LE PLAISIR — CONCLUSIONS
La physiologie et la psychologie du plaisir sont encore moins avancées que celles delà douleur. L'homme, qui considère la douleur comme le mal suprême, a cherché de tout temps à s'en affranchir et a appliqué à ce but tous ses efforts et toute son activité intellectuelle. Médecins, physiologistes, philosophes, penseurs de tous les temps et de tous les pays se sont acharnés à ce problème de la douleur pour l'étudier sous toutes ses faces, le creuser clans toutes ses profondeurs et chercher h tirer de leurs recherches et de leurs réflexions les moyens de la soulager, de la guérir ou de la rendre supportable. L'étude de la douleur était du reste facilitée par l'observation journalière des médecins et par ce fait que les manifestations de la douleur peuvent être aisément provoquées chez les animaux et qu'elles sont chez eux facilement appréciables et accessibles aux procédés physiologiques ordinaires.
Pour le plaisir, il n'en est plus de môme. L'homme le plus mal doué au point de vue intellectuel sait fort bien, que trop bien même, comment se procurer les jouissances qu'il désire et n'a pas besoin pour cela de grandes réflexions ; il va d'instinct au plaisir sans chercher plus loin, et la plupart des gens intelligents en sont encore au môme point; ils se garderaient bien d'ailleurs d'analyser leur plaisir au risque de le gâter. Les médecins de leur côté n'ont aucun intérêt spécial à s'occuper du plaisir et de ses manifestations au sujet desquels on ne les consulte pas. Quant aux physiologistes, l'étude expérimentale du plaisir, en dehors môme de son inutilité pratique immédiate, est beaucoup plus difficile à faire que celle de la douleur; les manifestations expressives du plaisir sont bien moins saisissables et moins précises que celles de la douleur chez les animaux et les procédés ordinaires de la physiologie leur sont moins facilement applicables; aussi les recherches de ce genre sont-elles très peu
nombreuses. Restent les philosophes ; mais dans la voie qu'ils ont suivie jusqu'à présent ils ne pouvaient arriver à aucun résultat précis, toutes leurs théories étant construites a priori ethaséessur un système préconçu; aussi n'ont-ils fait que tourner dans le môme cercle depuis l'antiquité et n'a-t-on point avancé d'un pas depuis les définitions du plaisir et de la douleur données parles anciens philosophes.
En réalité, la physiologie du plaisir est presque tout entière à faire et à plus forte raison en est-il de même de la psychologie du plaisir. Aussi ne faut-il pas s'attendre à trouver dans ce chapitre une doctrine complète et satisfaisante du plaisir; si celle doctrine était déjà, comme on l'a vu, impossible pour la douleur, pour laquelle les documents expérimentaux abondent, que serait-ce pour le plaisir, pour lequel ces documents font presque absolument défaut? Je serai donc forcé de me borner à quelques indications, qui porteront plutôt sur les résultats à obtenir que sur les résultats obtenus, à quelques considérations basées sur un certain nombre de faits d'observation journalière et sur un très petit nombre de faits expérimentaux, faits desquels on ne peu t tirer de conclusions que sous toutes réserves.
Il semblerait au premier abord que la question est beaucoup plus simple et qu'il n'y ait, pour connaître le plaisir, qu'à prendre le contre-pied et la contre-partie de la douleur. Si le plaisir n'est que le contraire de la douleur, la tâche deviendrait beaucoup plus facile et c'est ainsi du reste que la question a été envisagée par presque tous ceux qui s'en sont occupés. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à se reporter à quelques-unes de leurs définitions en allant des plus anciennes aux plus récentes; ainsi, le plaisir est un mouvement doux, la douleur, un mouvement rude (Aristippe) ; le plaisir est un mouvement conforme à notre nature, la douleur, un mouvement contraire à notre nature (Platon) ; le plaisir est la conscience de ce qui favorise la vie, la douleur la conscience de ce qui l'empêche (Kant); etc., etc. Dans toutes ces définitions, on retrouve cette opposition tranchée entre le plaisir et la douleur, ce dualisme de deux sentiments contraires, situés aux deux pôles de la vie sensilive. Mais il me semble qu'il faudrait, avant tout, commencerpar établir cette opposition et par en démontrer l'existence. Or c'est ce que la plupart des philosophes ont négligé de faire. Ce point demande quelques développements.
Si on prend la sensation en elle-même, c'est-à-dire ce que nous ressentons à un moment donné à la suite d'une impression,
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d'une excitation quelconque, il est évident que nous trouvons cet antagonisme, celle opposition entre le plaisir et la douleur; nous cherchons à acquérir et à faire durer le plaisir, nous cherchons à éviter et à faire cesser la douleur et, si nous nous en rapportons à noire conscience et à l'observation interne, nous avons là, en nous, deux états, non seulement différents mais absolument contraires. Mais il faut nous méfier de notre conscience et de ces procédés d'observation interne quand il s'agit d'analyser une sensation. Il peut très bien se faire que le plaisir et la douleur, qui nous paraissent deux phénomènes opposés et contraires l'un à l'autre, ne soient en somme que des phénomènes de môme nature et qui ne diffèrent que par une différence de degré; il peut se faire qu'ils soient des phénomènes d'ordre différent, mais qu'on ne puisse comparer l'un à l'autre de façon à pouvoir dire que l'un est le contraire de l'autre; il peut se faire qu'ils dépendent simplement d'une différence d'excitabilité des centres nerveux; il peut se faire enfin qu'ils rentrent, tantôt dans une catégorie tantôt dans l'autre. Quelques exemples pris dans la physiologie courante feront mieux saisir ma pensée. Soit par exemple d'un côté le son le plus grave qu'on puisse entendre et d'autre part un son excessivement aigu et perçant ; dans les deux cas la sensation pour l'oreille est toute différente ; certainement sans le secours des expériences de physique on n'arriverait jamais à croire que la seule différence qui existe entre les deux sons est une simple différence dans le nombre de vibrations, c'est-à-dire une simple différence de degré, et pourtant, avec la sirène, on peut passer graduellement et insensiblement de l'un à l'autre. Une sensation, comme celle du timbre d'un son, peut nous paraître simple et être cependant composée d'un certain nombre de sensations que l'expérience à l'aide des instruments, puis l'exercice, peuvent nous apprendre à démêler. Dans certaines conditions, nous pouvons confondre une sensation tactile avec une sensation thermique et réciproquement. Ces différents exemples nous montrent que le genre de sensation que nous ressentons ne nous apprend rien sur la nature intime et la cause de la sensation que nous éprouvons et que pour arriver à cette connaissance nous devons employer d'autres procédés que l'observation interne et le simple exercice de la conscience. Il est possible qu'il y ait en tre la douleur et le plaisir cette opposition tranchée qu'admettent tous les philosophes; mais la certitude ne peut être obtenue que quand elle aura été acquise par l'examen des faits.
-2\(\ LES SENSATIONS I NT Kit. NES
A quoi nous comluU maintenant L'étude des faits? Pour cela je prendrai successivement les différentes catégories de sensations que j'ai passées en revue et rechercherai comment le plaisir se produit dans chacune d'elles.
Inutile de parler des sensations que j'ai appelées sensations organiques (sensibilité organique); elles ne nous fournissent pour ainsi dire rien sur le sujet de ce chapitre. La sensibilité organique ne se révèle guère à nous que par la douleur.
Pour les besoins il n'en est pas de même et à chaque besoin, presque sans exception, correspond un plaisir; s'il y a quelques exceptions, comme par exemple, pour la nausée, encore faut-il remarquer qu'à ce besoin, correspond une sorlc de soulagement, souvent très marqué, une fois ce besoin satisfait, c'est-à-dire lorsque s'est produite l'expulsion des matières dont la présence dans l'estomac déterminait la nausée. Cependant dans quelques cas, ainsi quand la nausée est produite par des causes cérébrales, parla titillation de la luette, etc., ce besoin n'est suivi d'aucun sentiment agréable de quelque nature qu'il soit.
Mais pour la plupart des besoins on trouve, comme corrélatif du besoin, un plaisir qui résulte de la satisfaction môme du besoin. Ce plaisir est donc lié à l'exercice de certains actes, de certaines fonctions et rentre par conséquent dans la catégorie des sensations agréables fonctionnelles. Un grand nombre de ces besoins, son t, comme on l'a vu, assez complexes, et par conséquent les actes grâce auxquels ces besoins sont saLisfaits sont complexes aussi, de sorte que l'analyse du plaisir devient dans ces cas très difficile et presque impossible, par exemple pour le besoin de la faim, je suppose. Mais il en est d'autres qui sont plus simples et pour lesquels l'analyse semble devoir être plus facile.
Quoi qu'il en soit, si nous examinons les plaisirs qui dérivent des besoins, et si nous nous reportons à la classification que j'ai donnée des besoins, nous trouvons que ces plaisirs peuvent tenir, soit à la satisfaction d'un besoin résultant xl'une inaction prolongée, et dans ce cas le plaisir résultera de l'activité d'un ou de plusieurs centres nerveux; soit à la satisfaction d'un besoin résultant d'une activité exagérée et dans ce cas le plaisir résultera de la non-activité ou du repos d'un ou de plusieurs centres nerveux.
On voit donc que dans les deux cas, le plaisir aura une cause absolument différente, dans un cas une activité, dans l'autre une inaction, et l'on remarquera que les mômes causes, activité cl inaction, peuvent produire une sensation désagréable, un
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besoin, en somme une douleur. Je reviendrai tout à l'heure sur ce fait.
Aux plaisirs correspondant aux besoins, se rattache une sorte de plaisir particulier qui n'existe, du reste, que pour certains d'entre eux, mais qui se montre surtout très vivement dans les besoins acquis. J'ai déjà parlé plus haut, à propos du besoin de la faim, de ce degré léger, agréable, qui constitue Yappétit; ce désir, premier degré du besoin, mais du besoin qu'on est sûr de pouvoir satisfaire à bref délai, ce désir est bien connu de tous ceux qui sont esclaves d'une habitude ou d'une manie; le fumeur qui roule délicatement sa cigarette, le buveur qui frappe à petits coups son absinthe, le gourmet qui étudie la carte de son restaurant, le musicien qui accorde son violon en jetant un coup d'œil sur la musique qu'il va jouer, l'amoureux qui court au rendez-vous longtemps imploré, connaissent tous le charme qu'il y a dans l'attente du plaisir et savent tous aussi, sauf peutêtre le dernier, retarder savamment le moment où le besoin sera satisfait, où le désir, en le prolongeant jusqu'à l'instant propice, peut faire rendre à leur système nerveux, surexcité à point, toute l'intensité de plaisir dont il est susceptible.
Il me semble que dans le cas que je viens de citer, il y a une sorte d'arrêt ou d'inhibition qui s'exerce dans tel ou tel centre nerveux et il y aurait donc des plaisirs d'arrêt, comme il y a des douleurs d'arrêt. Mais dans les deux cas, le mécanisme est différent, en ce sens que dans les douleurs d'arrêt, comme nous l'avons vu, l'arrêt se produit sur un mouvement (mouvement nerveux), en cours d'exécution et qui est brusquement enrayé, tandis que dans les plaisirs d'arrêt, cet arrêt se produit non sur un mouvement, mais sur une tendance au mouvement : Or, que faut-il entendre par ces mots : tendance au mouvement ? Il est bien difficile d'y comprendre autre chose que celui de mouvement commençant. Il y aurait donc dans le besoin un commencement de mouvement, trop faible encore pour agir sur les centres sensitifs et moteurs, assez fort cependant pour devenir conscient, et dont les degrés divers présenteraient toutes les transitions, depuis la sensation agréable du désir commençant, jusqu'à la sensation la plus douloureuse du besoin non satisfait.
Ce que je viens de dire des plaisirs correspondants aux besoins s'applique en réalité aux sensations fonctionnelles, du moins, pour la plus grande partie. Ces sensations fonctionnelles sont quelquefois mélangées d'un certain degré de plaisir, mais à cause de l'habitude, cet élément agréable de la fonction dispa- Beaunis. 16 .
i-aît presque toujours pour n'apparaître que dans certaines con- , niions particulières et encore seulement pour certaines fonctions. Ainsi l'exercice des fonctions de la circulation ne paraît lié à aucune sensation de plaisir, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se produit, tandis que la respiration d'un air pur et frais, au sortir d'un théâtre ou d'une salle de bal, par exemple, procure une sensation de bien-être très vif et de fraîcheur délicieuse.
Parmi les sensations fonctionnelles, les sensations sexuelles forment une catégorie à part au point de vue du plaisir. Là, tout l'appareil fonctionnel paraît constitué pour la jouissance la plus vive et la plus exaltée. A quoi peut tenir cette différence entre l'appareil sexuel et les autres appareils de l'organisme ? La multiplicité des filets nerveux, la présence sur leur terminaison de corpuscules spéciaux (corpuscules génitaux), la disposition particulière et plus compliquée des organes, suffisent-elles pour expliquer cette modalité sensitive si caractéristique et si excessive ? Je ne pense pas qu'il en soit ainsi. 11 me semble plutôt que la cause doit en être cherchée clans les relations que l'appareil génital a avec toutes les autres parties de l'organisme, relations qui se montrent d'une façon si évidente à l'époque de la puberté. A ce moment, où l'appareil de la génération acquiert tout son développement, on voit tous les organes participer à cette impulsion, et ce qui prouve bien que ces relations ne s'établissent pas seulement par l'intermédiaire du sang et des liquides, ce sont toutes les sympathies qui existent entre les régions les plus éloignées et les plus variées du corps et les organes génitaux, sympathies qui ne peuvent s'expliquer que par le système nerveux. Toute modification des organes sexuels, toute excitation un peu vive de ces organes aura donc son retentissement sur le système nerveux tout entier et par lui sur tout l'organisme; centres nerveux, muscles volontaires et involontaires, cœur et vaisseaux, glandes, etc., tout est atteint par le choc ; à l'excitation locale exaltée peu à peu à son maximum répond une excitation générale qui s'accroît graduellement ; à l'excitabilité des terminaisons nerveuses périphériques, poussée a la dernière limite, répond une excitabilité parallèle des centres nerveux ; on a donc là toutes les conditions d'un excès d'activité fonctionnelle, et d'un excès d'activité d'une intensité exceptionnelle. On a vu plus haut que cet excès d'activité, quand il est poussé très loin, est une des causes qui produisent la douleur; pourquoi clans ce cas produit-elle du plaisir ? La question