif du patient. Il est difficile de savoir exactement à quoi tient cette absence de sentiment de la faim; la fièvre nourrit, dit le proverbe populaire ; mais s'il est faux dans le sens strict du mot, il n'est pas moins certain que la lièvre fait disparaître le besoin de manger. Il y a là probablement une action encore inconnue sur les centres nerveux. C'est ainsi que le besoin de fumer disparaît souvent chez les fumeurs au début d'une maladie ou d'une indisposition.

Cette absence du sentiment de la faim s'observe aussi dans les grandes névroses, l'hystérie, la catalepsie, l'extase, dans l'aliénation mentale, dans le sommeil hypnotique provoqué et explique ces jeûnes prolongés dont on a raconté tant d'exemples. Tous ces exemples ne sont pas authentiques et on ne doit les accueillir qu'avec réserve, mais il en est sur la réalité desquels il ne peut y avoir de doute.

Les cas d'aliénés qui se laissent mourir d'inanition abondent dans les recueils de médecine mentale. 11 est vrai que l'abstinence qu'ils s'imposent n'est pas toujours due à l'absence de la sensation de la faim; cette abstinence volontaire peut rire due soit à des causes morales, craintes d'empoisonnement, injonctions hallucinatoires, idées de suicide, scrupules religieux, etc., soit à un spasme œsophagien ou pharyngien par autosuggestion (sitophobie). Chez les animaux, des faits semblables ont, été observés, soit que la faim ait disparu sons L'empire d'une émotion morale vive, soit que cette

émotion ait été plus forte que la faim. On connaît l'amour des perruches inséparables l'une pour l'autre; le ouistiti du Jardin des plantes se laissant mourir de faim sur le cadavre de sa compagne, le chien, qui reste jusqu'à sa mort sur la tombe de son maître, montrent combien, malgré sa puissance, la faim peut être dominée par les influences morales. Il faut dire aussi que chez les animaux, chez ceux du moins qu'on soumet à l'inanition expérimentale, le jeûne, autant qu'on peut en juger par leurs allures, ne paraît pas s'accompagner des mômes tortures que chez l'homme.

L'époque à laquelle la faim r se fait sentir après le dernier repas varie suivant les espèces animales, les individus, les habitudes, etc. Chez l'homme c'est en général au bout de six heures (jour) à douze heures (nuit) que la faim commence à se faire sentir. Elle se montre quand les pertes de l'organisme atteignent un certain degré, sans qu'il y ait eu réparation par les aliments, quand, en un mot, l'écart entre l'assimilation et la désassimilation atteint un certain chiffre. D'après les recherches que j'ai faites sur moi-même, la sensation de la faim apparaîtrait quand la perte de poids du corps atteint environ 600 grammes, abstraction faite des mines et des fèces.

On a cherché h déterminer les conditions physiologiques de la sensation de la faim. La plupart des physiologistes, se basant sur ce qu'on éprouve à ce moment dans la région épigastrique, ont placé clans l'estomac lui-même la cause de la faim et le siège de cette sensation. Seulement ils sont loin d'être d'accord sur le rôle de l'estomac.

L'idée qui semblait au premier abord la plus naturelle et la plus logique, c'est que la faim était due à la vacuité de l'estomac. Cette idée trouvait un appui dans ce fait que l'ingestion de substances inertes et la distension mécanique de l'estomac qui en est la suite suffisent pour calmer momentanément la faim. C'est le moyen qu'emploient, en cas de disette, certaines peuplades sauvages ; elles mangent de la terre, de l'argile, des détritus végétaux, etc., dans lesquels du reste il peut se trouver encore quelques parcelles assimilables. Mais de nombreux arguments viennent infirmer cette opinion. Certains herbivores, le lapin par exemple, ont l'estomac toujours rempli d'aliments; la vacuité de l'estomac, si elle joue un rôle dans la sensation de la faim, ne peut donc jouer le rôle essentiel. D'un autre côté, l'estomac peut être vide sans que la faim se fasse sentir. La plupart

du temps, l'estomac se vide du repas précédent avant que la faim apparaisse. Chez le nouveau-né, la faim ne se montre que quelques heures après la naissance, quoique l'estomac soit à peu près vide et ne contienne qu'un peu de liquide amniotique. Buse li a mentionné le cas d'une femme atteinte d'une fistule du duodénum, de sorte que tout ce qui sortait de l'estomac passait par la fistule ; la malade avait une faim dévorante ; mais la faim cessa dès qu'on introduisit des aliments par l'orifice supérieur de la fistule, quoique Festomac restât tout à fait vide. Dans l'inanition, chez l'homme, l'estomac se vicie très rapidement, tandis que la sensation de la faim augmente peu à peu et graduellement d'intensité. Du reste, il ne semble pas que l'état de vacuité ou de plénitude de l'estomac nous soit connu immédiatement ; ainsi Marcelin ne savait pas si son estomac était vide ou plein et la sensation de la faim ne correspondait pas chez lui à la vacuité de l'estomac; mais il était averti du besoin de manger par un sentiment de défaillance. Dans les conditions ordinaires, l'ingestion des aliments, dont nous avons conscience, fait que nous rapportons à cette ingestion une fois accomplie une sensation de plénitude, mais ce mot de plénitude exprime bien plutôt la cause de la sensation que la sensation elle-même ; de même la sensation de vide que nous disons éprouver quand nous avons faim résulte en réalité de la notion que nous avons du temps qui s'est écoulé depuis le dernier repas.

Je ne ferai que mentionner, sans m'y arrêter, quelques interprétations, manifestement erronées, du rôle de l'estomac clans la faim ; tels sont : le tiraillement du diaphragme par le foie, interprétation qui en tout état de cause ne pourrait être applicable à la station quadrupède; le frottement des parois de l'estomac l'une contre l'autre, frottement qui n'existe pas et ne pourrait tout au plus exister que chez les animaux à estomac corné; le reflux de la bile clans l'estomac, reflux qui aurait plutôt pour effet d'abolir que d'exciter l'appétit.

On a invoqué d'autre part les contractions de la tunique musculaire de l'estomac, contractions qui comprimeraient les nerfs sensitifs de la muqueuse ; mais cette compression est bien peu admissible et elle devrait au contraire être plus forte quand l'estomac est distendu par les aliments. Cependant il est positif qu'arrivée à un certain degré d'intensité, la faim s'accompagne de contractions énergiques et de crampes douloureuses de l'estomac et de l'intestin.

On a attribué aussi une certaine influence à l'état de la mu-

d^ LES SENSATIONS INTERNES

queuse. La congestion de la muqueuse ne peut être invoquée, comme on l'a fait ; car pendant l'abstinence, la muqueuse est pâle et exsangue, et ne rougit qu'au moment de l'ingestion des aliments. On ne peut non plus invoquer ni l'irritation de cette muqueuse par l'acidité du suc gastrique, car cette acidité est plus faible avant les repas et peut môme être remplacée par une réaction neutre ou alcaline, ni par conséquent un commencement d'auto-digestion de l'estomac par le suc gastrique.

Une condition sur laquelle de Beaumont a insisté paraît avoir plus d'influence. Je veux parler du gonflement des glandes de l'estomac et de leur réplétion avant les repas. Malgré les critiques de Schiff, l'opinion de de Beaumont présente une certaine vérité ; les recherches d'Heidenbain ont démontré en effet que c'est pendant le repos de l'estomac que s'accumule dans les glandes gastriques la substance (propepsine) aux dépens de laquelle se formera, au moment de la digestion, le ferment actif du suc gastrique, la pepsine; ces glandes se trouvent donc à. la fin de l'intervalle des repas clans un véritable état de turgescence. Mais ce n'est là en tout cas qu'une des causes accessoires de la sensation de la faim, car on peut déterminer mécaniquement l'excrétion du suc gastrique sans que la faim soit apaisée.

Enfin je mentionnerai le défaut du stimulus habituel, fait sur lequel Darwin a insisté dans sa Zoonomia et sur lequel j'aurai occasion de revenir [inirritation de Darwin).

Tout ce qui vient d'être dit de l'estomac pourrait se dire aussi de l'intestin dont le rôle dans la sensation de [la faim a été en général un peu laissé de côté au profit de l'estomac.

Quoi qu'il en soit des vues précédentes, il est bien certain que l'estomac n'intervient qu'accessoirement dans la sensation de la faim et ce qui le prouve d'une façon péremptoire, c'est d'abord que la faim peut être apaisée par la simple injection de peptones dans le sang et en second lieu que la faim peut persister dans les cas de destruction complète de l'estomac, comme par un cancer par exemple.

Il est donc bien évident qu'il y a dans la faim autre ebose que des sensations purement locales . L'insuffisance et l'arrêt do l'absorption digestive, l'état d'appauvrissement de lalymphe et du sang, le défaut de nutrition des tissus et des organes déterminent certainement une réacLion des centresjnerveux el colle réaction se traduit par ce sentiment de défaillance qui vient s'ajouter aux sensations plus exclusivement localisées dans les organes digestifs proprement dits. Pour que la faim soit satis-

faite d'une façon complète, il ne suffit pas que les aliments soient introduits dans l'estomac, il ne suffit môme pas que les aliments soient digérés; il faut que les produits de cette digestion, absorbés dans le tube alimentaire, passent dans la lymphe et dans le sang et aillent réparer les pertes des tissus et des organes. A ce point de vue on pourrait dire avec Longet que c'est dans tout l'organisme que réside le sen Liment de la faim.

On voit combien est complexe cette sensation que dans le langage usuel nous traduisons par le mot faim. L'analyse nous y fait découvrir en effet:

1° Des sensations localisées d'une façon plus ou moins vague dans les organes digestifs, les muscles masticateurs, etc., sensations qui ont pour point de départ la muqueuse de ces divers organes avec leurs nerfs sensitifs, les glandes (état deréplétion avant la digestion), les muscles (besoin de contraction au début, contractions morbides dans les degrés intenses de la faim). Ces sensations sont dues, au moins clans la première période de la faim, à l'inirritalion de Darwin, c'est-à-dire au non exercice des activités spéciales de ces organes.

2° Une sensation générale due à l'appauvrissement et à l'insuffisance de nutrition de l'organisme ; mais ce sentiment général lui-môme n'est que la résultante d'une multiplicité de sensations partielles, vagues, obscures, mal définies partant des diverses régions de l'organisme (1). Faire la part de chaque organe, de chaque tissu dans ce sentiment général est à peu près impossible. Il semblerait au premier abord que cette part doit être proportionnelle à la perte de poids de chaque organe dans l'inanition; à ce point de vue il n'y aurait qu'à consulter les tableaux donnés par Chossat et Voit pour savoir à quoi s'en tenir.

Dans ces tableaux, on voit que c'est la graisse qui perd le plus dans l'inanition, le cerveau au contraire le moins. Mais il faut considérer surtout le rôle fonctionnel de ces divers organes. La graisse ne joue guère qu'un rôle de réserve ; elle représente le magasin des substances nutritives non azotées, et les pertes subies par la graisse servent à entretenir l'activité fonctionnelle des autres organes; la graisse peut perdre beaucoup sans que l'organisme s'en ressente, tandis qu'une modification môme légère delà nutrition du cerveau pourra troubler profondément son fonction-

(1) Les anciens distinguaient la faim animale^ sensation île vide qu'on éprouve à larégion épigastrique quand il y a longtemps qu'on n'a mangé, et la faim naturelle, sentiment de faiblesse et d'épuisement qu'on ressent par tout lo corps quand l'alimentation n'est pas proportionnelle auv pertes.

Beaunis. 3

nement. Plus un tissu est élevé dans la hiérarchie physiologique, plus son mécanisme est délicat, plus la moindre altération de sa substance peut avoir des conséquences graves pour son activité. Une petite diminution de la quantité d'eau d'un nerf, diminution qui serait sans inconvénient pour un os ou môme pour un muscle, sera pour le nerf une cause de trouble profond.

L'intensité des sensations déterminées par l'appauvrissement d'un organe ne pourra donc être considérée comme porportionnelle à la perte de poids de cet organe telle qu'on l'observe dans l'inanition.

Pour expliquer ce sentiment général qui se superpose aux sensations purement digestives de la faim, on est porté tout d'abord à penser aux deux grands appareils de la vie de relation, le système nerveux et l'appareil musculaire en comprenant naturellement clans l'appareil musculaire le muscle cardiaque et les muscles lisses des vaisseaux.

Quelles sont maintenant les voies de transmission des impressions sensitives de la faim et quels en sont les aboutissants dans les centres nerveux?

Pour les sensations localisées dans les organes digestifs, la transmission doit se faire évidemment par les nerfs sensitifs qui se distribuent à ces organes. Pour ce qui concerne l'estomac en particulier, on peut penser à deux nerfs, le pneumogastrique et le sympathique. Quant au pneumogastrique, il ne peut y avoir de doute aujourd'hui; de nombreuses expériences faites sur le cheval, le chien, le lapin, le cobaye, montrent que la faim peut survivre à la section des deux pneumogastriques soit au cou, soit au-dessous du diaphragme. J'ai fait pour ma part plus de soixante sections doubles des pneumogastriques et j'ai presque toujours vu les animaux se remettre à manger peu de temps après l'opération. La sensation de la faim existait donc chez eux; le goût ne pouvait non plus être mis en cause, car la section des nerfs du goût (lingual et glosso-pharyngien) n'aholit pas la sensation de la faim .

Quant au sympathique on serait porté à lui attribuer par exclusion la sensation de la faim, mais les expériences sont encore trop peu nombreuses pour trancher la question. Ainsi Brunner et Hensen ont pu couper les nerfs splanchniques, et Schiff sur le lapina pu couper les pneumogastriques, les splanchniques et extirper les ganglions cœliaques sans que l'animal cessât de manger.

On n'a pu jusqu'ici préciser à quelles parties de l'encéphale

aboutissent ces impressions sensitives. Ce qui porterait cependant à l'aire croire que la sensation de la faim a son siège central dans la moelle allongée, c'est que chez les fœtus anencéphales, qui sont dépourvus de cerveau et de cervelet, le sentiment de la faim se révèle après la naissance par des cris, des mouvements tout a fait analogues à ceux que présentent les nouveau-nés normaux et qu'ils têtent avec la môme avidité.

Les sensations musculaires qui entrent enjeu dans la sensation de la faim ne peuvent avoir pour conducteurs que les nerfs sensitifs des muscles. Quant aux sensations qui auraient pour point de départ l'état de nutrition des nerfs eux-mêmes et de la substance nerveuse, la réponse est plus difficile. Faut-il admettre que les modifications de composition de la substance nerveuse et surtout de la substance cérébrale peuvent être immédiatement senties par cette substance?

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