‹ Les sensations internesChapitre 82 sur 145 · UTILITÉ DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

UTILITÉ DE LA DOULEUR

L'évolution des sensations se fait probablement de môme clic/, les animaux inférieurs. Les premières sensations de ces êtres, en prenant le mot dans le sens de ce qu'Us ressentent, doivent se réduire à des sensations agréables ou désagréables, et chez les êtres tout à fait inférieurs, il est présumable que cet état sensitif persiste pendant toute la durée de leur vie et que ces impressions suffisent pour déterminer les réactions motrices nécessaires au maintien de l'existence.

Dans cette étude, purement pbysiologique, il me paraît superflu de parler de la douleur en moraliste. Inutilité de la douleur a été célébrée un peu emphatiquement par un certain nombre d'auteurs qui, dans leur optimisme exagéré, cherchent à expliquer pourquoi Dieu, l'être infiniment bon, a créé la douleur.

« La douleur, dit Feuchtersleben, n'est pas seulement l'assaisonnement du plaisir, elle en est la condition nécessaire La

nature sait toujours ce qu'elle fait; il n'y aurait pas de joie sans la douleur. » Il serait par trop facile de réfuter des assertions aussi naïves, pour ne pas dire plus. Ce sontlà de belles phrases à écrire dans son cabinet, quandon estbien portant, mais le médecin ne peut avoir cet optimisme de commande. Le plaisir peut exister sans la douleur. Est-ce que la volupté physique la plus intense, la volupté sexuelle, a besoin de la douleur pour être ressentie? Comme le fait remarquer Bouisson en parlant du livre de Mojon sur Y Utilité de la douleur, les philosophes qui prétendent que la douleur est nécessaire pour sentir le plaisir, mériteraient d'être mis à l'épreuve.

Il est certain que la douleur peut avoir clans quelques cas son utilité. Un enfant prend en main un couteau et se coupe ; la douleur l'empêche de recommencer ou lui apprend à se servir du couteau sans se blesser. Mais a côté de ces douleurs utiles, et il y en a si peu ! que de douleurs non seulement inutiles, mais nuisibles, funestes à l'individu, et qui usent et détruisent l'organisme par leur continuité et leur violence.

De quelle utilité sont toutes ces douleurs dont j'ai tracé plus liant le triste et lamentable tableau ? Quelle nature que celle qui a créé l'homme pour de telles souffrances et si, comme le dit IVuchtersleben, elle sait toujours ce qu'elle fait, quelle marâtre est-elle ? Si c'est pour nous faire sentir le plaisir par contraste, mieux eût valu ne connaître jamais ni l'un ni l'autre, mieux eût valu une impassibilité sereine que ces fluctuations du plaisir

à la douleur et de la douleur au plaisir, où toujours la douleur se taille la plus large et la meilleure part de la vie.

Non, la réalité est toute autre, la réalité cruelle, implacable, à laquelle il faut se rendre. Quand l'homme réfléchit, il est forcé de s'avouer qu'il est né pour la douleur, et que le plaisir n'est que l'accessoire dans sa vie. Il n'y a pas de volupté physique qui puisse compenser une heure d'asystolie, pas de jouissance morale qui ne disparaisse devant la douleur que cause la mort d'un être aimé, pas de plaisir intellectuel qui ne s'anéantisse quand nous songeons à l'inconnu de notre destinée. Le pessimisme, un pessimisme irréfutable est au fond de tout raisonnement, de toute méditation. Heureusement, peut-être, ceux qui réfléchissent et qui méditent sont une exception dans l'humanité. La lutte pour l'existence, l'action sous toutes ses formes, ne laissent guère de temps pour les hautes spéculations. La plupart des hommes se jettent dans les réalités de la vie courante, sans s'inquiéter de ces problèmes que les plus grands esprits n'ont .pas su résoudre, où s'ils s'en inquiètent, ils trouvent dans la foi une solution toute faite, qu'ils acceptent les yeux fermés et qui leur suffit.

J'ai donné plus haut (p. 176) une classification de la douleur basée sur ses causes, son siège et ses caractères extérieurs. Mais après ce que je viens de dire, il est permis de pénétrer plus profondément clans la question et d'essayer une classification plus rationnelle.

Dumont dans son livre, Théorie scientifique de la sensibilité, divise les douleurs en douleurs positives qui tiennent à ce que nous perdons trop de force et douleurs négatives, dues à ce que nous n'en recevons pas assez. Grote, reprenant la classification de Dumont en la précisant, admet aussi des douleurs positives par excès d'activité et des douleurs négatives par défaut d'activité. En réalité les premières correspondent à la suractivité fonctionnelle, les secondes aux besoins. Mais il me semble qu'il y a toute une catégorie de douleurs qui ne trouve pas place dans cette classification.

Examinons en effet un centre nerveux au point de vue de son activité. On pourra constater les trois cas suivants :

1° Le centre peut être inactif. Dans cet état auquel correspond un mode de nutrition particulier, réduit au minimum, il ne se produit aucune sensation, si l'on a affaire à un centre sensitif, aucun mouvement, si on a affaire à un centre moteur;

Page 1