NOTION D'ESPACE ET D'ÉTENDUE
Remarquer surtout que le mot position qui constitue le nœud de L'argumentation de Spencer implique l'idée d'espace.
Taine explique de la façon suivante la no lion de l'étendue: Quand je contracte un muscle, dit-il, je puis considérer la sensation musculaire à deux points de vue; premièrement, la sensation est plus ou moins forte; ceci me permet d'apprécier la résistance que m'opposent les autres corps, mais ceci ne m'apprend rien sur leur étendue, leur distance, leur situation. Mais il y a un autre point de vue, c'est la durée de la sensation. Nous distinguons un surplus de durée comme un surplus d'intensité ; nous connaissons ainsi l'étendue linéaire (exemple: la différence d'un mouvement entre 8 pouces et 18 pouces). De l'étendue linéaire nous passons à l'étendue clans une direction quelconque; on a alors les trois dimensions.
Stanley Hall, prenant la question au point de vue de l'évolution, prend aussi pour point de départ la sensation musculaire. La première sensation musculaire donne l'ampleur ou l'étendue du mouvement et corresponde! la notion de l'espace vide; la seconde ou discernement des poids, à l'espace plein. La sensation musculaire est rudimenlaire chez l'homme, mais avant le développement de la vue et du toucher, elle a eu probablement le rôle principal dans la vie animale. Cette sensation de mouvement est le-pius simple et le plus universel des éléments psychiques de la vie animale. On sait que certains actes intellectuels deviennent inconscients. Ceci explique la notion d'espace. Ce qui a été à l'origine un effort musculaire prononcé s'abrège maintenant sous forme d'une pure idéation motrice liée à une innervation qui peut rester au-dessous du seuil de la contraction musculaire.
Cyon admet un organe spécial pour le sens de l'espace. Les canaux demi-circulaires seraient destinés à nous envoyer des sensations qui servent à former la notion de l'espace à trois dimensions. D'après Cyon, les sensations d'innervation et les sensations des mouvements musculaires peuvent très bien, à l'aide des signes locaux de Lotze, être rapportées sur un espace à trois dimensions, du moment qu'il existe un organe spécial destiné à nous donner des notions d'un pareil espace.
On voit que, dans toutes ces théories de l'espace, la plus grande pa rt revient aux sensations musculaires. Cependant l'expérience déjà citée du doigt immobile sur lequel va et vient un objet extérieur prouve, qu'en tout cas, les sensations tactiles pures peuvent y contribuer sans mélange de sensations musculaires et
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d'après les expériences de Binet il en est de même des sensations visuelles.
Binet a cherché à déterminer lequel des deux éléments, rétine et muscles oculaires, a le plus d'importance pour la perception de l'étendue. Les images entoptiques de l'œil (arbre vasculaire de Purkinje) sont vues avec leur forme, sans qu'il y ait de mouvement de l'œil puisqu'elles se déplacent avec lui; il en est de môme des images consécutives. L'œil intervient donc comme organe sensitif visuel et en dehors de toute sensation musculaire dans la perception de l'étendue.
Mais il y a une remarque plus générale à faire à propos de toutes ces conceptions philosophiques. C'est que dans toutes il ne s'agit en réalité que de la notion empirique de l'espace et qu'aucune n'explique l'idée métaphysique d'espace. Pour expliquer l'espace, dit très justement Ribot qui a mis le doigt sur le vice de toutes ces théories, on commence par le supposer. Les impressions ne peuvent être perçues que sous forme d'états intensifs sans indication de position dans l'espace. Comment l'intensif dans la conscience se transforme-t-il en extensif? Comment passe-t-on de sensations, c'est-à-dire d'états de conscience variant d'intensité, de durée, de qualité à cette notion abstraite de l'espace?
Il me semble cependant qu'on peut aller plus loin. Deux sensations différenciées, deux états de conscience discernables l'un de l'autre, peuvent se présenter à la conscience de deux façons, soit successivement soit simultanément. À la succession des sensations correspond l'idée de temps, à la simultanéité des impressions l'idée d'espace. On dira peut-être que succession et simultanéité impliquent l'idée de temps ; mais c'est déjà quelque chose que de réduire l'idée d'espace à celle de temps. Le temps est l'unité irréductible; l'espace est la simultanéité dans le temps. Une sensation unique, sans mélange d'aucune autre ; une nouvelle sensation, distincte de la première et sans mélange elle aussi d'aucune autre : voilà le germe de l'idée de temps et qui répond aumode déconnexion de ces sensations. Deux sensations coexistantes dont la différence est sentie par la conscience; voilà le germe de l'idée d'espace ; c'est la pluralité des états de conscience qui conduit à une relation différente entre ces états de conscience et c'est de cette différence de connexions que dérive l'idée de quelque chose autre que le temps et ce quelque chose, c'est ce que nous appelons espace. (Voir aussi plus loin : distance.)