‹ Les sentences dans la poésie grecqueChapitre 7 sur 12 · ITI · texte numérisé non relu

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Nous avons remarqué chez Homère que le demi^vers était un élément indépendant et plus ancien que l'hexamètre; une foule de phrases proverbiales, de dictons, affectent en effet cette forme. Chez Hésiode aussi elle est fréquente, et elle frappe d'autant plus qu'elle appelle souvent dans l'autre moitié du vers la même expression^ mais négative :

epYOv S'oùBev oveiBoç, àe^Y'*'! Se " t* oveiBoç,

« Aucan travail n'est honte ; fainéantise est honte ».

xoà B^fxev oç xev So) xai fj.ir| SotJLev ô'ç X£v ^7) Sa,

« Et donne à qui donne, ne donne point à qui ne donne point » (i).

Que Ton se répète ces hémistiches, on s'aperçoit que la forme essentielle consiste en trois syllabes longues accentuées. Le premier membre de cette çlernière sentence a en effet la forme

j. ^ ^ I j. -, I z , qu'on peut généraliser ainsi :

D'autre part, à la fois chez Hésiode et chez Homère, il y a une foule de couplets qui, comme le demi-vers mais dans de tout autres conditions, paraissent revêtir un caractère indépendant. Telle cette fin de discours dans l'Iliade :

80 LES SENTENCKS DANS LA POESIE GRECQUR

ou Y^9 '^t^ vé{Jie9(ç ^uYeetv xax(iv, oû8' ivà vûxxa. péXTspov oç speuYot>v Tcpo^uyT) xaxbv 7)è qlXcot),

« Car il n'est pas indigne de fuir le malheor, fût-ce pendant la nait ; mieax vaut le fuyard qui échappe au mal que le prisonnier » (i). Dans les lYaçanx on lit même des suites de sentences en couplets. Plus tard il se trouva des poètes dont ce fut la forme préférée : Phocylide et Démodokos exprimèrent ainsi leurs réflexions morales, en les faisant précéder d*une phrase didactique : « Et ceci de Phocylide » « Et ceci de Démodokos » (a). — Maintenant, qu*on remplace le deuxième hexamètre par deux de ces moitiés écourtées dont on lit le schème plus haut, on aura un élégiaque, un distique élégiaque ; on aura le mètre de l'élégie. C'est Télégie que noos nous proposons d'étudier ici (3).

Quelques mots auparavant sur des poèmes dont la forme nous est à peu près inconnue par ailleurs. Je viens de faire allusion aux couplets de Phocylide. Pour lui, c'est évident, la pensée morale était une formule, rien de plus. Une fois réduite à la forme hexamétrique, les réunissait-il, les groupait-il ? Nous n'en savons rien. Cependant la phrase « Et ceci de Phocylide » est bien le début d*un paragraphe didactique; et

(1) On traduit aussi '> et fût-ce pendant une nuit enUère ». Les mois grecs ne suppQrtent pas ce sens et semblent faire allysion à une croyance populaire. — Autres couplets gnomiques : Z 488, I 63, N 636; a 351, S i97, â07, 6 i47, 546, ^ 83, ir âti, p 286, 32i, v 195. On trouvera, dans des passages plus développés, une tendance à accoupler les vers : voir t 560, cité plus haut, p. 35, note 2 et a 129, p. 31, note 1.

(2) Kal t66£ <^{dxvX(fiea). J'ai déj& parlé de cet usage des conjonctions dans la réflexion morale. Il semble que Phocylide donnait ce début aussi à des couplets élégiaques, ce qui rapproche encore plus les deux formes.

(3) Les renvois se rapportent à VÀnlh{ologia) Lyr{ica) Hiller-Crusius, dans la Bibliothèque Teubner, 1897. Dans cette nouvelle édition, beaucoup de corrections injustifiées ont disparu ; il s'y trouve aussi des nouveaux fragments. Par PLG j'entends les Poètes Lyriques de Bergk, 4' édit. — Mentionnons ici VA thénée de Kaibel (Teubner, 1884-1890) et le Stobée de WachsmuthHense (Weidmann 1884-1894, Eclogae PhyHcaeet Elhicae, Anthologiae Liber Terdua).— J'ajoute que, l'enchaînement dans ces textes étant très discuté, je prie le lecteur de comparer chaque fois la traduction avec l'original, en supprimant dans celui-ci toute ponctuation .

LES ÉLÉGIAQUES 8t

un morceau de ce genre, long de huit vers (i), nous est parvenu sous son nom dans l'Anthologie de Stobée. 11 déclare qu'il y a quatre catégories de femmes, la chienne, Tabeille, la truie, la jument; il lés qualifie alors chacune par quelques adjectifs, et à propos de la femme abeille, qu'il traite en dernier lieu, il conseille à un ami d'épouser celle-là. Donc, énumération, avec formules de début et de fin; le ton est moins lyrique que celui d'Hésiode , mais les vers trouveraient bien place dans un poème comme le sien. — Ce morceau paraît imité d'un long poème sur le même sujet, mais en iambes , de Simonide d'Amorgos (2). Quant au mètre iambique, on lui donne généralement une origine vulgaire, et Ton s'appuie sur le fait qu'Archiloque, qui passait pour l'avoir inventé, s'en servit pour des invectives et des railleries. Le poème de Simonide est tout différent, et il vaut mieux avouer que sur Téthos de Tiambe, aussi bien que sur celui du tétramètre qui s'en rapproche, autrement dit sur tout ce qui regarde les poèmes écrits en ces mètres, nous sommes dans l'ignorance la plus complète. Ce qui est certain, c'est que Simonide s'inspirait de la poésie didactique. En-têtes, paragraphes, énumérations, désordre progressif dans les idées, allitérations (3), conjonctions (4), formules terminales, tout s'y trouve. Le vocabulaire est assez cru, mais le poète ne s'en prend à personne et parle avec calme. « Zeus fit à l'origine plusieurs sortes d'esprit de femme » (5) : à ce début se rattache immédiatement une description de celle qu'il fit de la truie ; puis il en créa une autre d'une renarde, une autre d'une chienne (6). « Les Olympiens en modelèrent une autre de terre » (7). Suivent

(1) inth, Lyr., p. 48.

(2) Anth. Lyr., p. 18.

(4) 6é Jusqu'au vers 95; après, -^àp.

(5) x^P^C Y^^^^^^C ^^^C iiro^Y^aev vdov Ta TTpâTa.

(6) On pense aux métaux et au frêne du mythe des âges. •

(7) V, 21. TTjv Sk irXàaavxeç fr\hv\^ 'OXujjltuioi.

à2 LES SENTENCES DANS LA POÉSIE GRECQUE

la femme de mer, Tânesse, la belette, la jument, la guenon, Fabeille. Ce sont là autant de paragraphes, dont chacun est comme un petit tableau; d'autres pourraient suivre, à la condition de laisser Tabeille, la meilleure et la plus intelligente des femmes, pour la fin. Mais alors a-t-on fini? C'est toujours le même problème ; le poète , mal à Taise hors de la narration, n'a pas encore dépassé dans le déyeloppement des idées le procédé de l'énumération. a Mais ces antres sortes, toutes elles existent par le dessein de Zeus et demeurent chez les hommes » : voilà qui, croirait-on, résume tout ce qui précède. Le poète reprend: « Car c'est là le plus grand mal que Zeus ait créé, les femmes » (i). Les apparences, dit-il, nous trompent; avec une femme pas de journée paisible, toujours des querelles et pis encore; et tous nous en sommes là. « Car c'est le plus grand mal que Zeus ait créé, et il (nous) mit un anneau qui serre et que rien ne rompt, depuis le jour où ceux qui se battaient pour une femme, Hadès les reçut — » (2). Là brusquement s'arrête notre texte, en plein début d'un nouveau paragraphe, dont le sujet, bien que vaguement, est annoncé. Est-ce alors un poème distinct de celui où s'énumèrent les espèces féminines ? (3) . D'abord la conjonction y fait obstacle ; puis, nous savons que c'est là une question qui n'a pas de raison d'être. On peut et on ne peut pas détacher ces morceaux. C'est une même pensée générale qui s'exprime progressivement sous forme de catalogue, par de petits développements aux débuts identiques. Simonide comme Hésiode avait peut-être écrit tout cela à des

(1) 94. xà 5'(3^XXa çOXa xaÛTa (xrjxav^ Aibç

eoTiv TE iràvxa xal wap' âvÔpàaiv jxévei. 95

Zeùç yàp jx^y'^ov tovt' iiro(T|«v xaxtfv

Yvvaixa;.

(2) 115. Zeùç Y«P V-^V^^^ '^^^'^* iicofrjwv xax6v,

xal ôeatibv àjtçéOTjxev àpprjXTOv wéôrjç iÇ ouTÊ Toùç |iàv 'AffiTjç iUlato Yuvaixbc eivex' Â[i9ifiY)pia)[iévouc

(3) G'étoit l'opinion de Berglt.

LES ÉLÉGUQUfiS 83

époques différentes, mais sa pensée n est point continue et son expression se prête à des rapprochements de ce genre. Il est vrai qu'un autre morceau (i) se détache davantage : il débute ainsi : « Enfant, la fin de toute chose, c'est Zeus au bruit retentissant qui la tient, et il en dispose comme il veut; mais l'intelligence manque aux hommes » (a). Le poète développe le second membre de cette antithèse : l'espoir nous affole et nous pousse jusqu'au suicide. « Ainsi, partout du malheur.. • mais si les hommes m'écoutaient, nous ne nous passionnerions point pour nos malheurs et nous ne souffririons plus de nous attacher à nos maux » (3). C'est là, si l'on veut s'exprimer ainsi, un poème complet; certainement il l'est plus que tout ce que nous avons vu jusqu ici. Si l'enfant auquel Simonide adresse sa méditation désespérée a entendu autre chose et que le rapprochement des morceaux peut-être en eût effacé les différences, nous nous trouvons déjà entre le poème didactique et le lyrisme pur. Chez Archiloque (4), ce dernier caractère l'emporte; quand dans un petit poème de sept vers il s'adresse comme Ulysse à son cœur et qu'il lui dit de même de se tenir ferme dans l'ébranlement général, nous avons affaire à une réflexion morale qui n'est plus dans le ton d'Hésiode.

Tous ces poètes écrivaient aussi des élégies ; hexamètre. Ïambe, trochée, la pensée morale s'est exprimée dans tous ces mètres parallèlement, mais il était réservé à Télégie

(1) Anm. Lyr„ p. 16.

(2) yû icaï, TsXoc )iev Zev; '^^^t papuxruicoc

TuàvTtoïv Sff' eoTi, xal xib-r\a^ Sxt) ôéXei* voue 5'oùx iiz* àvOp(oiroi(riv.

(3) 20. ouTco xaxûv ait' oOSév.

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