‹ Les sensations internesChapitre 54 sur 145 · MÉMOIRE DES SENSATIONS MUSCULAIRES · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DES SENSATIONS MUSCULAIRES

dislance de 1 à 1'. La différence des deux signes permet de reconnaître plus tard quels sont ceux qui ont été tracés les seconds. J'ai employé parallèlement les deux procédés.

Les expériences ainsi faites, et lorsqu'on en a un certain nombre, il suffit de mesurer les longueurs de chacune des deux lignes et l'on voit si la seconde est égale à la première ou si elle est plus longue ou plus courte. Il en est de môme pour les distances.

2° Expériences sur la direction du mouvement. — Pour ces expériences, j'ai employé le procédé suivant. Je trace (toujours les yeux fermés) deux lignes de façon qu'elles fassent entre elles un certain angle, 1, aigu ou obtus. Puis, soit immédiatement

après, soit après un temps variable, je reproduis le tracé de ces deux lignes en cherchant à reproduire aussi exactement que possible l'angle primitif. J'évitais l'angle droit parce que le souvenir des mots « angle droit » persiste certainement plus longtemps dans l'esprit que le souvenir d'un mouvement dans une direction donnée.

Quoique mes recherches ne portent jusqu'ici que sur une catégorie de sensations, et clans cette catégorie, sur quelques-uns seulement des éléments de ces sensations, les résultats que j'ai obtenus me paraissent assez intéressants au point de vue général de la mémoire des sensations, pour les mentionner ici. Ces résultats sont les suivants :

1° La sensation musculaire ne disparaît pas graduellement de la conscience; le souvenir d'une ligne ou d'un angle déterminés ne s'affaiblit pas peu à peu par dégradations sucessives; ce souvenir s'évanouit brusquement, tout d'un coup; il fait pour ainsi dire, qu'on me passe l'expression, ]eplo?igeon dans la conscience. Il y a sous ce rapport une corrélation remarquable avec ce qui se passe dans l'acte inverse, c'est-à-dire quand un mot ou un nom oubliés reparaissent dans le souvenir. Quand on oublie un mot par exemple, on a beau le chercher, il fuit obstinément et se dérobe ; nous l'avons, comme on dit vulgairement, sur le bout de la langue; mais cette façon de parler ne correspond à

rien de précis, à rien qui approche du nom cherché. Puis tout à coup, quand vous ne le cherchez plus (ce qui est d'ailleurs le meilleur moyeu de le faire reparaître), ce nom vous saute à l'esprit, subitement, d'emblée. Le mécanisme de la disparition du souvenir et celui de sa réapparition paraissent donc identiques pour ce qui concerne la soudaineté du phénomène.

2° Quand le souvenir de la ligne ou de l'angle tracés a ainsi disparu de la conscience, au point qu'il est impossible de le retrouver en le cherchant, qu'il sera môme impossible, par exemple, de se rappeler si on avait tracé primitivement un angle aigu ou un angle obtus, la main peut encore, dans certains cas et pendant une certaine période, retracer exactement la ligne ou l'angle qui ont disparu du souvenir conscient. Puis, au bout d'un certain temps, ce souvenir inconscient disparaît aussi, et la ligne ou l'angle ne peuvent plus être retracés par la main qui va tout à fait à l'aventure.

On pourrait donc distinguer trois phases dans la disparition d'un souvenir musculaire :

Dans une première phase, le souvenir est conscient : phase du souvenir conscient;

Dans une deuxième phase, le souvenir conscient n'existe plus; cependant on peut encore reproduire le mouvement musculaire déjà exécuté : phase du souvenir inconscient ;

Dans une troisième phase, le souvenir conscient et le souvenir inconscient ont tous deux disparu : phase d'oubli total.

Ces expériences autoriseraient donc à distinguer une mémoire inconsciente, que j'appellerai encore organique, et une mémoire consciente ou psychique qui se superpose à la première, mais qui doit en être séparée. Cette dernière serait moins fidèle, .moins persistante, moins tenace que la première. La mémoire organique a probablement son siège dans les régions inférieures de l'encéphale (moelle allongée), tandis que la mémoire psychique se localiserait dans les hémisphères cérébraux. Je n'emploie ces mots organique et psychique que parce qu'ils sont déjà en usage en physiologie et en psychologie, sans attacher du reste -aucune importance à cette terminologie; en effet, au fond, je considère la mémoire psychique, comme dépendant aussi bien que l'autre des conditions organiques et du fonctionnement cérébral.

Des expériences ultérieures pourront seules faire savoir si ces conclusions se vérifient pour les autres catégories de sensations.

Page 1