MANIFESTATIONS DE LA DOULEUR
aux intempéries atmosphériques, rester impunément des heures entières exposés au froid ie plus rigoureux ou au soleil le plus ardent; les idiots se mordent, s'épilent, se déchirent, sans paraître en éprouver la moindre souffrance; Esquirol mentionne le cas d'une idiote qui accoucha sans s'en douter. Les mutilations volontaires sont fréquentes chez les lypémaniaques, principalement celles qui portent sur les organes génitaux, et les tentatives de suicide exécutées par ces malheureux dans leurs accès de délire montrent à quel degré d'insensibilité ils peuvent arriver. Un cordonnier vénitien, Mathieu Levât, après s'être mutilé les parties génitales, se crucifie à Venise en 1805 et s'expose ainsi aux regards du public ; un autre se scie le cou avec une mauvaise scie ébréchée, etc. Bref les exemples de ce genre abondent dans les recueils d'aliénation mentale.
Il ne faut pas cependant confondre cette insensibilité réelle avec l'insensibilité apparente qu'on rencontre dans certaines formes d'aliénation. Ainsi des lypémaniaques peuvent parfaitement sentir la douleur, mais par suite d'idées délirantes religieuses, ils s'imaginent qu'ils doivent soiiffrir avec résignation et sans se plaindre et que leurs tourments sont le juste châtiment de leurs péchés.
On verra plus loin que l'on peut, dans le somnambulisme provoqué et même parfois en dehors de l'état de somnambulisme, déterminer l'insensibilité par l'hypnotisme et la suggestion.
L'expression et les manifestations de la douleur.
La douleur réagit sur tout l'organisme ; quand une partie du corps souffre, on pourrait presque dire que tout le corps souffre, et cette sympathie de douleur s'étend, comme on le verra plus loin, aux organes mêmes qu'on s'attendrait le moins à voir subir cette solidarité de la souffrance. Mais parmi les manifestations de la douleur, il en est qui sont plus palpables, plus apparentes, qui frappent tout d'abord les yeux, comme l'expression faciale, les gestes, les cris, les larmes, tandis que d'autres ne peuvent être reconnues que par une analyse physiologique délicate. J'étudierai successivement les divers modes de manifestation et d'expression de la douleur, en un mot, les façons dont l'organisme réagit a la souffrance en prenant l'une après l'autre les principales fonctions.
Dans les manifestations de la douleur, les réactions musculaires viennent en première ligne. Les plus frappantes sont Y ex-
Bgaunis. .„
pression faciale et le cri. C'est par elles que je commencerai.
L'expression faciale, si bien étudiée par les sculpteurs et les peintres, varie suivant l'intensité de la douleur. Dans la souffrance légère et surtout dans la souffrance prolongée comme dans celles de certaines maladies chroniques, les traits sont tirés, suivant l'expression vulgaire; les coins de la bouche s'abaissent, la lèvre inférieure est légèrement rétractée et tirée en bas; l'extrémité externe des sourcils s'abaisse, tandis que leurs extrémités nasales se relèvent et se rapprochent, déterminant ainsi sur le front et à la racine du nez des rides caractéristiques, ce qui donne à la face l'expression bien connue du cha-
grin
Quand la douleur, quoique légère encore, est subite et inattendue, c'est plutôt une grimace rapide qui parcourt la face comme une sorte de tic convulsif variable suivant les individus ; un retroussement brusque de la lèvre supérieure avec dilatation des narines et froncement des sourcils, une projection en dehors des coins de la bouche, un clignement de l'œil, etc. Dans la douleur aiguë, violente, la scène change. Ce ne sont plus seulement quelques traits du visage qui se modifient; c'est le visage entier qui exprime l'intensité du sentiment qui nous agite; tantôt les traits sont convulsés et le masque s'immobilise dans une contracture absolue, les dents serrées, les yeux grands ouverts ; tantôt, au contraire, ce sont des convulsions rapides (spasmes cloniques des médecins) qui bouleversent la face et la défigurent par les plus violentes contorsions ; les lèvres frémissent, les dents grincent; les yeux roulent clans leurs orbites, s' arrêtant parfois pour se fixer vers la terre ou se lever vers le ciel qu'ils semblent implorer ou maudire ; les prunelles sont largement ouvertes, les narines dilatées et palpitantes; les cheveux se hérissent; toute la face exprime l'angoisse et l'horreur poussées à leurs dernières limites; en même temps les larmes coulent, les tempes battent, la sueur inonde le visage. Les manifestations douloureuses de l'expression faciale se retrouvent aussi chez les animaux et on pourra lire, dans son livre sur X Expression des émotions, les remarques de Darwin sur ce sujet.
Le cri est une des manifestations les plus communes de. la douleur. 11 peut présenter tous les degrés et toutes les transitions : simples plaintes, soupirs, sanglots, gémissements, cris suraigus, hurlements de rage, véritables rugissements, sifflements respiratoires. C'est un fait reconnu que ces cris soulagent