RÔLE DU SENS MUSCULAIRE DANS L'ESTHÉTIQUE
et l'effet est plus puissant encore quand le rythme s'y ajoute et quand la musique vient régler encore d'une façon plus nette et plus précise la cadence des pas et des gestes. Mais ce n'est pas seulement quand on est soi-même actif dans ces mouvements que ces sensations se produisent. Elles interviennent encore quand nous assistons à une danse ou à un ballet en simples spectateurs. Quand nous suivons de l'œil les évolutions d'une troupe de danseuses, les gestes gracieux et passionnés du premier sujet, ses pas rythmés et rapides, ses attitudes souples et voluptueuses, notre œil se meut en suivant dans l'espace les courbes tracées par ses bras, ses jambes, son corps tout entier et à ces mouvements correspondent autant de sensations musculaires ; mais les muscles de l'œil ne sont pas seuls en jeu, tout notre système musculaire vibre et frémit àl'unisson : les mains battent doucement la mesure et nous répétons pour ainsi dire, en dedans de nous, tous les mouvements qui se passent devant nos yeux. La vue seule d'un geste suffit en effet pour éveiller en nous la sensation musculaire correspondant à ce geste et une tendance à l'exécuter. Les intuitions motrices et les sensations musculaires s'unissent ainsi à la vision des lignes et des couleurs pour nous assurer le plaisir que nous éprouvons à contempler un ballet, plaisir dont la musique vient encore augmenter l'intensité.
Mais môme dans les arts d'un ordre plus élevé, comme clans les arts du dessin par exemple, les sensations musculaires interviennent plus qu'on ne le croirait au premier abord. Le rôle essentiel revient dans ces cas aux muscles de l'œil et le caractère de leurs mouvements constitue la base môme de cette émotion artistique. Ainsi, comme Fa fait remarquer James Sully, les mouvements horizontaux de l'œil qui ne nécessitent que l'action d'un seul muscle, sont les plus simples et les moins fatigants ; à leur exercice est lié un sentiment de calme et de repos ; dans les mouvements verticaux, au contraire, deux muscles sont toujours en jeu et les mouvements de direction oblique en exigent trois. Si nous suivons de l'œil la ligne de l'horizon, devant la mer ou devant une plaine à perte de vue, nous avons un sentiment de repos, de sérénité, de simplicité ; devant un monument élevé, une cathédrale gothique, par exemple, ce sentiment de calme fait place à quelque chose de plus actif, de moins simple, à une sorte de sentiment d'effort, de sensation de mouvement. C'est ce sentiment d'effort qui se produit quand on regarde soit de bas en haut en suivant de l'œil la flèche d'une cathédrale, soit de haut en bas en plongeant le regard dans le vide;
c'est lui qui détermine cette tendance au mouvement qui chez certaines personnes peut aller jusqu'au vertige. Ces sensations musculaires que nous éprouvons devant les paysages de la nature nous les transportons aux tableaux qui représentent ces paysages et nous attribuons le caractère de calme et de sérénité aux paysages de Claude le Lorrain dans lesquels la ligne horizontale domine, et où l'immensité de la plaine et delà mer tiennent une si grande place et le caractère d'énergie et de mouvement aux paysages montagneux de Calame ou aux fantaisies de Gustave Doré.
A ces sensations musculaires qui dérivent des mouvements de l'œil s'ajoutent celles qui dérivent du muscle de l'accommodation. Si nous fermons les yeux de façon à laisser reposer l'appareil d'accommodation et que nous les ouvrions ensuite brusquement, nous ne voyons distinctement que les objets éloignés, les lignes de l'horizon ; pour voir distinctement les objets rapprochés, nous sommes obligés de faire un effort musculaire, de sorte qu'à la longue il s'établit dans notre esprit une liaison entre l'idée de repos f>t la vision des objets éloignés, entre la vision des objets rapprochés et l'idée de fatigue et d'effort; de là encore l'impression diverse que nous font éprouver les lointains et les premiers plans. Bien que, quand nous regardons un tableau, les lointains et les premiers plans soient tous sur le môme niveau et nécessitent tous les mômes efforts d'accommodation, l'association que je signalais plus haut est tellement bien établie dans notre esprit que nous ne tenons aucun compte de ce qui se passe actuellement clans notre appareil accommodateur et que les lointains nous donnent un sentiment de calme et de tranquillité, les premiers plans un sentiment d'effort et d'activité. Le grand art du peintre est précisément de faire prédominer l'un des deux sentiments suivant l'effet qu'il veut produire sur le spectateur.
Il est bien difficile évidemment d'isoler dans une œuvre d'art, dans un tableau par exemple, ce qui revient à la vue seule et ce qui revient aux sensations musculaires, mais il me semble que ces dernières interviennent aussi et ne doivent pas être négligées.
Dans la sculpture, il en est de môme à plus forte raison. Quand on est devant une statue ou un groupe, on ne se contente pas de l'examiner d'un œil immobile; on ne se contente pas de recevoir dans l'œil la simple silhouette de cette statue ou de ce groupe, et pour s'en assurer, il n'y a qu'à regarder le premier amateur venu, je ne parle pas du spectateur banal qui jette un coup d'œil et qui passe, mais du véritable connaisseur. Celui-ci