LA DOULEUR
plus faible contact, du plus petit mouvement. Toutes les brandies nerveuses, toutes les régions de la tête participent à la douleur. Toutes les formes et toutes les variétés de souffrances sont successivement ressenties et, pour chaque variété, c'est celle que la malade subit à un moment donné qui lui paraît avoir le plus d'intensité; ce sont des élancements, des piqûres, des éclairs, des sensations de chaleur ou des sensations glaciales; il lui semble tantôt que la tête est entourée par une corde ou serrée dans un étau, tantôt qu'elle va éclater; d'autres fois c'est un marteau qui frappe à coups redoublés dans l'intérieur du crâne, un clou qui le traverse de part en part, une tarière qui s'enfonce dans le cerveau; les yeux sont congestionnés et il semble à la malade qu'ils vont lui sortir de la tête; les artères de la face battent avec force et chaque battement amène une exacerbation de la douleur. A chaque exacerbation, il lui paraît que la douleur ait atteint la dernière limite qu'elle puisse supporter, mais la nouvelle exacerbation lui paraît toujours plus violente encore que la précédente. Des intervalles de calme, d'un repos délicieux, sont subitement coupés de douleurs aiguës qui arrivent d'emblée à leur maximum d'acuité. Elles arrachent à la malade des plaintes, des cris, des gémissements ; elle appelle la mort, elle l'invoque comme une délivrance ; elle est en proie à une agitation extrême; les lèvres et les paupières tremblent; les membres sont parcourus de spasmes convulsifs ; l'agitation gagne bientôt tous les muscles volontaires; tout le système nerveux est envahi ; des phrases inarticulées, des mots sans suite, entre-coupés de gémissements et de cris aigus, font bientôt place à un véritable délire de paroles et d'actes dans lequel la malade n'a plus conscience d'elle-même et peut se livrer aux actes les plus dangereux.
Ce malade, à la maigreur squelettique, à la peau flétrie et ridée, d'une teinte jaune paille, aux pommettes saillantes, aux yeux caves, est atteint de cancer de l'estomac. Sa vie n'est qu'une longue torture ; ne pouvant prendre aucun aliment, aucune boisson, sans amener des vomissements ou sans réveiller les douleurs auxquelles il est en proie, il sent peu à peu ses forces décliner sans espoir de guérison, sans espoir même d'une amélioration momentanée. Ses souffrances ne lui laissent ni trêve, ni repos; des élancements aigus comme des coups de canif lui traversent la poitrine et si ces douleurs disparaissent un instant, c'est pour l'aire place à des sensations aussi pénibles de chaleur ou de froid, de pesanteur à l'estomac ou de conslriction épigas-
trique. Pendant cette longue agonie, l'intelligence reste intacte et le malade suit pas ù pas les progrès incessants et la marche implacable de la maladie qui le mine. Et que sera-ce, si la tumeur an lieu d'occuper un organe intérieur, comme l'estomac, siège à la face par exemple? Aux douleurs intolérables du cancer viennent s'ajouter et les douleurs qui résultent du siège même de la tumeur et de la gêne qu'elle peut apporter aux fonctions des organes, et l'horreur qu'inspire au malade et à ceux qui l'entourent l'aspect de l'ulcère horrible dont il suit chaque jour de l'œil la marche envahissante, car il n'a plus môme la ressource de se faire la moindre illusion comme quand la tumeur se dérobe à la vue par sa profondeur clans l'organisme. Le mal est là, toujours là, devant ses yeux et il ne peut arracher de son souvenir cette face hideuse, désespérante, derrière laquelle il entrevoit confusément un visage heureux et souriant, le visage des jours d'autrefois.
Ici c'est un cholérique, clans la période d'algidité. Le malade est étendu sans mouvement clans son lit dans une prostration profonde; le corps et les extrémités sont glacés; la peau, couverte d'une sueur froide et visqueuse, donne à la main la sensation d'un reptile, elle est ridée et flétrie; sa coloration est bleuâtre ; les ongles sont noirâtres et livides; la face est violacée; les yeux, enfoncés dans les orbites, sont entourés d'un cercle noir; la cornée affaissée et plissée a perdu sa transparence; le regard est terne et vitreux; la langue est froide, l'haleine glaciale; la voix est sourde et éteinte ; des gémissements faibles, des cris rauques à peineperceptibles manifestent seuls les douleurs atroces que lui causent les crampes violentes dont les muscles sont le siège ; une douleur épigas trique vive, l'anxiété précordiale ajoutent encore aux souffrances du malade; ces souffrances n'ont pas de répit, car une insomnie opiniâtre le tient constamment éveillé, le laissant toujours face à face avec sa douleur. Bientôt la circulation diminue peu à peu, le pouls disparaît, la respiration s'embarrasse de plus en plus, le râle de l'agonie commence ; heureusement à cette période les sens se troublent, l'intelligence s'obscurcit et le malade s'éteint dans un calme relatif qui contraste avec les souffrances qui ont précédé l'agonie.
Cet homme a été mordu par un chien enragé ; il est au stade convulsif de la terrible affection. Une soif inexorable le torture; il essaye de boire; la vue seule de l'eau détermine un spasme du pharynx; l'accès rabique se déclare; un tremblement général le secoue des pieds à la tête; l'anxiété est peinte sur son visage ;