CHAPITRE XVI
SENSATIONS ÉMOTIONNELLES. — SENS DE L'ORIENTATION. — SENS MAGNÉ- TIQUE. — SENS MÉTÉOROLOGIQUE. — SENS DE LA DURÉE. — SENSIBILITÉ ORGANIQUE SYMPATHIQUE. — SENS DE LA PENSÉE.
Sensations émotionnelles. — Je donne le nom de sensations émotionnelles aux sensations qui accompagnent les différentes émotions. Dans toute émotion, en effet, il y a un certain nombre de manifestations diverses qui constituent l'expression de cette émotion, ainsi, clans la honte, la rougeur de la face, dans la colère, la contraction violente des muscles et l'effort, dans la joie, le rire, etc. Toutes ces manifestations, par cela même qu'elles sont les manifestations d'une émotion, présentent nécessairement une certaine intensité et doivent par conséquent donner naissance à des sensations plus ou moins nombreuses, plus ou moins variées, qui viendront s'ajouter à l'état émotif proprement dit et en accentuer le caractère.
Prenons la colère par exemple : dans cet état, le visage est rouge, la face congestionnée ; il y aura donc des sensations de chaleur au visage, des battements des artères ; les mouvements musculaires violents qui se produisent, cris, gestes, serrements des poings, etc., s'accompagneront de sensations musculaires correspondantes, etc. ; bref, toute une série de sensations de toute nature se combinent et s'associent dans une sorte de chaos à l'impulsion psychique qui constitue l'essence de la colère.
Ce que je viens de dire suffit pour faire comprendre ce que j'entends par sensations émotionnelles. Ce sont donc des états sensitifs complexes dans lesquels entrent comme éléments sensitifs, soit des sensations externes, soit des sensations internes dont l'étude a été faite dans les chapitres précédents. Pour pousser plus loin l'analyse, il faudrait prendre une à une chaque émotion et en dégager les divers éléments sensitifs constitutifs ; mais ce serait alors une étude complète des émotions qu'il
faudrait faire, étude qui ne rentre pas dans le plan de ce livre.
Sens de V orientation. — Toutes les espèces animales ont, à un plus ou moins haut degré, la faculté de s'orienter, c'està-dire de retrouver leur demeure (nid, tanière, terrier, etc.), quand ils s'en sont écartés soit pour la recherche de leur nourriture, soit pour fuir un ennemi, soit pour les hesoins sexuels. Mais cette faculté se trouve au maximum de développement chez les oiseaux migrateurs dont le pigeon voyageur est le type le plus connu.
Avant d'étudier les conditions auxquelles on a essayé de rattacher cette faculté d'orientation, j'en donnerai quelques exemples pris dans la série animale, en choisissant les cas dans lesquels ce pouvoir de s'orienter est le plus perfectionné.
Parmi les invertébrés, il faut placer en première ligne les abeilles. L'abeille qui va butiner de fleur en fleur en faisant toutes sortes de circuits saitretrouver sa ruche à des distances considérables et elle y retourne suivant une ligne droite et par le plus court chemin. C'est môme en se basant sur ce fait que les chasseurs d'abeilles découvrent la situation d'une ruche ; ils lâchent successivement deux abeilles de deux points assez distants l'un de l'autre et prennent l'in tersection des deuxlignes tracées sur la direction du vol des deux abeilles ; la ruche se trouve toujours à ce point d'intersection.
Chez les poissons cette faculté a été moins étudiée que chez les vertébrés supérieurs. Cependant ne voit-on pas le saumon revenir chaque année frayer au même endroit et retrouver facilement, après des mois et des années, à travers les méandres compliqués des rivières, le chemin qui le conduira au ruisseau qui l'a vu naître? L'anguille se rend droit à la mer à travers des distances considérables; les anguilles du lac de Comacchio, près de Venise, font des voyages sur terre et se dirigent vers la mer dans l'obscurité à travers des prairies et des champs, quoique la situation de l'eau salée leur soit certainement inconnue.
Warden raconte un fait encore plus caractéristique. Dans le mois de juillet 1758, le Connecticut eut à souffrir d'une sécheresse extraordinaire et un étang de 7 à 8 kilomètres carrés, situé près de la bourgade de Windham, vint à se dessécher complètement. Cette pièce d'eau nourrissait plusieurs milliers de grenouilles qui bientôt souffrirent cruellement de la soif, et la rivière la plus proche se trouvait à 8 kilomètres de distance. Une nuit, cette multitude de grenouilles se mit en route pour l'eau courante en
SENS DE L'ORIENTATION ii)J
traversant le village .et troublant le sommeil des habitants étonnés (1).
Celte faculté d'orientation existe déjà à la naissance et en l'absence de toute expérience individuelle acquise. Ilumphrey Davy raconte qu'un de ses amis découvrit un jour dans le sable, sur une plage de l'île de Ceylan, des œufs de crocodiles; il eut la curiosité d'en casser un et vit le jeune reptile sortir et se diriger immédiatement du côté de l'eau.
Je ne m'étendrai pas sur les migrations des oiseaux ; ces faits sont aujourd'hui bien connus et j'aurai occasion d'y revenir tout à l'heure. Je mentionnerai seulement un fait d'autant plus intéressant qu'il n'appartient pas à une espèce migra trice. Un faucon, envoyé parle vice-roi des Canaries au duc de Lerme, en Andalousie, ne jouit pas plutôt de sa liberté qu'il prit son vol pour sa patrie et, dans le court espace de seize heures, il était de retour d'Andalousie à Ténériffe où il arriva épuisé de fatigue et se laissa prendre à la main.
Chez les mammifères des exemples semblahles abondent. Tout le monde connaît les faits de chiens, de chats emportés dans des paniers à de longues distances et qui reviennent au lieu de leur départ. Le cas du chien de l'archiduchesse Maria-Regina qui emporté de Menton à Vienne revint à Menton au bout de quelque temps est encore plus significatif. Une traversée en mer ne met pas obstacle à cette faculté d'orientation. Bory de Saint- Vincent raconte l'anecdote suivante. A la porte de l'hôtel de Nivernais se trouvait un décrotteur, possesseur d'un grand barbet noir qu'il avait dressé à aller crotter les souliers des passants. Le chien fut vendu à un Anglais et emmené à Londres ; quinze jours après, le chien se retrouvait à la porte de l'hôtel de Nivernais. Le fait de l'âne de Gibraltar, dont l'authenticité ne peut o-uère être mise en doute, est encore plus remarquable. J'en emprunte la relation à Houzeau. En mars 1816 , la frégate anglaise lister avait embarqué différents animaux à Gibraltar. Un gros temps survint lorsqu'on était près de la Pointe de Gat, sur la côte d'Espagne, à plus de trois cents kilomètres du port de départ. La position du navire était critique, les animaux furent lancés à la mer, dans l'espoir qu'ils pourraient gagner le rivage à la nage. Un âne entre autres parvint à terre. Il avait
(1) J'emprunte ce fait, comme du reste un certain nombre de faits mentionnés dans ce chapitre, au livre intéressant de Houzeau, Etudes sur les facultés mentales des animaux.
appartenu au bourreau et servait autrefois à attacher ignominieusement les criminels qui recevaient le fouet. Il avait, en conséquence, les oreilles trouées suivan t le vieil usage espagnol, et ce signe seul le rendait odieux aux habitants quine pouvaient songer à se l'approprier. Laissé par celle circonstance à la pleine latitude de ses mouvements, l'animal se mit, en toute liberté, à chercher sa route. Le pays lui était inconnu, mais la direction de son gîte était imprimée dans sa pensée. En peu de jours il se retrouva dans son é table devant sa mangeoire, à Gibraltar.
Chez l'homme, cette notion de l'orientation existe aussi, quoique bien moins développée que chez les animaux. Mais il y a là peut-être une conséquence de la vie civilisée. Dans la vie au grand air, chez les chasseurs, les sauvages, elle peut acquérir un très grand développement. Les Indiens d'Amérique savent se diriger avec certitude sans boussole dans les plaines et les forêts vierges. Un fait curieux rapporté par Harry Fade [Nature, 1873) c'est que, quelquefois, les guides de la Virginie sont sujets à une sorte de vertige de direction ; ils ont un sentiment de renversement et de nervosité ; ils perdent la tête et vont dans un sens opposé à la bonne route.
Quelle peut être maintenant l'interprétation de cesfaits et fautil faire de cette faculté un sens spécial, sens de l'orientation ? La réponse est assez difficile à faire et, de toutes les explications données, aucune n'est tout à fait satisfaisante. ^ Wallace et Croom-Robertson ont invoqué le sens de l'odorat. Si l'animal enfermé dans un panier retrouve sa route, c'est par la série d'odeurs qu'il trouve sur son chemin et qu'il retrouve ensuite en sens inverse. Il est bien certain que l'odorat du chien et de quelques autres animaux est d'une finesse merveilleuse et que, comme le dit Croom-Robertson à juste titre, le monde du chien doit être surtout un monde continu d'impressions visuelles et olfactives; mais, dans le cas actuel, cette interprétation est insuffisante; sans compter que le vent déplace les odeurs comme il déplacerait les brouillards, que d'ailleurs l'animal dort souvent la plus grande partie du chemin, comment cette explication pourrait-elle s'appliquer aux cas, et c'est ce qui arrive ordinairement, dans lesquelsl'animal revient au point de départ non par le chemin qu'il a suivi, mais parla ligne droite et par le plus court chemin.
-La vue peut être invoquée chez certains animaux et dans certains cas. Ainsi quand on dresse des pigeons, étapes par étapes, pour qu'ils puissent parcourir sûrement de grandes dislances, la