‹ Les sensations internesChapitre 55 sur 145 · IMAGES MOTRICES · texte numérisé non relu

IMAGES MOTRICES

De même que les sensations externes, tactiles, visuelles, auditives, les sensations musculaires peuvent atteindre un degré de faiblesse et d'atténuation suffisant pour leur faire donner le nom de sensations musculaires inconscientes ou, si ces deux noms jurent trop, d' impressions inconscientes. Ainsi, dans la marche par exemple, des sensations tactiles dont nous n'avons pas conscience règlent nos pas et nos mouvements ; mais à ces sensations tactiles s'adjoignent des sensations musculaires dont nous n'avons non plus aucune conscience. Il semble qu'il y ait en nous, et ceci pourrait se dire aussi de tous les modes d'activité cérébrale, quelqu'un qui travaille et qui opère à notre insu, et nous ne sommes avertis de ce travail, autrement dit la sensation n'arrive à la conscience que quand elle prend un caractère insolite ou une intensité exceptionnelle; ainsi dans l'exemple que nous avons pris plus haut, ce sera un pli de terrain auquel nous ne nous attendions pas, une pierre que nous heurterons qui viendra dérouter et déconcerter cette sensibilité musculaire.

Aux mouvements inconscients machinaux que nous accomplissons en foule dans le cours d'une journée correspondent une foule de sensations musculaires inconscientes qui réagissent sur notre organisme, guident continuellement notre activité motrice et peuvent même, comme le fait remarquer Riche t, modifier nos idées et nos sentiments sans que nous nous en rendions compte.

Les sensations musculaires peuvent môme être inconscientes et déterminer des phénomènes complexes et parfois d'une interprétation assez difficile (mouvements de la baguette divinatoire, des tables tournantes, etc.).

Faut-il rapprocher de ces sensations musculaires inconscientes les images motrices de Stricker? On a vu en quoi elles consistent. A toute idée de son se lie indissolublement un sentiment particulier, plus ou moins net, dans les organes de l'articulation du son ; ces sentiments siègent dans les muscles et sont analogues à ceux qui se produisent quand on commence à articuler le son. Ainsi quand je pense un vers, dit Stricker, les organes de la voix restant immobiles, il me semble que je parle intérieurement, que je prononce le vers ; en articulant une consonne, au commencement de l'articulation est lié un sentiment particulier dans les organes de la parole, pour B dans les lèvres, pour D clans le bout de la langue ; ce sentiment initial se retrouve clans l'articulation de tout son. Si on pense tout bas le son B, le sentiment initial du son B se retrouve sur les lèvres. En un mot, pour

Stricker, l'idée du son B et le sentiment iniLial sont liés d'une façon indissoluble.

La théorie de Stricker a été très vivement attaquée et il estpositif que chez un certain nombre de personnes ces images motrices n'existent pas et que les idées de mots correspondent chez elles à des images visuelles ou auditives. Mais l'existence des images motrices de Stricker n'en est pas moins réelle chez un grand nombre d'individus.

On peut cependant se demander si, dans le cas de Stricker, quand on pense au son, P ou D, par exemple, s'il n'y a pas en même temps un très léger mouvement des lèvres et de la langue pour prononcer le son. Il me semble, pour ce qui me concerne du moins, qu'il en est ainsi. Ce qui me le ferait croire, c'est que, pour ma part, je puis, à volonté, penser B soit en image motrice, soit en image visuelle, soit mais plus difficilement en image auditive. Il y a là probablement une affaire d'habitude et d'exercice.

On sait du reste que l'idée d'un mouvement suffit pour que le mouvement se produise ou tende à se produire. De là toute une foule de mouvements d'imitation, de gestes machinaux que nous exécutons sans y faire attention. C'est ainsi que nous suivons non seulement de l'œil, mais des bras et du corps, la bille du joueur qui roule sur le billard. Tout le monde connaît les suggestions par attitude si bien étudiées par Braid, puis par Charcot. Si chez un sujet endormi par suggestion on place les membres dans une situation donnée, les sensations musculaires ainsi produites éveillent chez le sujet non seulement l'état mental ou l'émotion correspondant à cette attitude, mais encore les mouvements correspondant à cette émotion.

Les sensations musculaires ne sont pas sans jouer un rôle dans Y esthétique. A la lenteur et à la rapidité des mouvements correspondent des sentiments différents qui confinent à l'émotion et sont la source de jouissances artistiques. Des mouvements lents, doux, allanguis, éveillent en nous des idées de calme, de bien-être et de repos ; les mouvements rapides, au contraire, produisent une excitation cérébrale et une véritable ivresse mécanique. Mais ce sont surtout les ralentissements et les accélérations qui éveillent de la façon la plus saisissante ces sentiments contraires, et l'art de la danse tire ses plus grands effets de ces transitions des mouvements rapides à des mouvements lents et des mouvements lents aux mouvements rapides,

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