‹ Les sensations internesChapitre 85 sur 145 · LA DOULEUR MORALE -"J · texte numérisé non relu

LA DOULEUR MORALE -"J

leur? L'analyse minutieuse des faits nous conduit aux conclusions suivantes.

Les émotions, les perceptions, les idées concrètes et abstraites, en un mot toutes les manifesta tions émotives et intellectuelles ont pour condition L'activité de centres nerveux encéphaliques, qu'on peut appeler centres psychiques, centres qui se superposent aux. centres sensitifs proprement dits et qui mettent en œuvre les données fournies par ces centres sensitifs. .le laisse de côté ici la question de l'existence propre et indépendante des centres émotifs, question dont j'ai parlé à propos des sensations émotionnelles.

L'activité de ces centres psychiques s'exerce évidemment d'après les mêmes lois fondamentales que celles des autres centres nerveux; elle est soumise aux mômes conditions physiologiques et peut être favorisée ou troublée par les mômes causes. Nous devons donc retrouver dans ces centres les trois états que nous avons trouvés dans les centres sensitifs.

Nous aurons donc :

Des douleurs de fatigue, par suractivité fonctionnelle ; Des douleurs d'arrêt, par interruption brusque d'activité ; Des douleurs d'inaction ou de besoin, par suite d'inactivité prolongée (1).

Quelques exemples feron t comprendre les trois modes de production de douleur morale dans ces centres.

Prenons d'abord un calculateur, un comptable je suppose, qui passe une partie de sa journée à faire des additions. Il y a certainement dans cette opération un grand nombre de centres nerveux en activité, mais le fait importe peu pour notre démonstration. Au bout d'un certain temps de calcul, il survient un état de fatigue intellectuelle distincte du mal de tête physique qui l'accompagne presque toujours et qui fait que ses additions ne se font plus aussi facilement, qu'il se trompe quelquefois ; en un mot, il y a chez lui douleur morale de fatigue.

Je suppose maintenant que pendant qu'il est en train tle faire son addition, que tout marche régulièrement et qu'il est tout à son affaire, un choc, un bruit intense, une question malencontreuse viennent brusquement le distraire et couper le fil de ses idées ; à cet arrêt brusque correspond un état mental désagréable qu'on peut exprimer par le mot de déception, surprise, etc.

(1) Peut-être faudrait-il admettre aussi une quatrième catégorie de douleurs morales correspondant à la perversion de l'activité des rentres psychiques supérieurs.

Enfin je suppose que du jour au lendemain on le molle à La retraite, il éprouvera pendant quelques jours à l'heure où il se met habituellement à son bureau une sorte de malaise, d'inquiétude légère, d'ennui qui lui ferontdire parfois : liens! mon bureau me manque !

Un autre exemple dans une sphère intellectuelle plus élevée. Voilà un philosophe habitué à creuser les problèmes les plus ardus de la science et de la métaphysique, à méditer sur ce qu'il y a de plus abstrait dans la connaissance humaine.

Il arrive un moment où son esprit fatigué se refuse à le suivre et il est obligé de constater qu'il y a une limite aux forces intellectuelles comme aux forces physiques; il s'arrête épuisé et est obligé de laisser reposer son cerveau et d'interrompre sa méditation.

Il poursuit un problème abstrait, il entrevoit ou il croit entrevoir, comme dans un brouillard léger, la lueur, pâle encore, de la vérité, de cette vérité qu'il cherche depuis si longtemps et qui va enfin apparaître à ses yeux; vain espoir; au moment où il croit l'atteindre, il s'aperçoit qu'il n'a devant lui que le néant, l'obscurité, la nuit, l'abîme de Pascal ; sa méditation, son raisonnement son t arrêtés brusquement non par une cause extérieure, mais par la faiblesse môme de son intelligence, par l'impuissance de son génie.

Des exigences de famille, des convenances sociales l'ont arraché pour quelque temps à ses pensers habituels. Le voilà lancé dans les banalités des conversations courantes, dans les futilités des papotages mondains, dans le tourbillonnement des paroles inutiles; il essaye bien pendant quelque temps de faire bonne figure et de se mettre à la hauteur, il teute quelques timides incursions dans ce domaine auquel il est si foncièrement étranger, mais son besoin d'abstraire, de méditer le reprend peu à peu; ce besoin devient tout à fait impérieux; il y cède enfin et quelques monosyllabes purement réflexes viennent seuls révéler sa présence, pendant que son esprit, se détachant de tout ce qui se dit autour de lui, poursuit obstinément son idée.

Dans les exemples que je viens de donner et spécialement dans le dernier, il s'agit de souffrances purement intellectuelles et cependant en les analysant on y retrouverait encore, quoique a faible close, cet élément physique qui accompagne toujours une douleur morale. Dans la fatigue intellectuelle, ce sera la douleur de tête; dans l'arrêt brusque de l'activité mentale, ce

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