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LA DOULEUR MORALE

sera le choc physique, palpitation, malaise, oppression, céphalalgie qui accompagne la déception morale, et quelquefois ce choc physique peut conduire presque à la folie; qu'on se rappelle L'exemple de Pascal; enfin, l'inaction prolongée détermine, en même temps que le besoin intellectuel, un état d'impatience nerveuse, d'agitation musculaire, en un mot une réaction physique plus ou moins pénible jusqu'à ce que le besoin d'activité intellectuelle soit satisfait.

Mais ces souffrances intellectuelles sont l'exception. Prenons un exemple plus commun de douleur morale. Nous apprenons, je suppose, la mort d'une personne qui nous est chère, d'une mère, d'un enfant. C'est là malheureusement ce qui se présente chaque jour et ce que chacun de nous connaît par expérience. Et à mesure que nous avançons en âge, cette douloureuse expérience se répète et s'accroît. Vivre, c'est survivre, a dit un auteur, et plus nous allons, plus nous reconnaissons la réalité de cette triste et mélancolique pensée.

Nous sommes en plein courant d'activité vitale; nous nous occupons tranquillement de nos travaux, de nos affaires ou de nos plaisirs ; le cours de notre vie suit son trajet normal, régulier, sans secousses; rien ne trouble la sérénité de notre existence. Tout à coup, dans ce calme qui nous paraît tout naturel et auquel on s'habitue si facilement, éclate la triste nouvelle, arrive la dépêche qui nous apprend la mort d'une mère, d'un enfant. Au moment où ce coup vous frappe, toutes les actions physiques et psychiques sont arrêtées brusquement et comme enrayées par un frein puissant, il semble que la vie va vous manquer, les yeux se troublent, le cœur et la respiration s'arrêtent, la gorge se serre et ne peut plus avaler, la bouche ne peut articuler un son, les jambes fléchissent; puis, après ce premier moment de stupeur physique qui ne pourrait se prolonger sans compromettre l'existence, toutes les fonctions reprennent, mais avec des caractères qui révèlent la perturbation profonde du système nerveux et le bouleversement général de l'organisme, avec tout le cortège habituel des douleurs intenses.

Que s'est-il passé? Un mot, une phrase ont suffi pour détraquer ce mécanisme cérébral si parfait tout à l'heure et où tout marchait si bien.

C'est que ce mot, cette phrase, ont réveillé en nous tout un monde de souvenirs liés à notre existence tout entière et au plus intime de notre être. Cette mère que nous avons perdue, c'est toute notre enfance qui nous revient; ce mot, le premier

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que nous avions bégayé, c'était pour nous tout un symbole ; c'étaient nos premiers pas dans la vie, nos premiers désirs, nos premières peines et aussi nos premiers bonheurs; c'était toute cette période de notre existence, subitement remémorée, cbins laquelle tous nos actes, toutes nos sensations, toutes nos pensées se rattachaient à l'être qui nous soignait, nous protégeait, nous aimait et que nous venons de perdre. Nous nous apercevons alors qu'il n'y a pas, pour ainsi dire, d'acte cérébral, de pensée qui ne nous la rappelle par quelque côté, pas de souvenir qui ne réveille son souvenir, que mille fils invisibles, et dont nous avions à peine conscience, la rattachaient à tout notre être et que ces fils viennent d'être brisés à jamais.

Que veut dire tout cela en langage physiologique ? Une grande partie de nos acquisitions, sensations, perceptions, émotions, idées, etc., nous viennent de notre enfance et principalement de notre première enfance, et ce sont précisément les acquisitions fondamentales qui constituent, avec les aptitudes héritées, la base de notre vie morale et intellectuelle; tous ces souvenirs sont liés intimement à une autre série de souvenirs, à ceux des objets qui nous entouraient au moment où nous les avons acquis et plus encore à celui des personnes au milieu desquelles nous vivions; ainsi telle idée, tel fait historique, telle date, fait revivre immédiatement dans l'esprit la circonstance qui a été autrefois son origine, sa cause ou un de ses accompagnements. C'est ainsi que la date de la mort du duc d'Orléans ramène irrésistiblement dans mon esprit la vue du port de Rouen et de l'endroit de ce port où j'appris cette nouvelle en me promenant avec mon père. On peut dire en réalité que les souvenirs d'enfance, quand ils sont fortement ravivés, mettent en jeu tous les centres encéphaliques, car il n'y a peut-être pas un de ces centres qui n'ait un résidu provenant de cette époque de notre vie. De là le bouleversement qui se produit en nous, et le chaos cérébral qui résulte de l'excitation simultanée de tous ces centres; de là le retentissement de cette excitation sur tout l'organisme, tout le système nerveux se trouvant peu à peu envahi par l'exci tation, car c'est une loi en physiologie nerveuse que dès qu'un centre nerveux est fortement excité, l'excitation s'irradie aux centres voisins.

En résumé, l'élément moral de la douleur a son origine dans les centres psychiques, et l'état dans lequel ces centres sont placés par la cause directe qui a agi sur eux réagit à sou tour sur les autres centres, centres sensitifs, centres moteurs, pour

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éveiller l'élément physique et les manifestations expressives de la douleur.

Cet élément moral de la douleur peut avoir son point de départ, comme nous l'avons vu, soit clans les émotions, ce qui est le cas le plus commun, soit clans les centres intellectuels, ce qui est le cas le plus rare, et d'une façon générale, les réactions des douleurs émotives sont beaucoup plus intenses et plus violentes que les réactions des douleurs purement intellectuelles. L'amour, sous toutes ses formes, la jalousie, les passions de toutes sortes font bien autrement de victimes que l'idée du devoir, le sentiment du beau ou la recherche de la vérité.

Si, comme on vient de le voir, il n'y a pas, entre la douleur physique et la douleur morale, la différence de nature généralement admise, il ne s'en suit pas qu'il n'y ait des caractères qui les distinguent l'une de l'autre, à part môme la prédominance de tel ou tel élément.

Ces caractères sont les suivants :

1° En premier lieu, la cause diffère en général. La cause immédiate de la douleur morale est une émotion, une idée, un souvenir. La cause immédiate de la douleur physique est une altération de l'activité nerveuse par une cause extérieure ou organique. Mais cette loi générale souffre de nombreuses exceptions. Une cause morale, la tension d'esprit, la suggestion, peuvent déterminer d'emblée une douleur physique ; une piqûre légère à peine douloureuse pourra déterminer chez certaines femmes nerveuses une terreur folle, incompréhensible. Il faut remarquer du reste que les excitations venues du dehors ou de l'intérieur de l'organisme ne peuvent arriver aux centres psychiques qu'après avoir traversé les centres sensitifs proprement dits.

2° Dans la douleur physique, l'élément physique précède l'élément moral; dans la douleur morale l'élément moral est primitif et l'élément physique consécutif; en résumé, l'ordre de succession varie clans les deux catégories de douleurs.

3° En général, les douleurs morales sont plus persistantes que les douleurs physiques et survivent à la cause qui a produit la douleur. Cette différence s'explique facilement. Dans la douleur physique, quand la cause de la douleur disparaît, la douleur disparaît avec elle et il succède à cette disparition un sentiment de plaisir qui fait bien vite oublier la douleur passée. Tous ceux qui ont souffert savent quelle sensation délicieuse on éprouve quand on cesse tout à coup de souffrir après des heures d'intolérables douleurs. Dans la douleur morale au contraire, il n'en est

pas de môme; la cause qui a produit Ja douleur ne cesse pas si vite ; elle persiste ordinairement ; tout n'est pas fini avec la mort de l'être aimé et avec la première explosion de la douleur ; tous les souvenirs, toutes les pensées qui se rapportaient à l'être perdu ne sortent pas d'un coup de l'esprit; tout le mécanisme cérébral, disposé en vue d'un certain mode d'activité, est à refaire et à réorganiser de nouveau; c'est toute une vie à changer, de nouvelles habitudes a prendre et il faut un temps bien long parfois pour que le désarroi cérébral fasse place à l'ordre et au calme. Mais ce qui cause surtout la persistance des douleurs morales, c'est le sentiment de Y irréparable, qui est au fond de presque toutes ces douleurs, c'est l'idée que tout est perdu, sans espoir. La mère qui sait qu'elle ne reverra plus l'enfant qu'elle a vu mourir dans ses bras, l'artiste qui s'aperçoit qu'il ne pourra jamais réaliser l'idéal qu'il a rêvé, l'inventeur dont la découverte est traitée de folie, le poète dont les vers, qu'il croit inspirés, ne provoquent que le rire, le penseur qui cherche la vérité et ne trouve que le doute, le chrétien qui voit sombrer sa croyance et sa foi, ont tous ce sentiment de l'irréparable, du perdu sans retour, qui ne laisse après lui que le néant et le désespoir.

Comment comprendre maintenant l'évolution de la douleur morale dans l'individu et dans la série des êtres.

Chez les enfants, les rudiments de la douleur morale se montrent dès les premiers temps de la naissance; mais c'est encore bien vague et à peine perceptible ; tout au plus l'enfant indique-t-il par la gamme ascendante et l'intensité croissante de ses cris une sorte d'impatience quand le besoin de téter devient impérieux et n'est pas satisfait immédiatement; peu à peu l'élément moral de la douleur prend plus d'importance et se développe chez lui à mesure que se développent les sentiments affectifs elles émotions; quant aux douleurs d'ordre intellectuel, leur apparition ne se fait que beaucoup plus tard.

Chez les animaux inférieurs, il n'y a pas à parler de douleur morale. Celle-ci ne peut se montrer qu'avec l'apparition des instincts et spécialement de l'instinct sexuel el de l'instinct maternel. En effet, l'instinct sexuel et l'instinct maternel, qui n'en est qu'une dérivation, contiennent en germe toutes les émotions et toutes les passions. La douleur morale a dû se montrer chez l'animal le jour où le mâle a perdu sa femelle, où la femelle a vu périr ses petits. On sait à quelle intensité

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pont alteindre cette douleur morale dans certaines espèces, le chien par exemple. Enfin, certaines douleurs intellectuelles peuvent même exister chez quelques animaux; le chien qui rentre la queue hasse après avoir manqué le gihier, l'éléphant qui se venge au bout de plusieurs mois de l'injure qui lui a été faite, le mâle qui se retire honteusement après sa défaite à la suite d'un combat contre un rival heureux, l'animal captif qui tombe dans une mélancolie profonde qui se termine souvent par la mort, le chef du troupeau auquel on a enlevé la sonnette dont il était si orgueilleux, l'oiseau qui se tient à distance avec méfiance à la vue d'un fusil, le perroquet désappointé auquel on a donné une noix vide, nous représentent autant d'exemples de sentiments douloureux ou pénibles dans lesquels l'élément intellectuel joue certainement un rôle essentiel.

Est-il besoin d'essayer de donner une classification des douleurs morales? Cette classification ressort de ce qui a été dit précédemment. Au point de vue de leur cause, on peut les diviser en douleurs émotionnelles et douleurs intellectuelles; au point de vue de leur nature, je les classerai en douleurs de fatigue, douleurs d'arrêt, douleurs de besoin ou d'inaction, et les développements clans lesquels je suis entré plus haut me dispensent d'insister plus longuement sur ce point. Cependant le tableau suivant, quelque incomple t qu'il soit et quelque discutable qu'il puisse être, permettra de fixer les idées :

Douleurs de fatigue.

Douleurs d'arrêt.

Douleurs d'inaction.

Fatigue intellectuelle.

Indolence.

Langueur.

Abattement.

Découragement.

Accablement.

Ennui.

Chagrin.

Torpeur morale.

Prostration.

Désespoir.

Surprise désagréable.

Désappointement.

Perplexité.

Déception.

Confusion.

Honte.

Doute.

Attente.

Incertitude.

Impatience.

Anxiété.

Irritation.

Enfin il est un certain nombre d'états mixtes qui ne peuvent rentrer dans aucune classification et dans lesquels ces trois éléments de la douleur morale entrent à doses variables : telles sont les douleurs du repentir, du remords, de la jalousie, de

l'envie, ele. Je ne puis que les indiquer ici, l'élude des émotions et des passions ne rentrant pas dans le cadre de ce livre (1).

(1) M. Ribot, dans une très intéressante leçon sur la douleur morale (Cours de psychologie expérimentale du Collège de france du 27 décembre 1888), a donné une classification des douleurs morales basée sur la classification des étals intellectuels d'Herbert Spencer. Cette leçon étant inédite, je ne puis que la mentionner ici, tout en exprimant le regret que l'auteur ne l'ait pas publiée. Je puis dire cependant qu'il arrive aux mêmes conclusions que l'auteur de ce livre, à savoir qu'il n'existe pas de séparation entre la douleur physique et la douleur morale et que les deux douleurs ne sont que les deux espèces d'un même genre.

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