SENSATIONS CIRCULATOIRES L
loutes imaginaires; il en est qui sont bien réelle s, seulement il est presque impossible aux personnes qui L'entourent et au médecin lui-môme de débrouiller, dans le chaos de sensations dont il rend compte, celles qui sont tirées de la réalité et celles qui sont créées par son imagination. D'ailleurs, ce n'est pas chez l'hypochondriaque seul que cette confusion pourrait se faire ; dans l'expérience que j'indiquais plus haut il faudrait toujours se méfier d'une autosuggestion ; il suffit en effet de penser fortement à quelque phénomène, de porter son attention sur une partie du corps, d'y penser fortement, pour y éprouver des sensations de diverse nature. Le fait est aujourd'hui bien connu et je l'avais déjà indiqué en 1856 dans ma thèse sur l'Habitude en général.
Ce que je viens de dire des sensations digestives fonctionnelles pourrait se dire aussi des sensations fonctionnelles de la plupart de nos organes et les mêmes considérations leur sont applicables.
Les sensations respiratoires n'arrivent à la conscience que quand les qualités de l'air inspiré, état hygrométrique, température, pression, etc., subissent un changement brusque et notable comme dans le passage d'une chambre chaude à un air froid, d'un air vicié à un air pur, dans une ascension en ballon, etc., ou quand des conditions pathologiques interviennent qui mettent en jeu l'activité exagérée des muscles respirateurs, mais même dans ces sensations respiratoires anormales, il faut toufours faire la part des sensations tactiles et thermiques de la peau et des muqueuses nasale et buccale et celle des sensations dues à l'action du sang plus ou moins altéré sur les centres nerveux.
Il en est de môme des sensations circulatoires fonctionnelles. Quand nous sommes dans un état de santé parfaite, nous n'avons aucune notion des pulsations de notre cœur, du cours du sang dans nos vaisseaux, des différents degrés de réplétion et dépression des différents départements vasculaires ; mais il ne faut pas grand chose, môme chez les sujets bien portants, pour faire disparaître l'équilibre et pour que l'impression dépasse le seuil de la conscience. Le cœur, on ne le sait que trop, est un réactif bien délicat et la moindre émotion se traduit chez la plupart des individus par des modifications circulatoires du côté du cœur et des vaisseaux, et par des sensations correspondantes. C'est là
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surtout que l'attention peut jouer un rôle considérable pour transformer en sensations et quelquefois en sensations très vives des impressions inconscientes. Il n'est peut-être pas d'étudiant en médecine qui ne se soit cru, à une période de ses études, atteint d'une affection du cœur.
Je passerai rapidement sur les sensations glandulaires fonctionnelles. Celles-ci ne pourraient tout au plus concerner que V excrétion des liquides sécrétés, excrétion qui s'accompagne presque toujours de contractions démuselés lisses. Il semble en effet dans certains cas qu'il y ait une sensation correspondante à cette excrétion, par exemple clans un jetde salive abondante sous l'influence d'un acide, ou du désir produit quand on a faim par la vue d'un aliment qui vous plaît. Peut-être, dans certaines circonstances, y a-t-il quelque sensation obscure au moment de l'excrétion de la bile ou du suc pancréatique dans l'intestin. Les sensations fonctionnelles sont plus nettes, mieux accusées dans l'excrétion urinaire au moment de la miction. Pour ce qui concerne l'excrétion du lait, j'en dirai quelques mots à propos des sensations sexuelles.
Les sensations sexuelles forment une catégorie à part dans les sensations fonctionnelles à cause de l'intensité à laquelle elles atteignent, du retentissement qu'elles ont sur tout l'organisme et des conséquences qu'elles produisent au point de vue physiologique et psychologique.
Je n'entreprendrai pas ici de décrire et d'analyser les sensations multiples qui accompagnent, soit dans un sexe, soit dans l'autre, les actes mécaniques qui précèdent et déterminent l'émission du liquide séminal et qui concourent à l'accouplement. Ces sensations, en partie tactiles, en partie musculaires, en partie de nature spéciale, augmentent graduellement d'intensité à mesure que l'acte s'accomplit et cette gradation de sensations, poussée peu à peu jusqu'à ses dernières limites, atteint dans le paroxysme final cle l'émission une acuité qui confine presque à la douleur et en fait la jouissance physique la plus vive que l'être humain puisse ressentir. A ce moment l'excitabilité du système nerveux, qui s'était accrue rapidement pendant toute la durée de l'acte, arrive à son point culminant et la sensation voluptueuse envahit brusquement tout l'organisme, se traduisant par des réactions convulsives de nature variable, frissons, tressaillements, secousses spasmodiques , convulsion des globes oculaires, sou-
SENSATIONS SEXUELLES loi
pirs, sanglots, cris, raies, halètements, trismus, grincements de dents, etc., en un mot par tout un ensemble de phénomènes qui font involontairement penser au mot de Démocrite : le mariage n'a pour but qu'une petite attaque d'épilepsie.
.Mais cet envahissement de tout l'être par la sensation voluptueuse, cette absorption de l'organisme par la jouissance physique ne dure qu'un instant, laissant après elle une langueur morale et une lassitude physique qui ne sont pas sans charme et dont les nuances émotionnelles ont souvent inspiré les poètes et les romanciers.
Ces sensations voluptueuses ne se présentent pas avec la môme intensité chez les différents sujets et il y a sous le rapport de l'excitabilité sexuelle des différences individuelles assez considérables. On a souvent discuté la question de savoir si les sensations étaient identiques dans les deux sexes et si elles atteignaient chez l'homme et chez la femme la môme acuité. Autant qu'on peut en juger par les manifestations expressives qui se produisent dans les deux sexes, il ne paraît pas y avoir à ce point de vue de différence essentielle et la seule remarque qu'on puisse faire, c'est, qu'en général, ces sensations sont plus lentes à se développer chez la femme que chez l'homme et qu'il faut plus de temps au système nerveux de la femme pour se mettre à l'unisson.
Les manifestations extérieures cle la jouissance sexuelle sont à peu près les mômes chez les animaux supérieurs que chez l'homme et si l'on descend jusqu'aux espèces inférieures, on retrouve clans toute la série les mêmes expressions de plaisir intense et probablement le même genre de sensations. Tous les êtres se rapprochent ainsi dans la fraternité bestiale de la volupté.
Ce côté bestial de la volupté sexuelle peut être ennobli chez l'homme par l'élément psychique, amour ou sympathie, qui augmente encore l'intensité de la sensation en lui enlevant un peu de son caractère vil et grossier, il est cependant certaines natures chez lesquelles le sentiment psychique cle l'amour peut être très élevé et très développé et qui éprouvent une répugnance invincible pour le côté matériel cle la possession. Il faut remarquer aussi que certaines imaginations exaltées peuvent se représenter avec assez cle puissance la jouissance physique de la volupté pour arriver à éprouver les sensations sexuelles clans toute leur intensité par un pur acte psychique et en dehors de toute excitation physique. Ce fait se montre surtout chez les
femmes et ce n'est pas seulement dans les vies des mystiques qu'on en trouve des exemples. Ce cas seprésente aussi quelquefois chez certaines aliénées quoique la plupart du temps, dans ces cas d'érotomanie, la jouissance sexuelle soit recherchée par tous les moyens possibles.
On sait du reste que chez la femme qui allaite, la succion exercée par l'enfant détermine des sensations agréables et tout à fait comparables à la sensation voluptueuse, non. seulement dans le mamelon môme, mais encore dans la sphère des organes internes de la génération. Certaines caresses, certains contacts, certains baisers, parfois môme la simple pression d'une main aimée suffisent chez les personnes un peu nerveuses pour déterminer, en dehors môme de toute excitation directe des organes génitaux, toutes les sensations et les jouissances de la volupté.
Je n'étudierai pas ici en détail les conditions physiologiques des sensations sexuelles. Ces sensations ont pour point de départ les nerfs des organes génitaux et spécialement ceux des organes érectiles, et l'excitation môme de ces nerfs chez les animaux détermine toutes les manifestations du plaisir sexuel et les actes qui l'accompagnent. Biais en réalité tout le système nerveux y prend part, comme on l'a vu plus haut, et ce n'est que dans un sens restreint que l'on peut parler des nerfs de la volupté.
On connaît quelques faits d'abolition du sens de la volupté. Ainsi Brown-Séquard a mentionné deux cas dans lesquels il y avait anesthésie spéciale pour les sensations voluptueuses, tandis que toutes les autres sensibilités des organes de la génération étaient conservées. Althaus et Fonssagrives ont rapporté des cas semblables.
Eu égard à leur spécialité, je ne parlerai pas des sensations fonctionnelles qui accompagnent la grossesse, l'accouchement et les suites de l'accouchement ; je renverrai pour cette étude aux traités spéciaux.
C&nesthésie.
On a donné le nom de cénesthésie, sens de l'existence, euphorie, au sentiment général que nous avons de l'existence de notre corps, sentiment qui s'accompagne d'un certain bien-être. C'est, comme le dit Henle, dont j'emprunte la définition à Ribot {Maladies de la personnalité, p. 28) « la somme, le chaos non débrouillé des sensations qui de tous les points du corps sont
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sans cesse transmises au sensorium ». Peisse, dans une note de son édition des Rapports du physique et du moral de Cabanis, caractérise et décrit d'une façon très exacte ce sentiment de l'existence. « Est-il bien certain, dit-il, réfutant la doctrine de Jouffroy, qne nous n'avons absolument aucune conscience de l'exercice des fonctions organiques ? S'il s'agit d'une conscience claire, distincte et localement déterminable comme celle des impressions extérieures, il est évident qu'elle nous manque; mais nous pouvons bien en avoir une conscience sourde, obscure et pour ainsi dire la tente, analogue par exemple à celle des sensations qui provoquent et accompagnent les mouvements respiratoires, sensaiions qui bien qu'incessamment répétées, passent encore inaperçues. Ne pourrait-on pas, en effet, considérer comme un retentissement lointain, faible et confus, du travail vital universel, ce sentiment si remarquable qui nous avertit sans discontinuité ni rémission de la présence et de l'existence actuelle de notre propre corps? On a presque toujours et à tort confondu ce sentiment avec les impressions accidentelles et locales qui, pendant la veille, éveillent, stimulent et entretiennent le jeu de la sensibilité. Ces sensations, quoique incessantes, ne font que des apparitions fugitives et transitoires sur le théâtre de la conscience, tandis que le sentiment dont il s'agit dure et persiste au-dessous de cette scène mobile. Condillac l'appelait avec assez de propriété le sentiment fondamental de l'existence ; Maine de Biran, le sentiment de l'existence sensitive. C'est par lui que le corps apparaît sans cesse au moi comme sien et que le sujet spirituel se sent et s'aperçoit exister en quelque sorte localement dans l'étendue limitée de l'organisme. Moniteur perpétuel et indéfectible, il rend l'état du corps incessamment présent à la conscience et manifeste ainsi de la manière la plus intime le lien indissoluble delà vie psychique et de la vie physiologique. Dans l'état ordinaire d'équilibre qui constitue la santé parfaite, ce sentiment est, comme nous le disions, continu, uniforme et toujours égal, ce qui l'empêche d'arriver au moi à l'état de sensation distincte, spéciale et locale. Pour être distinctement remarqué, il faut qu'il acquière une certaine intensité ; il s'exprime alors par une vague impression de bienêtre ou de malaise général, indiquant, le premier, une simple exaltation de l'action vitale physiologique, le second, sa perversion pathologique Ce sentiment fondamental de la vie organique... ne serait dans cette hypothèse qu'une résultante in confuso des impressions produites sur tous les points vivants,
par le mouvement intestin des fondions, apportées au cerveau soit directement par les nerfs cérébro-spinaux, soit médiatemenl par les nerfs du système ganglionnaire (1). »
J'ai peu de chose à ajouter à ces pages, écrites en 1843 et il n'y aurait peut-être que quelques réserves à faire sur certains passages et en particulier sur celui dans lequel il parle des sensations qui, quoique incessantes, ne font que des apparitions fugitives et transitoires sur le théâtre de la conscience. C'est plutôt parce qu'elles sont 'incessantes qu'elles n'apparaissent qu'accidentellement dans la conscience.
C'est cet ensemble de sensations organiques, parties de tous les points du corps qui constitue la base delà personnalité physique et par conséquent, comme l'a mon tré Ribot, le germe de la personnalité totale de l'individu. Pour analyser ce sentiment de l'existence il faudrait reprendre une à une toutes les sensations internes que nous avons passées en revue dans les chapitres précédents, y ajouter les impressions dérivant des sensations externes, car elles aussi prennent certainement une part à ce sentiment de cénesthésie et chercher comment les résidus de ces diverses sensations et les impressions actuelles des mômes sensations s'associent et s'entre-mélent et se fixent dans la conscience pour produire cet état sensitif complexe, si vague et si indéterminé dans sa nature, si précis et si net dans son caractère final de personnalité physique.
Cette précision et cette netteté apparaissent bien clans les cas pathologiques dans lesquels ce sentiment de notre existence personnelle est aboli partiellement. Ainsi dans certains cas d'anesthésie et de paralysie partielles, dans certaines formes d'aliénation mentale les sujets n'ont plus la sensation d'une partie du corps, d'un membre par exemple ou d'un organe, l'estomac, le cerveau, etc. D'autres fois, au lieu d'absence totale de sensation correspondant à la partie anesthésiée, c'est une perversion de la sensation môme due au trouble mental du sujet comme quand il croit que son bras est de bois ou de verre. Dans certains cas ce sentiment général de l'existence est aboli en entier. Baudelocque, dans les derniers temps de sa vie, n'avait plus conscience de l'existence de son corps. Certains aliénés parleront d'eux-mêmes comme d'une autre personne. D'autres, par une perversion mentale du sentiment organique de l'existence de leur corps, se figureront qu'ils sont composés de sub-
(1) Cité dans Ribot, Maladies de la yenomwliti, p. 23.
CÉNESTHÉSIE liJO
stances inanimées, que leur corps est en bois, en cire, en verre, etc. De Là enfin peuvent dériver toutes les altérations et toutes les maladies de là personnalité dont on trouvera des exemples et l'analyse minutieuse dans le livre de Ribot.
Il est une forme de cénesthésie dont je dois dire ici quelques mots, quoique la question soit encore excessivement obscure. Certains sujets, et ceci se présente surtout dans les cas de somnambulisme provoqué, paraissent avoir une perception plus ou moins nette des modifications organiques, des états physiologiques ou pathologiques qui se produisent à l'intérieur de leur corps dans la sphère de la vie végétative. Il est bien prouvé aujourd'hui qu'on peut, dans le sommeil hypnotique et môme dans la veille somnambulique, modifier par suggestion toutes les fonctions de la vie végétative, faire varier la fréquence des battements du cœur, produire sur des régions localisées de la peau des rougeurs et des congestions persistantes, provoquer des hémorragies cutanées, diminuer, augmenter ou régulariser le flux menstruel, exciter ou arrêter les différentes sécrétions, larmes, sueur, lait, urine, sécrétions intestinales, etc., déterminer des contractions utérines analogues à celles de l'accouchement, faire monter la température de la peau, provoquer môme, comme je l'ai vu, la vésication de la peau (1). Si, comme il est prouvé par ces faits, le cerveau, placé dans certaines conditions spéciales d'activité, peut agir ainsi sur les fonctions organiques, et si par conséquent il existe un courant nerveux centrifuge allant du cerveau aux organes de la vie végétative, on est porté à admettre qu'il peut s'établir aussi un courant nerveux centripète de ces organes au cerveau et que celui-ci peut, dans certaines conditions, avoir la notion des changements qui se produisent dans ces organes. Pour expliquer, dit Liébeault, dans la totalité des tissus l'action suggestive de la pensée pendant le somnambulisme il faut bien que l'organe cérébral qui transmet des ordres aux glandes, aux vaisseaux sanguins, etc., ait connaissance des sensations qui en partent {Psychologie, p. 16).
Malheureusement les observations de ce genre manquent de l'authenticité désirable. Il faudrait des recherches rigoureusement conduites et en assez grand nombre pour fixer ce point délicat de physiologie. Je mentionnerai cependant les observa-
(1) On trouvera dans mon livre du Somnambulisme provoqué un certain nombre de faits de ce genre.
tions suivantes faites par Liébeault et portant sur la quesLion de savoir si une femme enceinte peut savoir, pendant le sommeil somnambulique, le sexe des produits de la conception. L'expérience n'a pu être faite par lui que sur trois somnambules encein tes et cbez toutes les trois le résultat a vérifié leurs assertions. Une de ces femmes s'est déclarée enceinte d'une fille, un mois et 4 jours après la fécondation et les deux autres, à 2 mois 21 jours et à 7 mois 16 jours de grossesse, se sont annoncées chacune un garçon. Toutes les trois, clans les sommeils suivants, ont toujours soutenu leurs dires avec une conviction profonde, ce que l'événement est venu confirmer pour chacune d'elles (1).' Il est évident que trois faits sont loin de suffire pour entraîner la conviction, mais il m'a paru intéressant de les mentionner, ne fût-ce que pour susciter des recherches nouvelles dans le même sens.
Quant aux cas dans lesquels les sujets atteints de maladies et spécialemen t d'affections nerveuses, annoncent l'heure et le jour de leurs accès, disent si ils seront guéris ou non, précisent la date de leur guérison et quelquefois môme celle de leur mort, il me paraît probable qu'il n'y a là que le résultat d'une imagination fortement frappée et une sorte à' auto-suggestion.
(t) Licheault : Le sommeil provoqué et les états analogues, 1839, p. 162.