XVIII
« Si Homère est digne d'éloge à bien des égards, il Test aussi parce que seul des poètes il n'ignore point le rôle qui lui revient. En effet, le poète même doit parler le moins possible ; s'il fait cela il n'est point imitateur. Or les autres sont eux-mêmes en scène d'un bout à l'autre, et ils imitent peu de chose et rarement ; lui, par contre, après un court préambxde introduit aussitôt un homme, une femme ou autre personnage, et jamais sans caractère propre, tout au contraire» (i). C'est ainsi qu'Aristote définit la manière épique; elle serait plus ou moins parfaite suivant qu^elle se rap^iroche ou s'éloigne du drame ; l'épos se distinguerait du drame surtout en ceci, que là où dans le texte de l'un on trouve le nom de l'interlocuteur, le poète dans l'autre nous dit en toutes lettres qui va parler ; ou encore que les entrées et les sorties, au lieu d'être jouées, sont décrites (a). C'est pour cela qu'Aristote traite des deux genres ensemble et que d'après Platon Homère est un tragique.
(1) Poet 1460a, 5-. "Oiijipoc 6è aXXa re icoXXà àÇioç è9raiv£r<T6ai xal 6t) xal Sti (i6voc Tâv ico(T)T(ôv oOx aYvoeï 8 ôet icoieiv aO-rdv. aùxbv y«P S*^ "^^"^ itoitityiv èXà^iora Xé^eiv ou yàp èori xatà TaOxa iiiji.Yi'nQ;. ol piev oîv âXXoi aÙTol {tèv 8i' ôXou dcYwvfCovratf ^((AoOvrat 8à àXiya, %cd ôXtYaxK * à Sk àXiya 9po((iiia9à(ievoc eùOùç elaaYei é^vSpa ij Y^vaixa y) âXXo ti ^Ooç xal o06év* àrjOiQ àXX* exovra yJOt).
(2) Poet, 14i9&, 11. àTcayr^Xtav elvai. Ces idées sont de Platon, comme Ta démontré M. Finsler dans son livre : Platon und die Àristotelisehe Poetik. Voir Rep, III, 39& B. La poésie d'Homère deviendrait un drame attique orav TIC 'cà ToO icoirjToO xà |jt.eraÇù rûv pTj<rea>v èÇaipûv -ràc à\i.oi^oiXcf, xxxakgiin^, Rep, X 595 C. eotxe yàp.., xûv Tpayi^âv icpûToc 6i6à<7xaX6; te xal TjYe(X(x>v Yevé<T6a..
Quant au sujet, il s^agit d'actions, c'est-à-dire d'actes, de gestes. S'il y a des personnages, leurs caractères s'expriment par des mouvements, et le talent psychologique du poète consiste à connaître ceux qui. en raison des circonstances et de la personne, paraissent typiques. Le tout alors est subordonné à une autre action qui est l'action principale. Dans l'épos conmie dans le dran^e, il faut qu'il se passe des choses et qu'il y ait des agents, mais que tout concoure à une seule action : en sorte que, si le poète laisse la parole aux personnages, ils devront parler de l'action et elle se développera par cela même (i).
Cet idéal, Homère le réalise. Seulement, à en croire Aristote, cela a été l'efiTet d'un choix : si Homère disparait dans son œuvre, c'est qu'il l'a bien voulu ; il fait parler ses personnages parce que la forme dramatique est la meilleure ; l'action est de propos délibéré son sujet, car c'est là le caractère essentiel de la poésie. Il y a longtemps que les critiques d'Homère ont changé de point de vue et qu'on ne prête plus une esthétique abstraite à l'auteur ou aux auteurs de ces poèmes. Us avaient des émotions et des instincts, mais peu d'intentions. Us sont du temps où ils vécurent et s'adaptent naturellement aux hommes pour lesquels ils chantent; et d'autre part ce sont des hommes, ayant un rôle personnel, une attitude et une position dans la vie^ Tels hommes, telle poésie.
Le poète doit donc disparaître ; Homère disparaît. Gela indique que la conscience de la personnalité n'est pas exubérante et aussi que la poésie n'a pas pour fonction de l'exprimer dans la mesure où elle existe. La vie est trop occupante pour qu'on cultive la vie intérieure ; on ressent fortement les secousses du milieu ; ou y est trop mêlé pour s'en abstraire et le juger. Si l'on ne chante que l'action, c'est qu'on ne s'intéresse qu'à cela. L'aide dans sa vue du monde voit surtout des hommes actifs et agiles se débattant entre
(1) Poet, 1459 a, 18 suiv.
eux ou contre les bêtes sauvages ; partout il regarde rhomme, il ne rapporte rien à lui ; il lui manque à la fois la conscience de soi et ce qui la développe. Mais c'est aussi un professionnel, et son public s'intéresse aux mêmes choses que lui. Pour amuser les longs repas des familles nobles et distraire les soirées ennuyeuses, on lui demande des récits, des « chansons de gestes ». Gomment parlerait-il de lui, à supposer même qu'il y eût songé ? Tout au plus, menant une vie vagabonde et connaissant de vue ou par ouïr dire quelque pays au peuple et aux coutumes barbares, se permet-: tra-t-il d'en dire quelque chose en son propre nom. Mais sa perr sonne ne paraît point autrement. C'est de ses récits qu'il tire sa subsistance : on lui demande un conte, il vit pour conter.
Et si sa narration se fait par l'intermédiaire de person-^ nages, cela aussi doit reproduire dans une mesure les condi-^ tions de la vie actuelle. Il faut supposer chez tout le monde une grande facilité de parole. A tout propos, au milieu des compagnons on est prêt à s'expliquer en termes clairs et, toute proportion gardée, formels. C'est déjà un commencement d'éloquence : il s'agit non seulement de dire simplement sa pensée, mais de faire valoir devant d'autres hommes le pour et le contre d'un plan d'action ; il s'agit de les persuader. Sans doute chez le poète il y a quelque chose de plus : il raconte une histoire et il faut que les choses avancent. Dès lors, ces discours exprimeront, avec l'image de la vie réelle, le drame imaginaire du poète ; « un homme, une femme, ou autre personnage », lorsqu'il tiendra ces propos, fera aussi marcher le poème ; ce seront des monologues ou dialogues narratifs, dont le caractère différera dans une certaine mesure des conversations naturelles, des discours, des débats oratoires ; on y retrouvera certaines particularités de* la partie narrative du récit, on y apprendra certaines choses que le poète est seul à connaître ou devrait nous dire en son propre nom. Mais ce procédé ne sort pas tout fait de son invention. Il le tient d'une part de la vie réelle dont son œuvre est une reproduction plus ou moins exacte et qui en détermine le çarac-
tère général ; de l'autre, le procédé même façonne la matière et n'en exprime qu'une partie. Ainsi Faction dans l'homme appelle la narration en discours.
Ces conditions sont peu favorables à l'expression des idées générales, et l'on voit dès maintenant que nous aurons affaire surtout à des détails. On sait par exemple qu'il se trouve dans l'épos bon nombre de formules morales en un vers on moins: c'est peu de chose, évidemment, on peut en tirer cer^ taines indications, selon qu'elles sont plus ou moins fréquentes ou qu'elles expriment habituellement une chose plutôt qu'une autre. Elles forment une série de textes, et c'est là notre étude principale. Au préalable, pourtant, il faut se demander s'il ne se trouve point de passages un peu plus étendus et qui trahiraient une préoccupation bien plus grande de la réflexion morale et personnelle.
n y en a quelques-uns; tous se présentent dans des discours (i), mais parfois dans des conditions assez embarrassantes. Les transitions sont obscures, le style, diffère d'avec celui du contexte ou de l'épopée en général : en somme, l'étude est compliquée par des difiicultés d'ordre philologique. Ces difficultés écartées, il s'agit partout d'un même procédé de pensée : l'antithèse. Étant donnée une vérité générale, on oppose à l'homme qui la pratique l'homme qui ne la pratique point. C'est un mode de développement et d'enchaînement fort rudimentaii*e, et l'on peut se demander s'il appartient aux auteurs primitifs ou s'il est la marque d'interpolateurs, d'arrangeurs. Le fait pourtant ne saurait être contesté, et, après avoir indiqué ces difficultés, nous passons à l'étude des passages, d'ailleurs peu intéressants en eux-mêmes.
(i) Au igl^ livre de l'Iliade, Achille, affolé par la mort de Patrocle, convoque l'assemblée, et, après s'être réconcilié avec Agamemnon, propose de donner l'assaut aux Troyens sur l'instant. Ulysse s'y oppose ; les hommes n'ont pas mangé.
(1) Maurice Crolset : De puhlicae eloquentiae principiis, etc. La question des sentences que nous étudions ici est discutée p. 76 suiv.
Mais cette objection, posée en tête du discours, donne lieu à un développement général. Il répète d'abord sous formé positive son objection : « Mais commande aux Achéens près des rapides vaisseaux de se repaître de pain et de vin; car c'est là la force et la défense ». Après ce premier paragraphe il poursuit : « Car un homme ne pourra pas se battre à jeun toute la journée jusqu'au coucher du soleil ; car, ^uand même dans son cœur il voudrait combattre, cependant malgré lui ses membres s'alourdissent, et la soif et la faim l'atteignent et ses genoux ne tiennent pas quand il marche. Mais l'homme qui, repu de vin et de manger, se bat toute la journée avec Tennemi, son cœur reste vaillant dans sa poitrine et ses membres ne fléchissent pas avant que tous n'aient cessé de se battre » (i). Ulysse répète alors sa motion qui est de faire manger les hommes. Il n'y a guère d'abstraction dans les termes qu'il emploie ; c'est pourtant une idée générale qui s'exprime sous les formes positive et négative, en antithèse. C'est aussi et surtout un argument.
(2) Avec le second passage, les difficultés commencent. C'est dans l'avant-demier livre, celui des jeux funèbres en l'honneur de Patrocle. Ils débutent par la course aux chariots. Cinq combattants se présentent : ce sont d'abord Eumèle, Diomède et Ménélas; le poète se contente de les nommer et de faire l'éloge de leurs chevaux. Arrivé au quatrième, Antiloque, il fait tenir à son père Nestor un long discours sur les écueils de la piste et ^ur l'art de conduire. Enfin un seul
(1) T 160. àXkoL icà<ra<T6a» avtoxOi Oo^c Inl vv)Vfflv 'Axaioùç <t{tou xal oîvoio* tb y«P l«vo< iaxl x«l àXxV). o'j fàp àvT)p icpdicav ^|Jt.ap iç Y)éXiov xa-raSuvTa âx|jt.T)voc (TiToio SuvTjO'eTai âvra \i.6iys,o^0Li ' et Tcep YÀp 6u|iiâ y^ (levoivdca 7coXe(i^Çsiv, «XXà te XdcOpY) ^uta ^ap^verat, r^tk xix^vei 165
S(i|/a te xal Xi(iidc, ^Xà^STai 6é Te fouvat' tovri. Sç 6é x' àvv)p ofvoio xope<r<rà(JLevoc xal èScoS^c àv6pà<ri 8u9(iievie<rv( icaviQ|jt.épioc icoXeixfCv^, OapffaXiov v^ o( ^Top ivl çpe^iv, où6i ti yma Tcplv xàixvei, nplv TcàvTac ipcof^aai TroXifioio. 170.
vers unique sur Méiîonès, le cinquième combattant; et Ton tire au sort. Il s'agit donc d'un passage didactique, le seul qui se trouve dans Tlliade ; et si par là déjà il annonce Hésiode, la ressemblance, comme on le verra plus tard, va jusque dans le détail. Nestor commence par dire à son fils qu'il n'a pas besoin d'instruction, mais que ses chevaux sont les plus lents ; que les autres ont des chevaux plus rapides, mais qu'ils ne savent pas ({XT^TcaacrÔai) bien conduire. Cet enchaînement, pour le dire en passant, n'a pas de quoi surprendre ; la double antithèse est au contraire une marque d'authenticité. Nestor, alors, en reprenant ce mot {jLTjTiva^ôai, poursuit : « Mais viens, mon ami, pénètre-toi d'adresse ({xt^tiv) de toute sorte, afin que les prix ne t'échappent point. C'est par l'adresse que vaut le bûcheron bien plus que par la force; c'est encore par l'adresse que le pilote sur la mer foncée dirige le rapide vaisseau luttant avec les vents; et c'est par l'adresse que l'aurige l'emporte sur l'aurige. Mais — et c'est ici que le raisonnement devient intéressant — celui qui, se fiant à ses chevaux et à son chariot, roule vaguement en long et en large, ses chevaux errent sur la piste et il ne les tient plus ; mais quiconque connaît les ruses, quoique menant des chevaux inférieurs, il garde toujours les yeux sur la borne et passe tout près, il ne quitte point la ligne où il s'engage d'abord en maniant les rênes de cuir, mais il conduit d'une main sûre et guette celui qui le précède » (i). Un passage pareil, se trouvât-il dans un contexte
(1) W 313. ilV &y€ 6y) av 9ÎX0C, (xflTiv è|iipàXXEo 6u(iû icavTO^Y)v, (va [Lr\ vt Tcapexirpo^UYiQa'tv âeOXa. (iif)xi TOI 8puT6tioc (Jiy à|iie(v(i>v ^ï ^lri<pi ' |i7|Ti ô* a^TE xupepvr)Ty|c èvl otvoiri ir^vrco vYia 60YJV iO^vei èpex^opt-év-riv àvé|iioi<rt' |ii^Tt ô'i?ivioxo; irepty^Y^eTai i^vid^oio.
àXX' Sç \iÀy 0' ?7ncoi<ri xal âpfiaa't o^vt neiroiOùiç àf pa8é(i>c èTcl tcoXXov êXiafferat Ma, xal evOa, 320 iwKot ôè irXav6wvTat àvà 8pd|jt.ov, oùôè xatfffx^i * , Sç 6éxexsp5ea el8^ èXauvcov Tj<r<rovac itctcouç, aUl TépiA' 6pdci>v orpéçet i^T^^^^t où5é i Xrfitt
OinCCOÇ TO TTpâTOV TaVUffY) Poéoi(7tV l(lQé(7tV
àX-X' ïxti dtvfaXicoc xàl tov npoiix'^^^ 8oxevet.
plus suspect que ce n'est le cas ici, prouverait à lui seul combien il y avait de difficulté à exprimer des idées générales, car une phrase comme celle sur le chariot mal conduit n'est point un hasard. Pour le reste le procédé est le même que dans le passage précédent : Pénètre-toi d'adresse et tu vaincras ; quiconque est pénétré d'adresse triomphe. Cette seconde phrase est d'abord appliquée au cas particulier, puis redite sous forme d'antithèse : Une conduite habile perd de bons chevaux, une conduite inhabile en fait triompher de mauvais. Ce qui est nouveau, c'est la série des cas énumérés avec la répétition du mot abstrait ultitiç : nous retrouverons tout cela plus tard.
(3) Deux textes de l'Odyssée nous mènent plus loin : il y a dans tous deux ce même procédé d'appliquer une vérité générale au cas spécial. Ce qui distingue lé premier, c'est que le cas spécial n'est autre que celui de l'orateur même, d'Ulysse. Il s'adresse à un des prétendants, qui, dit-il, lui paraît être un homme intelligent : « C'est pourquoi je parlerai, et toi, fais attention et écoute-moi. La terre ne nourrit rien de plus chétif que l'homme, entre tout ce qui respire et se meut. Car tant que les dieux — l'antithèse commence — lui donnent la force et que ses genoux tiennent ferme, il dit que jamais il ne souffrira de mal à l'avenir ; mais quand alors aussi les bienheureux dieux lui créent des malheurs, il les supporte aussi malgré lui d'un cœur patient. Car tel le jour que fait paraître le père des dieux et des hommes, tel l'esprit des hommes terrestres. Car moi aussi jadis j'allais être prospère parmi les hommes; mais je fis beaucoup de choses atroces, me laissant aller à la force et à la violence^ et me fiant à mon père et à mes parents. Donc que personne absolument ne méprise la justice, mais qu'il possède en silence quels qu'ils soient les dons des dieux. De même je vois les prétendants faire des choses atroces... » (i). On croi-
(1) <r 429. ToC^vexà xot èpéu), où 6è ovvOeo tlolI [i.ev axouaov*
oùS^v àxtSv^Tepov yaia Tpiqpet àv6p(t>icoto 139
ai LES SENTENCES DANS LA POÉSIE GRECQUE
rait voir en ce passage des réflexionis personnelles : Ulysse aurait conscience d'avoir expié ses fautes par de longues misères, et nous aurions ici sa confession. Le contexte, pour ne pas dire le caractère général d'Ulysse dans TOdyssée, n'admet point cette interprétation. Il est déguisé en mendiant, et cette misère apparente est un argument pour montrer aux prétendants la certitude d'une vengeance à venir. La pensée est donc ici un peu plus compliquée qu'auparavant, mais de même caractère : vérité générale, développement sous forme d'antithèse, exemple, application. Deux choses sont à remarquer, c'est d'abord que Tantithèse ici est dans l'expression seulement : Ulysse ne distingue pas les deux états de l'homme, mais il appuie sur ce que Fun et l'autre sont à supporter également. Nous voyons là un trait essentiel de Pesprit grec, c'est d'exprimer sous forme antithétique même les idées qui ne le sont pas. Ensuite retenons le mot qui sert à revenir au cas particulier, ola (ou (ôç), de même : il se retrouve à chaque page de ces poèmes après une phrase générale, car partout c'est l'application et non la pensée qui importe.
(4) Le deuxième passage développe une idée qui se retrouve ailleurs chez Hpmère (i) ; c'est la diversité des talents accor-
iràvTwv oa<ra -re yoiXa^ ïm irvsiei -re xal ëpnei .
où IJI.ÎV yàp «0T£ çY}(Ti xaxbv 7rs(«Tî(TÔai Ô7uî<T(ra>
oçp* Âp£rT)v icapéx<)t>ot Osol xal Yo^va-r' ôpcopT).
àXX' ôts 5t) xal XuYpà Oeol (/.àxape; -reXéaaxri,
xal Ta çépet àexaC^pisvoc xerXiQdTi 6u|jt.û. 135
TOioç Y^P ^^<^< éorlv èirtxOovicov àvOpuirfiov
oTov èir' ^|Aap Sifritri irarrip àv8pûv Te Otôv te.
xal YÀp ^Y^ not' e(xeXXov iv àv6pàaiv oX^toç elvat,
TcoXXà 6'âTa<r0aX' ïptla, ^c'y) xal xàpxe't eixa>v,
TcaTp^ t' i\L(ù Tcf(ruvo; xal s|jloî9( xao-iYvi^Totai 140
Tû \Lri Tfç iroTe irà|ji.Tcav àv^p àOe(x(otioc eÏTi,
àXX' S Y^ ^^^Y^ ^PA O&âv exoi, om SiSotev.
oV 6p6(x> (iviQaTfipac àTdc<TOaXa (iT)xav<i(i>VTac
Les vers 130-1 semblent être un dicton, voir P 446. Pour le sens de 138, tel que je l'explique dans ma version, voir p 419.
(1) Voir A 320, N 730 suiy. Ce dernier passage, cité plus bas, p. 44, note 1, développe la pensée par trois exemples, introduits chaque fois par £XXa>.
HOMiaE 3â
dés aux hommes. Un des Phéaciens vient de dire à Ulysse qu'il fait bien de ne pas vouloir s'essayer avec eux au jeu du disque, car il a plutôt l'air d'un pirate que d'un athlète, Ulysse répond : « Étranger, ce n'est pas bien, ce que tu as dit là : tu semblés un méchant homme. Ainsi, ce n'est point à tous les hommes que les dieux donnent leurs grâces, beauté, intelligence, éloquence. Car tel homme est plus chétif par la taille, mais Dieu couronne ses propos d'une forme charmante, et les autres le regardent avec ravissement ; il parle fermement et avec une douce modestie, il brille dans l'assemblée, et lorsqu'il marche à travers la ville, ils le con» templent comme un dieu. Mais tel autre ressemble aux immortels par la taille, mais la grâce n'entoure point d'une couronne ses propos. De même toi, tu as une taille admirable... » (i). Même procéda, on le voit, que dans les passages précédents ; même rôle, et, pour revenir au cas particulier, même tournure.
Et voilà tout — ou presque tout — ce qui se' trouve d'idées générales dans Homère, exprimées directement et avec quelque étendue. On y ajoutera, si Ton veut, quelques antithèses comme celles sur l'homme cruel et l'homme aimable : (( Qui lui-même est cruel et a de cruelles pensées, tous les mortels appellent des malheurs sur sa tête pour le reste de sa vie, et, même mort, tous se raillent de lui. Mais celui qui lui-même est bon et a de bonnes pensées, les étrangers portent sa gloire au loin parmi tous les hommes, et beaucoup le disent
(1)0166. Çeîv* où xaXbv ïttntç ' àTao-ôàXo) àvôpl ^otxaç. ouTcoç où 7ràvTe«T(n 6eol x^P^evia ôi8oû(jiv àvôpàffiv, Q\jx& çuirjv o(^t' ap çpéva; oûV aYoprjTyv. aXXo; (xèv yàp t* elôo; âxiôv^tepo; iréXei àvi^p, àXXà Oebc (lopÇTjv ÏTzeai oréf ec, o2 6é t' èc aù-rbv 170 Tepic6{xevoi Xeùco-ouo-iv* ô ô' âo-çaXétoç àyopz\iti alooX iJLeiXixÎY), (xerà 6è irpéiret 0Lfpo[Lhoi(Tiyff èpx^|Jt.evov ô' àvà ao-ru Oebv &ç elo-opdoxrtv. oXXoç 6' aO el8oc (xèv àXlfy-ioç ÂOavàxoio-iv, àXX' ou oi X<^P^C àfxçiicepioréçsTai èiréeo-div, 175 '
ù>ç xal (Tol slSoç |jt.èv àpiitpenéç
homme de bien » (i). Ainsi se termine un discours de Pénélope qui fait faire à Ulysse encore déguisé les honneurs de la maison. Ajoutons encore quelques vers sur le bavardage et sur l'hospitalité (a). Somme toute, assez peu de chose.
n faut dire ici un mot de certains passages — ils sont au nombre de quatre — où la pensée morale prend une forme plus concrète. Conte, allégorie, mythe moral, ces noms s'y appliquent également bien ou mal, selon la façon dont on les envisage. C'est un procédé d'expression encore plus éloigné de l'abstraction, telle que nous la comprenons, que les antithèses de tout à l'heure. Le mot n'a pas une valeur abstraite, il représente un personnage. Néanmoins il s'agit ici d'idées générales ; c'est ce (|ui ressort à la fois des textes et de leur contexte, c'est-à-dire de la façon dont ils sont utilisés dans une ai^umentation et ramenés à un cas spécial, tout comme ceux que nous venons de voir. Ainsi Phénix, pour réconcilier Achille avec Agamemnon, dit au Péléide que les hommes en priant fléchissent même les dieux; et reprenant ce mot prier (XtdffdjjLsvoi), il parle alors des Prières (AtTat) qui guérissent les égarements des hommes (3). De même, Agamemnon rejette la faute de l'enlèvement de Briséis sur Zeus, qui l'aurait égaré (ejxpaXov aTYiv) ; sur quoi il décrit la déesse Égarement ("Att)), en jouant aussi sur le verbe (aaTat) (4)- Nous avons vu Nestor se permettre un enchaînement pareil avec le mot (xtitcç; plus tard Hésiode en fera autant. La façon dont Homère revient de ces antithèses générales au cas particulier nous a occupé également. On lira maintenant
(1) T 329. Se (làv à9rT)VT|c aÙToc ev) xal àiriQvéa eiS-^,
Tô hï xatapâvTat iràvTec PpoTol aX^e* bizitstjiû Çwû), àtàp TSÔveôTi y' èçeij'KJtovTai airavreç* Se S' av à(Aij{JLCi)v aÙToc ëv) xal à(jiu(Aova el5-^, Tou (lév te xXéoc eùpù 5ià Çeîvoi çopéouaiv TràvTaç èir* àvOpcoirouc, iroXXoi té (iiv è(r6Xbv ^Eiitov.
(2) T 248 (très discuté); \ 56.
(3) I 49G suiv.
(4) T 86 9U%Vs
HOMÈRE âS
sans surprise deax passages d* ailleurs fameux, Tun de riiiade, l'autre de TOdyssée. « Car c'est ainsi que les dieux ont filé la vie des pauvres mortels ; elle est malheureuse, tandis qu'eux sont sans souci. Car sur le seuil de Zeus reposent deux urnes, où sont les choses qu'il donne, dans l'une des malheurs, dans l'autre des bonheurs. Celui auquel Zeus, qui se plaît au tonnerre, donne en mélangeant, a parfois du mal et parfois du bien ; mais celui auquel il donne des supplices, il le rend défiguré, et une faim mons* trueuse le chasse * à travers la terre divine ; il erre sans honneur des dieux ni des hommes. De même les dieux donnèrent à Pelée aussi... » (i) « Étranger, à la vérité les songes sont prodigieux et d'un langage confus, et toutes ces choses ne s'accomplissent point pour les hommes. Car il y a deux portes aux faibles songes; les unes sont faites de corne •et les autres d'ivoire. Ceux qui passent à travers l'ivoire scié, trompent et n'apportent que des mots sans issue ; mais ceux qui passent au dehors à travers la corne polie, ceux-là se vérifient quand un homme y regarde bien. Mais pour moi ce n'est point de là , je pense , que m'est venu ce songe terrible. » (2)
(i) û 525. &ç yoLp èicexXuaavTo 6eol 5eiXoio-t ^poToiai Çtieiv àxwfiévoiç * aùtol Ôé t' àxTiSsec e^ffidotol Y<3^P "^s ir^Ooi xaTaxe(aTa( èv Atbç o(^Sei Scopcov oTa SiSoio-i, xaxc5v, ^Tepo; 6e iàtav' & [lév x' àtAfiiÇaç ètoYi Zeùc tepirtxépauvoç, àXXoTS jiiv te xaxô o ye xupexai, aXXote S' è(T6Xâ>* (o ôé xe Tûv XuYpwv 8(or|, Xco^titov e67|xe, xat é xûtXYi pouppwoTic èirl x^<5v« 2^*^ èXauvei çoita ô' o()Te ôsoicri TetifiÊVoç o\jzt PpoTOÎo-iv. ÛC t^^v xal nir)XY[t 6eol Sdaav à^Xa^ Sapa
(2) T 560. Çeïv' ^ xot (i.èv oveipoi oLiL-f^ya^i oi àxptT4[iu8oi Y^Y^ovt', oùôé Tt iràvta teXs^eTat àv6p<o7roi(ri. Joial Yotp TS ituXat àfievTjvôv e?crlv ôve(p(ov* al \ày Y«P xepàeffffi TSTejxaTai, ai ô' eXéçavTi* Tà>v 0? inév X* ïkbtùai BioL icptoToû èXéqpavToc, 01 p* êXeçaipovtai, ëire' àxpàavTa çépovTeç* oï 6e Sià UoTcov xepàcov eXOoxri 6ijpa2^e, 01 p* *^TU|Jia xpaivoufft, pporôv ôte xév ti; îÔT|Tai. àXV i\Loi oùx èvTeûOev oio(iai alvbv oveipov iXOéfiev
Tons ces passages , je Tai dit , se trouvent dans les discours; tous ont un but pratique, en ce qu'ils se rattachent à une question précise qui fait le sujet du discours. Ce ne sont point des méditations, ce ne sont point non plus, à Texception des morceaux allégoriques, des passages qui plaisent en eux-mêmes. Les généralités dans Homère n'existent que par rapport au fait particulier. Mais ils ont pour nous un autre intérêt : tout cela exprime une façon de penser. H est des gens, par exemple, qui juxtaposent les idées et chez lesquels l'une suggère l'autre selon des associations de sentiment. Ce n'est point le cas ici. On distingue les faits particuliers, on les érige en principe, on généralise et on a des formules. Aussi le raisonnement, plus ou moins imparfait, il est vrai, s'impose-t-il à tout le monde, et la pensée tend à revêtir cette forme. S'il n*y a point encore là de syllogisme, si les rappoi'ts du général au particulier restent vagues, si l'on va et vient de l'un à l'autre, si l'on fait passer une conclusion 'pour une prémisse et si les étapes du raisonnement ne sont point encore établies, néanmoins ces rapports existent et le syllogisme se dessine. De plus, nous avons vu une antithèse qui n'existe que dans l'expression : c'est là la marque d'un esprit pour lequel la forme et l'idée ont des droits égaux et, s'il faut décider entre elles, c'est celle-là qui l'emporte. Car la forme ainsi conçue est toujours claire ; et puisque l'on ne s'exprime qu'en public, la clarté et la forme sont ce qui importe le plus. De tout cela il résulte que pour Homère la réflexion générale n'a aucun caractère poétique, qu'elle a une fonction mal définie, mais toutefois, de sa nature, logique.
Revenons maintenant à ces formules longues d'un vers ou de moins et aux règles de la poésie épique. Pas plus que les passages que nous venons d'étudier les formules ne se rencontrent dans la partie narrative, dans celle qui revient au poète. Nous en avons maintenant une nouvelle raison : pour se servir d'expressions générales il faut être orateur et discuter
un plan d'action. Or le poète ne raisonne pas ; il raconte une histoire. Il est vrai que çà et là on peut relever une phrase de ce genre, mais c'est plutôt un renseignement qu'une généralité. (( Les dieux sont plus forts que les hommes, » dit-il quelque part (i). « Car les dieux immortels, même quand ils habitent très loin, ne sont pas inconnus les uns des autres, » nous explique le poète, lorsqu'Hermès et Kalypsô font preuve d'une amitié dont nous ne savions rien (2). De même lorsque Télémaque ne reconnaît point Athéné : « car les dieux ne se révèlent pas à tout le monde » (3) . On pourrait, à ce propos, se demander si le poète ne fait pas de différence lorsque la narration est en discours, comme celle d'Ulysse chez Alcinous. Non: c'est bien Ulysse qui parle, mais le caractère narratif suffit à écarter ces y^^K-*' (4)» sauf évidemment dans les discours qu'Ulysse lui-même rapporte (5).
(3) n 161. oy yip «wç iràvrecro-t 6eol çaivovrat èvapYSÏç. Ces passages se rapprochent pour le caractère d'un vers comme 6 229, où Ton nous apprend que c'est eii Egypte que se trouvent le plus de plantes médicinales. Une exception, mais qu'on écarte sans peine, à cette impersonnalité du poète se trouve dans la Fatroclie (n 688). Si Patrocle avait suivi le conseil d'Achille (O 87), nous dit le poète, il ne serait pas allé au devant de la mort : «r Mais toujours l'esprit de Zeus est plus fort que celui des hommes : lui qui effraie même un vaillant homme et lui enlève facilement la victoire, mais, une autre fois, il le pousse à se battre (?) : aussi lui excita- t-il, alors, le cœur dans la poitrine ».
akV al&i TS Atbc xp£Cff(ra>v vdoç r\é Tztp àvôpâv. 688
oc TS xal aXxifiov àvSpa ço^si xal âqpeiXeto v{xir)v 689
pir)iSÎ6i>ç, Ôte S' aÙTOc ÈTroTpuvridi lAdc^^etrOai* 690
6s oi xal x6xz 6u(i.bv èvl trzrfi&ctcn^ àvYJxev 691
Les vers 689, 690 se retrouvent ailleurs dans un discours (P 177-8) ; 690 est intraduisible; tous deux manquent dans les meilleurs manuscrits/ Enfin, ol (v. 691) n'a pas de sens. Reste donc le vers 688, qui exprime une pensée générale du même genre que ceux cités dans mon texte.
(4) Comp. $ 264 et X 306. Peut-être le poète n'eût-il pas dit (x 202 — x 568)
àXX' où yàp Ttç itpf^Çtç èy^Y^eto [JLupo|Jiévoicnv.
Cette même pensée, presque mot pour mot, se trouve dans un discours d'Achille Q 524.— Lorsque le caractère narratif disparait et que celui de la pf^aiç s'accentue, les sentences évidemment reprennent leur place. Voir p. ex. i 5.
(5) Le rôle du poète s'est -il élargi dans l'épos postérieur sous ce rapport ? Là-dessus, seul un fragment nous renseigne^ c'est le début d'un poème de Choerilos (Kinkel, p. 266. fg 1) où le poète envie ses devanciers de n'avoir eu qu'à parler pour être originaux. Mais, voir Arist., Poet, 1460a (ci-dessus, p. 25, note 1).
38 LEê SENTENCES DANS LA POÉSIE GRECQUE
Passons aux discours. Tout d'abord, si nous nous reportons à ce que nous disions tout à l'heure de Texpression des idées générales, ces courtes sentences se distinguent des antithèses hésitantes et des allégories imparfaites en ce qu'elles sont plus simples et plus directes. D'autre part, la fréquence de ces formules doit nous donner une idée plus favorable de l'aptitude de la poésie homérique à exprimer les idées générales. Mais dès que nous les rapprochons les unes des autres, nous remarquons que le cercle d'idées qu'elles constituent est très restreint.
C'est d'abord le courage, la force, la jeunesse qu'on admire, et dont les avantages, étant incontestables, se traduisent en formules (i). « Amis, soyez hommes et ayez le cœur brave ! Respectez-vous dans les violentes batailles. Des hommes qui se respectent il en est plus qui restent saufs qu'il n'en tombe, naais les fuyards n'ont ni gloire ni défense ». Ces quatre vers reviennent deux fois dans l'Iliade (2). La colère et la puissance d'un roi sont passées en proverbe (3). On parle beaucoup des devoirs envers les hôtes, « car l'hôte vient de dieu » (4). On connaît bien les dangers du vin (5), c'est le seul plaisir qui paraisse dangereux. Traduisons au hasard quelques-unes de ces phrases : « Il vaut mieux être bon » (6). « La guerre est l'affaire des hommes » ('])- ^ Un blessé ne peut se battre » (8). « La langue de l'homme est agile » (9). m On a vite assez de larmes » (10). « Autant d'hommes, autant de métiers » (ii). Presque toutes ces phrases se rapportent aux relations qu'ont
(1) Ce sujet a été souvent traité : voir Schmidt, Ethik der alten Grieeken; Nfigeisbach, Homerisehe Théologie ; Mahafly, Social Life in Greece.
(2) E 529, 8uiv, — O 561. voir X 73.
(5) Z 261, 5 464, 9 294 (voir Ameis u. Hentze, Ành.):
(10) fi 103. voir Û 524, x 2(^, 568.
BOMiRB 39
les hommes entre eux. Pour ce qui est en dehors, on dit à tout propos que les dieux sont très forts et Zeus le plus fort de tous. Ija vie humaine est misérable : cette pensée revient plusieurs fois (i), comme aussi une phrase qui l'explique : « Une fois que c'était fait, il reconnut sa folie » (a). Car dans l'éthique d'Homère, le succès va de soi, mais l'insuccès, l'échec restent obscurs et le malheur consiste à ne pouvoir les prévoir. Tout cela, évidemment, n'exclut nullement que les héros n'aient des sentiments, des motifs d'action, même des principes suscep*tibles d'être exprimés en formules ; ils sont nombreux et divers, quoique peu complexes. Mais ils ne sont pas conscients et n'arrivent pas jusqu'à l'expression. Il est très frappant par exemple que Nestor, qui nous est représenté comme le sage par excellence et dont le manque de jeunesse serait presque compensé par son éloquence et sa sagesse, ne fasse pas plus de réflexions générales que les autres: il raconte souvent un de ses exploits, il n'exprime pas de pensées abstraites.
C'est déjà dire que le poète, en plaçant ces formules dans la bouche de ses personnages, n'obéit point à des raisons de psychologie. Leur valeur ne dépasse point leur contenu logique. On a prétendu le contraire (3) ; ce serait aux moments où le caractère des personnages paraîtrait avec le plus de netteté, aux moments critiques, qu'Homère leur ferait dire des maximes de ce genre. Où sont ces moments ? Partout et nulle part» Il est évident que dans un poème de vingt-quatre livres et dont on n'entend dans une séance que des épisodes, la question du moment critique devient fort embarrassante. D'ailleurs les faits disent tout le contraire. Une formule est au service de tout le monde : Agamemnon et Ajax, Phénix et Patrocle, Ménélas et Achille, Zeus et Ulysse tiennent les mêmes propos (4) S Ulysse exprime devant Alcinous, puis devant Eumée, et dans
(1) P 446, ff 430, Y) 307.
(3) Voir Nitzsch, Beitràge, p. 275.
des circonstances très différentes, le môme désespoir de ce que la vie en somme est l'affaire' d'un morceau de pain (i). Si les passages plus étendus, et que nous avons précédemment analysés, tenaient plutôt de T argument que de la réflexion , à plus forte raison ces phrases tontes courtes n'exprîment-elles point de ces vérités longtemps mûries par la pensée et l'expérience de celui qui les prononce. Cela serait trop de pensée. Aussi la précision avec laquelle, une fois le livre d'Homère fermé, tous ses personnages se détachent et vivent devant nos yeux, tient-elle non aux opinions qu'ils ont exprimées, mais aux actions qu'ils ont faites. Les opinions se ressemblent et forment une seule façon de penser. Les idées générales constituent un fonds commun ; comme les propositions antithétiques étudiées plus haut, ce sont des vérités évidentes reconnues de tous, des axiomes qu'on rattache aux faits et aux actes pour les rendre intelligibles ou pour les justifier. Jamais chez Homère on n'exprime une vérité immorale. Car comment le serait-elle ? On peut bien, comme dit Ulysse, commettre des crimes et des impiétés ; mais on n'en tire aucun avantage, tout au contraire. A supposer — et ceci n'est plus homérique, mais athénien, — que quelqu'un voulût les défendre, il s'agirait de persuader au public que le crime commis n'en était pas un, que l'impiété était après tout pieuse ; ce qui ne peut se faire qu'en invoquant des principes d'action généralement admis et des opinions courantes.
Les formules gnomiques ne sont donc point appropriées au caractère particulier du personnage qui les prononce. En revanche, elles sont étroitement rattachées à une chose particulière qu'elles contribuent à énoncer. Lorsqu'Achille, par exemple, se plaint que le bon et le mauvais soient également récompensés (â), il ne faut point lui attribuer le désespoir moral de l'homme de bien aux principes irréprochables et qui se trouve avoir échoué pour cette raison même. La remarque
d'Achille est tonte précise ; il pense aux yi^a, aux prix que recevaient les chefs avant le partage du butin; Agamemnon lui a ravi le sien, et il s'écrie qu*on a beau se battre tous les jours, l'Atride ne vous en donne pas plus que si vous étiez resté chez vous. Bon et mauvais, c'est-à-dire courage et paresse, sont payés au même prix. — Et c'est toujours la même façon de procéder lorsqu'après une de ces formules toutes courtes, comme après les passages moraux plus étendus, Homère l'applique au cas particulier. Il emploie pour cela a)ç, de même, ou une forme de oToç, tel que (i). Dans la^ékyia, Agamemnon raconte à Ulysse comment sa femme Tégorgea, et il ajoute : « Ainsi il n*est rien de plus terrible ni de plus affreux qu'une femme ». C'est la conclusion, croirait-on, qu'il tire de sa tragédie. Mais non! Cest une opinion courante, une vérité admise et qui s'est réalisée une fois de plus. Et il poursuit : « De même elle aussi imagina une action honteuse. » Il dégage bien la morale de son récit, mais il ne s'y arrête pas et revient au fait. Quelques vers plus loin il revient sur la morale ; son discours débute ainsi : « C'est pourquoi, toi aussi, ne sois jamais bon même pour ta femme! ne lui explique pas toutes tes pensées que tu connais bien, mais Bi tu lui dis une chose, cache-lui en une autre. Mais toi^ Ulysse, ce n'est point par la main d'une femme que tu trouveras la mort {2) ». Un nouveau récit commence, et la
(1) P. ex. S 166, 371 ; I US, N 633, O 493, H 516, S 111, Z 262. aussi ^ 229, où le vers 233, côc o{f t(c (xétivYiTat se traduit en général par une exclamation; comp. T) 216-219.
(2) X 427. (&c o^x alvdrepov xal xyvTSpov «XXo Y^vaixoç
[ri Tiç Ôri totaOta jietà çpecrlv epya pàXtiTat]* o?ov 5t| xal xe{vY) ï\i.viaaxo ep^ov àeixéç
Tô) vOv \L-f\7zoxe xal où yuvaix^ wep tjirioç elvai 441
\i.rfi* oi (tOOov (xiravTa Ttiçauoxétiev 6v x' su elfiTic, àXka To (iàv qpàcrOat. to ôè xal xexpu(i.|jiévov etvat. àXX' où (TOI y' 'OÔudeû çdvo; effcretai ex ye Yyvatxdç. 444
Le vers 428 êv iroXXor; où (péperai ; il faut le supprimer. Mais certains éditeurs suppriment aussi 429 suiv,, partant de ce principe faux que la sentence est la conclusion du récit. Comp. 6 329.
pensée générale n'était en fin de compte qu'one façon de l'introduire. Encore dans ce passage la pensée générale estelle appropriée au sort de celui qui l'exprime. Mais cela est tout à fait exceptionnel. Même placée en tête du discours, la sentence, au lieu d'annoncer la suite, est une formule d'introduction. Elle ne préoccupe pas l'orateur» il veut en venir à la question. C'est le cas notamment pour certains vers fameux que Zens, trônant sur l'Olympe, dît aux dieux sur la yie des hommes. « Hélas, s'écrie-t-il, que les mortels accusent les dieux ! car c'est de nous, disent-ils, que viennent leurs misères, et voilà qu'eux-mêmes par leur crimes ils souffrent en plus du destin (uTcèp \f.6^ow). » On s'attendrait à ce que làdessus le poète, saisi par la grandeur de la scène, continuât le tableau. Il ne . s'y intéresse point. Si Zens a parlé de la sorte, c'est qu'il « songeait à l'excellent Égisthe qu'Oreste égorgea » (i) ; aussi, après les trois vers de début qu'on vient de lire, poursuit-il ainsi : « De môme, Égisthe maintenant a épousé la femme de l'Atride en plus du destin » (a). Rien de plus précis. Les hommes prétendent que le malheur vient des dieux; quelle erreur ! Égisthe, quoique averti, s'obstine à commettre l'adultère et court au devant du supplice. C'est presque de l'argumentation ; en tout cas il n'y a aucun intérêt, disons mieux, il n'y a pas conscience des questions qu'on a effleurées ; à tort ou à raison les contradictions entre le destin, les dieux, l'homme, le crime, le bonheur, ont pour Homère la valeur d'opinions courantes. D'autre part cette réflexion sur les hommes n'a rien à voir avec le caractère de Zeus. Le père des dieux et des hommes s'irrite plutôt qu'il ne réfléchit. Un autre passage de l'Iliade, également
(1) Voir a 30.
(2) a 32. ^Q Tzéizoït o?ov h-f^ vu Oeoùc ^p^tot abduvrat.
èÇ ii\U(ù^ Y*P 9^^^ ''**' ï\i.\i.ey/ai ' oi 8è xal aÙTol
o); xal vOv AtYKxOoç ÛTrèp |ji6pov 'Atpetàao YTjli' oXoxov.
fameux, parle de sa pitié, mais pour les chevaux immortels d'Achille ; c'est à leur propos que, a secouant la tête, il parla ainsi à lui-môme : «Ah! misérables, pourquoi vous donnâmes-nous au roi Pelée, un mortel?... Car il n'est rien nulle part de plus misérable que Thomme entre tout ce qui respire sur terre et se meut » (i). Il s'attriste à voir avilir par l'usage des profanes les créatures divines; car, que les hommes soient des profanes, la formule le dit, et l'humiliation est d'autant plus profonde qu'elle est évidente. Ce n'est donc point par conviction intime ni par pitié que Zeus constate la déraison humaine ; son caractère se montre non dans la pensée générale mais dans le sentiment que lui inspirent les coursiers d'Achille. On pourrait multiplier les exemples, cela n'en prouverait que mieux que les idées générales ne sont pas exprimées pour elles-mêmes, mais qu'elles encadrent des gestes et des faits auxquels leur importance est étroitement subordonnée (q).
Il s'ensuit que, en dehors des formules antithétiques et des allégories morales, il n'y a pas à proprement parler de développement d'idées générales. Les plus longuement exprimées tiennent en très peu de mots. Ainsi quand Polydamas dit à Hector : « Car à tel homme Dieu donna la pratique de la guerre, à tel la danse, à tel la cithare et le chant, et à tel Zeus qui retentit au loin met dans la poitrine la bonne intelligence, et beaucoup d'hommes en profitent, et il en sauve beaucoup, et mieux que personne il le sait lui-même » : tout le passage, et on pourrait l'allonger, se réduit facilement à un hexamètre qu'on retrouve ailleurs sur la diversité des
(1) P 443. a ôetXw, xi crçwï ô<J[iev Ur{kr{C avaxxt
OvYjTûi ;
oO (iàv yàp zi iroii èortv ôtÇupwtepov àvÔpbç 446
TtÂvTÛv 6(T(T0L xz yoLÏOL^ ïtzi TCV&fst TS xttl îpizet. 447
- Ce Itou est assez frappant; je ne saurais me décider entre la valeur locative et la valeur assévérative.
(2) 11 semble que Tépos postérieur ait employé les sentences avec des nuances psychologiques. Voir Panyasis cliez Ath., B 36 (j, 37 a, Kaibel (Teubner).
talents chez rhomme (i). De même les mots d'Ulysse : « Insensé à la vérité et lâche est l'homme qui s'avance pour disputer un prix à son hôte an milieu d*un peuple étranger » : c'est développer en plus de deux vers l'hémistiche qui précède : « Va-t-on se battre avec un ami ?» (2). D'ailleurs si l'on admet que les antithèses et les allégories ne sont que de simples développements d'idées générales, que ces développements sont vagues et n'ajoutent pas grand'chose à ces idées, on peut dire que celles-ci tiennent dans les fornmles courtes. Or il se pose à leur sujet une question assez curieuse et que par malheur on ne peut résoudre. Par courtes nous entendons lin hexamètre ou moins; et lorsqu'elles ont moins, il s'agit en général d'un hémistiche (3), c'est-à-dire de
KJ\J I I I
Déplacez la division de la mesure et vous avez à peu près
OU, pour employer la terminologie des métriciens, un vers parœmiaque. Pourquoi parœmiaque? Parce que, selon quelques-uns, les sentences, les paroimiai^ avaient souvent cette forme. D'autres contestent, non pas cette étymologie qui est évidente, mais le sens et l'étymologie du mot paroimia: et
(1) N 730. éîXXo) \i.h yàp e5a>xe 6ebc icoXe(i.Tiïa ïpya
[ëXXtù Ô'ôpxTjoryv, itépiù x^O«piv x«l àoiôiQV,] aXXw 8'èv <xvffizfT<yi TiOeî v<5ov eùpuoira Zeù; èffOXdv, ToO ôé te iroXXol èirauptoTcovr' avOpcoicoi xa( TC TcoXéa; sadcoxre, ixàXiara 6è xaùtb; àvé-yvo). Voir A 3â0. 6 167 suiv., d'où il ressort que le vers précédent N 729 àXX* o\j ntùç otjia iràvta Suvrioeai aÙToç éXéoOai rappelle une formule.
(2) 6 208. Ttç av çiXéavti [xàxotTO ;
ôtçpwv ÔT) xeiv6ç y& xal oytifiavb; TréXei àvT)p, oc TIC UtvoSoxo) epi6a npotf ipr^x ai àéÔXcav Sy)(j.(j» èv dcXXoSairû .
(3) Plus que l'hémistiche, p. ex. A 406, 793. d 103. t 328.
là-dessus il y a long à dire. D*aatre part il est à peu près établi aujourd'hui que le vieux vers épique était précisément le demi-hexamcti*e ; bien des vers d'Homère ne se lisent que dans cette hypothèse (i). En rapprochant tout cela, il est permis de conclure qu'un hémistiche bien tourné a quelques chances d'être assez ancien et peut être d'origine populaire, — on s'en douterait à moins, — et que bien des sentences étaient pour Homère des dictons, pas autre chose. Dans ces cas il est évident que leur usage dans les discours s'expliquerait à merveille. Elles tiennent si peu de la conscience et de la réflexion individuelle qu'elles sont de toutes pièces l'œuvre du peuple ou de poètes plus anciens (a) ; et si Homère a peu de pensées générales et éprouve une difiiculté à les développer, c'est que pour lui elles s'expriment en phrases courantes et toutes faites.
Pour achever de caractériser les idées générales de la poésie homérique, il nous reste à déterminer, comme nous l'avons fait pour les passages par l'étude desquels nous avons commencé, à quelle place la formule se rencontre habituellement. Quelquefois elle tient lieu de début ; et nous avons pu remarquer qu'il ne faut point pour cela en exagérer l'importance. Ge qui est beaucoup plus fréquent, c'est de la trouver avec la valeur d'un trait, à la fin soit d'un paragraphe soit d'un discours entier. La chose a son importance, parce que plus tard, chez les tragiques, c'est là un procédé constant. Il répond à une habitude de pensée durable, fondamentale
(1) Voir Bepgk, Gr. Litt 7, p. 363, 383; Christ, Metrik, p. 25. Rossbach, d'ap. Hésychius, veat tirer le mot de icap' ot(i,ov [comp. le icpoo-oStaxdv à la lorme ^ I -^^w I -^wv^ I ^^]. Pour la formation de ces adjectifs, voir Kûhner-Blass, I, § 334-5; elle serait plutôt attique. Enfin, sur toute la question, voir Usener, Altgriechiseher Versbau, p. 48 suiv., et Blass, Bacchylidi» Car mina, pr^ef. XXXIU. Je néglige ici la question du couplet qui reviendra à. propos de l'Élégie. Quoique dans plusieurs cas deux vers se lisent à la suite, il y a là plutôt un hasard, semble-t il, qu'une liabitude.
(2) Sur le dicton primitif, voir Ouvré, Les formes littéraires de la pmsée grecque, p. 31 ; Burckhardt, Griechische KuUurgescMcMe, III, p. 130.
peut-être. La sentence ainsi employée marque la ponctuation logique du discours. Poséidon veut-il persuader à Junon de ne pas se mêler à la lutte qui s'engage entre Énée et Achille» il lui dit de se tenir à Técart avec lui^ « car la guerre est Tafiaire des hommes » (i) ; puis, il lui explique que dans tous les . cas les choses se passeront comme elle le désire. Ce sont là deux paragraphes qui se détachent grâce à la formule. De même pour le fameux vers d'Hector : « Un seul augure est bon, défendre la patrie » (ii) : il vient à la fin d'une dizaine de vers sur un mauvais présage que lui avait fait remarquer son ami Polydamas^ et la suite s'adresse à cet ami même. Sans doute on différera sur l'importance qui s'attache à des vers pareils ; elle varie naturellement. Quand Paris répond bravement aux reproches d'Hector, en disant qu'il est prêt à partir sur le champ, qu'il fera autant qu'il est en son pouvoir, « car on à beau s'élancer, on ne peut se battre qu'autant qu'on peut)> (3), nous avons affaire d'abord aune simple formule, mais d'autre part elle termine bien le discours^ et cela seul, dans une poésie oratoire, était de nature à l'amener dans cet endroit. Homère se rendaiMl compte de l'effet produit, je ne le pense pas : c'était pour lui une vague habitude de composition, comme l'attestent la fréquence du procédé, mais aussi et surtout certains passages où le rythme vaut plus que le sens. Les prétendants sur la pelouse devant la maison d'Ulysse s'exercent au disque et au javelot ; le héraut vient leur annoncer le dîner. « Jeunes gens, dit-il, puisque vous vous êtes amusés aux jeux, rentrez pour que nous préparions le repas ; car il est aussi bien de prendre le souper à temps » (4). Si l'on parle ici de naïveté homérique, il ne
(1) T 137. ic6Xe(i,oc $'(S(vfipe9<n [u\-f\<ni. Le même hémistiche dans la bouche d'Hector, s'adressant à Andromaque Z 492. Les commentateurs ont donc tort de traduire dans notre passage : des mortels. C'est, de la part de Poséidon, un argument, si J'ose dire, ad feminam,
(3) N 787. icâip SiJvapLiv S* oûx ïaxt xal èff<ni(iévov froXe(A{Çftv.
HOMÈRB 47
faut pas oublier qu'Euripide s'exprime de la môme façon. Qu'on ne s'en étonne pas ; au contraire, il faut approuver Athènè, par exemple, lorsqu'elle donne à l'un de ses discours un début comme celui-ci : « Télémaque, tu ne seras par la suite ni lâche ni irréfléchi, si tant est que ton père t'a pénétré de sa noble force, tel qu'il était à accomplir sa tâche et sa parole. C'est pourquoi ton voyage ne sera ni vain ni inachevé. — Mais si tu n'es point issu de lui et de Pénélope, je n'espère point alors te voir accomplir ce que tu désires. Car rares sont les fils qui ressemblent à leurs pères ; la plupart sont pires, et rarement ils valent mieux que leur père. Mais puisque par la suite tu ne seras ni lâche ni irréfléchi... » (i). Cette formule introduite par yd^, et qui, tout en donnant la raison de ce qui précède, fixe et termine l'argument; ce vers sentencieux suivi d'une antithèse qui le développe, c'est le résumé de tout ce que nous avons vu (a).
(1) p 270. Tir)Xs{i.ax' oOS' oictôev xaxbç ttaveat ov$* àvoi^(ji(i>v,
et SiQ TOI (Toû iratpbc èvéoraxTai (Jiivoç "^u, oto; xeivoc stjv zikéaai Ip^ov te eiroç te, o(> TOI 67rei6' àXiT) 6$bc ^o-ceTat où5' àTéXsoTOc» . el 6'où xei'vou y' ^o-ffl yà^oç xai IlTjveXoirefTic, où oi y' ïntixoL ïokizct TEXeÙTTJtreiv 6c (i.evoivac« 275
icavpot yàp toi iraidec 6(ioioi icaTpl TcéXovTai, o2 irXéoveç xax£ouc, icaûpoi Se te iraTpb; àpe^ouc. àXX' kizel oyS' oitiOev xaxbç eddeai oùô' àvoi^fiuv
(2) Voir Ameis et la Roche ad M 412. Les conjonctions les plus fréquentes sont yàp, dé, déTot, yoLp Tot. Autres exemples de sentences achevant un paragraphe (t) ou un discours : A 218 ; B 118 f. 196 (texte ?), 204, 298 f ; T 108 ; E 531-0 563; H 282; 143; I ^ t,63 t, 312 f, 341 f ; A 390 f, 408, 514 ; M 412; N 72t; S 63, 80; 0140,204, 404 - A 793 f, H 630; P 32, 176 f, 446 f; S 106 f, 309; r 131, 242 t; û 301, 524 : a 351 f, 392.t ; y 24, 147 f ; 6 103 f, 397 (un discours cité par Ménélas), 837 ; s 212; Ç 29 f, t) 52 t, 307; 6 147 f, 208-11 f, 480, 546 f, 585; i 270; X 306 1 (narration d'Ulysse), 568 t (Id.), 574 f (Id.); > 464; v 15, 142 t, 213 t; U56t, 228 t,444; o20t» 54,78 t,394t, 421t; ir 88, 211, 294 (un discours cité par Ulysse). 447; p 189 f» 246, 286, 320, 347, 485, 578; t 328 et le développement, 591 f ; u 195, 313 f ; a> 29 f* A en juger par cette liste, on croirait que les sentences se trouvent dans Tlliade plutôt à la fin des discours ; dans l'Odyssée, au contraire, elles paraîtraient plutôt à l'intérieur, à la fin des paragraphes, souvent aussi comme entre parenthèses ou comme transition. Cela cadre bien avec le caractère des deux épos. Devant Troie, l'éloquence est
Quant à la poésie, les phrases qu'on vient de lire n'ont pas grand'chose de commun avec elle. Les idées générales, tout au contraire du poète indien que nous avons étudié, n'intéressent point Homère et n'éveillent chez lui ni le sentiment ni l'imagination. Comment le feraient-elles? Ce sont des formules, et, pour les développer, il n'a qu'une rhétorique rudimentaire. On s'attendrait par exemple à trouver des comparaisons. De tout temps et partout le moraliste a trouvé dans la nature l'image concrète et colorée de sa réflexion. Mais d'abord pour Homère l'action humaine est tout le sujet; la nature en forme donc le cadre. Ensuite la comparaison chez lui ne répond point à un besoin d'expliquer une chose par une autre, mais elle est un ornement assez splendide et le luxe d'une imagination pressée de vivre et de jouir (i). Lorsqu'alors il s'agit de réfléchir, elle est tout à fait exceptionnelle. On pensera sans doute à certains vers de l'Iliade souvent cités : « Fils de Tydeus, grand de cœur, pourquoi me demandes-tu ma génération? Telle la génération des feuilles, telle celle des hommes. Pour les feuilles, quand un vent les répand par terre, la forêt grandissante en pousse d'autres et l'heure du printemps survient. De même la génération des hommes ; l'ime pousse et l'autre périt. )) (a) Cette image se retrouve dans Tlliade; ces vers ont inspiré une élégie à Mimnerme, une autre à Simonide et un chœur à Aristophane.
plus nette, plus précise; dans TOdyssée, on se raconte de longues histoires. Là, le parler des personnages est plus formel ; ici, c'est un entretien au caractère darratlf. Cependant, je n'ai pas osé développer cette différence, ni mettre trop en relief ce trait de rhétorique chez Homère. En effet, on ne saurait le faire (|ue si les discours à sentences finales étaient, par rapport aux autres, plus nombreux ou plus importants, et que Ton pût ainsi les traiter de caractéristiques. Or le contraire est vrai ; Tu sage de la sentence est donc encore une affaire de hasard. Plus tard, tout cela se développe, et nous constaterons alors que, dès Homère, il y a eu une tendance à faire de la poésie morale un simple emploi logique.
(1) Nitzsch, Sagenpoesie, p. 73.
En effet c'est Tunique passage d'Homère où una pensée générale et le sentiment de la nature se rencontrent.
Mais, s'il est admirable, la raison — et c'est par là que je voudrais terminer — en est ailleurs. Chez un Grec, ils évoquent l'image de Glaueos, fils de Hippolochos, qui, dans la fleur de l'âge, et en armure d'or, s'avance pour combattre Diomède. On se souvient de l'épisode. Diomède, à l'entendre décliner ses ancêtres et ses titres, reconnaît en lui le rejeton d'une maison longtemps amie. Ils échangent leurs armures ; Glaueos donne les siennes qui sont d'or en échange du bronze de Diomède, et court, tout jeune encore, à la mort. Voilà le côté vraiment homérique du passage : c'est la scène, la vie, l'action. Elle est simple, et partant générale. Si chez le poète indien la pensée est humanisée par l'image, Homère, en parlant de l'homme et de la personne, crée le type ; non la pensée, mais l'homme, si j'ose dire, est généralisé. Et là, où le poète philosophique, lorsqu'il envoyait son héros à la lutte, lui inspirait l'idée de la fatalité étemelle et immuable, Hector dit à son épouse : « Femme étrange, n'afflige pas trop mon cœur ! car nul homme ne dépassera le destin pour me jeter à Hadès; et la destinée, je dis que personne parmi les hommes n'y échappe, ni le lâche, ni même le brave, quand une fois elle arrive. » (i)
n HÉSIODE
A côté de l'épos narratif, impersonnel, voici la poésie didactique dont le but, au contraire, est d'instruire, et où le poète expose des idées personnelles. Lors même qu'il emprunte à la tradition l'enseignement qu'il donne, il le fait sien par l'expression ; il parle avec autorité ; il tire de lui-même la matière de son art. De tels poèmes, la Grèce en possédait un grand nombre : notamment une Théogonie j où sont exposées les générations des dieux ; puis un Catalogue de Femmes, des femmes qui, mortelles, étaient devenues mères de héros ; les Éées, œuvre obscure, mais qui était elle aussi un catalogue de femmes ; V Ornithomancie ou l'art de tirer les présages du vol des oiseaux ; un' livre intitulé les Préceptes de Chirôn^ où le Centaure dans les solitudes du Pélion donnait des leçons de morale au jeune Achille ; les Traçanx et les Jours ^ dont le sujet s'énonce moins facilement (i). Toutes ces œuvres et bien d'autres encore portèrent de bonne heure le nom d'Hésiode (a) ;
(1) Pour le texte. J'ai dû avoir recours au Uvre de M. Dimitrljevié, Studia Hesiodea, et à divers essais de M. Rzach dans les revues autrichiennes et allemandes, surtout dans les Wiener Studien, Les deux dernières éditions, Kirchofl (Berlin, 1889) et Sittl (dans la Ztûypâçeioc 'EXXvivtxT) Bi^Xio6y)xv), tome III, Athènes, 1889), n'apportent pas grand'ehose à la solution de toutes ces questions si discutées. La vieUle édition de Gœttling-Flach ne répond plus aux kMSoins de la critique moderne. — Je ne donne, dans les notes, que le nom de l'éditeur.
(2) Welcker voulait {Die Hesiodische Théogonie^ p. 5) que ce mot, qu'U traduit par c lanceur d'odes », signifiât « chanteur » dans l'école béotienne. PeppmûUer {Hesiodos^ Berlin 1896, essais et traduction en vers allemands des œuvres; imagine toute une biographie du poète. Autrefois Susemihl traduisait « metteur sur le cfiemin ».
aux yeux des Grecs c'était lui le poète précepteur» le sage antique par excellence. Et si ce caractère déjà les distingue, ces œuvres, autant qu'on peut en jugtr, se ressemblaient par la forme aussi, c'étaient des énumérations, des catalogues plus ou moins raisonnes, détaillés, complets et divisés en paragraphes quelquefois numérotés (i), se rattachant l'un à l'autre tantôt par un début qui se répète, tantôt par d'autres transitions, et formant ainsi une sorte d'unité progressive. De tout cela la Théogonie, le Bouclier d'Héraclès, qui est un morceau du Catalogue (s), et les Travaux nous sont parvenus. Seuls, ici, les Travaux nous intéressent. Car dans les deux autres poèmes, quoique le poète y parle en son propre nom, il ne s'agit point, à quelques vers près, d'idées générales.
Le système de l'énumération a ce grand désavantage, qu'on ne sait pas toujours où l'œuvre se termine, voire même où elle commence. Ainsi, et comme je viens de le dire, le Bouclier est un paragraphe développé du Catalogue : d'Alcmène, femme mortelle aimée de Zeus, le poète passe à son fils, puis à la bataille que livra ce fils à Kyknos, enfin à l'arme fameuse dont la description, pareille à celle du bouclier d'Achille, remplit une centaine de vers. ,Les Éées aussi, c'est probable, faisaient partie d'une œuvre plus étendue, peut-être du Catalogue ; en tout cas rien ne s'oppose à cette hypothèse. Le Catalogue à son tour se rattache à la TTiéogorUe, puisque les premiers vers de l'un sont les * derniers de l'autre (3). Enfin V Ornithomancie faisait suite aux Traçaux^ et c'est même un certain Apollonius de Rhodes qui, la jugeant apocryphe, sans plus de façons l'en détacha (4).
(i) Ck)mme, par exemple, dans le Mythe des Ages, {Travaux, y. 109) ou dans le Calendrier {id, y. 769).
(t) Voir Markscbeffel, p. 154; Gœttling-Flacb, XLVIII. Mais yoir aussi la troisième *T7to6é<n(;.
(3) Théog., 1019-22.
(4) Voir Schol. ad loc. Il est yrai que dans l'exemplaire des Travaux conseryé à A sera, V Ornithomancie était absente.
Mais pourquoi s'arrêter là? Car à Fintérieur des ouvrages les choses doivent se présenter d'une façon analogue. Aussi la question pour les Traçaux en particulier n*a-t-elle pas tardé à se poser. On Ta résolue tantôt dans un sens , tantôt dans un autre, si bien que, à l'heure actuelle, il est impossible de parler de ce poème sans dire d'abord comment on le conçoit.
C'est un livre qui existe (i); nous en possédons d'innombrables manuscrits de plusieurs sources. On aura donc beau trouver à y redire, on l'imprimera comme on voudra, en quatre-vingts morceaux environ comme M. Flach (2), ou en deux caractères, les grands pour Hésiode, les petits pour ses successeurs, comme M. Kirchoff (3) : restent huit cents et quelques vers qui constituent Les Travaux et les Jours,
Et de bonne heure ils se trouvaient dans l'état actuel. C'est ce que montre un ouvrage récent, les Studia Hesiodea de M. Dimitrijevié (4) ; mais comme ce livre est d'une lecture difficile et que la discussion n'est pas encore terminée, il faut entrer dans le détail. — Plutarque lisait toutes les parties de notre texte ; à quelques exceptions près, tous les vers ; et probablement dans l'ordre actuel : du moins il parait avoir suivi cet ordre dans son commentaire (5) , et Produis de même dans son sous-commentaire, comme les nombreux fragments que nous possédons des deux le donnent à penser. D'autre part les citations qu'il possède en commun avec Stobée, Clément d'Alexandrie et d'autres, parmi lesquels certains scholiastes, offrent des variantes importantes dans la leçon. De ces auteurs aux Alexandrins, il n'y a qu'un pas ; et quoique à cette
(1) Le titre évidemment n'a pas d'importance pour la question (voir Wilamowitz, Eur. Her.) : Paus IX, 3i-3 ; Plut. Quaest, Conv,, IX, p. 736, Vit. Thés,, 3.
(2) Dans la bibliothèque Teubner, 1894, d'après Goettling.
(3) Hesiodos' Mahnlieder an Perses, Berlin. Hertz, 1889.
(4) Teubner MDCGCXGIX. En latin.
(5) Probablement perpétuel. Voir Gellins, Noct. AU., XX, 7 : ...apud Plutarchum in IV in Hesiodum commentario legi. (Seul témoignage).
époque on s occupât surtout de la Théogonie (i), nous poss»^ quelques remarques de Séleukos, de Cratès de Mallos, d\i^ lonius de Rhodes, et quelques ilébris d'un eouiineutair« Dldyme ; en somme, nous savons que les AlcxuiidriuB diaient notre poème et probablement en donne rcnt une éd avec les autres ouvrages qu'ils jugèrent authentiques (a). Or cela concorde assez pour que l'on puisse conclure à un seul : qui dilTérait du nôtre par une dizaine de leçons seulen et par quelques omissions, du reste désirables. Voilà poui vers que nous possédons.
y en eut-il que nous ayons perdus ? Voici ce qQ*oii< savoir à ce sujet ; on verra d'ailleurs qu'il ne s'agit tou que d'une seule partie des Travaux qu ou qualifie de M des Ages. — i. Le vers aujourd'hui numéroté rao provient pas des manuscrits, niais de Diodore, qui le cite après 1 1 1 Comme ces vers chez lui offrent des vanantes que nous sa être aussi alexandrines^ ou peut en conclure quà cette époqi lirait, comme Diodore et dans le texte, le vers mn. ^ a. Orij qui pratiquait beaucoup les Travaux ^ cite deux vers ("J poète d*Ascra et qui auraient lait partie de la descriptio TAge d'Or, II est à remarquer que seuls ils expliquent un précédent de notre édition (4K on Hésiode nous prom^
(1) Aristoniquef qui rcieiielllaU les notes d'Arlstarque., écrîvit un U%\ trnpisiMv Tfijv TTi BtoYovi'x *N^io5o'j : voUà ce qiie dît Suida». Chez Orion (96, trouve la phrafse : qCtiu; "Apiotapx*^ ^"^ "^^^^ 'TTit^totc "Ho'tdSo^j. Od ne peut sûi conclure de ces textes qu'^V reKlatence de notes d'Ariatarque Hur la Théo — Zéaodote d'Alexandrie écrivit un KlçrriV "Ho-taSou iètQyrMoi,^. — D*Aristo; U reste dem atélhêaes à la Théogonie ei son avis sur l'autlientlcltô des Fn û€ Chir^n.
(%} On HP aalt at rédltion des œuvres en 16 livres [Plut. QuaesL Conw, 730 F; Scholle dlntmductlon des Travaux (VoHbehr, p. 1â2; Galsïord, p,; SchoUe à la fSn das Tramux:, Herodian, xapl jjlov. J^étEùiCi là» 24 et 42, 4; Apoll Tctpi dvTCiïv. 385 (t (Bekker)j était alexandrlne. .
(3) Ivval yàp x6x^ Saûeç fiijav, ^uvoi 6à bâtaif^tti
Le deuxième Tora aussi Sch, ad Aral Fhaen. 108. Voir SUtï, Winner Si\ XII, p. 46; DlmltPijevlô, ouv. ciL, p. 178.
(4) ïVatî- 108 : à< ô^ié&Ev ^tytkixai fttol ftvï]Toi t* av&pwTTOu ^
tvtàiie^ le 'Siqet de rorigjne eoimnane des dieux et des hommes. Or diantre» dtmions d^Origène il ressort que son édition à la fois était difiSér^ite de la nôtre et ressemblait à celle dé Plutarque, donc à celle des Alexandrins. — 3. Ici le^ choses se compliquent. Au vers 169, qui lui-même est tiré, non des manuscrits, mais de la scholie, celle-ci nous apprend que « ils rejettent ce vers et le suivant comme n'étant que du bavardage ; surtout, disent-ils, ils enlèvent au début des vers suivants ce qu'il a de passionné » (i). Quel est ce début? Quel est ce vers suivant? La première question ne présente pas de difficulté : il s'agit du passage sur la cinquième génération, commençant au vers ij^. Il y a donc quatre vers pour correspondre au «( 169 et le suivant », c'est-à-dire aux deux vers de la scholie. Ce qui achève de dérouter le lecteur, c'est que, sur un papyrus récemment découvert, on lit quelques mots des Traçaux qu'on voudrait placer ici ; on le voudrait, mais au prix d'additions très hardies et sur lesquelles on ne peut assez faire de réserves (2). S'y décide-t-on, il y a de nouveau quatre vers entre 169 et le « début i> ; pour comble ces nouveaux vers remplaceraient les autres. En somme, il n'y a pas d'issue possible, et il faut avouer que notre Mythe des Ages est bien détérioré. On s'en douterait, du reste ; le mythe de Pandore tel que nous le lisons laisse aussi beaucoup à désirer. Sur tout cela, le texte alexandrin — et par là j'entends celui dont se servent les auteurs et les scholies dont il a été question — nous eût donné quelques précieux renseignements. Mais c'est tout, et c'est peu de chose. Que la physionomie de l'ouvrage ait changé, rien ne permet seulement de le soupçonner; que les autres parties de l'ouvrage aient souffert de la même façon, rien ne l'indique. Or les Alexandrins n'ont point inventé leur texte, ils l'eurent de quelque part, d'autant plus que tout le monde depuis des siècles apprenait
(1) TovTOv xal Tov iliiÇ «o; çXirjvaçeoSÊi; è|otxtCou(Ti twv 'H916S0U ta te a>Xa çavXf- ^ovrec xal to ivOovffiaorixbv ty\c eldpoXYÎc tov (tûv Heinsius) {let* aùroùc (m'^^tov à^acp- 6ÎV dcTcdvToç (elicdvteç id ).
(2) Weil, Rev. de PhiL, 1888, p. 173, 175.
S6 LES SENTENCES DANS LA POésIE GRECQUE
ces vers par dœar à Técole. Il n'est donc nullement téméraire de dire que c*est bien là le livré que lisaient Platon et Baccbylide (i), dont se moquaient Heraclite et Xénophane, que citaient Thécq^s et Simonide d'Amôi^os; c'est le livre, s'entend, pour l'essentiel, et il Serait faux d'attribuer simplement à une mauvaise tradition les innombrables difficultés que l'on y rencontre aujourd'hui (a).
Et si le texte est ancien, il n'y manque pas d'indices pour attester que les morceaux ont été intentionnellement ajustés, comme dans tout ce que nous connaissons de cette école didactique. En premier lieu il y a un proème : le poète s'adresse aux Muses piériennes, qu'il prie de chanter leur père Zeus, origine des hommes, tout-puissant, et qui veille sur le traître et le brave ; puis il s'adresse à Zeus même : « Entendsmoi, toi qui vois et qui écoutes ! Dirige les jugements par la justice, ô toi ! mais moi, je vais dire à Perses des choses sérieuses )i (3). Lé livre a donc un commencement en forme ; la Théogonie en a deux ; on s'en sert ou non, selon l'occasion, comme prélude et pour indiquer le sujet des vers qu'on récitera. — En second lieu il y a, à l'intérieur du poème, des vers qui annoncent un développement, qui servent de transition, ou encore qui résimient ce qui précède. Ainsi on lit quelque part : « Et si tu veux, je t'exposerai sommairement et en bon ordre une autre histoire — et pénètre-t'en bien le cœur — qui raconte comment les dieux et les hommes naquiren) d'une môme origine i> (4). C'est dire qu'un récit précède, qu'un
(1) Toutefois, l'allusion de Bacchylide à un vers d'Hésiode qui conseillerait d'écarter l'envie, se vérifie dlfiQcllement. Peut-être s'agit-il de la xaxv) ïpti.
(2) Pausanias parle (IX, 31, 3) d'un texte très ancien des "'Epfa sur plomb et que les Béotiens conservaient à A sera ; il y manquait le irpooi'(i.tov. On ne sait rien de plus. (Rien à tirer de Plut. Quaest Conv. IX, 736e).
(3) xXOOt i5â>v Âtcov te, Sfxv) 6'îOvve OépicoTac
Tuvirj* lytù 5é xe Ilépcry) lnfiTU{i.a (i.uOT)9at(i.T)v 10
nép(7T), non nép(T7), est la leçon des meilleurs manuscrits. — Pour la traduction des deux derniers mots, compares Aristoph. Equit. 510, Nuhes 519.
(4) El S'èOéXetc, îxtpéyf Tot èyà) Xdyov ixxopv9(A(r(ii> 106 e^ xal èict<rra(i.éva}c* ^ ^' èvl çpevl pdcXXeo er^dtv,
. (i>ç ôpidOev Y^T^affi Oeol Ovir}To( i* otvèpiôicot.
autre suit, et que le sujet en sera Torigine commune des mortels et des immortels. Ailleurs on trouve ce vers : « Maintenant je proposerai aux rois une fable ; ils comprendront bien tout seuls » (i). Après les règles de l'agriculture le poète dit : « Voilà ce qu'il faut faire et travailler de travail en travail » (2) ; après le calendrier : « Tels sont les jours qui portent bonheur aux humains; les autres sont indifférents (?), sans mal, n'apportant rien » (3). Tout cela indique une préoccupation d'ensemble, non sans doute formelle, mais virtuelle; l'ceuvre est une. -^ Maintenant, quant au proème, certain ami de Théophraste, nommé Praxiphanès, prétendait avoir trouvé des exemplaires où il faisait défaut (4) ; Pausanias fait la même remarque pour l'exemplaire qu'il vit à Ascra (5). Quant aux transitions, M. Flach et d'autres les retranchent toutes. Je ne m'arrête pas sur le premier point ; il n'a qu'une importance très secondaire. Avec le second nous arrivons à une question essentielle.
Que cherchent ceux qui veulent établir dans les Traçaux une suite autre que celle qui s'y trouve ? Tout le monde est d'accord sur ce fait que la poésie didactique procède par paragraphes, dont le lien se marque surtout par les premiers vers. Cet enchaînement est facile dans certains cad, dans l'énumération des générations des dieux, par exemple, ou des femmes mortelles et aimées de dieux. Chaos, Gaia, Ouranos, il y a là une filiation toute faite ; à supposer même que le poète l'eût inventée, c'est toujours la suite des générations; mortelles qui lui sert de fil conducteur à travers les détails dont il écrit. Et une fois les dieux et les déesses énumérés, veut-il pour-
(1) Nûv Ô' alvov pa(TiXeO<rtv èpéco 9povéoy<ri xal aùtoîç. 202. Gomp. Xénopbane, frag. 6 ; î/ieo^. 1055.
(2) 0)6' spSeiv xflù ïpyo'v in' ep^to £pYàCso6at. 382. Ck)mp. Aral. Phaen, 451.
(3) AiÔe |iàv r)(JLépai eicrlv èutxÔovtoi; {ley' oveiap, 822. ^ '/
at ô' àXXai (letàdouirot, àxi^ptot, oiS te çépouaai.
(4) Herodian Tcepi (tx^iv-- Walz. R/iet. Graec.], p. 586.
(5) Paus. IX, 31, 3.
58 LES SENTENCES DANS LA POiSlE GRECQUE
suivre, il demande aux Muses de chanter « maintenant » (i) les déesses aimées de mortels; il donne à chaque déesse un paragraphe. LÂ-dessus il les prie de chanter « mûntenant » (2) les femmes mortelles aimées de dieux : chaque femme •— c'est le Catalogue qui commence — a un paragraphe* Et ainsi de suite. Y a-t-il quelque épisode, quelque beau morceau que le poète veut réciter, il l'ajoute au nom propre convenable, quitte à reprendre sa formule d'énumération quand il aura fini. De même pour les Travaux et les Jours. Mais il s'agit ici d'idées abstraites. Ces « choses sérieuses » que, d'après le proème, Hésiode veut dire à Perses, il faut un effort d'esprit personnel pour les étiqueter et les ordonner. Nous avons vu qu'Homère n'y réussissait qu'à moitié, qu'il se contentait des formules courantes, et que les thèses antithétiques ou les allégories sont de maigre poésie gnomique. D'ailleurs nous trouverons dans l'élégie, c'est-à-dire en plein épanouissement lyrique, et lorsque la philosophie commence, des procédés analogues et qui ne sont pas beaucoup plus perfectionnés que ceux d'Homère. Gomment alors demander à Hésiode une logique plus subtile, une rhétorique plus savante, qui s'avance jusqu'à l'enchaînement méthodique et la disposition rationnelle d'un nombre considérable d'idées ? Qui nous dit que les Préceptes de Chirôn, qui eux aussi traitaient de morale, en traitaient avec méthode? Du premier vers on croirait plutôt le contraire : « Médite bien maintenant, dit le Centaure, toutes ces choses une à une d^un cœur intelligent. D'abord... » (3). Ainsi les idées seront juxtaposées, comme les paragraphes du Catalogne. Sans doute les Travaux sont un poème fort étrange, fort embarrassant. Tantôt les choses se suivent à merveille; tantôt elles se groupent par analogie de sens, tantôt elles s'appellent par assonance; tantôt des transitions comme celles que nous venons de voir; tantôt
(1) Theog., 965.
(2) ttieog, i02i.
(3) Eu vuv (JLOi tàô' ëxaoTa (Jic-à çpe<Tt 7reux«Xt|iY;ffi
9p(x^£<76ai. IIpâTov (jiv, ot' el; $6(Jlov et^aftXYjat. . .
UÉStùOE 59
rien, des coq-à-Fâne. Il doit y avoir pour cela des raisons intérieures et le poème s'explique certainement dans une grande mesure lui-même. Là où il y a enchaînement, on doit pouvoir en définir le genre ; lorsqu'il n'en est point, on peut le constater, on peut aussi, dans certains cas, y surprendre un effort manqué. L'étude comme le texte est forcément disjointe, mais les phénomènes ne le sont probablement point.
Distinguons d'abord des parties dans ces huit cents et quelques vers. J'ai déjà parlé du poème. Il est suivi d'une allégorie sur les deux sortes d'émulation, Tune bonne, l'autre mauvaise, l'allégorie des Éris (ii-a4) î P^îs le mythe de Prométhée et de Pandore (47-89), l'apologie de l'Espérance (go-ioS), le mythe des cinq Ages (106-soi). Le reste se résume ainsi : l'apologue de l'épervier et du rossignol (202-212) ; passages à Perse» sur Dikè (2i3-2i8) ; passage aux rois sur la même (248-264) ; second passage à Perses sur la même (274- 285); les Travaux des champs (383-6i7) ; la Navigation (6i8- 694); un Calendrier (765-823). Rien qu'à lire ces chiflres, on voit quç ces morceaux ne constituent point à eux seuls l'ouvrage. Ce ne sont que des noyaux plus solides, des points de repère pris d'une façon assez arbitraire dans un texte peu suivi. Nous nous permettrons de désigner par ces noms les passages auxquels nous les avons appliqués ; cela évitera des longues citations et des renvois qui finiraient par tout brouiller.
Le passage sur les Travaux des champs, est celui dont la forme nous est le plus intelligible. Ils commencent brusquement, sans transition, et, même après une formula de, conclusion qui résume les vbrs précédents ; ils se teritiinent par une autre foi*mule dont le sens n'est pas tout-à-fait clair (i) : le tout forme donc une sorte de chapitre. A l'in-
(1) V. 617. icXetà>v Se xaràc -^wh^ ap(Mvo; eÎt). Le mol itXetcDv, qai ne se retroaye point dans la littérature classique, est traduit dans les scholies par 6 iviauT^c; et c'est ainsi que l'employaient les poètes alexandrins. Le vers alors signifierait à peu près ceci : et que la série annueUe des choses qu'on cultive dans la terre soit ainsi complète.
teneur nous trouvons le système d'énumération par paragraphes ; ils sont au nombre de onze ; les débuts, comme il faut s'y attendre, sont plus nets que les fins ; à quelques exceptions près (i), la suite est bien celle de Tannée champêtre, commençant et se terminant par le labourage de Septembre. Or, à la fin de plusieurs de ces paragraphes, nous trouvons, comme dans les discours homériques, des sentences, mais elles sont amenées d'une façon singulière. En octobre, par exemple, nous dit le poète, il faut guetter la voix de la grue, car c'est le moment de labourer et de bien nourrir ses bœufs. Voici la suite : « Car il est facile de dire : Donnemoi une paire de bœufs et un char ; facile aussi de refuser : Mes bœufs sont pris. L'homme à idées vous dit : Faites-moi un char ! Le sot ! il n'y connaît rien, il faut cent morceaux à un char, tâche donc d*abord de les avoir chez toi » (a). Quoiqu'ici la répétition des mots bœuf et char puisse à la rigueur expliquer le groupement des vers, il y a pomiant un enchaînement d'idées, toutes techniques il est vrai, mais en somme un développement parfaitement cohérent. — Un autre passage de forme analogue a moins de suite. Nous sommes en hiver, il n'y a rien à faire ; mais n'allez pas fiâner dans la lesché au soleil, « de peur que l'embairas du mauvais hiver ne vienne avec la pauvreté te saisir et que tu n'étreignes d'une main maigre ton pied gonfié. Et l'homme paresseux, se payant de vains espoirs, manquant de vivres, se dit à lui-
(1) La difficulté principale est celle-ci : Hésiode a posé au début qu'on laboure en novembre (y. 384) ; avec le vers 448, il en est à la fin d'octobre, et annonce les règles du labourage <v. 458-461). « Laboure en printemps », dit-il alors (v 462).
(2) 453. pyjtôiov yocp ewo; sîiteîv Bde 5bc xai a(JL«Ç«v
pv)tSiov 8*àitavi^va90ai Ilàpa S* epya p6e<r9iv.
9ir}fft d' àv7)p çpéva; àçveibc Ili^Ça<r6at «{la^av 455 (tc)
vriTcioc, oùôè toy' oîfi*, éxarov Se te Soupar* à{iiÇr,;
Twv icp6^ev {leXéTYjv exe|Mv olxiQca OévOac.
Remarquer l'étrange Inconstance du F, encore qu'il soit facile de le rétablir. Au vers 453, il semble bien qu'il y avait allitération du F. Nous indiquons ce procédé, fréquent cbez Hésiode, en mettant en marge le caractère en question.
même beaucoup de mauvaises choses. Et c'est un mauvais espoir qui anime Thomme en peine, assis dans la lesché, quand il n'a pas assez de vivres. Et montre-le à tes gens au beau milieu de Tété : Été ne dure, faites-moi des greniers » (i). Voilà trois couplets qui expriment une pensée commune ; ils sont reliés par le Zi; il y a un lien logique; bien rudimentaire évidemment; il y a donc développement. Remarquons aussi la répétition des mots, et si Ton dit à haute voix le texte cité en note, on y entendra à l'intérieur des vers de fréquentes assonances. Et toutes ces réflexions générales s'ajoutent à un paragraphe, qui, lui, tout technique et précis, traite des travaux champêtres en hiver.
Mais ces Travaux des Champs, nous l'avons dit, sont eux-mêmes un paragi*aphe du poème d'Hésiode. Un autre lui fait suite sur la navigation, de sujet technique également et qui constitue comme lui un tout. A la fîn^ on y trouve une série de sentences, où figurent une même idée et les mêmes mots. Après avoir conseillé la navigation d'automne, l'auteur dit qu'il en est une autre, celle du printemps, moins recommandable, mais enfin, l'argent c'est la vie, encore que le naufrage soit terrible. Ne chargeons donc point le vaisseau de tout notre bien, car il est terrible de faire naufrage; « c'est terrible, poursuit le poète, quand tu mets sur ton char un poids excessif et que tu cs^ses l'essieu, de voir s'anéantir la charge. Observe la mesure ; toute chose a son moment,
(1) 496. \).r\ <n xaxoO x^'C-^^^^C ÂpiYjxavCT) xaTa(i.àpt];Y) (pi, x)
TToXXà 8'aepYbc àvT)p xevéY)V èTil iXicfôa (i.t(i.va>v
XpT)f2;(i>v ^i^Toco xaxà irpoaeXé^ato Ou(i.$.
iXvXç 8' oOx àyaOT) xexpT)(Uvov âvSpa xofifÇei 500 (x)
i7}(iivov èv Xéffx?» "^4* V-^ ^*®*^ âpxio; ett).
Seixvue 6è B[LUie<r<Tt Ospeuc ïxt (léavou èdvToc (S)
OOx aUl 6épo; èvaeiTat, irotet^Oe xaXiàc* Il est assez embarrassant, cela va de soi, de traduire les conjonctions dans Hésiode; dans mes versions, J'essaie seulement de donner l'impression d'un contexte quelconque. — On peut doutée, dans le dernier vers, de la valeur du moyen TToieîcrOat. Voir Steltz, p: 133.
c'est le meilleur )» (i). Donc même procédé que tout ^ rjieure, mais appliqué à un paragraphe du poème. U avait commencé par : « Et si le désir te prend de naviguer » (a) ; il se termine par des sentences» et môme par une formule. Ainsi la pensée morale dans ces cas succède à des réflexions précises ; elle s'exprime par apophthegmes, mais ceux-ci sont liés entre eux et terminent des morceaux où le sujet et renchalnement sont clairs. Le poète ne traite point de la même façon les idées générales et particulières, mais il les traite ensemble.
Les Travaux des Champs et la Navigation en commun avec le Calendrier ont un sujet technique et forment trois chapitres assez nets du poème. Ce n'est point le cas pour le reste ; et comme le sujet alors est non plus technique mais général, et qu'il s'agit d'idées morales et abstraites, il faut poser en principe qu'Hésiode éprouvait, comme Homère, grand mal à les développer, bien que, au contraire d'Homère, ce fût là son sujet même. Or, comment traiter une db ces idées ?
Une solution, c'est le mythe moral ; car ici l'élément dramatique offre à la pensée des points fixes et une suite tout indiquée. Eh bien, chose singulière, même les mythes chez Hésiode renferment des obscurités et des contradictions telles que tous les efforts de la philologie classique ont dû y renoncer. Que l'état du texte soit pour quelque chose dans tout cela, c'est certain; nous l'avons Jit par le Mythe des âges; le mythe de Pandore n'embarrasse pas moins. Pour ne citer qu'un exemple , Taccoutreraent de Pandore est d'abord confié à Héphaistos, Athènè, Aphrodite et Hermès; pour l'exécuter, Aphrodite ne parait point, d'autres déesses s'en mêlent et Athènè figure deux fois : tout cela en vingt vers. Une telle
(i) 691 . Seivbv Yocp Tfdvtou {istà xv|j.a(n irr,|xaT« xOpaai. (it, x) $etvbv 8' &7x* iiz' a(JLa|av vTrippiov a^^oç âefpac (a) âÇova xauà^ftt;, rà 8à çopTf àtJiavpcoOe^T]. (a)
{Aérpa qpvXàdot^at * xatpbc S' èirl icS<riv Sipiaroz-
(2) El U (T£ vaTjTiXfric 6u<m6|jiçé>.ou tjiepoç aipeï.
BfelODE 63
confusion, surtout dans un passage de caractère épique» ne s*explique pas; il faut donc supposer une tradition fautive. Mais d'autres confusions me paraissent originelles ; c'est pourquoi il faut entrer résolument dans le détail.
Au contraire des Travaux des champs, le mythe de Prométtiée et de Pandore se rattache à un développement qui précède. La façon en est assez singulière. Au vers ^a Hésiode dit que les dieux ont dérobé aux hommes les ressources de la vie (i), ce qu'il commente en disant qu'il faut peiner sans trêve. Suivent ces vers : « Mais Zeus en colère déroba, irrité dans son cœur, parce que Prométhée aux desseins tortueux l'avait déçu. C'est pourquoi il inventa pour les hommes de tristes peines, et déroba le feu » (2). Ce premier verbe, déroba, quel en est l'objet ? Sont-ce les ressources de la çie des vers précédents ? Est-ce le feu des vers suivants ? On ne sait. Mais il y a là une idée générale très claire, c'est qu'il faut dans la vie chercher les moyens d'existence ; ils nous ont été dérobés, et c'est là ce qu'Hésiode voit dans le mythe du feu repris aux mortels par Zeus et volé par Prométhée. Mais déjà le poète se détourne de sa pensée première. C'est Pandore que Zeus, pour punir Prométhée de son vol, fit donner aux hommes et à Épiméthée : voilà le sujet du développement qui suit. Et ici l'accoutrement de Pandore intéresse surtout le poète qui maintenant est dans le ton de Tépopée. On le voit bien, il y avait là une idée générale que le poète, après l'avoir énoncée, a voulu développer dans un mythe. Avec une de ces répétitions qui nous sont déjà familières, il a introduit un morceau narratif où son idée peu à peu disparaît. 11 y a là autre chose qu'une faute de texte»
Et les difficultés s'aggravent. Les deux derniers vers du
(1) 42. Kp\t^9,yneç yap ^x^u<rt 6eot ^îov àv6po)7coi(ri.
(2) 47. àXXà Zeùc ïxpyj^t y(o'kiû<T6L\Le,woç qppealv ^o-iv,
ôm jAiv èlaicàTTjffe Uoo[Lrfie\jç aYXuXojiiQTTj;'
Touvex' àp* àv6pa>itoi(riv i|jiir)<raTO xTjSea Xu^poi,
xputj^e Se itvp * TO iièv a\)Tic èvç ir«ï; 'laireroio 50
ÊxXe^' àvôpciicoigi.
lit
mythe disent que Prométhée craignait quii n adi? malheur aux moi-teis de la pail des dieux ; mais t Técouta point, il regut Pandore, mais quand pour i il Teut, il y crut. « Car jadis, poursuit le poète, le hommes vivaient sur la terre à l'écart, sans malhe la femme, de ses mains, enleva au vase son gran et dispersa » (i). Quelle est cette terame? Quel € Que dispersa-t-elle ? Il s'agit peut-être de Pand malheurs qui reviennent si souvent dans les vers \ i suppléer tout cela. Quant au vase, Hésiode évidc une allusion que connaissait alors tout le monc reusement pour nous les textes pùstérieurs qui pa épisode célèhre procèdent de la même Ikçon ; d'Hésiode restent obscms (2). — Le poète dît aln FEspoir resta là dans la demeure indestructible, sous le bord du vase, et ne senvola point, car auparavant le couvercle du vase. Et mille autr eiTCut parmi les hommes... » (3J, Tout cela founi
vdiTipiv ^Ttp TE xaxiav ïcat îtTip xaXîffiofo irûvoto. , . , <
dXXà Yjv^ x^fpECTtjt TT^&û-j tilvûî Ttwji' iççAoîi^a 9à 1
Ce dernier verbe se tndtiit (e mieux par les mots « dispersa to (8) Delà cm a conclu ii l'existence d/unc il po^JL^^û^ias qui aurait de d'alors la «lef de tou^ cea mystères. Uni» comparaison avec te mytbe dans la Théogonie, 5â1 i^uiv,, qui [li aussi «M traité par vole d'aJ par emprunt à un poùine épique, rend cetto théorie fort probable. Vo Théogonie, p. à08. Koeehiy, Acad. Vnrtràgeu. Redm. Zurich, 1859, (a) 96. iio-jVT] SV:t6Ôi TXTuiï év àppr^ïTot^n U\i.ùifTt.
ikla Sa jiypia ^^ypà xaT' àvÛptiTrou; ds^^aÀTiTat IQO
Le vers 99 manque dans les meilleurs manuscrits. ^ Pourinntf
suis d'accord avec Schraldt. Ethtk II, 90. M, Girard, Sentimmt Re^
tire de ce passade le sens Inverse; pourtant, si Tespolr, comme i
un bien, le mythe perd soa sens et le mot HUa (y. lûûj reste lnex|
HésiUDIt 6^
cumtéB. L'espoir est conçu, s^mble-t-ii, comme un de ces malheurs ; mais en quoi se distingue«t*il des autres ? Serait-ce que o*est un mal obscur et caché, que nous -renfermons en nous sans pouvoir y remédier ? Idée profonde. Mais rimage« n'est compréhensible que pour ceux qui connaissent déjà le mythe ; encore la pensée i*este-t^elle obscure. — Enfin, nous lisons après cela un dernier vers, une formule de conclusion, et qui clôt ce paragraphe embarrassant : « Ainsi d'aucune façon ne peut-on échapper à la pensée de Zeus » (i). Gela parait se rapporter à Prométhée qui avait volé le feu à l'insu de Zeus; d'autre part c'est une simple formule, comme dans ce passage de l'Odyssée que nous avons eu sous les yeux et où Agamemnon, pour terminer son récit, en tire la morale. Seulement, chez Hésiode, le dernier vers n'exprime point la pensée du début : ce n'était point la fourberie de Prométhée qui nous intéressait, mais les maux qu'elle déchaîna sur les hommes. Nous nous trouvons donc encore une fois en présence d'une pensée générale s*exprimant dans un mythe, mais qui se perd à mesure qu'elle s'exprime.
Suit alors le mythe des âges. J'en ai déjà cité les vers d'introduction, où le poète en bonne forme didactique annonce avec son sujet « une autre histoire ». Le mythe consiste à distinguer et à décrire par paragraphes cinq générations d'hommes ; Hésiode se trouve dans la dernière, la plus misérable, la plus vicieuse. Mais ici aussi la pensée poétique se perd et se confond. Car ces cinq générations, soiit-elles plus mauvaises l'une que l'autre jusqu'à la dernière, ou bien au contraire y a-t-il évolution et progrès (a) ? On se déciderait d'abord pour le premier sens. Les dieux, dit-il, firent la première génération d'or; les hommes vivaient heureux et sans vieillir, la terre les nourrissait sans être cultivée ; ils moururent comme en dormant, et morts ils devinrent des esprits gardiens
(i) 105. ouTw; o(ÎTi Ttr, jéoti Aib; voov è^aXéa(76ai.
(2) On sait combien ce mythe a soulevé de discussions. Voir Rohde, Psyché, I, p. 89.
donnant la richesse* La seconde, |>ien inférieure, les dieux la firent d'argent : longtemps enfants, ils se querellèrent plus, tard et refusèrent de sacrifier; c'est pourquoi ils vécurent peu, et merts on les appela les bienheureux mortels. La troisième, point du tout semblable à celle d'ai^ent, Zeus la fit de bronze avec du frêne; ce furent des guerriers violents, infatigables; ils moururent aux mains les uns des autres. Après cela Zeus fit — et c'est ici que l'interprétation pessimiste devient une erreur — une quatrième génération plus juste et meilleure, celle des héros; ils moururent qui devant Thèbes, qui devant Troie; d'autres furent transportés par Zeus dans les lies des bienheureux. « Puissé-je, s'écrie alors avec une passion violente le poète, ne pas vivre parmi les cinquièmes, mais ou bien mourir plus tôt ou nattre plus tardi » (i). C'est la génération de fer; elle aussi aura quelque bonheur; mais famille, hôte, parents, serment, justice, rien ne sera respecté et le mal triomphera. De nombreuses contradictions sautent aux yeux. Il est évident pai' exemple qu'en disant de la troisième génération que Zeus la fit de bronze avec du frêne, Hésiode se trouvait engagé dans la comparaison des métaux classés hiérarchiquement. Arrivé à la quatrième, il ne la caractérise par aucun métal et de plus rompt la série qui jusque là allait de mal en pis. Il y revient alors avec la cinquième; mais tout en parlant comme de choses présentes (22), il prédit un avenir d'abord sinistre, puis meilleur, enfin le plus affreux et le plus désespéré possible.
Quelle était, dans ces conditions, la pensée du poète, c'est
(1) 174.. MirjxéT' EiceiT* (oçetXov iyi»> TCé|Ji7rroi<ri [tSTStvai
àvÔpàffi, dcXX' ri 7rp6ff6e ôaveîv r, ^Tceita -^tvMoLt. 175
Cette dernière phrase me semble signifier à peu près : «c mais arriver plus tôt ' ou plus tard »; c'est trop appuyer sur les mots que d'y voir la prédiction d'un meilleur avenir.
(2) C'est ce que montrent non seulement l'imparfait (oçeiXov (v. i74), mais aussi la quatrième génération qu'Hésiode qualifie de précédente (v. 160 : npoTépY] Y&vsr) : le nominatif, non le datif qui est intraduisible, est la leçon, comme le dit M. Rzach).
ce qa*il est assez difficile de dire. Je crois pourtant qu'elle était bien, au début, celle d'une lente et régulière décadence* Car il avait dit que notre espèce était de même origine que les dieux -^ les vers où il souhaite naître plus tard sonnent comme une formule; et quand il prédit quelque bonheur au milieu des maux futurs, il ne prétend point que ce sera grand*chose relativement . Si cela est vrai , et toutes réserves faites sur Fétat du texte que nous savons être, au moins dans le premier paragraphe, incomplet, il faut constater , de nouveau que le poète, en développant sa pensée. Va perdue de vue. 11 n'est' point facile d'exposer, eii images, l'idée de la décadence humaine ; l'homme s'en révolte et croit en fin de compte, comme Hésiode, au bonheur. Or il s'agit de se débarrasser de cette croyance^ et de voir seulement, quoique à contre-cœur, ce qui justifie le désespoir. Encore faut-il faire la part des images, qui entraînent . et font peu à peu dévier de l'idée maîtresse. Ce passage obscur, joint aux mythes précédents, nous montre que le vieux poète ne suivait point longtemps une idée générale.
Étant donné le problème, la forme mythique fournit un moyen de le résoudre ; l'allégorie en est un autre. Elle aussi offre les avantages de la forme dramatique, si bien que les deux genres parfois se distinguent difficilement. A part quelques vers sur lesquels nous reviendrons, il n'y a qu'une allégorie chez Hésiode, celle des Éris. G*est une simple antithèse, comme chez Homère, mais l'idée est plus indépendante, et d'autre part l'abstraction est plus complète. H y a, dit Hésiode, une mauvaise émulation, qui pousse à la guerre et aux querelles ; il y en a une autre que Zeus place sous terre, qui fait travailler, qui pousse à la concurrence. Mais dans le second membre l'image n'est plus exacte ; ce que Zeus a caché sous terre , c'est le pt<^ç , la subsistance , c'est aussi, il le dit ailleurs lui-même, l'année agricole. La concurrence, la bonne Éris, réside , comme la mauvaise , dans l'homme et dans le paysan. Ainsi cette image représente et suggère
68 LES SENTENCES DANS LA POlisiE GRECQUE
un certain nombre de choses qui paraissent incohérentes. Mais sur cette allégorie se sont greffés d'autres vers d'un genre assez différent ; rapprochés de plusieurs passages semblables, ils donnent au poème son caractère spéciale Jusqu'ici nous avons yu des paragraphes techniques où la pensée morale n'était qu'un détail, des mythes et une allégorie, eux aussi des paragraphes, mais où l'idée générale avait pris une forme dramatique. Ce qui tranche nettement sur tout cela, ce sont les vers où Hésiode adresse à son frère Perses des remontrances et des exhortations morales. A première vue, l'on se croirait en présence d'un autre poète, et l'on s'attendrait à ce que les deux œuvres, malgré le temps qui les a confondues, gardassent encore quelque trace d'une origine double, que par exemple elles se trouvassent réparties dans des paragraphes différents. Il n'en est rien. Dans les Travaux des champs, après avoir annoncé la règle générale du labourage et le sujet du chapitre, Hésiode somme son frère de travailler, il lui défend de traîner femme et enfants devant les portes des voisins, voire « comme tantôt » devant la sienne; car Perses n'aura rien, mais rien absolument. Perses et les travaux sont donc inséparables ; l'exhortation morale et l'agriculture sont deux aspects d'un' même sujet ; les règles de la vie vont de pair avec celles du labourage. Mais le rapport de ces deux éléments varie. Dans les Travaux, des champs, quoique le poète s'adresse à son frère, le sujet technique est au premier plan, et c'est là, disionsnous, ce qui explique la clarté de cette partie du poème. Dans les passages que nous allons étudier, le rapport est renversé, et même il s'agit uniquement d'idées abstraites. S'exprimentelles en apophthegmes, il est évident que leur arrangement importe peu ; il s'agira seulement de constater l'existence de formules dépareillées et leur rapprochement dans le poème d'Hésiode. Si au contraire nous trouvons des développements considérables ou bien encore une seule idée qui se poursuit tant bien que mal à travers plusieurs vers, novis avons affaire à un phénomène beaucoup plus compliqué : on veut exprimer
des idées abstraites et leur donner la forme de la poésie didactiqae.
Le cas le plus fréquent, c'est une suite de sentences où se répète le même mot, qui se rattachent les unes aux autres par des conjonctions de pure forme et qui se rapportent de près ou de loin à la même idée (i). Nous avons déjà rencontré de petits groupes pareils à la fin des paragraphes des Travaux des champs. Qu'un de ces groupes prenne un peu plus d'étendue et se rattache plus vaguement encore à ce qui précède, cela trahit déjà peut-être un effort (2) pour exposer une idée générale dans la forme didactique, ce sont des apophthegmes sur le même sujet et formant ensemble un morceau. Dix vers de ce genre traitent du mariage ; le mot y revient cinq fois, et sa lettre initiale, y (3), paraît avoir déterminé le choix du vocabulaire, du reste assez bizarre. Ailleurs on trouve une dizaine de vers sur le voisin, suivi par un groupe plus petit sur les cadeaux (4). Dans ces passages, pas de suite, mais des préceptes au même sujet et comme enfilés sur une assonance ou sur un mot identique.
Un peu de logique, quoique mêlée à Tassonance, se trouve dans un morceau comme celui-ci. « Mais toi, rappelle-toi toujours notre recommandation et travaille. Perses, fils des dieux, pour que la faim te haïsse et que t'aime Déméter à la belle couronne, la vénérable, et qu'elle remplisse de vivres ton grenier. Car la faim est tout acquise à l'homme qui ne travaille point. Et les dieux et les honmies en veulent à qui vit sans travailler, pareil aux frelons pour son naturel, eux qui gaspillent la peine des abeilles, sans travailler, et la mangent! Mais que les travaux (c'«st-à-dire les travaux des champs) te soient chers pour les exécuter en bon ordre, afin que tes
(1) VoirSitzler, Tfieognidis Relliquiae, p. 6 fin.
(3) P. ex. (AT) ytlxom y(^àLp\Latxat yr^iitiQ.
LES SENTlilNGES lïANS LA POEël^ GB£GQU£
greniet's soient remplis de vivres, finiits de la saison » ( La-dessus d'autres sentences, toutes laites de ce seul ti traçail ; chacune débutant par une conjonction, à la vali plutôt rythmique ; le tout finissant par la rorinule « Com je te le prescris » (a^. Sans doute on peut se deiuander chaque pas s*îl faul, oui ou non, continuer: Hésiode, lui, n éprouve pas le he^^oin. 11 s'exprime en formules ; il en n proche plusieurs et les place toutes au même plan sebs saT évidemment s'il s'arrêtera ou non. Qu'il les ait faites unt une ou recueillies éparses, cela n^a pas d'importance. L* sentie], c'est de les trouver ainsi réunies, — réunies par qu qu^un et selon un instinct qui peu à peu commence à se fa sentir*
Cependant il est une idée qui hanta Hésiode , q\ exprima à sa façon et à plusieurs reprises* Il s'agit t( d'abord d'un mot et de ses dérivés ; d'un substantif, persi TÙM ou non, et tantôt au singulier, tantôt au pluriel ; d' verbe (3) ; d'un adjectif, composé ou non. Et comme t< cela, selon l'habitude, se trouve à quelques vers de distai ou dans une même phrase, il est déjà évident quon assi moins à l'expression qu'à la formation, littéralement, d\ idée générale. Ce passage, pour l'étude que nous poursuivo est capital. Nous sommes en présence peut-ôti^ de senten réunies, mais aussi et surtout d'une pensée qui s'analy Cette pensée se traduit par le mot dikè, \
àpyiÇ^u IHp(rr|. Srov ytv&ç, ôçpa tê Xtficn
atSotrj, ptoTOi^ Sir^V' T^iH-TtXTJfTi xaAitlv* Xi[4b{ yàptm TudcfÀnav àsp^u mt^upoz à.vûpi,
« Perses, dit-U au début d'un paragraphe, écoute dikè et ue nourris point hybris, » C'est la vieille antithèse, facile à développer avec quelques vers pour chaque membre. « Car hybris est mauvaise pour le pauvre hère; et même l'homme de bien ne peut la supporter facilement, il fléchit sous son poids et tombe dans l'égarement. Mais il est une autre voie meilleure à prendre» celle qui mène aux dikaia. Et dikè l'emporte sur kybris en fin de compte. Qui l'a éprouvé, l'insensé, il le sait. » Traduisons justice et orgueil, sans nous faire d'illusion sur la valeur de la traduction : ce chemin qu'Hésiode conseille de prendre « dans une autre direction », c'est le chemin de la justice ; ce chemin mène aux choses justes (i).
Il poursuit alors et avec une de ces conjonctions de pure apparence : « Car aussitôt le serment court avec les dïkès tortueuses ». C'est peut-être un apophthegme, qui, grâce à ce mot embarrassant, grâce aussi à une communauté d'idées, est venu se joindre aux vers précédents. Seulement le mot a changé de sens ; si nous savons ce qu'il signifie ici, c'est parce que nous* apprenons ailleurs qu'Hésiode se plaint de décisions injustes portées dans un procès que son frère Perses lui avait intenté. Nous traduisons donc cette fois jugements, tout en remarquant qu'entre ceci et justice il y a une communauté d'idée.
« Et (il s'élève) un bruit de Dikè que traînent partout et tirent les hommes, mangeurs de cadeaxix, et qui' rendent les jugements par de tortueuses dikès. Et elle parcourt en larmes la ville et les champs du peuple, vêtue d'un nuage, portant malheur aux hommes qui la chassent, et ne la dispensent })as droite» (a). Donc, la Justice personnifiée est traînée par
(i) Comp, pour le sens de ce mot : £ 506; X 5fô; (j.540; t 168. (8) 213. ^Û népcnr), (tv 8'axoue Ôi'xti; jjlyjÔ* uppiv oqpeXXs.
y^pi; yàp te xaxrj SetXâ PpoTto ' oOÔè {isv èa6Xb;
pT)iSca>; çep6(j.&v S'jvatai, papuOet Se 0' Otc' autf^c,
èyxupo-a; âTTjffiv * ô8o; ô'ixépTQçi wapeXOetv
terre par les juges qui obéissent à de fausfies justices ; elle se venge sar ceux qui — et soudain la persciinification s'arrête — la dispensent à tort et à travers (i).
Suit alors un passage qui, parce qu'il forme antithèse k ce qui précède et qu'il s'agit de description, est parfaitement clair. « Mais ceux qui donnent de droites dikès aux étrangers et aux citoyens et ne se départent point du dikaion, leur cité est prospère, etc. » (a). Ici nous traduisons de nouveau par jugements ou çerdictSj et par le Juste, c'est-à-dire le principe abstrait dont la dikè est une forme plus concrète.
Enfin, avec quelques vers assez difficiles, nous revenons sur ce deuxième membre de l'antithèse, donc nous revenons au premier et plus loin à Vk^^bris du début. « Mais ceux qui pratiquent le mauvais orgueil et les œuvres impies, à ceux-là Zens, fils de Kronos, à la voix retentissante, met pour terme la dikè» Souvent une cité tout entière a souffert d'un méchant homme, qui commet le crime et trame des horreurs. Et sur eux le fils de Kronos fait descendre du ciel un grand désastre, etc. » (3). On saisit ici la dernière
xçi&ictvtûM è; ta Sixaia * Sixv) S'uirèp vi^pioc i^xet èç xikoç èÇe^Oovffa * TcaOcov Ôé te vi^irtoç ey^to). aÙTixa yàp Tpép^ei Spxoc apia 0x0X1^0*1 S(XY)(rtv. TT,; Ôè Ôi'xYjç p(J6o; iXxo{JiévT)c >5 x' avÔpeç oiftamy S20
Scopoçocyot, oxoXif); Sa 6ixy)c xptva)<Tt Oé(i.t«rrac. T) 8' giretai xXa(ovd-a 7r6Xiv xat rfita X«côv, Y)ép« 69(ra(j.évr], xaxov àv6pfa>icoi(ri (pépouo-a, otte jjitv iltkoLtrtùdi xal ovx lOeîav eveijjiav . 01 Sk S^xa; Utvoto-t xal èvST)(j.ot(n- SiSoOo-tv 225
iOeta; xal {ir^ xt icapexpatvouat Stxa^ov M. Flach supprime 220-1.
(1) On croirait devoir soupçonner le texte, mais l'indicatif au vers 224 — seul détail suspect — n'est pas impossible.
(2) V. 225 8uiv.
(3) 238. Oîç Ô' yppiç te iiéjATiXe xaxr) xal «rxétXia epya,
Totç Ôà ÔîxTjv KpoviÔYjc TexjiatpeTat eùpuoTca Zeuc. TioXXdcxt xal ^^{Jiicao-a ic($Xic xaxoO àvSpoc àmrjupa, 240 6(rTt; àXiTpa^vet xal àtàoOaXa iLY)xavàaTai.
Toîffiv 8* oùpavdôev [Uy èiCTQYaye Tri\{JLa Kpovfci)v.
transfomiatioin du mot : c'est la justice vengeresse et divine. Trois autres morceaux complètent ce passage : un premier où Hésiode recommande cette dikè aux rois : il les menmce de dix mille gardiens qui gardent les dikès et de la vieq^e, Dikè qui dénonce auprès de Zeus les rois aux drkès tortueuses ; un second, qui cotisi^te en trois réflexions sur le mêoie sujet; un troisième, où Hésiode dit de nouveau à son tvèt^ d'écouter dikè^ laquelle distingue Thomme des bêtes et qui, observée, donne la richesse, de même que violée elle livï^ la descendance à la misère. « Mais, dit le poète par une deuxième antithèse, la génération de l'homme qui garde son serment est plus prospère après lui » (i). Sur cette formule s'arrête le . développement sur la justice.
C'est le chapitre le plus intéressant et le plus difficile du poème. 11 est typique. Quel est au juste le lien entre les vers? De quelle nature est cette poésie? Il n'y a de certain, évidemment, que son existence même ; car, si les vers se rapportent tous à une même idée générale, l'allure au contraire en change souvent. ' L'antithèse entre kybris et dikè est complète et se tient parfaitement ; le vers sur le serment, encore qu'il s'y rattache d'une façon vague et que certainement il résume la suite, n'en reste pas moins isolé par la forme. Admettons donc, si l'on veut, que tout cela n'ait point été écrit d'un seul trait, de même que les Athéniens, dont c'était un livre d'école, y appréciaient les pensées plutôt que la logique. Est-ce à dire que notre passage n'est qu'un faisceau de boutades et qu'Hésiode, s'il l'eût voulu, y eût introduit un enchaînement plus strict, un ordre plus logique,' un rythme plus continu ? Ce serait ignorer le texte. On a beau pousser le scepticisme, les cinq vers, d'ailleurs fort beaux, sur Dikè développent le vers sur le serment ; l'antithèse sur le peuple juste et prospère et le peuple injuste et misérable dérive directement des vers sur Dikè ; c'est sur « cette dikè » et sa
{i) 285, àvôpb; ô* eùrfpxou ^evéri •[i£T67«<jdev àpLefvwv.
puissance vengeresse qu Hésiode appelle Tattention des rois ; il dédare sa foi dans la justice, mais aussi son désespoir à ne pas y trouver son avantage ; enfin il adjure son frère, comme il l'avait déjà fait dans un moi*ceau pi*écédenty d*observer cette loi divine. Tout cela se tient et s'enchaîne, mais comment ? On remarque que lorsqu*il s'agit de description ou d'une antithèse, le développement est relativement long et suivi ; lorsque l'abstraction est plus complète, la phrase se resserre et renchalnement devient obscur. Dans le premier cas le terrain a été préparé par les aèdes épiques ; dans le second, la pensée grecque en est encore à ses premiers essais. Aussi ne faut-il point se laisser arrêter par son hésitation. Quand Hésiode a dit que le serment violé court avec les jugements iniques, sa phrase est complète mais non sa pensée. Dikè, traînée par terre par des juges malhonnêtes, fait un sourd bi*uissement : de nouveau l'imagination tombe avec la fin des vers. Il reprend : le Droit parcourt le monde et défend ses fidèles. Ce qui découpe ainsi les phrases aloi^s que la pensée va toujours en avant, c*est l'abstraction, que l'épopée néglige, et qu'Hésiode, non satisfait d'une seule formule, exprime en plusieurs phrases tronquées. Néanmoins il appartient à une école qui a ses procédés. Il a donc l'habitude de débuter par des phrases comme : « Et toi, ô Perses, écoute dikè », « Et cous, à rois, méditez cette dikè », « Et toi, à Perses, médite bien tout cela et aussi écoute dikè. » Ce sont des en-tétcs d'où partaient les poètes didactiques dans leur poésie de catalogue.
D^ailleurs l'abstraction chez. Hésiode est de nature spéciale et risque de tromper. S'il enseigne les règles du labourage et de la navigation, s'il raconte les mythes de Prométhée et des cinq âges, s'il parle de justice et de travail, de bonnes relations entre voisins et de la richesse que tous ces principes bien observés ne tarderont pas à réaliser, c'est à son frère Perses qu'il s'adresse et à l'occasion d'un procès où celui-ci, par des cadeaux, était parvenu à triompher. Nouvelle source de difficultés lorsqu'il
se passionne à l'enseignement qu^il croit abstrait. Le poète est animé par un sentiment toat personnel et un intérêt tout pratique. Il confond la justice divine et les arrêts rendus par les juges à Ascra dans son affaire ; il confond le travail de la race humaine avec le labourage du champ que lui laissa en commun avec Perses son père pauvre et étranger : tout cela, c'est pour lui la même chose, au point de rendre son expression, pour nous qui aimons à distinguer, très obscure. Mais aussi ces malentendus lui ont profité. « Et je te veux du bien, dit-il quelque part, je te dirai, Perses, grand insensé: la misère, on peut en prendre par poignées et sans peine ; le chemin n'est pas long, elle habite tout près. Mais en avant de la richesse les dieux mirent la sueur, les immortels! » (i). Dans cette antithèse longue de quatre vers et fort claire — car comment mieux dire que la sueur du paysan versée sur la glèbe finira par lui profiter ? — on a vu de bonne heure une philosophie de la vie fort sublime. Et avec raison; car elle s*y trouve, mais cachée. Il faut donc, non pas traduire sans doute, mais sous-entendre avec Platon : « Le vice s'acquiert en masse et sans peine, il est tout près; mais devant la vertu, les dieux immortels ont situé la sueur et la souffrance ». Il y a, disons-nous, assez de vague dans les termes pour pressentir cette interprétation philosophique. Et c'est toujours la même confusion lorsqu'Hésiode nous parle de justice; elle existe ailleurs dans les vers sur le travail. A(x7|, c'est bien la justice, mais c'est avant tout le procès des frères ennemis et le jugement rendu à tort contre Hésiode. "Epyov, c'est bien le travail dans l'abstrait, l'effort salutaire, mais c'est d'abord le labourage des champs, seul moyen, avec la navigation, et le commerce, de se faire riche. De même dans
(1) 286. <roi S* iytû MXH voicov ipéb), (léya vi^itte Ilépcnr). rnv {Jiiv TOI- xax^TKjTa xai iXa&bv «ortv iXiabai py)t5{a>C ' ôXfyr) 8'6Stfc, (làXa ô'è-fpiOi vat'ei . rfic 6'àpet'î'lc ISpûta 6eoi icpoicàpoiOev 'i6Y)xav àôàvaToi 190
. le passage qui nous occape, ipcTi^ est bien pour Hésiode comme pour Platon (i)i le bien-être matériel qui permet de jouir de toutes ses facultés; mais, alors que Platon pense surtout aux facultés, Hésiode a en vue le bien*étre. H veut avoir « des greniers bien remplis »; on ne les remplit, dit-il, qn*en suant sur la glèbe à travers Tannée champêtre, et en ne tombant pas dans la xaxor-i^ç, la misère et la pauvreté du flâneur. Aussi le dit-il non pas en général, mais à son frère et pour lui, avec une application rigoureusement personnelle.
Cependant la pensée est abstraite ; elle se ramasse dans une première formule, elle s'arrête, puis éclate dans une seconde. Il n'en est pas autrement dans les mythes, et c'est ce qui en explique dans une grande mesure l'état. Hésiode ne peut point, pour ses récits, aller à l'école épique, où l'acte et le geste remplissent le tableau et où le discours fait oublier le poète à lui-même. Le mythe didactique est autre chose ; il tient de l'allégorie. Or, s'il est déjà difficile de suivre une idée abstraite et de l'énoncer sous ses divers aspects, il l'est plus encore d'en revenir, pour l'exprimer sous une forme dramatique , d'autant plus que celle-ci , à Tépoque d'Hésiode, est une sorte de. tentation où le philosophe finit par devenir rhapsode. Sans doute les mythes dans les Travaux présentent d'autres difficultés. L'enchaînement y est parfois trop fragmentaire pour que l'on puisse en incriminer le poète d'Ascra ; et que le paysan ladre et irrité des vers à Perses puisse parler de Prométhée, de Pandore, et de l'évolution humaine, c'est évidemment un problème. Mais les difficultés que nous y avons rencontrées sont de même ordre que celles du passage sur dikè. L'origine du malheur et de l'espoir et la décadence humaine présentent au poète grec les mêmes obstacles que la justice et le travail : ce sont des idées abstraites. Celles-ci s'expriment naturellement en formules. Mais comment rapprocher la formule et le conte, la
(1) Hep. II, 3S4 D. Legg, IV, 718 E. ProUikg, 340 D.
morale et la narration? C'est ce qu'il n'est point facile de deviner. Diantre part, la logique n'est point encore apparue, cette lexique, du' moins, qui sait présenter une abstraction devant un auditoire; encore faudrait-il que la poésie s'en accommodait, car Fart d^Homère et le syllogisme d'Aristote ne se combinent point sans un effort.
Quant à savoir enfin quelle est l'idée d'ensemble des Travaux et des Jours et à en définir la forme et la disposition générales, on se trouve bien embarrassé. Aristophane dit d'Hésiode quelque part qu'il enseigne ragriculture ; dans le proème Fauteur nous avertit qu'il dira à Perses des choses sérieuses. Les Lyriques citaient surtout les sentences ; Virgile imitait les Travaux des champs. Ce qui est certain, c*est que la partie technique ressemble par la forme à la Théogonie et au Catalogue, alors que la partie générale s'en rapproche seulement. Nous aurions ainsi un poème didactique dont le sujet est la vie champêtre ;. les apophthegmes, les passages sur la justice, sur le travail, sur le mariage, les mythes^ les Travaux, le Calendrier en seraient des paragraphes de longueur et d'importance différentes, plus ou moins indépendants, plus ou moins subdivisés, mais dont le désordre s'expliquerait par l'élément abstrait de la pensée.
On peut envisager les faits à un autre point de vue. Voici le grand poème didactique de la Grèce; sauf les Préceptes c'est aussi le seul. Combien il paraît étrange à côté de la Bhagavadgttâ et d'autres poèmes du même genre! Hésiode traite la morale à propos de son frère et d'un champ que leur avait laissé leur père venu de Kymè. Lui-même une fois fit le voyage d'Eubée, mais la navigation est chose périlleuse et il préfère rester en paix dans sa maison d'Ascra, pourvu seulement que Perses ne traîne poinf devant ses yeux sa femme et ses enfants. Quel sot, cet homme qui a suborné la justice de Béotie, qui s'est fait donner tout l'héritage, mais qui toujours paresseux reste toujours pauvre et en est déjà à mendier chez les voisins ! « O Perses, ne gaspille pas ton
LES SENTENCES ÛAN5 LA Pùi^ïE
teEiips eu queitiUes.., Ëpimélhée l'ecomml heur... C'est uialntenant l'âge de ier,,* tout... Travaille, Perses, grand insensé.., bre. m Toujours précis et individuel, le Gi de travailler au nom de Dikf^ Gai-, sai heureuse, pas de richesse, uiais vice et et la peiisée sont courtes et rabstraction p est violente et rapplieation nette. Aucun r méditation. Cette poésie ne traite donc n'enseigne point directement la morale « principes moraux pour un cas spécial de