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LA DOULEUR MORALE

11 peut paraître étrange, au premier abord, dans un livre consacré spécialement aux sensations internes et à leur étude physiologique, de trouver un chapitre sur la douleur morale. En effet, tous les philosophes, presque sans exception, établissant une séparation radicale entre la douleur physique et la douleur morale, en font deux catégories absolument distinctes. Quelle ressemblance peut-il y avoir entre la douleur d'une coupure et celle qui suit la mort d'un être aimé ? Est-il possible d'assimiler la souffrance d'un malade atteint de névralgie à celle du génie qui constate son impuissance à trouver la vérité cherchée?

Et cependant, si au lieu de choisir ainsi les deux termes extrêmes de la série douloureuse, on s'adresse aux termes intermédiaires, en prenant, môme au hasard, quelques exemples et en les analysant avec soin, on s'aperçoit bientôt que la distinction n'est pas aussi tranchée qu'on le croirait à un examen superficiel; on ne tarde pas à constater que la douleur physique et la douleur morale ont entre elles de nombreux points de contact et qu'elles présentent des analogies telles qu'en réalité les deux catégories de douleurs ne sont que les deux branches d'un môme tronc, les deux espèces d'un môme genre.

Quelques faits suffiront pour cette démonstration.

Si nous nom piquons par mégarde avec une aiguille par exemple, nous ressentons presque instantanément une douleur vive, brève, qui disparaît rapidement; mais, malgré cette disparition brusque , nous pouvons reconnaître facilement qu'à la douleur de la piqûre proprement dite s'ajoute un état particulier bien distinct de la sensation physique, état mental caractérisé par un peu d'ennuiet d'impatience ; cet état est si faible, si fugace qu'il peut passer presque inaperçu; mais il peut être cependant assez marqué et se manifester chez certaines personnes peu endurantes par un mouvement de colère, autrement dit par un Bbaunis. li>

phénomène mental évidemment désagréable cl pénible; il y a donc, à la suite de cette simple piqûre, deux états distincts, un état somatique, pour employer un terme à la mode, sensation de douleur physique , et un état mental, sensation de douleur morale ; les deux états peuvent môme avoir, suivant les cas, des manifestations musculaires différentes ; à la sensation physique correspond le mouvement brusque, machinal, purement réflexe, qui nous fait retirer vivement le doigt ; à la sensa tion de douleur morale correspond le mouvement de colère qui se manifestera chez l'un par un coup de poing sur la table, chez l'autre par un juron, bref par une expression musculaire variable suivant l'individu.

Supposons maintenant au lieu d'une simple piqûre d'aiguille, brève, instantanée, accidentelle, une série de piqûres successives ou, si l'on veut, une névralgie qui dure un certain temps, on verra peu à peu, à mesure que les douleurs augmentent de durée et d'intensité, s'ajouter à la douleur physique un état mental pénible, désagréable, qu'on ne peut caractériser autrement que du nom de douleur morale, et qui pourra se présenter sous une forme différente suivant les différents sujets. Chez les uns, ce sera de l'humeur, de l'impatience, de l'excitation, de l'énervement; chez d'autres delà colère, chez d'autres encore du chagrin et de la prostration morale. En résumé , dans toute douleur physique môme la plus légère, il entre un élément mental particulier, élément qui constitue une douleur morale et qui est l'accompagnement et le concomitant obligé de toute douleur physique.

Je n'ai choisi à dessein que des douleurs physiques relativement légères, peu durables ; mais si je prenais des douleurs plus intenses, plus persistantes, la démonstration n'en serait que plus facile. Tout le monde sait quelle influence désastreuse peuvent avoir sur le caractère, sur le moral, sur l'intelligence, les souffrances physiques prolongées, à quel découragement, à quel désespoir elles peuvent conduire et quelles douleurs morales suppose le suicide qui en est fréquemment la conséquence.

Prenons maintenant un autre terme de la sfïie et choisissons un des exemples de douleur morale le plus éloigné de la douleur physique. Je suppose par exemple qu'une éffaire sur laquelle nous comptions n'ait pas réussi. Môme dans le cas d'une affaire peu importante, pourvu que nous y tenions un peu, la contrariété morale que nous éprouvons et qui pourtant mérite à peine le nom de douleur s'accompagne toujours d'un peu de malaise

LA HOULEUH MOUALK

physique ; si c'est au moment de nous mettre à table, notre appétit est diminué; si nous avions en perspective une partie de plaisir, une promenade, nous nous sentons moins en train, moins vigoureux. Pour un degré de contrariété plus fort, le malaise physique s'accentue ; il y a un peu de serrement épigastrique, de la perte d'appétit, du mal de tète, de l'insomnie. Au lieu d'une simple contrariété, que ce soi t quelque chose de plus grave, la perte d'une partie de notre fortune par exemple ou la mort d'une personne amie, les douleurs physiques s'exagèrent, la gorge se serre, l'angoisse épigastrique est plus forte, et des réactions douloureuses de nature diverse suivant les sujets, mais surtout de nature viscérale, accompagnent l'état de souffrance morale. Prenons maintenant une des douleurs morales les plus intenses, celle d'une mère qui perd son enfant, les manifestations physiques douloureuses sont plus graves encore et peuvent atteindre un degré inouï d'acuité : tout le système nerveux est atteint; les douleurs physiques et les douleurs morales se confondent dans un inextricable chaos, s"aggravant et s'exaspérant l'une par l'autre.

Nous pourrions prendre ainsi successivement toutes les catégories de douleurs physiques et de douleurs morales et dans toutes, sans exception, nous trouverions ce mélange des deux ■espèces de sensations, des deux espèces de douleurs. Il y a donc dans toute douleur physique un élément moral, clans toute douleur morale un élément physique, et les deux espèces de douleurs ne se distinguent l'une de l'autre que par la prédominance d'un des deux éléments sur l'autre.

Aussi si l'on prend les termes ou les degrés moyens de la série, on trouve des états dans lesquels les deux éléments sont tellement confondus et à closes tellement égales qu'il est presque impossible de savoir dans quelle catégorie il faudrait les ranger. Dans quel groupe par exemple placera-t-on les douleurs ■d'un hypochondriaque, les souffrances d'un buveur ou d'un fumeur privés de leur excitant favori?

Si, comme je viens d'essayer de le démontrer, il y a clans toute douleur physique de la douleur morale, dans toute douleur morale de la douleur physique, il n'y a pas lieu de différencier ces deux espèces de douleur puisque les éléments qui les composent sont les mêmes et s'y trouvent seulement à des closes différentes. Aussi s'explique-t-on facilement comment les deux espèces de douleurs ont les mômes effets, les mêmes modes d'expression <et les mêmes manifestations. Je ne puis que renvoyer sur ce

LES SENSATIONS [NTERNES

point aux livres de Darwin et de Mantegazza sur l'expression des émotions.

Cherchons maintenant à pénétrer plus loin dans l'analyse de

la douleur morale.

Puisque nous nous trouvons en face de deux éléments, un élément physique et un élément moral, nous devons étudier à part ces deux éléments et chercher quelle est leur origine, quelles sont leurs causes et, s'il est possible, quelle est leur nature.

L'élément douleur physique a été étudié précédemment ; je n'ai pas à y revenir. Je rappellerai seulement que l'analyse de la douleur physique nous a conduit à ramener la sensation douloureuse qui a son siège dans les centres nerveux sensilifs à trois origines ou mieux à trois états de ces centres.

1° L'activité d'un centre nerveux sensitif peut être augmentée outre mesure, soit que l'intensité de l'excitation soit trop forte, soit que l'excitabilité du centre sensitif au moment de l'excitation soit trop considérable, soit enfin que son activité soit trop prolongée ; à cette suractivité fonctionnelle exagérée correspond une première forme de douleur, douleur de fatigue.

2° L'activité d'un centre sensitif peut être arrêtée brusquement à un moment donné; il y a là un phénomène d'arrêt ou d'inhibition sur lequel j'ai insisté clans les chapitres précédents. A cet arrêt brusque de l'activité du centre sensitif correspond une deuxième forme de douleur, douleur d'arrêt ou d'inhibition.

3° Un centre sensitif peut rester inactif pendant un certain temps; si cette inactivité se prolonge trop longtemps, il survient un état particulier, douloureux quand il acquiert une certaine intensité, et qui n'est que l'exagération du besoin ou du désir; douleur de besoin ou douleur dinaction.

Dans les conditions ordinaires, les centres sensitifs sont surtout excités par des irritations partant soit de la périphérie, soit d'un point quelconque des conducteurs nerveux ; mais les douleurs peuvent aussi, comme nous l'avons vu, être produites par des causes centrales, situées, dans l'encéphale même et agissant directement sur les centres sensilifs; tels sont : l'état du sang, certaines substances toxiques et, en dernier lieu, des excitations qui partent d'autres centres encéphaliques.

Je n'ai pas besoin ici d'insister sur ces faits ; ils sont d'observation journalière et mentionnés par tous les auteurs qui se sont occupés de ces questions. J'en ai parlé du reste dans les chapitres précédents et j'aurai occasion d'y revenir plus loin.

Comment maintenant se produit Vêlément moral delà dou-

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