‹ Les sentences dans la poésie grecqueChapitre 8 sur 12 · si 6'£[ioi irtOoiaTo · texte numérisé non relu

si 6'£[ioi irtOoiaTo

oùx av xaxûv £pû{i.£v où8' èic* é^Xyso-tv xaxoto-' e^ovTec ôu|ibv alxi2^o((JieOa.

(4) Anth, Lyr,, p.9-10 (frag. 62), de Stobée, 111, XX, 28. En appelant ces vers Tin poème, j'entends bien un poème complet. Si ce n'est qu'un fragmeut, il faut supposer que les paragraphes étaient, pour du lyrisme, d'une singulière indépen'dance.

d*en être la forme par excellence. C'est ce que montre le grand nombre des morceaux élégiaques qui nous sont restés et dont le sujet est surtout gnomique; c'est ce que montre aussi Tépoque à laquelle ils appartiennent, le vi"»« siècle, époque partout de grande activité, de liberté nouyellement acquise pour la vie et la pensée, d'expériences faites au milieu des bouleversements politiques qui agitèrent toutes les cités grecques et d'exploits accomplis au loin, aux colo-* nies; époque aussi de vie sociale, de rapports libres entre les hommes; époque enfin d'individus, qui, de cette liberté, de ces expériences, de ces rapports avec leurs semblables, tirent les éléments d'une pensée personnelle. Tout cela se reflète dans l'élégie, tout cela, du moins dans une large mesure, nous intéresse ici.

Malheureusement, au moment même d'entrer en matière, il s'élève des questions d'ordre philologique des plus embarrassantes. Si l'on parle d'élégie, il faut s'en faire une idée. Quand il s'agit d'ode, de tragédie, on pense tout de suite aux livres de Pindare et au théâtre attique ; on fait vite abstraction des petites difTérences qui séparent les oeuvres et les auteurs, pour arriver à une idée générale de ce que sont, pour le sujet, la manière et l'étendue, une ode et une tragédie. En est-il de même pour l'élégie ? — Encore les œuvres que nous avons étudiées jusqu'ici, aussi bien que celles qui nous occuperont plus tard, nous sont-elles parvenues avec une apparence d'unité. Même pour les Travaux et les Jours il se dégage une idée de forme ; si peu satisfaisant que soit ce texte dans le détail, les choses finissent par se ranger d'une façon à peu près définie ; dans tous les cas on ne peut rien y ajouter, ni rien en retrancher. Pour une ode de Pindare ou une pièce de Sophocle il ne se pose point de questions pareilles. L'élégie es^elle dans le même cas ?

Qu'on prenne dans l'Anthologie n'importe quel morceau en mètre élégiaque, il ne peut être évidemment qu'une de ces trois choses : ou un fragment, ou un poème complet, ou ni

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Tiin ni Tautre ; c*est une partie, un tout ou rien. Or il se trouve en général un critique pour soutenir Tune ou l'autre de ces opinions. Un exemple : Théognis, vers ig-SS. Ils constituent pour Bergk une zusammengezogene Elégie, une élégie condensée , donc un fragment (i). M. Sitzler (a)* y voit une élégie complète, à l'exception des vers 28-26 qu'il supprime, donc un poème. M. Reitzenstein (3) parle de l'élégie 19-26 ; c'est donc poème et fragment à la fois. Et cela est vrai non pas seulement pour les morceaux un peu étendus, mais pour les épigrammes inscrites sur pierre (4) ; car attribuer deux distiques d'un quatrain à deux époques différentes, c'est en discuter l'unité. Il faut pourtant choisir, et c'est en cela surtout que consiste le travail de l'édition.

Mais toutes les opinions auxquelles j'ai fait allusion, pour ne parler que de celles-là, supposent une théorie objective de l'élégie. Il faut que, pour supprimer ou remanier ainsi un texte, on obéisse à des principes et que l'on cherche à retrouver un idéal. Et puisque la critique arrive à des résultats si divers, est-on d'accord au moins sur le point de départ, a-t-on donnée pour la forme ou pour le fond, une définition de l'élégie à laquelle il soit permis de souscrire ?

En aucune façon. Il y a quelques années, M. Westphal (5) inventa une théorie d'après laquelle cette forme serait musicale et consisterait en une suite de thèmes, au nombre de sept. M. Weil (6) de son côté suppose que l'élégie est en stances. M. Reitzenstein (7) — et c'est le dernier venu sur ce terrain si disputé — dit qu'elle est en deux parties ; un changement brusque et c'est tout. — Il ne s'agit là encore que de

(1) Gr, Litt.

(2) Théognis, édit. Introd.

(3) Epigramm u. Scholion.

(4) Hauvette : De l* authenticité des Épigrammes de Simonide^ aux numéros 21, 23,25; Wilamowitz, Nacfir, Gâtt. Ges., 1897, p. 306.

(5) Prolegomena ad Aeschylum. .

(6) Rh. Mus,, XVII, 1.

(7) Epigr. u, Schol,

la forme. Mais Félégie a un éthos, un sentiment qui Tinspire et qui lui est propre. Là-dessus même désaccord. Il y a un beau fragment d'Archiloque que Plutarque nous rapporte dans les termes que voici : « De même, Archiloque mérite notre désapprobation, — Plutarque est en train de rééditer les poètes à Fusage de la jeunesse — qui, regrettant son beau-frère mort dans un naufrage, se promet de combattre la douleur par le vin et par le plaisir. Toutefois il donne pour cela une raison excellente : Car ce ne sont point les larmes qui me guériront et je ne m'en tirerai pas plus mal pour mener joyeuse vie » (i). C'est là un distique de ce qui s'appelle souvent la grande élégie funéraire d' Archiloque (2). Le titre, on l'avouera, est singulier, aussi ne Taurait-on point imaginé, si Télégie, aux yeux de quelques-uns, ne passait pour être en principe triste et funèbre (3). Ce n'est pas Favis de M. Reitzenstein : «( Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi dans les littératures grecques on s'obstine à parler d'élégie thrénétique et à faire de ces vers- là des chansons tristes » ; ce serait selon lui une chanson à^ boire, les vers d' Archiloque aussi bien que les autres (4). Citons enfin un critique illustre, M. de Wilamowitz (5) ; son opinion, si elle n'exclut point les précédentes, s'en distingue complètement : « Die Elégie ist inimer Anrede », dans Félégie on

(1) Quomodo adulescentes, 33 B : TuàXiv 6 'Ap^i^oxo; o*jx ènacveirat Xviroj)ievoc piÈv inï x(â àvSpl ttIc àSsXçfiC Sie^Oapiiévo) xarà OàXao-o-av, oîvo) 6è xat iraiStâ icpbç tt)v XvTTYjv [l6lxS'(ï^oh 6tavoou|i£voc. ak^av [U^^xol X^yov e^outrav eip-rjxev

o{^Te Ti fOLp xXaftov !iq(ro[i.at oC^rs xàxtov

6tJo-(i) T£pn(i)Xàc xal OaXtàc i^firuiv.

Ailleurs (id., ibid., 23 B), Archiloque disait qu'il aurait mieux supporté cette perte, si son beau-frère avait reçu les derniers devoirs; il s'agit de la môme élégie, sans doute. Mais les autres fragments que Bcrgk n mis sous la rubrique Tcpbc IlepixXéa de même que «le naufrage» dont parle Longin, peuvent se rapporter à d'autres poèmes. V. aussi Tzetzès au frag. 22 (PLG).

(2) Voir art. Archilocfios de Grusius dans Pauly-Wissowa .

(3) Bergk.

(4) Epigr. u. Scholion.

(5) Eur. HerakL, I, p. 69, 70; Ar. u. Âth., II, p. 304 n. Une autre définition non moins obscure est celle de M. Dùmmler [Phil. 53 (1894), p. 207) : elle serait vrsprunglich ein patriotischer Mahnruf enthttsiastischen Ursprungs,

s'adresse toujours à quelqu'un. — Ainsi il n'existe pour l'étude de ce genre ni des textes dont l'interprétation soit à peu près assurée et serve de base solide, ni une idée dont au contraire on puisse partir pour les expliquer.

Et dans le fait ils nous sont parvenus dans de telles conditions que la critique à première vue semble avoir raison d'y renoncer.

La tradition est de deux sortes : indirecte, c'est-à-dire des citations, et elles sont nombreuses; et directe, le texte indépendant, qui est représenté par le seul livre de Théognis. Ajoutons à cette deuxième classe quelques inscriptions. Quant à la tradition indirecte, lorsqu'il s'agit d'une citation littéraire, comme chez Platon par exemple^ nous savons avoir affaire à des fragments ; ils sont pour la plupart longs d'un ou de deux couplets, et c'est tout. Il n'en est point tout à fait de même pour les morceaux qui figurent chez Athénée et chez Stobée, c'està-dire dans des anthologies : là il n'y aurait rien d'étonnant à trouver des poèmes complets. Seulement on n'en sait rien. Y avait-il, n'y avait-il pas un contexte ? là-dessus seuls les vers nous éclairent, et combien peu, nous venons de le voir. De ce côté donc rien de certain sur le poème élégiaque.

Reste donc le livre intitulé BEOrNIAOS EAErEIA, Vers élégiaques de Théognis (i). On croirait tenir en main l'œuvre du poète de Mégare, d'autant plus que, près du début, il nous dit avoir réuni lui-même certains de ses vers (2), et que d'autre part Platon et Xénophon nous parlent de leur Théognis comme d'un livre fort répandu (3). C'est une erreur. Non

(1) Voir surtout Reitzensteln, ouv. ciL, chap. II; Cauer, Phil. XLVIH, p. 542 et articles suivants.

(2) V. 19suiv. On croira difficilement que par toÎ<t8' eireaiv Théognis voulait dire ces vers-là seulement.

(3) Meno 95 D; Xen. ap, Stob, IIH 14.(Meinecke). Ce deuxième passage, toujours dlscutéfdemande toujours une explication. Xénophon y dit que cette poésie constitue un vrai traité sur la nature humaine (<rj^poi\i.\L(x icepl âvOptÔTruv) ; et il poursuit : ir; ouv àpx'h t^oi ôoxsï xr^ç TToiiQ^ea); opb&ç exeiv * apxsTai yàp irpwxov àizo Toû &^ fzvMQii .. orjXoï 5'iv T0Î<7$e xoîç sTreaiv. Sur quoi il cite le vers 183. Tra-

seulement notre ouvrage diffère de celui dont se servait Platon (i), mais il renferme des vers d'une foule d'autres poètes. C'est une anthologie, et même, à en juger par la dis* position des vers, ce sont deux anthologies fondues ensemble (s). Quelle que soit donc la date de ce recueil — il s'en faisait de très bonne heure (3) et de plusieurs sortes (4) — il est évident que pour savoir ce qu'est le poème élégiaque nous n'en sommes pas plus avancés qu'avec la tradition indirecte. En effet, dans la lecture et dans l'étude de notre Théognis, où s'arrêter, où commencer ? où mettre les tirets, les points et les virgules ? Avons-nous des fragments ou des poèmes 7 Les solutions de ces questions, d'ailleurs vieilles de cent ans, sont évidemment affaire d'impression personnelle ; elles dépendent de l'inégale subtilité de la critique. Les liens des passages peuvent échapper ; on peut aussi les grossir. Ce qui reste, c'est le texte seul, établi à l'aide des manuscrits et expliqué par les procédés usuels. Inutile de parler d'interpolations, de condamner tel ou tel vers, de constater des lacunes ; quand le verbe régit un nominatif, on s'en offensera, mais pas à moins. Une autre critique que celle-là se condamne elle-même.

dulsoas ces mots : « Or, ^'approuve le point de départ de cette poésie, en effet,

elle le place dans l'hérédité c'est ce que montre le poète dans les vers

suivants. » Ck)nclure de là que le vers 183 se trouvait au début de l'ouvrage et traduire àp^r» par commencement, c'est, selon moi, inadmissible (voir Roitzenstcin, ouv. cit. Excurs I; Immisch Comment, Ribbeckiana, Leipzig, 1888, p. 74).

(1) Après le v. 36, Platon lisait àXlyoy pLerapà; le v. 429.

(2) Il s'y trouve une trentaine de distiques qui figurent deux fois ; les deux tiers de ces vers paraissent pour la seconde fois entre 1001-1238.

Aucun distique ne se retrouve trois fois. Voir Schaefer, de iteratisap. Tft. distichis, diss. Halle, 1891 ; Heinemann, Studia Solonea, p. 18; Bermes 34, p. 590; Em. von Geyso, Studia Theognidea, p. 48. Je ne partage point pourtant l'avis de ce dernier critique et de M. Crusius (Anth. Lyr, Introd.) qui voient dans les vers 757 suiv.'^des 7cpooî[i.ia et le début de la deuxième anthologie.

(3) Isocr. NicocL, § 43. Platon, Legg., VII, 811.

(4) Il y a un deuxième recueil des èpconxà.

M . Reitzenstein veut qu'il ait été fait avant Isocrate, qui pleure la déchéance de la citation poétique; MM. Gouat et Hiller descendent jusqu'à l'époque alexandrine, à cause du sujet erotique de l'anthologie. Ni l'une ni l'autre de ces raisons n'est probante.

Le vers élégiaque est musical; il est, du moins à l'origine, accompagné de flûte. Gela veut dire que non seulement, comme pour la poésie accompagnée de cithare, il est des moments où une note renforce les valeurs métriques, mais que continuellement et pendant toute la récitation des vers une mélodie est jouée sur un instrument à vent, que mélodie et poésie se conditionnent l'une l'autre. 11 faut donc qu'elles soient toutes deux sujettes à une même mesure d'abord, à un même nombre de mesures ensuite; en somme, il y a pour toutes deux une unité, qui est, sans doute possible, le distique. Que la mélodie ait été toujours la même pour chaque distique d'un poème, rien ne le prouve ; qu'elle ait été indépendante du distique, c'est impossible. Le distique, lui, est indépendant, d'abord pour des raisons métriques, puis pour des raisons musicales.

Et cela suppose, à l'exécution, un public. Si bien plus que Taède le poète de l'élégie fait ses vers pour lui, s'il est d'innombrables distiques qui ne s'adressent à personne, cependant, pour les exécuter, il appelle à ses côtés le virtuose et se trouve avec lui en présence d'un public. Dans le fait, il s'adresse souvent à un public, a Resterez- vous toujours couchés? quand prendrezvous courage, jeunes gens ?» (i) s'écrie Gallinos. « Vous êtes de la race de l'invincible Héraclès » (2), dit Tyrtée. Mimnerme, Solon, Théognis adressent à leurs concitoyens, à leurs amis, à un de leurs amis, leurs vers d'encouragement ou d'instruction. Nous nous trouvons ainsi dans des réunions de tout genre : à l'agora, au milieu de la foule animée ; au camp, ou en marche parmi les soldats; au banquet entre amis. Surtout le banquet parait appeler les vers élégiaques. Archiloque, nous l'avons vu, se promettait de ne point y manquer, et c'est là sans doute qu'il chantait à côté des désastres de la mer les plaisirs de la table. Un philosophe, Xénophane, fait du banquet même le sujet de ses vers. D'autre part, le public en vue duquel le poète pratique son art réagit naturellement sur lui ; il y a la vie

(1) Anth. Lyr., p. 1.

(2) Anth. Lyr., p. 26.

de la cité et du camp, il y a la vie intime. Rien d'étonnant donc que dès l'origine nous trouvions deux sortes de vers, qui se distinguent par le ton, ou du moins qui demandent de la part du poète des talents assez différents ; on peut qualifier les uns de poésie publique et les autres de poésie intime. Cherchons à savoir quel est le genre de pensées qui s'exprime dans ces deux sortes d'élégie, et quels poèmes en résultent.

Quant aux vers élégiaques et publics (i), quoique certainement il y en ait eu, il faut avouer que nous n'en savons pas grand'cbose. Quelques lignes de Gallinos, de Solon, de Tyrtée ; quelques titres chez Pausanias, Strabon, Suidas.

Nous apprenons tout d'abord que Simonide d'Amorgos avait écrit une histoire ancienne des Samiens (2). Était-elle en mètre élégiaque ? C'est possible seulement. Même doute pour le poème de Xénophane, La Fondation de Kolophôn (3). Par contre, c'était bien la forme des lonika de Panyasis, ouvrage où l'oncle d'Hérodote avait réuni les fondations précisément, c'est-à-dire la vieille histoire, sans doute de caractère légendaire et généalogique, des villes ioniennes. Cette sorte de poème élégiaque inspira plus tard les Alexandrins, et Callimaque en donna de beaux exemples : le Bain de Pallas qui nous est parvenu, et la Chevelure de Bérénice, traduite par Catulle. Mais ici c'est la poésie de citoyens grecs traitée par un courtisan et un étranger. — On entend parler d'autres poèmes en ce mètre mais qui racontent des guerres historiques. Callinos chantait Éphèse, les batailles avec les Magnésiens, la prise de Sardes par Trères, l'histoire de l'Asie Mineure (4).

(1) M. Reitzensteln {Epig. u. Scholion, p. 48) nie tout rapport entre Télégie et Tagora. Une élégie publique, donc, serait selon lui un contresens.

(2) 'ApxaioXoYia 2a|xîa)v. Si l'on admet *Apxoiio\oyia — yeveaXoYia (Platon, . Bipp. Maior, 285 E), ce poème aurait été de forme didactique; il aurait traité les généalogies des familles samiennes. - 11 semble qu'Asios, plus tard, traita le même sujet en ïwr\.

(3} KoXoçcôvoc xTÎ<Ttc. Voir sur ces xn'aei; élégiaques un essai fort bardi de M. Immisch, Phil. XLIX, p. 209.

(4; Pour citer, Strabon se sert de deux expressions douteuses : ô xr^ç èXeyetaç TroiTjTyi;, ce; qui équivaut, semblet il, à « poêle élégiaque », et èv -cm Trpo; A t'a Xoyw, que^M. Groiset {Litt, Gr. II p. 100) traduit par « dans lé passage où Zeus est Invoqué ». Athénée, XII, 525 C, dit èv xoiç èXeYsfoiç.

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Son compatriote, Mimnerme, après un proème aux Muses, racontait la bataille des Smyrnéens contre Gygès : c'était, semble-t-il, un poème dans le genre de celui de Simonide de Céos sur Platées (i), en l'honneur des guerriers morts pour la patrie. Mais autrement fameux que ces poèmes, à l'exception toutefois du dernier, étaient' les vers où Solon incitait ses concitoyens à se battre « pour TUe délicieuse, pour Salamine », et ces autres où il défendait sa politique. Tout Athènes les avait entendus; ils passèrent de bonne heure en proverbe. De même, plus tard (2) chez les Spartiates, Tyrtée chantait aux syssi-

(1) PLG, frag. 84. Simonide avait composé d'autres vers élôgiaques destinés au grand public.

(2) Pour la date de Tyrtée, je me suis rendu aux arguments de Ed. Schwartz (Hermès^ 34, 1899, p. 427) : le poète aurait chanté la guerre messénienne d'environ 500 av. J.-C. Contre la vieille date du VU» siècle, voici les points les plus importants : (i) Lycurgue {contre Léocratès^ 104 suiv.) dit : (((Vos ancêtres) rangés en bataille à Marathon contre les barbares, vainquirent l'armée de toute l'Asie.- En effet, si braves, tant dans la masse qu'individuellement, étaient ceux! qui habitèrent alors la cité que les invincibles Spartiates, engagés auparavant dans une guerre contre les Messéniens, reçurent l'ordre du dieu de prendre chez nous un chef et de vaincre leurs ennemis. . . Ils prirent Tyrtée. » Ce passage, bien que traduit d'autres façons, n'admet selon moi que ce sens-là. Donc, dans une guerre messénienne commencée avant Marathon, les Spartiates eurent recours aux Athéniens, (7 Zors connus par leur courage; ceux ci leur envoyèrent Tyrtée. Date : environ 500. (Celte guerre messénienne est connue de Platon, Legg, III» 698 E; dePausanias, 5, 2i, 3; v. Inscr. Olymp., 252.) — (2) Le poète Rhianos, qui était aussi savant et phUologue, écrivit un poème épique intitulé Meainivtaxà. Tyrtée y figura à côté de Leotychidès. Date 498-476. ~ (3) La légende veut, à tort ou à raison, que Tyrtée soit venu d'Athènes. Qu'était Athènes au VII* siècle, quelle était cette floraison littéraire peu après Hésiode? — (4) L'histoire littéraire s'y oppose. Le genre élégiaque à cette époque vient à peine de naître dans son lieu d'origine, en lonie. Gomment le supposer à Sparte, et dans la Sparte d'alors? Ck)mment se fait-il qu'il n'y ait eu à notre connaissance aucune suite à ce phénomène si important? Les vers qui nous sont parvenus rappellent Solon de toutes les manières. — A cela, il faut ajouter un argument négatif : La date du VII* siècle est connue de Strabon (VL 279^ de Diodore (15, 66), donc d*Éphore. Il paraît assez probable qu'elle provient de calculs chronologiques, simplement, que fit cet historien ou d'autres, pour ranger entre elles les guerres messéniennes. Ajoutons que les vers eux-mêmes ne sauraient offrir de données précises; pour cela, ils sont trop peu nombreux, l'enchaînement y est trop douteux, et les allusions, dans le fait, trop vagues.

VoirVerrall, CliifiS. Rev., X, 1896, p. 269 et art. suiv.; Schwartz, /oc. cit.; Weil, Journ. d. Sav., sept., 1899, p. 553; E. Meyer, Rh. Mus,, XLI, p. 560; Busolt, Gr, GescU., I, §§11, 1:5; WUamowitz, Ar, u, Ath., U, 295, Die TexigeschicMe d, Gr. Lyriker, Excurs 10.

ties, aux camps et même devant Temiemi, les vers où il racontait la guerre messénienne du temps des ancêtres et réveillait le courage et la passion de la guerre.

Dans tous ces poèmes il s*agit de légendes ou de faits historiques mais qui n'intéressent que le public auquel ils s'adres> sent. Ce n'est point, comme dans Tépos, le récit en lui-même qui appelle le vers ; le poète, en rapportant ces choses, ne le fait que pour éveiller les sentim^ents patriotiques de sou auditoire. Aussi dans les vers qui nous restent parle-t-il toujours sur un ton personnel. Mimnerme dit d'un mort sur le champ de bataille qu'il n'avait plus « la force et le mâle courage dont j'entendais parler nos devanciers » (i). « Nous quittâmes Pylos, la ville de Nestor, dit-il encore, dans des vaisseaux pour venir dans l'Asie délicieuse; et dans la belle Colophôn, d'une force fière nous nous sommes établis, maîtres de (leur) insor lence terrible » (a). L'accent de Tyrtée n'est pas différent t « Car le fils de Kronos lui-même, l'époux de Hérè à la belle couronne, Zeus donna cette ville aux Héraclides : c'est avec eux que, quittant l'Érinéos balayé de vents, nous sommes venus dans l'île spacieuse de Pélops » (3). On voit que, pour exciter les Spartiates, Tyrtée se met à côté des Héraclides ; il se transporte dans le passé lointain, et en son propre nom il prêche l'exemple de héros presque légendaires; ou plutôt il place tout cela au temps présent, comme s'il était en train de vivre lui-même la vieille histoire de Sparte. Car ces poètes sont orateurs, et les souvenirs glorieux qu'ils évoquent servent plutôt d'à-propos. Est-ce un hasard que nous connaissions plusieurs élégies dites e^ciTot^ia et que plus tard nous ayons des discours qualifiés du même nom ? Si Simonide de Céos chantait Platées et d'autres batailles (4), Périclès, ijroi^asy

(1) Anth, Lyr„ p. 33.

(2) Anth, Lyr., p. 32. Ces vers proviennent de Strabon (XIV 63i) qui les trouve, dit-ii, èv Tij Nawoi : cela signifie évidemment «dans les vers de Mimnerme.)i

(3) Anth, Lyr,, p. 24.

(4) Malheureusement oq ne peut pas les préciser : voir PLG ad frag. 83» 84.

Hypéride firent de mêine, et dans une prose bien poétique (i), pour les guerres de leur époque et pour les citoyens qui y avaient laissé la vie. Inutile de rappeler que dans ce discours on faisait beaucoup d'allusions historiques et que l'on y parlait justement de la fondation de la ville, des héros qui l'avaient fondée, en somme qu'on faisait la généalogie de la ville. N'affirmons rien pour les fragments que nous avons sous les yeux ; leur contexte, encore une fois, nous est inconnu* Le rapprochement n'en reste pas moins exact en ce que l'esprit qui anime les orateurs et les élégiaques se ressemble sur plus d'un point.

Mais ces souvenirs historiques et légendaires, ces récits de bataille ne sont pas, nous l'avons dit, le vrai sujet de ces poètes. Qu'est-ce alors qu'ils se proposent d'écrire ? Ce sont — et c'est ici un nouveau rapprochement entre le discours et le poème public — des phrases sur le courage, sur la concorde, sur la gloire, sur les' douceurs de la paix ; tout cela sous forme exhortative, quelquefois sous forme de réflexion personnelle. VEunomie : voilà le titre d'une poésie de Tyrtée dont on a lu plus haut le début (a). Pendant la guerre Messenienne, il s'était produit une telle inégalité dans la distribution de la richesse que les pauvres demandaient un nouvean partage des terres : Tyrtée essaya d'inspirer à tous le désir de l'entente; s'il parlait de la guerre et de l'état politique et financier de la ville, c'était sans doute pour en arriver à une de ces descriptions des bonheurs de la paix, dont la littérature grecque est toute pleine (3). Le titre, le rôle du poète, et bien des détails semblent imités de Solon. Cette fois la description de la paix nous est parvenue précédée de la description de l'état contraire : à côté de ces idées générales

(1) Voir Blass, AU. Ber^. I, p. 60. àwo «poYdvtov comme dit Periclès (Thuc. Il, 34).

(2) Voir Arist Pol, 0, V!, 2 ; Strab., VIII, p. 362. — Terpandre aussi est censé avoir écrit une Ëùvo(i(a.

(3) Voir Baccliylide {Anth. Lyr., p. 279) ; Pind , 01. , IX, 16; Dem. contr, Aristog., 772, 11.

les questions de réformes plus précises disparaissent. Mais c'était aussi chez les deux poètes une époque de guerre. Alors, quoiqu'il s'agisse de conquéri^ Salamis et la Messénie, le sujet du poète, c'est le courage, le patriotisme, 1^ guerre en général. Quelle belle chose de mourir pour la patrie I Combien grande est la gloire du héros sur le champ de bataille ! combien la fuite est lâche I Bien avant eux, Callinos avait dit tout cela aux Smyrnéens, du moins à en croire les lieux communs qui portent son nom et qui se retrouvent presque textuellement chez Solon et chez Tyrtée. Cela n'a rien d'étonnant, du reste. Les vertus civiques changent peu, et là où l'on se plaît à en parler, il y a un charme à ce que l'expression date de loin et soit très familière. Il s'agit moins d'emprunt que de pensées et de tournures communes. Le poète élégiaque, comme l'orateur, a une fonction, et les sentiments qu'il veut inspirer à son public, aussi bien que la langue et le vers où il s'exprime, sont impersonnels et se passent de main en main.

Nous avons donc des distiques élégiaques récités avec accompagnement de flûte devant des assemblées assez larges, et où dominent les sentiments patriotiques, les exhortations, les réflexions générales. Si l'on se demande maintenant de quel genre était l'enchaînement dans ces poèmes, les vers d'Hésiode d'une part, et, de l'autre, l'analogie du poète élégiaque avec l'orateur populaire nous répondent : l'enchaînement est fort imparfait. Que Solon nous dise quel est l'état politique dans sa cité ou que Tyrtée nous décrive un guerrier marchant à l'ennemi, le sujet par lui-même comporte une suite dans l'expression. Que le sujet au contraire soit général, comme la paix ou le courage, comment le développer? Par les mêmes procédés que tout à l'heure, à savoir des antithèses : la paix et la guerre civile, le guerrier et le lâche; ou encore des énumérations ; avec la {)aix on a telle et telle autre chose, le courage donne ceci et puis cela. Les développements sont plus longs, le principe le même. Pas plus dans l'élégie que dans la poésie didactique, il n'y a de raison pour finir iii même

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parfois pour commencer; cela tient à la pensée et aux poètes. En effet, voici, dépouillés d'images, d'ailleurs peu nombreuses, des couplets de Gallinos (i). Notre premier vers est le second d'un distique, ce qui montre que nous avons affaire à un fragment : Qu'on se batte jusqu'à la mort — Car il est beau de se battre pour la patrie — Mais la mort ne se laisse pas prévoir — Mais qu'on aille bravement au devant de l'ennemi — Car, même avec des ancêtres immortels, on n'échappe point à la mort — Souvent on fuit le danger pour trouver la mort chez soi — Mais alors on n'est pas aimé du peuple — Mais l'autre est pleuré de tous, s'il lui arrive malheur — Tout le peuple pleure l'homme brave mort — Vivant il égale les demi-dieux — Ils le regardent telle une tour — Seul il fait l'œuvre de beaucoup d'hommes, Arrêtezvous, commencez où vous voudrez, les choses sont également bien. La pensée ne fait aucun progrès et revient sans cesse sur elle-même. Pourquoi ? C'est qu'elle est générale et que chaque fois elle s'exprime tout entière : après quoi il n'y a qu'à renverser les termes, à en changer quelques-uns ou à redire les mêmes mots. — Même procédé, mêmes pensées dans des vers de Tyrtée qui passent pour être un poème complet (2) : « Car il est beau de mourir en homme brave, tombant au premier rang en ce battant pour s'a patrie. — Mais quitter sa ville et ses champs fertiles pour aller mendier (3), c'est la pire des souffrances : — errer avec sa mère et son père âgé, avec ses petits enfants et sa jeune épouse. — Car il sera haï de tous ceux qu'il recherche dans le dénuement et dans l'atroce pauvreté, t— et il déshonore sa race et il souille son beau corps, et la suite n'est que disgrâce et misère. — S'il n'est donc pour le vagabond ni estime ni respect ni crainte ni pitié, — battons-nous avec courage pour ce pays,

(1) Ànth. Lyr., p. 1. Les traits indiquent les distiques.

(2) Reitzenstein, Bergli, Christ.

(3) On a cherché dans ces vers une allusion précise. Voir Weil, art, ct7,, Schwartz, art. ct^, p. 466.

mourons pour nos enfants, et ne ménageons plus notre vie » (i)« A quoi se rattache cette conjonction du début ? à n'importe quoi. Cette logique est de pure apparence ; ce qu'il s'en trouve nous montre pourtant que, si bon nous semblait, nous ferions précéder ces vers par d'autres et de semblables. Eux-mêmes constituent une simple antithèse : honneur de mourir pour la patrie, honte de la quitter pour chercher une existence ailleurs. Ce dernier membre est développé, puis on revient au premier sur un ton d'exhortation.

Et après cela ? Dans le fait, notre morceau provient d'un discours de Lycurgue, où il est suivi d'autres vers. Est-ce à dire que tous s'appartiennent ? « Jeunes gens, mais battez-vous bien, l'un à côté de l'autre, et ne donnez pas l'exemple de la fuite honteuse ni de la peur ! — mais nourrissez votre courage et gonflez votre poitrine 1 n'aimez point la vie en luttant avec les hommes ! — Quant aux aînés dont les genoux ne sont plus souples, ne les abandonnez point par la fuite, les vieillards I — Car c'est une honte en vérité que, tombant au premier rang, l'aîné gise mort devant les jeunes, — lui dont la tête est déjà blanche et grise la barbe, rendant à la poussière son soufQe vaillant, — tenant dans ses mains ses entrailles sanglantes, -horreur à voir et honte pour les yeux 1

(i) Anih. L2/r.,p.25.

TeOvà|xevat fap xaXbv èvl npotidcxoict neadvTa

âv6p' àyaObv nepl ^ Tcarptôi (iapvà|xevov* TY)v 6'aÙTOu TcpoXiTcdvTa ndXiv xai Triova; à^poùc

WTWxeveiv TuàvTwv èor' âvnrjpdTaTOv, 7cXaC6[ievov ffyv jXTjxpl ç^tj xal Tcaxpl Yfipovtt 5

TZOLiGi Tt oùv (iixpotç xoupiS^Y) t' àX^x*!»* é^Opbc {Jt>&v YÀp TOiai [uxiatrexon ov); xev ixT^xat

Xprjo-ixoffVVT) x' eixa)v xal oruYep^ ^ev^T), alffx^^^' "^^ Yévoç, xaxà h'iy'koLO'v e"i6o; èXéyxe»»

izàvoL S'âTi|xiT) xal xax6TT)c îitvtoii, 10

el 6'ouT(i>c àv6p6c xot àXeopiévou où6E(tr «opu)

YÎ^vexai, oÎ)t' aiSà); out' otciç ovît' (fXeoç, Ov|xâ Y^C ^ép( Tf|o-6e (laxûtieOa xal Tcepl TcafScov

ÔvTjOxwjiev iJ'UX^***^ jtrjxéxi 9ei$d|xevot.

LES ÉLfiGIAQUES d7

— et son corps dépouillé ! Tout cela sied aux jeunes, tant que dure la belle fleur de la jeunesse délicieuse. — - Les hommes le suivent des yeux, les femmes le désirent : il vit! il est beau quand il tombe au premier rang. — Mais qu'on se tienne bien campé sur les jarrets et ferme sur la terre, mordant la lèvre des dents » (i). Voilà une nouvelle antithèse : à la jeunesse de se battre, aux vieillards d'être défendus; développement de ce deuxième membre, puis retour. Faut-il joindre tout cela ^au morceau précédent, dont la facture est la môme ? faut-il l'en séparer ? faut-il s'arrêter là ? On peut faire valoir à l'appui de la première opinion que la phrase tomber au premier rang, sonne comme un refrain et resserre les deux morceaux, et que l'idée partout est celle de la bataille ; on peut soutenir au contraire qu'il n'y a pas de développement de pensée, mais deux antithèses qui se suivent. Quant à savoir s'il faut s'arrêter là, un hasard de tradition nous renseigne d'une façon précise : le dernier distique figure dans un autre morceau. Là, après une description du lâche qui tombe un javelot dans le dos, il introduit une description du brave qui résiste à l'ennemi. Pourquoi cette description ne

(1) (0 véot QÙXk {i.àxe<r6e Tcap' àXXi^Xoio-t ixévovtec 15

fiT)8i çuyf\c «Iffxptiç apXÊTS \L-t^\ çdpou, hXkoL (jiiYav 7rocer<76s xal âX)ci(jLov èv 9pe<7l 6u|xdv

^rfiï cfCKo^MytX':* àvÔpà<Ti jiapvàjievot, Toùc Se TcaXaioxépouc cov ouxéTc Yo^vax' èXaçpà • jiT) xaTaXsfTTovTSç çeu^eTÊ xoù; y^P**o^C- 20

ft^^xp^v YÀp dr) toOto, (lexà 7cpo|xàxoiai TE&advxa

xeioOac 7rp6(rÔe vécov av$pa TraXaidxEpov rfir\ Xeuxbv ÊX^vxa xàpr) TcoXidv te ^éveiov,

6v[Jibv àiroirvefovt' écXxtpiov èv xovfri, aîjiaxdevT* al6oia çiXai; èv YjL^ah ex^vra 25

(alcxp^ Ta Y* ôçôaXtiotç x«l ve|JLe<nf)Tbv Ifieiv) xal xp<^« Y^R^^^^'f* • vèoKjt Si TcàvT* èicéoixev,

ô'çp- epaTTî; r^^r^^ à'fkoLh'^ âcvOoç ïyiy\* âvôpdtffi [lèv ÔTjTQTOç îfieîv, èparbc ôè YwatÇlv

Ccobc è(ov, xaXbc 6' èv 7rpo|Jiàxot<Tt Treo-cov. 30

àXXà TIC e^ fiia^àc t^evèxu 7ro<riv d(|Xf OTèpoi<riv

<rrT)pix6elc èwl y^«« X^^®< ô6ov^i daxœv.

viendrait-elle pas ici ? En revanche, c'est une formule qui fait bien en dernier lieu. Libre à nous donc de choisir : nous ferons de ce «vers, selon le cas, un point d'arrivée ou un point de départ, de même que, pour tous les morceaux étudiés jusqu'ici, le premier distique, le seul distique était la clef de tout le reste.

Ce court examen de l'élégie publique nous a préparés à l'étude de l'autre. Or, ici, la première chose qui frappe, c'est qu'il ne s'agit vraiment plus de littérature, mais bien d'hommes et de vie. Toutes les questions d'authenticité, de texte et d'époque dont la philologie fait un si grand cas, lorsqu'on les poursuit chez Théognis deviennent à ce point embarrassantes qu'on en soupçonne la raison d'être. Comment appliquer la même méthode d'une part à une tragédie, dont on sait l'auteur, la date et les détails de la représentation, dont on connaît la tradition du texte et l'histoire du genre, et d'autre part à quelques couplets, auxquels on trouve deux contextes et trois ou quatre attributions différentes? Par exemple, dans un long morceau de Solon que nous a conservé Stobée, le poète, après avoir énuméré toutes les déceptions auxquelles la vie humaine est sujette, poursuit : « Et le hasard plane sur tous les efforts, aussi personne au début d'une chose ne sait-il par où il va passer. — Mais tel qui cherche à bien agir, sans s'attendre à rien, tombe dans un égarement des plus funestes^ — et, pour tel autre qui agit mal, la divinité donne à toute chose une heureuse issue, correctrice de sa folie » (i)« Suivent trois autres couplets sur la soif de la richesse. Ouvrez maintenant votre Théognis, au vers 585 vous lirez : « Le hasard plane sur tous les efforts, aussi personne au début

(1) Anth.'Lyr., p. 39 - Stob. III, IX, 23.

V. 14. Tzitri fié Tot x^vfiuvoç èw' ëpYJi.ao'iv oùfié ti; olÔsv

^ aéXXei o'x^o'siv xP^K'tttoc àpxoi''évou. 15

àXX' 6 (lev ë^ ëpfisiv neipcopievoc où Trpovoi^aac

•C (xtYaXyjv àTT)v xal x*^^'^^ ïnta&y T(^ fia xaxôc epfiovTi Oebc Tcepl icàvTa fifficoai

d'une affaire ne sait-il par où il va passer. — Mais tel qui cherche à être en vue, sans s'attendre à rien tombe dans un égarement des plus funestes, — et pour tel autre, déjà prospère, Dieu donne à toute chose une heureuse issue correctrice de sa folie. — Il faut souffrir ce que donnent les dieux aux mortels, et supporter d'une âme égale les deux extrêmes : — ni tomber dans le désespoir devant le malheur, ni se réjouir du bien avant d'en voir la fin der^ nière >> (i). Ces deux morceaux sont bien les mêmes, à ceci près que chez Théognis la conjonction du début a disparu, et quelques mots ont ^té changés, non en mieux (22). Mais aussi, la suite est différente, du moins si l'on se décide à la lire : Théognis veut qu'on persévère et tienne le juste milieu, alors que Solon déplorait la soif de la richesse. Enfin ces vers de Solon eux aussi se retrouvent ailleurs chez Théognis (3) avec une différence amusante : la phrase religieuse de rAthénien, « les immortels attachèrent le gain aux mortels, )) devient « l'aident pour les mortels, c'est la folie )» (4). Laquelle de ces deux versions préfère-t-on, celle de Solon on celle de Théognis ? Encore Solon figure-t-il ches; Stobée et Théognis dans une anthologie : les croira-t-on ? A qui

(1) Theog. 585.

Tcâdiv TOI xtv6uvoc £ic' ïpy[LaGi^ oùSé tic ol$ev

Tci^ (TXTQO'eiv |xéXX&« i:pr\'f\i.OL'voç àpxotiévou* àXX' à (iàv eù$oxt(ieiv iceip(o|XEvoc où icpovoi^vaç

çic lAe^aXTiv àTYjv xal x«^e«^v eireasv* Tw Sa xaXcoc TCoieûvTi Oebç icepl itOLvxa t^Oticiv

ffUVTUx^TQV àyoL^-f\y, ëxXuŒiv à(ppo<nivY)ç . ToX(iav xpY) ^> $^6ouo-( 6eol ôvyjTotai ppoToiviv,

^TH^iiùç Sk fépeiv à^i^OTépaiv t^ Xà^oc, (iY)Te xaxoio-iv ào-û>VTa Xît^v ^psva {iy)t' iya^oXai^t

TCpçOévT' i^aizl^riç TCplv TéXo; âxpov l$&iv .

(2) C'est ce qu'on remarque surtout quand on compare dans te recueil de Théognis les deux versions des distiques répétés. Voir Heinemann et Em. von Geyso, ouv. cit.

(3) VolrTlieog., 2^7 suiv.

(4) Solon, frag. 12, v. 74, xépSeaTOi 6vy)t6i(t' coTraaav àO&vatoi. Theog., V. 230, xpr[\icf,zà toi ôvtjtoi; yfveTai àçpoovvT).

l'originali à qui le pastiche ? Combien y a-t il là d'auteurs et où est Télégie? On le voit, les questions s'accumulent, les vers demeurent : c'est assez dire que les premières sont mal posées. Changeons donc de méthode. Ces versions différentes doivent tirer chacune à conséquence et ensemble nous donner une idée de l'élégie. Elles sont l'élégie même.

Il y a done des élégiaques attitrés. Hipparchos veut-il dresser des bornes dans l'Âttique; les Grecs érigent-ils un monument sur la plaine de Marathon; est-il question de placer une statue ou d'orner un mur; fait^on une offrande au dieu ou veut-on mettre une stèle au cimetière : on ne s'adresse pas seulement au sculpteur ou à l'architecte, meds aussi au poète de l'élégie. Si c'est un homme de renom, il se fait payer très cher; parfois, sans doute , un ami de talent s'en charge en s'inspirant d'un bon modèle. Et ces vers, à force de passer sous les yeux, entrent dans le parler commun et dans la poésie courante (i). Car ils renferment souvent des réflexions morales. Les noms propres et les circonstances particulières ne remplissent pas toujours le couplet ou le quatrain. Si l'on appelle le mort, le passant, autr& chose encore (!>), c'est pour nous dire que la vertu survit à la vie.

Il y a aussi des épltres. Solon s'acquitta ainsi d'une dette d'hospitalité. « Il s'adresse, dit Plutarque, dans ses élégies à Philokypros, roi de Chypre, chez qui il était descendu en cours de route vers l'Egypte ï> (3). Dans un moment d'allégresse, il envoya à Mimnerme entre autres ces vers : « Mais s'il n'est pas trop tard et si tu suis mon avis, enlève ce vers, et ne m'en veuille point d'avoir mieux compris les choses que toi! change le Ligyastadès, et chante einiù : Puissé-je avoir quatrevingts ans quand me trouvera la mort ! » (4) Mimnerme, moins viril, avait désiré mourir en bonne santé à soixante

(1) Voir Théog. 255.

(2) P. ex. Kaibel, Epigr. Gr.^ 1. V. Hauvette, De l'ÀuthenticiU, etc.* p. 44.

(3) Plut. Vit, Stil. o.m.

(4) Àntfi, Lyr,, p. 41.

LES ÉLÉOIAQUBS 101

ans. Et lorsqu'on dit épîtres, il ne fant point y mettre trop d'ampleur (i). Dans la vie agitée de ces temps-là, chaque idée est nouvelle et il suffit d'une seule pour que, traduite en un couplet, elle coure le monde et qu'on se la dispute. Quelle foule d^mpressioûs pour un Solon en routé vers l'Egypte, pour un Archiloque errant par l'Archipel! Théognis a fait le voyage de Sicile, d'Eubée et de Sparte; elles ne valurent point à ses yeux sa patrie; cette réflexion fait un poème (ti). Il y a l'élégie d'amour, et qui le dispute pour le nombre et la vogue avec les mètres erotiques. Mimnerme, .un des premiers élégiaques, passa pour le maître de ce genre (3). A partir de son époque (car Son contemporain Solon ût aussi des vers amoureux) tout le monde le pratiqua. On a déjà lu dans Théognis le nom de Kyrnos qui s'y trouve plus d'une fois à chaque page et que la Grèce n'oublia jamais. Le poète l'invoque incessamment. Mimnerme et Solon sans doute en faisaient autant pour leurs amours, puisqu'ils nommaient Nannô et Kritias. Il y a là un détail qui trahit l'usage, j'allais dire l'instinct, un peu comme pour le sonnet des littératures modernes. Ces noms propres ont chez l'élégiaque une valeur toute particulière et qui le caractérisent. Ainsi conçue, que dit-on dans l'élégie amoureuse ? D'abord ce qu'on a toujours dit, ce qu'on dit encore, ce qu'on dira toujours. Mais l'amour grec est compliqué d'amitié et de pensée, et quel cadeau plus précieux qu'une réflexion ? Encore la personne aimée est-elle en général bien jeune, et quelques bons conseils, s'ils n'ont guère chance d'être mis en pratique, soulageront-ils toujours le cœur de celui qui les donne. En tout cas les réflexions ont un prix et les formules semblent neuves : toutes deux sont rapportées de loin, quoiqu'elles soient si petites. La vérité n'est plus

(1) Sophocle a écrit deux distiques à Euripide {Anth. Lyr.) Là-dessus voir Zurborg, Berm. 10, p. 206.

(2) Théognis, 783.

(3) Sur Nann6, voir Heinemann, Stud, Solonea, pp. 43, 44; Kaibel, Berm,, 22, p. 510. S'il faut à tout prix avoir des doutes, ce serait surtout sur la constance dont Nann6 aurait été Tobjet de la part du poète.

énoncée à Tétat de citation mais elle sort de l'expérience personnelle et coûte cher. Ce que Théognis chante à Kymos est mieux que ce qu'Hésiode disait à Perses.

On pourrait mener plus loin ce classement des vers élégiaques, mais à quoi bon ? Ces poètes vivaient et le disaient. Nerveux, passionnés, spirituels et tendres, tout dans leur vie avait son moment. Mais tout, aussi, avait un moment seulement. Leur pensée éclate, elle reste fragmentaire. 11 est assez d'une pensée pour un couplet, Phocylide Ta dit, et le couplet à son tour n'exprime bien qu'une pensée ; on la développera, si l'on veut, par une antithèse, on la redira en citant des exemples. Mieux vaut pourtant une deuxième pensée, un deuxième couplet, qui n'aura avec le premier qu'un rapport indéfinissable. Et tout cela est si vivant et exprime si directement l'expérience, qu'on ne peut le garder pour soi. Inscription, épître, vers d'amour, partout la réflexion personnelle et générale l'emporte évidemment et presque toujours ne s'adresse à quelqu'un. La personne n'y est pas pour grand' chose : c'est la pensée qui, quoique abstraite, est trop nerveuse pour en rester là. Elle se dit à vive voix, on se la lance. Où cela ?

Dans des réunions de tout genre. Nous avons dit, à propos de Télégie formelle, que les poètes s'adressent presque toujours au pubUc. Ils s'adressent maintenant à un ami, mais ce n'est point assurément pour réciter devant lui, avec le virtuose, les distiques où ils l'interpellent. Ces vers sont écrits pour eux, ils sont lyriques au sens moderne de ce mot (i). Seulement leur place est dans les réunions. C'est là que se chantent ou se disent, par des artistes ou par les amis eux-mêmes, les réflexions élégiaques. Quant à se repré« senter une de ces réunions on n'a qu'à consulter les vers mêmes. « Il faut d'abord que les joyeux convives chantent la

(1) Ce sont là, ce me semble, des objections Insurmontables à « l'élégie symposiaque » de M. Reitzenstein et à toute autre théorie qui assigne à l'élégie un rôle défini.

LES ELÉGIAQUBS 103

divinité avec des mots respectueux et la pensée pure* — Puis, après avoir versé la libation et demandé la grâce d'agir en toute justice (car ainsi c'est chose plus facile)» — il n'y a pas de mal à tant boire que tu restes en état de rentrer sans aide, à moins toutefois que tu ne sois très vieux. — Et de tes convives approuve celui qui, tout en buvant, rapporte des choses intéressantes, selon que le souvenir lui en dit, et qui parle de vertu. — Ne développe pas les batailles des Titans et des Géants, ni celles des Centaures, vieux* contes rebattus — ni les âpres luttes civiles. Tout cela ne vaut rien. Mais se souvenir des dieux, c'est bien » (i). Un autre poète n'a pas suivi ces sages conseils ; il avoue avoir dépassé la mesure ; les murs lui semblent mal assis et lui-même voudrait bien pouvoir se tenir debout (2). Théognis est aussi peu philosophe mais plus artiste : il promet à son amant la gloire et l'immortalité, et lui assure qu'il assistera à jamais à tous les banquets, à tous les festins, car c'est là qu'on chantera ses vers (3).

Ainsi des banquets, ou plutôt des symposia qui en étaient la dernière partie. Dans une vie active et passée en plein air, c'était là sans doute là partie la plus importante de la Vie sociale. Les causeries artistiques et littéraires, les conversations philosophiques, les bouts rimes, les portraits, les propos spirituels, tout cela se donnait rendez-vous à la fin de la soirée, à ce moment où, ayant terminé le repas, les convives se lavent les mains, prennent des couronnes de fleurs et se passent la coupe classique mêlée de vin et d'eau. La scène typique de ce genre était le moment légendaire où les sept sages blanchis et vénérables revinrent des quatre coins du monde s'asseoir à la table commune. Les pensées

(1) Xônophane, Anth, Lyr., p. 51. — Ath., 462 D.

Gomp. Ëvône, Anth. Lyr., p. 133; Grillas, t(2., pp. 134, 135; Dion. Ghalcns, id., p. 129; Ion, id., p. 125, Anacréon, id,, p. 230. (3) y. Theog., 503.

(2) Theog., 239.

qu'ils exprimèrent à cette occasion, toute la Grèce en vécut ; on les inscrivait aux frontons des temples (i), elles inspirèrent des dialogues, des chœurs de tragédie ; elles devinrent une partie de l'éducation morale. Étaient-elles, à l'ongine, en vers ? H est permis d'en douter, mais elles ne furent pas longues à prendre cette forme, et la plupart se retrouvent chez Théognis. Lui ou un autre, un soir à table, chacun des convives ayant à dire un distique, s'en était tiré en donnant à la vieille maxime la forme du couplet ; son voisin s'appelait-il Simonide, Onomacrite, Kléariste, il y faisait entrer son nom (a) ; il ajoutait une antithèse, ou passait le dé au voisin qui en faisait de même. Peut-être Théognis eût-il dédaigné le bien des autres, il se plaint que l'on respecte peu le sien. Mais cette immortalité qu'il promet à Kyrnos ne s'achète pas à plus vil prix. Une de ses sentences comporte des développements de tout genre et n'en est pas moins jolie pour perdre quelques mots, pour changer de nom propre et même parfois de sens. Tout cela est de bonne guerre. Le nom propre n'y fait rien et un jeu d'esprit n'est pas un crime. Sans doute le poème perd aussi à être dépecé et refait ainsi. Les détails trop personnels, les allusions trop précises, la date et le lieu disparaissent. Mimnerme avait parlé, on ne sait' à quel propos, de Jason, donc d'une légende ; il avait plaint le travail excessif du soleil (3). Théognis comme Solon parlait et parle encore politique (4). Les vers d'amour tenaient évidemment du souvenir. Mais ce qu'on citait, c'étaient surtout les réflexions; aussi les réflexions étaienirelles l'essentiel et constituaient-elles souvent tout le poème. Or un recueil de vers élégiaques, écrits et récrits ainsi, de toutes provenances, avec ou sans attributions, dans plusieurs versions, sur des

(1) V. Preger, IGM, 197, 207, 209; 65 (comp, Crltlas, Anth, Lyr., p. 135, n. * 2a).

(3) Anth, Lyr., p. 32, n. 10; p. 33.

(4) Pour déterminer à quel parti il appartenait. Il faut non seulement choisir les vers mais aussi interpréter les principes qui sont généraux. Lui-même était sans doute plus précis.

LBS ÉLÉOIAQUES lOS

sujets de tout ordre, mais surtout sententienx et gnomiqoes ; un recueil de Vers élégiaques qui, ayant passé par le banquet, les réunions et la vie grecque, sont destinés à y être employés de la même façon ; voilà notre « Théognîs », voilà la réflexion morale et personnelle dans la poésie grecque. C'est là maintenant le point de vue d*où nous allons l'envisager.

On y lit après le début une phrase connue : « Et je te veux du bien, je te dirai, Kymos, ce que moi-même enfant j'appris des hommes de bien. — Sois sage et ne tire, d'actions viles et injustes, ni honneur ni vertus ni richesse » (i). Ces honmies de bien, sont-ce les optimates de Mégare ? On Ta dit ; mais c'est toujours au point de vue moral que Théognis se propose d'enseigner leur exemple. Et il poursuit : « En voilà assez là-dessus ; d'autre part ne fréquente pas les méchants hommes, mais tiens toujours aux hommes de bien, -*-et mange et bois avec eux, et assieds-toi à leurs côtés et prends plaisir à fréquenter ceux qui sont très-puissants. — Car des hommes de bien tu apprendras le bien ; mais si tu te mêles aux méchants, tu perdras jusqu'à Tiatelligence que tu as. — Apprends cela, et fréquente les hommes àe bien. Tu diras un jour que je conseille bien mes amis. » Ici la question est tranchée. Si les hommes de bien sont ce qu'ils sont, c'est qu'ils ont les moyens de l'être ; c'est donc eux qu'il faut fréquenter, car les faibles sont méchants, ils ont un pauçre caractère^ et c'est ce qu'on acquiert en les fréquentant. Cette pensée, un peu plus amère chez Théognis que chez les autres Grecs, est une réflexion personnelle ; pour l'exprimer, il l'expose à un ami jeune et folâtre qu'il aimait avec passion. Ce n'est pas la seule d'ailleurs, et le poète réalise sa promesse. On trouve toutes sortes d'idées générales sur l'amitié, sur la richesse, sur l'orgueil, sur l'hérédité, sur Tingratitude des enfants, sur le caprice, sur le vin, sur le hasard ; des méditations, des cris de désespoir, des prières ; toute une vie

(1) Vé 27 8uiv. Pour le v. 27. comp. Travaux, 286, Theog,, 1049,

106 LES SENTENCES DANS lA POiSlE GRECQUE

hamaine, en somme, ou plusieurs vies humaines résumées en généralités et en formules essentielles. Tout cela est vivant, dramatique, réel. Si les auteurs ont vécu et pensé, c'était pour le dire à leurs amis et à leurs amours. Le nom de Kymos figure au premier vers ; une anthologie erotique se trouve à la fin.

Au milieu de toutes ces réflexions morales et philosophiques, pas un instant de repos ni de recueillement. On est très loin de ces brusques silences de Heine, par exemple ; l'Allemand n'est pas moins désespéré et cynique que Théognis, mais lorsqu'au milieu des petites choses qui l'amusent il en saisit la valeur et le sens généraux, il s'arrête et revient à lui. Le Grec ne distingue point de cette façon. « Fais le bien, on t'en fera autant ! C'est assez de nouvelles ! une bonne œuvre s'annonce sans peine » (i) : voilà comment il exprime une idée qui l'obsédait. Ingratitude, trahison, duplicité, c'est tout ce qu'il trouve dans l'amitié : il le dit en un seul couplet i celui qui Le fait souffrir. Lui-même est tout autre ; son idéal du caractère se réalise vite dans le sien ; « Lave-moi, et du sommet de ma tête l'eau qui découle restera toujours blanche. — Et tu me trouveras, en toute chose, comme de l'or pur, rouge à le voir et qu'on le firotte de la pierre de touche ; — dont la rouille noire ni le vert de gris ne mordent à la fine surface, mais qui garde à jamais sa pureté et sa fleur » (a). Toujours au comble du désespoir, il n'a point le temps de se demander ce que tout cela signifie, ni de pousser par un effort sur soi jusqu'à la vérité. « Je ne puis pas, s'écrie-t-il, — mais cette fois ce n'est plus à Kymos qu'il s'adresse, mais, comme Ulysse au milieu des flots, il se fait un dranie à lui-même, — je ne puis pas, mcm cœur, t'offirir tout ce qui t'est agréable. Aie patioice. Tu n'es pas seul à viser haut » (3). Pourtant il fidt un effort pour

(1) 373. s^ £pâ«»> sC nsx^- '^^^ zyf£Ào> iDJlov toXloK;

comprendre. Pourquoi est-ce toujours le bien qui échoue et le mal qui triomphe ? Théognis, pour se poser cette question philosophique, s'en prend de vive voix à la divinité, et avec un geste de Prométhée lui jette l'énigme au visage : « Père Zens, que ne plaît-il aux dieux de faire que les méchants savourent l'oi^eil ! que ne leur plaît-il — bien sincèrement de faire que Thomme au cœur dur, aux actes atroces, qui n'a cure des dieux, — paie cher un jour ses crimes de sa personne ! afin que jamais à l'avenir les folies du père ne fassent le malheur des enfants — ni que les enfants d'un père impie mais qui pensent et font le bien, fils de Kyrnos, par crainte de ta colère — et dès Tabord ont aimé le bien de tous les citoyens, ne paient cependant la transgression de leurs pères ! — Que tout cela plaise aux bienheureux dieux I Car maintenant qui fait échappe, et c'est un autre alors qui souffre du crime. » Parti sur ce ton ironique, et toujours navré, il n'a pas encore dit tout ce qu'il avait sur le cœur. Son amertume s'accroît. Il reprend : « Et ceci, roi des immortels, comment est-ce juste ? qu'un homme à l'écart des actes injustes, — qui n'a conscience ni d'une transgression, ni d'un serment violé, mais tout juste qu'il soit, que cependant l'injustice l'accable ? — Mais alors, à le . voir, quel autre mortel dorénavant respectera les immortels, et de quel cœur ! — puisque l'homme injuste et méchant et qui ne craint la colère ni d'aucun homme ni d'aucun dieu, — se démène gorgé de richesses, et que les justes, brisés par l'atroce pauvreté, s'épuisent, d Là dessus le poète se ressaisit ; le drame change ; il résume en deux vers son expérience : « Apprends cela, cher ami, et acquiers justement la fortune. Sois sobre de cœur et à l'écart du crime. Et souviens-toi toujours de ces paroles. A la fin tu me loueras de mes sobres conseils. » (i) — Voilà des vers qui dans notre livre se lisent à la suite et que par conséquent nou3 avons appris

(i) V. 731-756. Voir plus haut, p. 88, note 2.

par cœur dans cet ordre. II est vrai que les deux derniers pourraient figurer à la fin d'un morceau quelconque ; nous saurons nous en servir quand l'occasion s'en présentera. Mais aussi nous goûtons dans leur contexte actuel la froide ironie avec laquelle ils résument les deux morceaux à Zeus. Quant à ceux-ci, ils consistent en ces oppositions et ces énumérations auxquelles nous nous sommes habitués chez Tyrtée» et le rôle de la simple formule est le même que chez Hésiode. La passion furieuse du poète nous l'a peut-être fait oublier, mais lui-même prononce la seule phrase qui soit essentielle : Lliomme qui fait le mal échappe, l'homme qui ne le fait point est puni.

Tout le recueil, à peu de chose près, est ainsi conçu. Théognis veut dire quelque part que la divinité est cause de tout : Aucun homme, ni riche ni pauvre, ni méchant ni bon, ne l'est sans elle. Les vei's précédents disent qu'il est des hommes d'une pauvre intelligence mais d'un bon génie, et d'autres d'une bonne intelligence mais d'un mauvais génie (i). Lisez notre distique à leur suite, la contradiction est^lle insupportable ? Théognis est un esprit fort ironique, et, après les deux premières antithèses, il se serait bien permis de les rendre absurdes. En tout cas, et ceci est essentiel, il pense par antithèses, il pense par énumération ; l'abstraction chez lui est affaire de formule. C'est là le génie de tous les élégiaques et de l'élégie. Croit-on que les chansons d'amour sont d'un style plus continu ? « Joie d'être jeune, horreur de vieillir, voilà la double idée qui inspire à Mimnerme ses accents les plus pénétrants. La moitié des vers qui nous restent de lui sont consacrés à cette antithèse » (2). Développée dans chaque

(1) y. 161 $UiV, iroXXo( TOI xpÂÂvrai SeiXaic fpevf, Sa{(iovi S' ioOXâ,

oîc To xaxbv Soxéov '{i'vtxoii elç àY«66v.

eîalv 8' oï poyXrî x* à^*^? **^ fiaipiovi ÔetXô

[koyfiil^ùMfTt^ réXoc 6' ïp'Xit.otviy où/ ïiçtxoLi . o^Selc àv0ptt>7C(i>v oyjx' oXpioc o{^te TCEvi/poc

o\kt xaxoc v6(T9iv 6aî(iovoc oiSx' ifabâç,

(2) Croiset, Xt«. Gr., II, 116.

LB8 ÉtiGIAQUES f€Qi

membre, elle fait âne dizaine de vers. que nous a conservés Stobée (i). Un autre morceau consiste à reprendre la fameuse comparaison des hommes avec les feuilles, et à dire que, là jeunesse passée, il ne reste . que mort ou misère : ce qui n'empêche, évidemment, que Télégie de Minmerme ne soit une merveille de couleur et de mélancoHe. Celle de Théognis a Tallure plus nerveuse et la phrase plus irrégulière ; la pensée s'y développe d'une façon assez semblable. « Ne m« chéris pas avee des mots, en ayant ailleurs Tesprît et }a pensée, si tant esl que tu m'aimes et que ta pensée me soU. fidèle; — mais ou bien aime-moi d'une peasée sincère, ou bien renonce, hais*-moi ! et alors, la guerre ouverte ! » (2). Ce»vei»s se retrouvent deux fois, dont une avec d'autres vers qui disent la même chose, et toujours par antithèses. Traduisons, le^ couplet qui alors fait suite et parait être une fx>rmule de fin : « Et rhomme qui- sépare la pensée et les lèvres, c'est, un dangereux compagnon, Kyrnos; il vaut mieux l'avoir comme ennemi que comme ami » (3). On aurait pu développer cea* idées sous forme d'énumérations. Les dix distiques de Soloa sur les dix âges de l'hojnme sont fameux (4) ; il y a dû. y. avoir une foule de poèa^es de ce modèle. Notons les énumé* râlions mythologiques, tel ce passage où Théognis (5), aprè» avoir posé au début que iseule^ la richesse est une vertn, lui compare, pour le démontrer, la constance de Rhadamanthe, la< smence de Sisypiie et autres choses semblables* Le preniier

ii) AUth, Lyr,, pp. ^,3i,

\^) ip82 Cy-^ 87 (les leçons des v. 87 siiiv. entre pai^enthèses) .

Mi^ jj.' (^7re<Ttv jiàv ozépyt, vdov ô' ïy(e xal çpéva; aXXa; ((ÏXXyj),

eî |ie çiXsï; xa( toi ttiotoç sveori vooç, àXka \ri jie] <p^ei xàÔapov" 6é|i6voç vdov yÎ'jjl' aTcoeiTcwv ex^atp' à|içaôiT)v veixôç àsipàjievo;.

(3) 90. ' 8; 8è |iir) yXuxrvr; ô^x' '^X^' v6ov, outo; ixaXpoç

ôsivbç Kypv' èxôpo; péXxepo; >i çiXo; wv.

Inutile d'insister ici sur la répétition des mots.

(4) Anth, Lyr., 42.

.(5) y. 0^, comp* Xénophane, Ant^. lyr», p, 5i, n. 2.

distique, le seul distique, à la fois pour les antithèses et les énumérations, est l'élément essentiel.

Le poème élégiaque est donc, en principe, un distique sentencieux. L* examen des textes déjà nous indique cette définition ; des considérations d'un autre genre nous l'imposent.

Tout d'abord, à envisager ce distique conune le premier d'une série, quelle tournure lui donne-t-on ? Cela varie, évidemment, et lorsque, comme Solon dans ses poèmes politiques, il y a un' sujet précis, on l'énonce. C'est l'exception; le sujet est presque toujours général. Alors le poète conmience par nommer la personne à laquelle il s'adresse, ou, si c'est une prière, par invoquer le dieu. « Enfants brillants de Mnémosyne et de Zeus l'olympien » (i), dit Solon au début de sa grande élégie. Dans Théognis on trouve maintes tournures de ce genre : « Timagoras, chez beaucoup d'hommes il faut voir de bien près pour savoir ce qu'ils sont » (a). « Kyrnos, cette ville est grosse et je crains qu'elle n'enfante une horreur » (3). Ne s'adresset-on à personne, comme il arrive souvent, on s'en tient aux tournures didactiques, et Ton débute par des conjonctions : d Et ceci, roi des inmiortels ; » <i( Et je te veux du bien, je te dirai : » (4) « Et maintenant je passerai à un nouveau sujet » (5). Voilà le point de départ. Est-ce une antithèse, on développe l'un des membres; est-ce une formule simple, on ajoute la formule contraire, on accumule les exemples. Mais le point de départ seul importe; on peut supprimer la suite ou la changer; on peut l'ajouter si elle fait défaut. Pour finir, l'on y arrive parfois par des retours à la thèse initiale ; mais presque toujours, comme dans la poésie didactique, il est

(1) Ànth, Lyr.^ 37. MvyjiiootSvyi; xal Zyivoç 'OXyjiTriou à^Xact xéxva. Gomp.[tou8 les proèmes, et Théog. 341, 731, 1087.

(2) 1059. TniaY6pa, TcoXXâv ôpYV àiràtepôev ôpûvTi

Yivwffxeiv x*^67r(Jv.

(3) 1081. Kupve, xuei nàXiç >iôe, ôéôoixa ôà (i^ TéxYj ctvôpa

uPpiorViv.

(4). Théog. 27, 743; 1049.

^5) Xénophane Ànth, Lyr.^ p. 53. Diogène Laerce dit en toutes lettres ^ç àpxin*

LES ÉtÉGIAQUES 111

indifférent que l'on s'arrête ou non. Cela tient à ce que la pensée, étant abstraite, n'est pas analysée, mais répétée sous des formes différentes.

Gela déjà explique comment les Grecs lisaient les vers élégiaques, comment ils en usaient. Nous avons là-dessus des ren* seignements très précis* Sans aller plus loin, l'anthologie même de Théognis porte toutes les marques de l'usage et, loin de ressembler aux œuvres d'Athénée et de Stobée, elle paraît être arrivée à l'état où nous la trouvons plutôt par une lente adaptation aux besoins du public que sous le coup d'un ou de plusieurs remaniements. C'est donc exactement ce qu'entend un citoyen grec lorsqu'il dit élégie. On peut aller plus loin. Pour devenir notre recueil, les œuvres de Théognis, telles que Platon et Xénophon les lisaient, ont dû beaucoup y ressembler dès l'origine. Mètre élégiaque d'une part, et sentences de l'autre : voilà ce qu'étaient « les élégies » de Théognis, de l^olon, de Mimnerme. D'ailleurs on entend parler de 'TTcoÔTixai, de Réflexions j de Selon (i) et de Tyrtée ; c'étaient des distiques, peut-être des fragments, de ces morceaux choisis dont Platon se plaignait qu'on les fît apprendre aux garçons à l'école ; mais enfin l'éditeur n'eut pas grand mal à faire les deux Uvrets ; tous les vers élégiaques de Solon, tous les vers de Tyrtée y auraient trouvé une place ; en tout cas la chose ne s'explique que par la nature de l'élégie elle-même et Tusage qu'on en faisait.

Voici maintenant comment les Grecs parlaient de ces poèmes. J'ai traduit plus haut tout un passage de Tyrtée qui consistait en deux oppositions se distinguant nettement l'une de

(1) Heinemann {Stud. Sol.^ p. 37) a essayé de reconstitu.er Tédition originale des poèmes de Solon. Elle aurait suivi la division métrique, ce qui d'ailleurs était le cas pour d'autres poètes; devant les élégies on aurait trouvé ËAËFEIA (au pluriel) et comme premier poème la grande élégie Mvy]|io(tuv7)c, etc. Ce dernier détail ressortirait des mois suivants de Clément d'Alexandrie : ô SdXcov tyîc èXe- "XtioLç âpxeTtti MvY)|io<ruvY]c. Ce raisonnement me parait bien subtil. — Avec ces *rico6fjxaij comp. le livre d'Heraclite (éd. Dlels, Weidmann, 1901), qui aurait ressemblé pour la forme aux Réflexions de la Rochefoucauld.

Fautre, le tout terminé par un distique qui figure ailleurs. Ce passage provient d'un discours de Lycurgue, qui rintrodutt ainsi : « (Les Lacédémoniens) firent une loi édictant que toutes les fois qu'ils seraient sous les armes, on les appellerait en masse devant la tente du roi pour entendre les poèmes de Tyrtée. Il sera même utile d'entendre ces vers élégiaques i> (i). D*autres passages sont de Platon : « Combien eut raison l'amant de Glaukôn, dit Socrate dans la République, lorsqu'il vous écrivit le début de ses vers élégiaques. Vous vous étiez (Ustingués dans la bataille de Mégare, et il dit : Enfantcp d'Aristôn, race divine d'un père illustre. » (a) Ailleurs, Ménon avoue ignorer si la vertu peut s'apprendre. Socrate lui dit qu'il n'est pas seul à avoir ce doute, le poète Théognis l'avait avant lui. — Dans quels vers? demande Ménon. — Dans les vers élégiaques où il dit : « £t mange et bois avec eux

(on a déjà lu ces vers) Tu comprends qu'ici il parle de

la vertu comme si elle pouvait s'apprendre. — On le dirait. -^Mais ailleurs, un peu plus loin: Mais si l'esprit d'un homme, dit-il, pouvait se faire et smtix)duire. . .! » (3) Du vague môme de ces passages il me parait ressortir ceci : qu'en parlant d'élégies on ne distinguait point les poèmes, mais qu'on les envisageait comme une suite de distiques qui valaient séparément et dans l'ensemble, mais non selon les divisions qu'un éditeur moderne, par exemple, tâcherait d'y faire ressortir. Je

(1) Lyc. Contr, Leocr. 107. vd|iov î^Ocvto, &rav iv toi< ^tùahç iUoTpiiTcuo|iivot (Lai, xaXeiv ènl tV tov ^aaCktbaç axY)VY)V àxouo-o(i.ivouc tûv Tvpratou iroiTit^oruv airavTa; .... xP'^i^'H-ov ô ' èori xal ToyTwv àxoîjffai Tôiv èXe^edov ....

(2) Rep, 368a. Oi& xaxâç sic u|i.ac, (L iraîSsç èxe^vou toO àvfipdç, Tr)v apXT)v te5v èXe^e^wv èiro^Yioev ô rXauxwvoç èpaonfiç, eySoxini^ffavTa; icepl ttjv Msyapoî it&xn^,

rUtiôec 'Af (otuvoc xXecvôû Ostov y^voc àvdp^c Voir aussi pius haut, p. 87, noted*

(3) Plat. Men. 95 D. '£v icofoi; siceatv ;

'Ev toi; ïktfzloiQ ou Xifti [suivent Theog., 33-36]. olo6' &n iv Tovtoïc \iht cbç Si^axToO o(^07)c tî\c àperi^c Xéyet ;

^a(v6Ta( ye.

'Ev âXXotç fié Y* i>'^Y®^ |iét«(5àç, Et 6*91v ^DoiT)t^v, çtjaf, xài ev66TOv àvfipl vtiTjtJia.

i Les éliÉgiaqubs ^ •113

ne nie point évidemment que les divisions aient existé. .Gomme Platon, Àristote parle de « Télégie qui commence » par tel et tel vers (i). Mais cest une précision toute scientifique. Surtout, loi'squ'on lit dès titres, Nawa» Rùw\k(a AùSiq, il faut se garder de croire trop vite à des poèmes ainsi intitulés. La chose n'est rien moias que certaine ; pour la N<xvv(À, il est de toute évidence qu'il s'agit des élégies de Mimnerme.

Ces passages nous montrent aussi quels étaient les mot^ dont on se servait pour désigner les poèmes (n). La bonne langue dit : èkeyeiLov un distique, et eXeyela des distiques : pour bien traduire on devrait donc viire d'un couplet une élégie, .de plusieurs couplets des élégies. Avec Aristote parait un nouveau mot qui est la source de toute cette confusion ; éXeye^a au féminin (3). G^ serait là le poème distingué du mètre et du couplet. Plus tard c'est la confusion complète : Qément d'Alexandrie, pour parler du poème de Solon sur les dix âges de l'homme, dit al eXe^eiat, ce qui signifie, dans la langue d' Aristote, les poèmes élégiaques (4)-

Gomme nous^ donc, les Grées ne distinguaient pas entre les élégies. Il y en avait en un vers, en deux vers : c'étaiient des élégies. L'inscription n'en a parfois pas plus d'une, telles ces pensées qu'Hipparque fit graver sur les termes d'Athènes (5) , Mais on sait que ce devint assez vite (6) la mode d'écrire des épigrainmea non destinées à l'inscription. Nous ne par« ions point de l'Anthologie Palatine où se trouve tout ce que

. (1) Voir 'Ae. HoX. V.

(2) Un mot plus général est ïin\. Voir Plat, locc, ctU., page préc., Herod. V. 113. Sur tonte cette question voir Zacher, PhiL 57 (1898), p. 8. - \d) Aristote, loe, cit., dit aussi iv xotaôe xoXç iioiir)|i.avi, en citant deux distiques.

, (4) L'erreur inverse se trouve chez Suidas, qui dit que Sophocle écrivit iXsYefav xe xal iraiavaç, ce qui veut dire « des vers élégiaques (car nous connaissons déjà deux poèmes de lui en ce mètre) et des péans ».

(5) Plat. Hipp, 225 D suiv. Je ne parle point des oracles, dont nous n'avons <|uè quelques-nns de l'époque dassiquie, et pour lesquels la forme éléglaque est tatdive.

(6) On a beaucoup discuté sur la date; on s'accorde, en général pour le début du IV siècle.

1t4 LES SENTENCES DANS LA, POÉSIE GRECQUE

.l'époque al^caadrine a donné de mieux dans cette forme si répandue, mais de beaucoup d'auteurs classiques et réputés. Ainsi sous, cette forme seule le poème élégiaque est un seul couplet. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que le recueil de Théognis renferme une foule d'élégies en un vers, en deux .vers, et de complètes. La tradition après tout ne nous a point conservé que des miettes ; il y a, avec des élégies assez longues, des poèmes entiers et courts : « Sois jeune, mon cœur ! bientôt il y. aura d'autres hommes, mais moi je sersi mort, et de la terre noire » (i). Faut-il ajouter ou supposer un développement à ce vers admirable ? Rien ne le justifie^ et l'on ne peut traiter de fragment une poésie aussi complète. Dernièrement on a appelé l'attention sur le fait qu'il se rencontre assez souvent deux distiques à la sufte et qui se répondent (a). Dans ces cas nous sommes ramenés au symposium, où l'on chantait assez souvent à tour de rôle les élégies. Combien la forme s'y prête, combien la structure logique l'appelle, il n'est plus besoin de le faire remarquer. A ce. point, élégies publiques, élégies intimes et tout le reste se confondent et se présentent comme des poèmes aux stances isolécts, chantées chacune par un convive tenant une branche de laurier.

Enfin, efileurons la question, d'ailleurs insoluble, de l'origine. 'EXeyeïov, c'est le mètre de l'IXeyoç. Or, eXeyoç signifie chant funèbre, et, selon Horace et Didyme, Télépe n'était autre chose que le chaut funèbre. Est-ce donc en archéologue, ou parce que la chose survivait encore, qu'Euripide, dans l'Andromaque (3), annonce un chant funèbj^é et fait dire à la veuve d'Hector des vers effectivement élégiaques? Nous n'en savons rien, et l'exejnple reste isolé« Là aussi cependant Tindépendance des distiques entre eux est tout à fait remar-

(2) Par ex. 579 suiv. Voir Reitzenstein Epig. u. Seh, pp. 69, 76. C'est % Leutsch que revient l'honneur de la « découverte )». Il est évident que dans la vie galante, à Athènes, il a dû circuler une foule de distiques de ce genre.

i ■ LBIS ât.É0iAQUB6 ii^

quBble^ et si une conjecture était permise, ce serait que nous avons dans l'élégiaque la première strophe, chantée, puisqu'on nous le dit, aux funérailles, mais bien comme strophe, peut- $tre dialoguée comme dans les thrènes (i) et comprenant comme eux une foule de réflexions générales sur la vie.

Des réflexions : voilà ce qui, à travers toutes les différences de détail, reste assez constant dans ce genre si étrange. Les élégiaques ont pensé. Ils appartiennent à cette époque où tout à coup tout homme se trouve avoir sa vie. Avec l'ardeur de rinexpérience, ils se jettent dans toutes les entreprises, ils embrassent toutes les idées, pour en revenir aussi vite et en donner, sans chercher de suite, la formule, ils la trouvent trop sèche. Ils lui donnent une tournure épistolaire ou d'envoi; la sagesse devient le cadeau empressé de l'amour. Enfin la pensée, voulant se développer, tourne sur elle-même; elle est encore assez neuve pour que la même se redise avec plaisir, mais trop soudaine pour être en état de s'analyser. En somme, ce qui distingue les élégiaques d'Hésiode, ce n'est point le procédé du développement qui, tout en s'assouplissant avec la pratique, reste le même, mais le degré et la qualité de l'abstraction. Hésiode n'est devenu le maître de la morale qu'après coup; les ^légiaques exprimaient consciemment les fruits de leurs expériences. De même, lorsqu'on les compare à leurs successeurs, on s'aperçoit qu'ils sont seuls à traiter les idées abstraites directement et par elles-mêmes. Le lyrisme est narratif, le drame est oratoire; on y traite les abstractions aux dépens du genre. Nous nous trouvons donc devant ce fait assez singulier, que la poésie la plus pensive et, en ce sens, peut-être la plus moderne des Grecs, s'exprime en un couplet sententieux, auquel on en ajoute, si l'on veut, d'autres et de semblables, mais, somme toute, c'est un couplet. Son rôle dans la vie grecque n'est point, comme celui des autres genres,

(1) Les thrènes dans le dernier livre de l'Iliade se lisent par^ triades et représentent quelque chose d'analogue à ce que nous nous permettons d'imaginer ici. Voir Christ, Melrik, p. 600. Zacher, l, e.

116 LES SENTENCES DANS LA POiSIE GRECQUE

formel et, pour ainsi dire, d'apparat, mais il consiste à être <^ité dans les réunions. Gela aussi est bien grec : là où nous lisons, où nous nous récitons à nous-mêmes quelques vers de Leopardi, de Heine, de Shelley, les Hellènes se lançaient des élégies à table. La poésie doit être dite à haute voix : autrement, à quoi bon le rythme et la musique? et la pensée abstraite et intime du poète doit s'énoncer en formules commodes et claires; autrement, pourquoi ne les garde-t-il pas pour lui ?

Par là, nous nous apercevons que, dans notre définition de l'élégie, il manquait quelque chose. Empressons-nous de l'ajouter : l'élégie est un distique sententieux qu'on sait par cœur.

Le poème lyrique (i) consiste en plusieurs éléments divers et qui restent assez détachés les uns des autres. Nous n'en étudierons ici qu'un seul, les yvôixat. Il n'est pas sans importance. Ce qui frappait le plus les critiques et les beaux esprits des époques postérieures, c'étaient justement ces réflexions philosophiques et morales ; ils en ornaient leurs proses et leurs discours ; ils en discutaient le sens et la justesse. De là, cependant, une conséquence fâcheuse. Bien des poètes, sans doute joyeux et insouciants, ne nous sont connus que par quelques pensées graves, isolées de leur contexte ; et même lorsque nous lisons Pindare ou Bacchylide, nous * éprouvons un plaisir à relever ces sortes de phrases. C'est notre droit, mais, lorsqu'on cherche à en déterminer la portée, il est évident que cette habitude n'est qu'une difficulté de plus, n s'agit donc d'abord de savoir ce qui constitue essentiellement le poème lyrique. On en distingue plusieurs espèces (a) ;

(1) Les citations de Pindare sont faites d'après la grande édition de Christ {Teubner, 1896), et celles de Bacchylide, à moins d'avis contraire, d'après la seconde de Blass (Teubner , 1899). Inutile de dire que la chronologie des odes est rétablie par Grenfelt et Hunt, Oxyrrynchus Pap^ri, II, n. 222. Voir Camille Gaspar, Essai de chronologie Pihdarique (Bruxelles, 1900). — Les ouvrages dont je me suis inspiré dans ce chapitre sont le Pinda/re de M. Alfred Croiset, et un livre malheureusement peu accessible : Drachmann, Moderne Pindarforlolkning (KJoebenhavn, i891). Pour ce qui m'occupe, le reste de la bibliographie est d'importance secondaire.

(2) Croiset,. (t». S'r., II, p. 268.

118 UÊB MIHIlilUIM JMkltt JL4 PQÉtiB «UEGQI»

nous n'en connaissons bien qa*ane seule, Vépinieie. Or, lorsqu'on fait abstraction des questions d'origine et qu'on regarde à la seule pratique des poètes, on s'aperçoit que malgré des dififérences considérables il y a partout un fond identique : il y a partout une narration. Cela ne va pas de soi.

Parmi ces espèces, le péan (i) était, nous dit-on, consacré aux légendes d'Apollon. Sans 'doute . on commençait par invoquer le dieu ; d'habitude on terminait par une prière. Mais il y avait souvent un récit, en général celui de la lutte d'ÀpoUon avec le dragon (a). D'ailleurs le péan finit par sortir du culte d'Apollon, et fut un hymne quelconque en rhonneur d'un dieu. Au péan se rattache le prosodion^ chanté en procession ; un fragment de Pindare (3) se rapporte au mythe de Délos flottant sur la mer ; dans un autre poème il racontait la poursuite des dieux par Typhon (4). Uhyporchème^ qui ressemblait au péan au point de se confondre avec lui (5)^ était une danse descriptive, un mythe dansé. Quant au parthénée, nous en avons un exemple mutilé - dans le papyrus d'Alcman ; il reste des trois premières strophes juste assez pour voir qu'il y avait un récit mythique. D'ailleurs les parthénées s'exécutent en l'honneur d'un dieu, c'est dire qu'une légende y figure en règle générale. Et qu'est-ce qu'un hymne héroïque ? Le grand poète qui le premier pratiqua ce genre avec éclat, Stésichore, reçut le nom de V « Homère de la lyre », Il ne faut point non plus se laisser tromper aux termes enkômion, thrène, épinicie. Enlevez à ces poèmes certaines parties personnelles et qui pourraient s'appeler des dédicaces, il reste un récit chanté en l'honneur d'un hôte ou d^une ville, pour faire hommage à un défunt ou pour célébrer une victoire (6).

(1) Plut, de Mu8. 9. Je renvoie une fois pour toutes à cette source.

(8) Voir Pind., frag. 55. Simon. PLG, frag. â6 A. Pind. frag.6i ne s'explique que dans l'hypothèse d'une narration.

(3) Pind., frag. 87, 88.

(4) Pind., frag. 9i.

(5) Decharme, fiiirtpt(2e, p. 494.

(6) Pind., frag. 119 (èYxw|iiov), 135 (ôpiivoç) ; Sim. PLG, fiPag. 37..

PINIMkRB 119

Bofin le dithyrambe^ à trayers les mystères et les polémiques qui renyeloppent, et toutes réserves faites sur la façon dont le poème était représenté, apparaît lui aussi comme un récit mythique (i), raconté peut-être par des personnes qui, par une fiction dramatique, étaient censées y avoir pris part, mais enfin un récit ; d'innombrables fragments et de nombreux renseignements l'attestent, et les poèmes retrouvés de Bacchy« Ude en ont apporté une nouvelle preuve. Donc ces poèmes sont des récits de mythes : et cela explique combien peu ils se distinguaient entre eux. Dans la pratique, les choses ont souvent dû se passer de la façon suivante : les poètes avaient dans leurs cahiers des récits composés à loisir ; arrive alors un de c6s amis dont parle Pindare, et qui demande sur le champ un poème, enkômion, thrène, péan, n'importe; avec des strophes d'introduction et de péroraison, le poète donne à la narration une tournure particulière, et Tafifaire (car il s'agit ici de marchés souvent débattus avec aigreur) était conclue. Tels me paraissent être certains « dithyrambes » de Bacchylide (2) ; en tout cas ils pourraient fournir indifféremment un poème lyrique de plusieurs genres ; ce qui manque, c'est la mention des circonstances précises, de l'occasion qui, elle, a un caractère fixe et par conséquent l'impose à tout ce qui doit y figurer.

Pour bien comprendre la nature de la narration lyrique, considérons d'abord un texte typique où précisément manquent les Yvc5(Aat, et d'ailleurs d'autres choses encore qui font généralement partie du poème lyrique.

n nous est parvenu, sous le titre d'Hymne à Apollon (3), un répertoire d'aède pour les fêtes apolliniennes. Il renferme deux récits, celui de l'accouchement de Létô, et celui de l'établissement de l'oracle de Pythô. En outre, il s'y trouve quelques

(1) Wliamowitz, Die TextgeschicMe d. Gr. Lyr., p. 43.

(2) Reinaoh, Revue des Études Grecques, 1898, p. 19. A l'appui de cette thèse, on remarquera que Bacchylide commence souvent ses récits au début d'une strophe. Voir III, èir. p'. V. àvr. p'.

(3) Hymn. Bim,, III.

120 LES SENTENCES DANS LA POfelB GRECQUE

formales de débat et de transition, et, à la fin du premier récit, une péroraison de caractère tout personnel. JTai dit : c'est un répertoire ; cela me paraît ressortir clairement de la façon dont les parties sont rapprochées ; aussi nos éditeurs, en séparant les deux récits qui leur semblaient être deux poèmes, n'y ont-ils point pour cela établi un ordre satisfaisant. Supposons maintenant que nous soyons aède et que la fête d'Apollon; n'importe laquelle, appelle une récitation. Nous commencerons par le dire : a Je me rappellerai et je n'oublie point ApoUon qui frappe de loin » (i), « O Roi de Lycie, de la déUcieuse Méonie, et de Milet » (2), n Phébus, le cygne même en battant des ailes te chante d'une voix claire » (3). Mais, quel récit choisir ? c'est le second point. « Mais comment te chanterais-je, toi qui es toi-même une belle mélodie ? Car partout les thèmes de l'ode s'élancent, par le continent qui nourrit les génisses et à travers les lies. Tous les lieux élevés te plaisent, et les promontoires aigus des superbes montagnes, et les rivières courant à la mer, et les caps penchés vers la mer, et les ports de l'océan » (4). « Mais, comment te chanterais-je, toi qui es toi-même une belle mélodie? ou encore te chanterai-je parmi les prétendants et dans le plaisir, dirai-je comment tu allas recherchant la jeune fille d'Azanie en mariage...? » (5). « Ou encore comment le premier jour Létô t'enfanta pour la

(3) Hymn, Bom. IXL

(4) Hymn.Hom, III. 19.

Tztûç t' âp ff' u|ivTQ<TCi) TràvTwç e(îy{j.vov i4vTa ;

Tjjiàv àv' TJiceipov wopTitpdçov r)Ô' àvà VTi<Toy;, TcôcTat Sa ffxoicta( toi aSov xal Ttpcoove; âxpoi u*]/y)Xù>v ôpécov 7roxa|io( 6' âXaSe Tcpopsovreç i%zoLi t' etç aXa xexXi|iévat Xiitéve; xe OaXà(i<nr)ç. Je lis vd(xoi et non pas vo|io{; je ne comprends pas, en effet, ce que voudrait dire vo(ibc pàXXeTat. Néanmoins la métaphore reste obscure. Faut-il penser à àvapàXXetrOat ?

PINDÀRfi . 121'

joie des mortels ?» (i) Choisissons ce dernier récit. Nous en aurons sans doute reçu les grandes lignes d'une tradition déjà fort ancienne, mais tout le détail reste variable ; quelques vers de plus ou de moins, c'est peu de chose, et les hexamètres dans le langage épique vont et viennent sans qu'on' s^en aperçoive. Le récit terminé, nous pourrons continuer :; a Adieu donc, fils de Zeus et de Létô ! je me souviendrai de toi et d'autres chants » (a). Formule de transition commode, mais qui peut également servir de fin ; « les autres chants » sont alors remis à d'autres occasions. Ou encore l'on préférera une péroraison mœns ^èche et plus personnelle, on s'adressera au cortège du dieu, on dira adieu à Apollon en promettant de le chanter toujours.

Passons à l'époque des grands lyriques, à la première page des Hymnes de Pindare. On lisait ceci : « L'Ismène, Mélia au fuseau d'or, Gadmus, Théba à la sombre tiare, le puissant Héraklès qui osait tout, les joies et l'honneur de Dionysos ou les noces d'Harmonie aux blancs bras, que chanterons-nous? » (3) Il s'agissait de la ville de Thèbes, évidemment ; on ne sait pour quel mythe Pindare se décida. On trouve dans les Épihicies plusieurs tournures pareilles : « Hymnes, rois de la lyre, quel dieu, quel héros, quel homme chanterons-nouSs? » (4). « Lequel des illustres qui vécurent ici, ô Thèbes, lequel réjouit le plus ton cœur ? » (S). Et, pour expliquer cette indécision, les lyriques comme l'aède disent trouver partout les thèmes de l'ode. Le sujet de Pindare, ayant à chanter une victoire éginète, est tout indi-

Dans le texte, j'ai choisi les formules qui reviennent le plus souvent dans les Hymnes Homériques et qu'on, trouvera dans n'importe lequel. A partir de l'Hymne IX, il y a des formules de début et de fin pour plusieurs dieux : c'est ce qui, dans nos éditions, est intitulé el; "Apreixtv, etc. Remarquons que le récit n'appartenait pas nécessairement au cycle du dieu qu'on célébrait.

(3) Pind.,frag. 29.

(4)0MI,init.

(5) iVem. VIT, init.

122 LES SENTENCBS^ DAMS LA POÉSIE ORBGQUE

que : ce sera les Éacides^ mais même ainsi, le choix embarrasse. « De beaux traits par milliers ! tels de lai^pes chemins qui rayonneraient, frayés au-delà des sources du Nil et à travers les Hyberboréens » (i). <( J'ai partout devant moi, dit-il ailleurs» et par la grâce de Dieu, des milliers ds ekenmuH MéKs— t pour poursuivre vos vertus avec des éloges » (o). La formule se retrouve trois fois chez Bacchylide, dont un dithyi*ambe (3). Sans doute il est d'autres façons de commencer un récdt. Ches: Faëde homérique, ces phrases étaient précédées par une inv<^ cation ; de même chez les lyriques le mythe est introduit par une suite d'épithètes grandioses et sonores, qui en ibnt« poiar citer Pindare, comme la façade. Les formules de fin sont assez variées. La prière qui rappelle l'adieu des hymnes homériques était fréquente ; pour le péan elle était de règle. Pindare dik aussi qu'il saurait bien raconter autre chose encore, qu'il est content de son œuvre (4). En général, au moment de terminer leurs réciU, les lyriques pas plus que les aèdes ne se souciaient de savoir où ils en étaient. « C'est assez raconter », disent-ils en somme ; Toffrande qu'on s'était promis de fiedre est fa^te.

Ces poèmes sont donc de simples narrations. Gela est si vrai que Stésichore, à en juger par le vers de début de la Bhadiné (5), ne faisait qu'appeler les Muses, connue Homère, avant l'entrée en matière ; sa Palinodie manque même de cette formalité. Quant à Bacchylide, quelle qu'en soit la raison, plusieurs poèmes consistent tout juste en un récit ; le début comme la fin est une média res ; c'est, si j'ose dire, une tranche de narration, et c'est tout.

Mais le rôle et le caractère du lyrisme devaient se développer. S'il suffisait encore dans cet état primitif, à Toccasion de ces fêtes publiques et régulières dont tout le monde en bon citoyen connaissait l'origine et la raison d'être, il. fallut chanter

(1) j$tn, VI, 22.

(2) l8ih, IV.

(3) Bacch. V, 31 ; VIII, 47; XVIII, inii.

(4) 0/., II, 92. Nem,, VIII, 49.

(5) PL6., fg. 44, 32; voir aussi «35.

PINDARB i23

aussi la vie des cités et celle des partictdiers qui, elles, étaient beaucoup plus complexes. Victoires et désastres publics sur terre et sur mer ; dans les grandes familles, un succès aux jeux, un nfiifiœiage, un festin, ou la perte d*un de ses membres : en toutes ces occasions la poésie, la musique et le plus souvent un chœur figuraient ; dans toutes ces occasions le poème lyrique avait sa place. Seulement lé récit d'un mythe, pour établi qu'il fût dans les coutumes des Grecs, ne suffisait plus à lui seul ; l'important, c'étaient, non plus la cérémonie et l'offrande, mais les circonstances qui les. comportaient ; c'était l'événement dans l'histoire de la cité avec toutes les passions et les sentiments qu'il avait provoqués, c'était l'événement dans la vie de l'individu avec tout. ce qu'il suscitait d'amour-propre et d'orçueil de race : en im mot, on voulait entendre parler de choses actuelles. « Je chanterai Rhodes, peut dire maintenant Pindare, pour célébrer la victoire de Diagoras )» (i). En effet, s'il nous raconte une légende rhodienne, il faudra qu'il nous dise tout au long qui est ce Diagoras et pourquoi il le célèbre ainsi. Nous ne le savons peut-être pas, nous ne pouvons le savoir' assez ; mais aussi et surtout, Diagoras, s'il reconnaît la nécessité d'une légende, et que même, en principe, c'est elle qui est la cérémonie, tient-il à entendre parler de lui-même et de son exploit.

Ainsi, de narratif qu'il était, le poème lyrique se complique d'une autre et nouvelle partie. S'agit-il, par exemple, d'une victoire aux jeux : cela entraîne a le cortège nécessaire de mentions afférentes à cette victoire : le nom des dieux, la natare du combat; parfois, s'il s'agit d'une victoire équestre ou de celle d'un attelage, le nom du cheval ou celui du cocher ; presque toujours, si le vainqueur est un enfant, le nom de son maître ; enfin les divers détails qui se rattachent à la mention même de la victoire et qui sont nécessaires pour la caractériser. . . Puis il faut remercier la divinité dont cette, victoire même est un dbn. :. Il faut également faire l'éloge du vainqueur; non

(1) Oi., VII, 13.

seulement de sa victoire présente, mais de ses succès antérieurs parfois, de son bonheur, de sa richesse, de sa vertu en général. Avec le vainqueur il importe de louer tous les siens : il faut glorifier sa race, sa cité natale... Rien d* ailleurs de plus varié que les circonstances au milieu desquelles le poète devait chanter. Il arrivait souvent que la célébration d'une victoire agonistique coïncidait avec un anniversaire.... La vie publique de la cité aussi bien que la vie privée du vainqueur offraient en abondance des coïncidences de tout genre au choix discret du poète.... Enfin, à côté de la personne du héros, à côté de toutes les circonstances qui modifient le caractère de son triomphe, il y a encore à tenir compte de la personne même du poète » (i). Ce n'est pas tout, car il ne s'agit là encore que de Vépinicie^ c'est-à-dire d'un genre très spécial à'enkômion (a). Le chant d'éloge s'applique à d'autres victoires que celles d'Olympie ; il est d'autres vertus que celles de l'athlète; même elles feraient toutes défaut, que lé poète lyrique, par la magie du chant, devra les évoquer ; si bien que, tôt ou tard, tout ce qu'un Grec trouvait chez un compatriote, parmi ses actions, ses qualités et le reste, de méritoire et de recommandable, sans compter les détails individuels et les circonstances spéciales, figure à cette occasion qui est en général un banquet dans le poème (3). De même, pour le thrène, où Ton pleure le défunt. Il nous reste, il est vrai, de ce genre fameux, surtout des fragments gnomiques et des passages, parmi les plus beaux d'ailleurs de la poésie lyrique, sur la vie future. Mais, avec le récit habituel, on faisait l'éloge du défunt, de sa vertu, de ses exploits, en un mot il s'y trouvait, Sur un ton triste, tout ce qui avait donné lieu, de son vivant, aux enkômia et aux épimcies (4).

(1) Cpoiset, Litt. Gr,, II, p. 409.

(2) VolPid.,p. 341.

(3)VoipPind., fg., 118-120.

(4) Voir PLG Simon., f^. 32 -iFavorinus ap. Stob. F/or.. PE,62 (Mein.). A'. propos du tfhrme de ce poète sur les Skopades : âfiéXei 6 iroivjtY}; SteUpx^'^at "^v Tcov SxoicdtScov ÂOpdav àfccoXetav.

Voilà ime<€&uyre qui Ae resseinJble guère à rhymne à Apollon. Jl amye même que les détails 4e circoustauces dont est Ibrméç cette nouvelle partie, deviennent tout le sujet, et que le récit, seul à rorigine, disparaisse con^plètenient. Le lyrisme perd alor$ son cclat et son caractère. Que Pindare fasse, à l'occasion de l-éelipse de 4?^ avant J.-C, un hyporchème (i) où il demande au soleU .tout au long, les raisons, de sa défaillance, ou même que PhiloiLèue s'amuse à décrire, dans un dithyrambe (s), un immense banquet, ce sont des exceptions, ou du moins elles se rattachent à des genres dont l'évolution dans la dernière moitié du cinquième siècle reste trè^ obscure. Mais il se trouve chez Pindare et chez Bacchylide de petits poèmes (3) où Ton ne nçius apprend que le fait et les circonstances d'une victoire.. Pour les expliquer on peut avoir recours à plusieurs hypothèses: La famille ne pouvait à ce moment se donner le luxe d'un grand poème ; ou bien, Is^ célébration devait se faire plus tard« ces quelques strophes nç servant en quelque sorte qu'à couronner le vainqueur. N'importe : c'est là un poème sans mythe (4); de même que plus haut nous avons vu des récits SjBiiis mention de circonstances.

Approchons maintenant notre sujet propre : ces remarqi^es préliminaires indiquent assez bien comment il faudra Fétudier. Tout d'abprd, il y a, dans la simple combinaison des deux éléments que . nous venons de , distinguer, un problème d'ordre pratique. Le récit, plus ou moins mythique, est dans le passé, l'imagination, Tidéal. L'éloge du vainqueur et les circonstances de la fête, au contraire, sont d'actualité : il s'agit de dire, non Sans une certaine dipl<Hnatie, tout ce qui fait appel à l'amoui'''

U) Pind.,lg, 1Q7.

{%) Anth, Lyr., p 289.

(3)Bacch. II, IV, VI. Pind. 01., XI, Pyt A. Vil, voir Drachmann/jf odcmé PindarfortolkninÇf p. 228. r .

(4) A ce propos, il faut dire un mot de TOde de Simonide {Anth, Lyr., p, 234-5) sur TàvY^p texpaYcovoc, éité par Platon dans le Protagoras. On ne sait ^ quel genre il appartenait, et la . disposition générale du poème échappe entlèremei^tf

126 LBS SENTBNGBS DAMS LA POiSIB GRECQUE

propre» du public et tout ce qui expliqué la cérémonie actuelle. Comment joindre ces deux choses différentes? comment passer, de Tart et de la religion, aux détails de la vie journalière ? Question d'unité, d'ensemble. Ce sont les conditions d'ailleurs paradoxales de Tari ; à Tartiste de 1^ faire concorder. ^- Ensuite la narration n'est point, estril besoin de le dire? celle de Tépo^ pée. La seule présence de la musique et du chœur impose toutes sortes de restrictions. Pour n'en citer qu'une, le discours oflre à une poésie chantée de grandes difficultés ; là où dans une récita* tion un vers annonce le nom de l'orateur et une diction soignée fait ressortir le changement des personnages, la musique peut tout noyer : à moins de changer de thème ou de mesure (x), ce qui avec un système strophique est impossible, le sens échappe complètement. 11 est donc évident que la narration lyrique, ne se fait point par discours ; le poète nous conte l'histoire; c'est dire qu'il y intervient. — D'autre part, la partie circonstanciée du poème lui appartient tout entière. S'il chante un hymne, eommif le vieil aède d'Apollon, c'est qu'on le lui a demandé, com^ mandé même. 11 le dit ; il s'adresse. aux individus auxquels.il a affaire ; il leur parle de lui,- d'eux. Ce sont des relations personnelles, personnelle aussi est la poésie qui en traite. — Étudions les sentences à ces points de vue, successivement» mais en nous rappelant toujours que le poème lyrique est narratif, essentiellement narratif.

Qu'on prenne Bacchylide, poète à la forme impeccable et qui, également loin de l'homme de génie et de l'artisan, représente la moyenne et la règle, on y trouve, parfaitement conservée, l'ode qu'il écrivit en l'honneur de la première victoire, celle du cheval monté, qu'Hiéron remporta, à 0\ympie. « Heureux maître des Syracusains qui s'élancent sur leurs coursiers, dit-il, tu connaîtras le doux honneur que donnent

' (1) Comme dans certaines mélodies modernes, le Erlkcenig de Schumann ou iiebfiêtreu de Brahms. Cependant, il est concevable de faire toujours commencer un discours à un même endroit de la strophe ; et dans Bacchylide XVII, l'orateur' est le même dans les strophes d'une part et de l'autre dans les antistropbes.

I^mDARE 427

les Muses aux couronnes de violettes » (i): C'est l'invocation. Le poète se compare alors à l'aigle pour lequel le monde entier s'étend à ses pieds : « De même à moi aussi, il s'offre tout autour des milliers de voies pour chanter votre gloire » (a). Quant à l'occasion, c'est la victoire de Phérénikos; Delphes et Olympie toutes deux ont été témoins de sa vitesse; « pareil à un coup de vent il s'élance avec son maître et veut atteindre pour Taimable Hiéron la victoire éclatante » (3). Avec cela le poète nous a appris l'essentiel ; nous sommes arrivés au moment critique. Poursuivons : « Heureux celui auquel Dieu donne une portion de gloire et qui est envié pour sa fortune de passer ses jours dans l'abondance. Car nul homme sut terre n'est fortuné en tout. Et même jadis l'enfant de •Zeus à la foudre blanche, dit-on, lui qui arracha les portes des villes, l'invincible, descendit aux demeures de Perséphone... » (3). Le mythe est commencé. Pendant ces phrases générales, Bacchylide s'est d'abord éloigné de la scène trop précise de la course olympienne ; puis, en guise d'allusion, il

(1) Ode 5 : E{^(ioips S\jpaxo(7ta)v (rzp. a'

{TciroÔiVYjTœv <npa.xoLyé, Yvwffir)t {lèv îooreçdtvtov

Moiorâv Y^ux^S«»pov èi'>(ak\Loi.,

(2) V. 31. Tcoc vCv xal i(&ol (&vp^a icavTÔci xiXsvOoc iic,. a'

viiexspav àpeTûcv ufiveiv.

(3/"V.'46. piTtai Yûcp î(To; popéa 8v xupepvTiTav çuXàao-cov ' • ■ ~ htoii' 'iedxpoTOv

vt'xav 'lépcovi fiXb^etvdai tiTytrxwV. ...♦-.

ô'Xptoc éSiTivt 6ebc . 50

(loipàv te xaXà)v eTuopev

(TJv t' èictCi^Xfax tuj^ai ' • • ' àfvsbv pioràv ^tàyuy ' oO

-fOLp TIC iKiyfioyCtay icdcvra y' eOSa((jia)v ï<p\j . 55 '

xal (làv tcJot' èpen|;i7tuXav àvT. p*

Tcaï8' àv^xjarov Xé^ouaiv

$vvat Aibc] àpYixepau

vou 6(d(iaTa ^eporeçdvaç

a entamé le mythe (i). Peut-être, si nous étions contemporains. et sujets d*Hiéron, se ferait-il sentir entre ces lignes des rapports plus subtils : ils n'en seraient pas plus étroits ; n*y insistons pas. C'est à la narration que s^attend Tauditoire dès le début de l'ode. — Bacchylide nous raconte alors comment, descendu •aux enfers, Héraklès vit dans l'obscurité un jeune guerrier. C'était Méléagre, que sa propre mère avait tué dans la fleur de l'âge. A l'entendre parler, Héraklès, pour l'unique fois dans sa vie, pleure ; il demande à l'ombre malheureuse et belle s'il lui reste sur terre une sœur, il voudrait l'épouser. « Galliope aux blancs bras, s'écrie alors le poète, arréte-là ton char agile J Chante Zeus, âls de Kronos^ l'Olympien, maître des dieux ; ^t l'Alphée, fleuve infatigable ; et le puissant Pélops ; et Pisa, où Phérénikos... » (a). Nous voilà revenus à l'heure actuelle. Quelques mots de prière, et l'ode est tei^minée. Elle a consisté pn une première partie qui se compose de vers d'occasion; quelques pensées générales nous ont amenés au récit, celui-ci brusquement s'est arrêté pour faire une place à une seconde et dernière partie d'occasion. Y avait-il ici aussi une raison pour cet arrêt subit ? On Ta dit (3) ; la tragédie de Déjanire évoquée, ainsi, d'un mot, renforcerait la morale du début. Rappelons plutôt que le poème lyrique est une narration; quand elle est assez longue, le poème l'est ausi^.

Maintenant cette ode de Bacchylide es^elle typique? tous les poèmes lyriques sont-ils ainsi faits, et se trouve-t-il toujours

(1) Comp. Bacch. III, 21; des pensées générales à la fin du mythe, XII, 186.

(2) Y. 176. XevxcoXsve KaXXidTua, àvT. e'

orâo-ov 8Ù3co(7]Tov âp(ia avTou ' A{a Ts Kpovfôav

{i(ivY)(j-ov 'OX)S(&irtov àpxocY^^ Oeâv, tdv T* àxafiavTopdav

'AXçedv, IléXoicdc te p(av xal Xliffav, M' à xXeevvbc

Tcoo-al VMcoiarac Spd(itt>i ^X6]ev ^epévtxo;.

La dernière restitution est mauvaise.

(3) Voir Blass éd. prsef. p. LX.

^iNDAïue lâd

un passage gnomique entre une partie et l'autre? La question évidemment ne se pose même pas. D'abord le poème est une épinicie ; et, quoique les genres lyriques se rapprochent les uns des autres, il est évident que, pour un détail comme celui-là, nous ne saurions établir la règle. Remarquons, sans y insister, que dans le seul parthénée que nous ayons, celui d'Alcman, nous trouvons une disposition analogue : après le mythe, dont il ne reste d'ailleurs que quelques mots, et « au début de la strophe suivante une maxime morale servait de transition » (i). A quoi ? A des remarques échangées entre le poète et les jeunes filles du chœur, donc aux circonstances actuelles du poème. — D'autre part, les épinicies diffèrent entre elles. La répartition du récit et des détails de circonstance y est si peu la même, qu'on en a fait l'objet d'études minutieuses. Aussi n'avons-nous point à revenir là-dessus, si ce n'est pour dire que la division en trois parties de Bacchylide se retrouve souvent, étant d'ailleurs, parmi les solutions du problème» la plus naturelle et la plus évidente. Cela n'empêche que le mythe occupe parfois la première moitié, la partie circonstanciée la dernière, ou inversement. Ce sont là choses de hasard et de sentiment personnel (a).

Mais revenons aux textes. En effet, malgré la découverte de Bacchylide, le lyrisme grec se résume pour nous en un nom: Pindare. Comment en use-t-il en pareil cas, et les pensées générales, dans ses odes, se trouvent-elles souvent à la même place ? Nous allons en relire quelques-unes, en suivant tout simplement le texte et en nous arrêtant pour saisir au moment même l'impression quHl nous a donnée. Car c'est d'une impression, non d'une règle, qu'il s'agit.

Pythique X. (Date : 498 avant J.-C). Sur la Thessalie, aussi bien que sur Lacédémone, régnent des rois issus d'Héraclès. Un de ces princes, un Aleuade, protège un compatriote venu de Pellinaion, et qui a remporté tout jeune encore le prix de la

(1) Crolset, litU Gr., Il, p. 295. — Anth. Lyr., p. 168, v. 36.

(2} Voir Croiset, oui?, ctt., p. 361; Drachman» ouv. cit.^ p. 259 suiv.

course au diaulos. Du reste Hippokléas — car c'est ainsi qu'il s'appelle — tient de son père, vainqueur deux fois à Olympie, une fois à Delphes : que cette famille à l'avenir comme par le passé jouisse de la richesse et du succès, sans connaître l'envie céleste ! « Que Dieu dans son cœur n'en souffre point ! Heureux et digne des louanges des poètes est l'homme qui, de ses mains ou de ses pieds agiles, sort vainqueur et remporte avec hardiesse et vigueur le prix suprême ; et qui de son vivant voit un fils tout jeune encore atteindre en suivant le destin aux couronnes de Pythô. Certes, il ne peut escalader le ciel d'airain ; mais de toutes les gloires où, gent mortelle, nous touchions, il fait l'extrême voyage. Gomment trouver en bateau ou à pied le chemin fabuleux des Hyperboréens en fête, eux chez qui jadis Persée... » (i). Le procédé est le même, mais on sent une différence. Rien que la longueur du passage indique que ces idées préoccupent Pindare ; aussi bien, nous n'avons point encore trouvé de pensées générales exprimées avec autant d'ampleur et de facilité. Plus d'antithèses, comme chez les élégiaques ; c'est dans quelques phrases continues et harmonieuses l'idée de ce bonheur modeste dont le succès aux jeux est à la fois un élément et le symbole.

(1) V. 2t. ôebçetTî

àTTYJpLCdv xéap ' £v$af(i.(ii>v $à xal upi-

VTJTOC OUTOÇ àvYJp fi^iXOLl (TOÇOi;,

8; av ^epdlv r^ 7io6(5v àpSTÔi xpan^aatç xoL tiéyKTT' àéôXtov EXrj TéXficx te xal (rOévet, xal Çwwv en veapbv 25 àvx'. p',.

xax' aîo-av \jioy iôyj tux^^" Ta oreçàvwv — IlyO^wv .

6 x<3(Xxeoc oùpavb; o\i iccdc àfi^aTOC aura* oaatc Sk ppotbv ïbyoç àyXaiaic

àirràpLeo-Ôa, Trepa^-vei Trpbç eo-xatov TuXdov. vaual 6'o(;Te iceCb; !tav av edpotc èc *riceppopéa>v àyûva ôauixaràv 6$dv* Tuap* oî; TTOxe Ilep-q-eu; in, p'

Au V. 21 M. Christ a tort de corriger avec Schneidewin eÎTj en alef ; il n'y a alors aucune suite avec ce qui précède. — Pour la dernière phrase, voir a 173. Aesch. Choeph, 361. Pind. Isth. VI, 23. ~ On a beaucoup discuté ce passage.

i>iNDÀRË 131

Cependant un récit à ce moment se fait attendre ; un proverbe que nous prononçons au hasard donne le mot de transition. Est-ce bien vraiment un hasard ? Nous avons le sentiment d'être arrivés au but, mais par une voie des plus habiles. Ce pronom relatif Ttap' oTç, eux chez . qui, se rapportant d'une part à un mot du proverbe, et dont de Fautre dépend tout le centre du poème, cela, certainement, c'est une rare trouvaille. On en cessent une surprise qui fait presque oublier les réflexions générales sur lesquelles on s'est attardé.

Lisons plus loin : il se trouve un passage analogue à la fin du mythe, d'ailleurs fort court. Pindare vient de dire comment Persée portant la- tête de Méduse changea en pierre les habitants des îles. Il poursuit : « Quant à m'émerveiller, rien, quand les dieux l'accomplissent, ne m'est incroyable. Quitte la rame! et vite de la proue jette l'ancre à terre pour nous garder des récifs. Car le bel hymne d'éloge, telle l'abeille, voltige en bourdonnant d'une chose à l'autre » (i). Cette fois il n'y a pas à s'y tromper. Si Pindare déclare sa foi dans les miracles, c'est en formule, et la formule termine le mythe ; l'idée générale a ici, comme chez tous les poètes grecs, une nuance logique, et la phrase, ainsi que le dit Pindare lui-même, signifie : « je passe à d'autres propos » (2) ou, pour employer notre terminologie : « le mythe est terminé, je passe aux choses de circonstance ».

Même division, même emploi des sentences dans la dixième Olympique, à la date de 47^ avant J.-C. Pour débuter, le poète nous dit avoir, oublié d'écrire son poème, mais le voici

(1) y. 48. è(JLoUà ôau{i.à(7a(

6ec5v TeXsffàv-Twv où6év içbTt (paiverai in. y*.

e{i.(jLev ûtTcioTov. 50

xupav ep£i-(jov x^ovl 7rpa>pa6e, ^oip^Soc aX-xap Trérpa;.

èYxa)(i^b>v Yap atoroc ufxvwv èTc* âcXXoT* aXXov wxe fxeXKTffa ôu-vet Xdfov. (fin de l'épode).

(2) C'est ce que dit le poète, Pyth. IV, 247. Nem. IV, 72. Isth. VI, 56. 01, XIII, 93.

enfin, en Thonneur d'Agésidamos de Locres Épizéphyres ; en rhonneur aussi de celui qui» tel Achille pour Patrocle, Ta entraîné pour l'épreuve du pugilat. « Car celui qui tient le cou^ rage de naissance, on peut comme Taiguiser et, tout homme qu'on est, le pousser à la gloire immense, si Dieu y prête la main. Aussi, peu d'hommes sans peine ont goûté la joie, elle qui, par devant toutes les oeuvres, est la lumière de la vie. Mais c'est la grande épreuve que les lois de Zeus me font chanter » (i). Et Pindare raconte comment furent institués par Héraklès les jeux Olympiques. Le récit se termine par une description de la première célébration : « Et nous aussi, suivant les usages antiques, pour la victoire qui porte son nom (olympien), nous chanterons aujourd'hui le tonnerre du trèshaut et l'arme de flammèches qu'il lance avec grand bruit, elle, faite de toutes les forces, la foudre étincelante ; alors que luxueusement notre chant sur les roseaux ira trouver les vers qui près de l'illustre Dirké enfin, oui, sont parus, tel de l'épouse l'enfant tant désiré du père, dont l'âge déjà n'est point jeunesse ; et comme son cœur se rallume d'amour I Car la richesse qui pour maître passera à un étranger venu d'ail* leurs, voilà pour le mourant le comble des supplices ; et Thomme, dont les hauts faits, ô Agésidamos, n'ont pas de poète, quand il arrive à l'étable d'Hadès, il a respiré du vide, et pour sa peine s'est peu donné de douceur. Mais pour toi le doux parler de la lyre et la flûte délicieuse répandent leur grâce » {2). Sûre d'elle et toujours facile, la pensée à travers

(l)O^X.20. ÔTri^at; 8é xe çuvt' àpeta wotI TCsXcopiov 6p(i(xara(

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(2) V. 78. àpxaic Se icpoTépaïc éTC6(jkevo( xai vuv èicwvvpifav x^P^^ v^xac àYSpco^ou x£Xa$Y)(j-d(i&da ppovTocv xal injpTC(xXa(JkOv ^tkoç

PINDARB 133

ces vers splendides est arrivée au but. Le mythe s'est prolongé jusque dans le temps présent : comme les amis autour d'Héraklès, nous nous réunissons ce soir, et voici l'ode ! Une comparaison nous inspire alors de ces réflexions générales, où, perdus un moment, nous finissons par retrouver le vainqueur actuel. C'est par lui que devait finir le poème; il s'est comme glissé, sans que nous nous en soyons aperçu, dans l'ombre d'HérakIès (i).

Et plus on lit Pindare, plus ces réflexions générales, par où Ton s'élève au mythe ou qui en ramènent, paraissent à leur place. Il raconte quelque part, et toujours en de ces périodes magnifiques, comment Pelée refusa l'amour criminel d'Hippolyte, la femme de son hôte ; comment Zeus en récompense de cette vertu lui donna pour épouse Thétis, parente de Poséidon lui-même, « lui qui — la phrase se déroule toujours — va souvent d'Egée à l'Isthme illustre des Doriens. Et les foules joyeuses accueillent le dieu au son strident des roseaux, alors que de leurs puissants membres ils luttent hardiment. Car

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ÊTTOpe fi^X^^ PP*X^ "^^ TSpTT-

v6v. tIv 8* àÔucTDQÇTe Xupa yXuxuçT* a\ikoç dcvaTrào-o-ei x^P'^* (1) J« parle de l'ensemble. Il s'est trouvé des critiques pour instituer une comparaison entre Héraklès et Agésidamos.

dans toutes les oeuvres la destinée native décide » (i). La sentence absolue et courte, après les images grandioses de Poséidon et des fêtes de Gorinthe, arrête. Là-dessus Pindarc nous dira que le vainqueur Pythéas tient en effet de ses parents qui, comme lui, vainquirent souvent aux jeux ; il semblera un moment que la réflexion générale s'applique à cet exemple actuel ; le moment passé, on l'oublie. Au milieu des strophes et de la mélodie toujours semblable, elle vient délimiter les parties du poème.

C'est donc, pour l'ensemble de l'ode, un point acquis : très souvent, avant et après le récit, Pindare fait des réflexions générales. Malheureusement, ainsi placées, on les a beaucoup relevées. Partant de ce principe, d'ailleurs excellent, que chaque ode, comme toute œuvre d'art, a son caractère propre, où mieux en trouver la formule que dans ces passages ? Eux-mêmes sont en formules, et, justement, celles-ci semblent porter sur les deux parties du poème : voilà la clef. Inutile de dire que, à ce régime, les odes ont fini par devenir en quelque sorte des énigmes à base morale. Il en est une d'ailleurs qui, sans le justifier, pourrait à la grande rigueur le suggérer. Pindare a adressé un poème à Thrasybule d'Agrigente (2), à l'occasion d'une victoire, non pas de lui, mais de son père ; il le félicite de mettre en œuvre certaine maxime de Ghirôn, d'après laquelle il faut honorer ensemble le père des dieux et ses parents ; et ce fut aussi, dit-il en introduisant le récit, l'avis d'Antiloque qui mourut pour son père. Là certainement une seule idée, voire une seule formule, domine les deux parties du poème. Aussi, pour revenir du récit à Thrasybule, Pindare l'appelle-t-ii un Antiloque moderne : il insiste donc sur le rapprochement.

(1) iVcm.V. 37. 8ç AlyaÔev ttotI KXeiTocv Ôaixà viao-etat *I(T6fJLbv Aa>ptav*

ev6a (jLtv e(^9povec IXai <tÙv xaXàji.010 ^oâ Oebv ^éxovrai xac (T6év6t -yyt'wv èpî^ovTi Ôpaerei.

w<5t(jlo; 6è xpi'vei (rjyytyr^i é'pYwv Tcepl

TlàvTWV .

(2) Pyth, VI.

, PINDARfi idS

Est-ce à dire que la maxime de Ghirôn et le dévouement aux parents aient inspiré Fode? Non, évidemment, puisque c'est de la victoire du chariot d'Agrigente qu'il s'agit, et qu'il faut la célébrer par un récit. Mais aussi, on chercherait en vain, dans l'œuvre du poète, un second exemple de ce genre d'unité. A ce compte, la poésie lyrique eût été affaire de calculs fort difficiles, où l'idée morale, point de départ, devait s'exprimer de telle façon que, comme dans cette VP Pythique, elle portât, à la fois, sur l'exemple moderne et l'exemple mythique ; encore ce dernier, eût-il fallu le trouver, chose assez délicate. Rappelons en passant que cette thèse trouve encore ses défenseurs ; elle pèse sur l'étude de Pindare (i), bien que M. Groiset et M. Drachmann en aient fait remarquer l'absurdité (a).

Mais alors, ces passages gnomiques, quelle valeur faut-il leur attribuer ? comment les comprendre ? dans quel esprit les lire ? Il faut les écouter. On sait que dans un mouvement de sonate, ou encore de symphonie, le thème initial revient une deuxième fois. Cependant, dans Tintervalle, la tonalité se trouve presque toujours changée, et, pour revenir à celle du début, on passe à travers une succession d'accords qui sont fondamentaux. Qu'ils prennent une forme ou une autre, il s'agit toujours d'un état d'esprit musical différent à la fois de celui qui précède et de celui qui suit : l'homme ramasse son œuvre. Ou encore, changeons d'exemple et parlons de choses moins techniques. Beethoven dès sa deuxième manière éprouva souvent le besoin de rattacher entre eux certains mouvements d'une même œuvre. Ainsi dans la symphonie en ut mineur, à la fin de Tavant-dernier allegro , se trouvent deux pages où l'on passe, comme en rêvant, de ut mineur en ut majeur, du temps de

(1) Voir Christ, ad Pyth, IL Gildersleeve, passim. Ce dernier éditeur fait précéder son commentaire à chaque ode d'un résumé du poème, et il réunit dans un paragraphe tout ce qui s'y trouve de morale et de philosophie.

(2) Voir Croiset, Pindare, p. 425 suiv. Ces pages rendent toute discussion superflue.

trois au temps de quatre, du thème de danse à celui du triomphe final que, pour employer le mot propre, on attaque immédiatement. Un de ses derniers quatuors se joue sans interruption d'un bout à l'autre ; les thèmes, les tonalités et les mesures enjambent tous. Quel nom donner à des passages pareils? Transition, composition ? Mots faciles, dont se servent les critiques et les artistes médiocres. Ce qui fait le grand musicien, c'est la continuité des sentiments par dessus les arrêts techniques; c'est, pour nous en tenir à notre problème, l'état d'âme qui s'exprime aussi bien lorsqu'il change que lorsqu'il est défini. Or, la poésie lyrique est musicale. Sans doute nous avons perdu la partition, et l'on peut reprocher â des appréciations de ce genre de manquer d'esprit scientifique. Nous n'avons pas perdu les textes, et tout peut-être n'est pas objet de science. La pensée de Pindare est musicale, l'unité de Tode l'est aussi. Lorsqu'il passe d'Hippokléas à Persée, d'Agésidamos à Héraklès^ de Poséidon à Pythéas, ce sont des. changements de tonalité, de mesure. Les réflexions générales à ces endroits trahissent un état d'esprit intermédiaire entre le trop petit de l'heure présente et le trop grand du mythe éternel. Par elles et en elles on se recueille et se prépare. Elles ont une valeur musicale.

Nous nous sommes attardés sur cette question d'interprétation générale ; nous y reviendrons. Quelques mots d'abord sur la narration. Elle ne se fait point par discours ; les discours y sont rares. Ils sont aussi très difi*érents de ceux de l'épopée, et plus encore, comme nous aurons Toccasion de le constater, de ceux du drame. Homère, d'une part, exprime en discours beaucoup de choses qu'on s'attendait à lui entendre dire en son propre nom ; c'est là pour lui une forme où il coule sa matière. D'autre part, on verra que le drame ne s'inspire point de la conversation, mais qu'il nous présente, dans des circonstances plus ou moins naturelles, des orateurs, donc des personnes qui développent formellement leur pensée. Le cas du lyrisme est tout autre. Lorsqu'un personnage prend la parole, il dit simplement et presque toujours en peu de

PWDARE 137

mots ce quHl a à dire. Seulement, ces occasions sont rares et importantes ; et il s'agit surtout d* oracles, de principes de vie, de choses obscures et solennelles auxquelles convient un genre d'expression extraordinaire. De Tode de Bacchylide que j'ai citée tout à l'heure on connaissent, avant la découverte dû papyrus, certains vers fameux : « Mieux vaut pour l'homme ne jamais naître ni voir la lumière du soleil n^ (i). Nous savons maintenant que ce sont les mots d'Héraklès, lorsque l'ombre de Méléagre lui a appris sa fin malheureuse. Voici ce qui précède : « On dit qu'alors le fils d'Amphitryon, qui jamais ne redouta les cris de la bataille, eut cette seule fois les yeux mouillés de pitié pour l'infortune de ce malheureux homme ; et en réponse il lui dit... » (a) Introduite ainsi, cette pensée, familière aux Grecs, devient tout-à-fait saisissante. De même dans la scène entre Apollon et Ghirôn, le vieux centaure quitte sa caverne sar le mot Pélion et dit au jeune dieu : « Secrètes sont les clefs dont la sage Peithô donne accès aux amours sacrées i» (3). Dans les deux cas, la réflexion est suivie de remarques plus précises : Héraklès demande à Méléagre la main de sa sœur ; Chirôn prédit l'avenir de cette race brillante dont le mariage d'Apollon et de Kyréné sera l'origine. Mais la sentence garde toute sa force ; elle a un accent tout personnel, et par là diffère de celles d'Homère et des tragiques.

^n effet, il lui manque, par rapport au contexte et en elle-même, . ce caractère logique qui attire l'attention non sur la pensée mais sur la forme. Pindare n'est pas rhéteur. Il

(1) Baceh, V . 160. 6vaTor<Tt [Jlti çOvat çéptorov

(&Y)$* aeXfou 9rpo(7t5eiv orp. e'*

Voir Théogn. 425, Soph. Oed, Col., 1224, Enr. frag. 452.

(2) Bacch. V. 155. çaalv à5e((7i^dav

*A{i.9tTp)5a>vo; waîSa (loOvov 5rj x6xe xéylai ^Xsçapov, raXaTuevOéo; Tidtpiov olxTipovra çcot^ç' xolI viv à(&eipd(i.evoc T(x6' eça

(3) Pind. Pyth, IX, 39 : xpuirral xXafôsçivTl oofSc IletOoO; Upâv çtXoTàrcov.

138 LBS SBNTBNCBS DANS LA POÉSIE GRECQUE

évoque quelque part une phrase fameuse d*Amphiaraos : « A la vue des fils fidèles à leurs javelots, devant les sept portes de Thèbes, il dit obscurément au milieu de la bataille : De race est la noblesse, des pères vient l'âme des enfants » (i). Les mots sortent avec toute la foi^ce d'une croyance, d* autant plus que cette narration lyrique passe vite sur les choses, en se bornant à indiquer d'un mot, au passage, les événements successifs. Aussi la brièveté ici tient-elle moins de la formule que d'une pensée éclatée dans un moment critique. Thèbes, les guerriers, le devin, tout cela se voit, s'entend; et l'homme qui connaît le lugubre avenir parle sûrement, sans perdre de mots. Plus saisissant encore est un passage de la IV* Olympique, qui, elle, n'est longue que d'un seul système triadique. Le vainqueur avait, semble-t-il, longtemps attendu la victoire. Après avoir donné tous les détails nécessaires et prié le dieu pour l'avenir, Pindare s'arrête à une pensée générale : « l'homme se prouve à l'essai » ; et il poursuit — c'est toute l'épode du poème — : « Par là le fils de Glymenos échappa aux insultes des femmes de Lemnos. Dans toutes ses armes de bronze il courut à l'a victoire et, s'approchant de la couronne, il dit à Hypsipylé : Me voici, j'ai couru ! Tels aussi les bras et le cœur. Même chez les jeunes les cheveux souvent sont gris, au rebours de l'âge et du temps » (22).

(1) Pind. Pyth. VIII, 44 : 4>va to Yevvatov iTrtwpéwei,

èx Tuarépcûv non- (t\ Xf|(xa.

(2) Pind. 0^. IV, 20. SiàTretpdtTot ppoTcSv eXeYXOÇ*

âicep K>.v(Aévoio TraiSa èic.

Aa(ivià$(i>v Yuvatxcôv

sXuasv il àripita;.

XaXxéouTt 6' èv evreat vixôv 6pd(Jkov

(ASTa (rréçavov l(ov* OuTo; iyù) TayuTÔtxf XÊÎpsç ôe xal r^top icov .

fuovTai Bï xal véoiç èv avSpdcdiv icoXiat Oapiûc xal

wapà Tov àXiTuloLç èoixôra xpô^ov.

Voir 01. I, 83; VI 17 ; Pyth. IV, 139; Nem, X. 78.

Ainsi les personnages de Pindare, loin de développer sa pensée, semblent ne parler que lorsqu'il le faut, et alors avec Une concision presque obscure : ils ne desservent point par là la narration. C'est le poète à lui seul qui raconte, qui décrit ; il le fstit en son propre nom. Ce qui maintenant le distingue encore plus de l'aède, c'est qu'il s'interrompt constamment pour faire des réflexions générales. Au début de notre travail, un cas de ce genre a passé sous nos yeux. Il ne s'agissait que de l'énoncé d'une sentence ; le récit n'était interrompu que par quelques mots. Pourtant le cas est typique, et, comme Bacchylide en use de même (i), il est plus que probable que ce trait est commun au lyrisme, que l'œuvre de Pindare en ceci peut servir de type.

Des sentences, uniques ou à peu près, arrêtent un instant le courant de sa narration. Elles lui ont valu des critiques sévpres. Elles n'auraient, a-t-on prétendu, qu'un lien assez faible avec les événements qu'il raconte (2) ; elles laisseraient fort à désirer au point de vue logique. Par exemple, dans la XIII* Olympique, le poète raconte la légende de Bellérophon. Ce héros avait essayé sans succès de dompter Pégase, lorsqu'Athénè, apparue dans un songe, lui donna elle-même un mors. Au réveil il courut chez un devin qui lui conseilla de faire un sacrifice à Poséidon et de fonder un autel d'Athénè. « Or la puissance des dieux, dit alors Pindare, même s'il s'agit d'une œuvre contraire au serment ou à l'espérance, l'accomplit comme chose facile » (3). Quel est le rapport de ces mots avec le contexte, on se l'est souvent demandé ; il est donc bien vague. Mais aussi à ce point la première partie du mythe est terminée ; la description du vol de Pégase, qui en est la seconde, prend alors comme son essor. — Ailleurs le poète raconte

(l) VoirllI, 51, 57;Vni,18.

(2j Voir Christ, ad 01. I. 35; ad Pyth. III, 20. Dans cette dernière noie, M. (itirlst parle de ces sentences comme d'une chose Pindari proprium. (3) 01. XIII, 83. TêXsï ôè 6eûv ûvva|jLt; xal ràv itap* ôpxov xal iiapà FsXitiôa xo'J-çav xTi'atv.

140 LES SENTENCES DANS LA POisIE GRECQUE

comment Idas et Lynkeus conspirèrent la mort des Dioscures. Ils les attendaient près du tombeau d'Aphareus: se trouvant attaqué, PoUux tua l'un de ses ennemis de son javelot et Zeus écrasa l'autre avec un coup de foudre : « c'est une lutte difficile pour les hommes que de rencontrer les dieux » (i). Mais PoUux gisait blessé et mourant, et Tode se termine sur le récit des frères qui se partagent avec la permission de Zeus la vie et la mort. Ces phrases colorent la narration ; le poète en s'affirmant ainsi recule les événements qu'il raconte. Elles font aussi saisir le mouvement général du récit et en arrêtent le progrès trop uniforme, trop continu. Peut-être font-elles davantage encore : à supposer que la mélodie — si elle aussi, comme il y a tout lieu de le croire, consistait en plusieurs phrases — accompagnât de l'une d'elles la sentence déjà quelque peu isolée, en un mot qu'il y eût un rapport entre le thème musical et la formule, il faudrait admettre que la disposition de l'œuvre s'en trouvait accusée. En effet, nous rencontrons souvent une de ces sentences à la fin des strophes ou des épodes : fin de mélodie, réflexion générale (s). Il est même des odes qui se terminent ainsi (3). N'insistons pas : ce sont des détails dangereux. Il ne convient que de dire que pour l'oreille et la pensée la sentence aide à apprécier la narration.

Mais il y a autre chose, qui est, disons-le tout de suite, d'un

H) N. X, 72. XoiXeTrà 5* ïptç àvOpeoTroïc ô|xiXeiv xpeiao-tfvcov .

(2) Olymp. II, àvT. p'; IV,*<ivT.; V, èw. p', in. y'; VIÏ, àvT, a', iic. e'; VIII, àvx. a', orp. 6', àvT, 6'; IX, èic. a', orp. p', «vt. p' (toutes trois enjambant par un mot dans la strophe suivante ; mètre éolique) ; X, <rrp. p^ otp. e'.

Pyth. Il, èic. a^ orp. y', èw. Y » Ï'I» èw. a', «vr. f, àvr. 8', àvr. e'; IV, orp. C - Nem. I, (Trp. p\ in. y'; III, trcp. p', in. p'; IV, <rTp. 8'; VII, in. f', VIH, in. a';

IX, orp. p'; X, in. y', in. 6'; XI, in. p', <rTp. t',

Isthm, I, orp. Y> *w. y', <xvt. 6'; III, in. a\ (xxp. p', àvr. y', <rTp. 8', àvt. 8'; Vi, <rTp.

Y'; VIII, orp. r'.

(3) Olymp,, IV, V, VII, XI ; Pyth.. VII, X ; Nem., XI. Dans quelques exemples les sentences sont près de la fin seulement . Remarquer parmi les Scholia [Anth. lyr., p. 329 sulv.), les quatrains gnomiques, où souvent les sentences et les vers coïncident. Sentences accompagnées de musique : Mus. Script. Graec. Supplementum (Teubner), p. 7 ; 39.

PINDÀRB 141

effet exactement contraire. Il n*est pas rare que ces interruptions, ces réflexions générales, se prolongent : que Pindare fasse la critique de la légende et combatte la tradition ; qu'il affirme une morale plus élevée et même que, le mythe lui paraissant irréligieux, il y coupe court pour en choisir un autre. Sans doute, l'esprit de Pindare était fort préoccupé de questions éthiques, et si jusqu'ici nous nous sommes attaché à un autre aspect de sa morale, ce n'était point pour en diminuer la portée ni la sincérité. Cet aspect, pourtant, est celui qui nous occupe. Nous essayons de penser comme les poètes que nous étudions et le publib auxquels ils s'adressaient. Or, nous sommes arri* vés ici à un point des plus difficiles et où, à première vue, il faut bien avouer ne rien comprendre.

Dans quel esprit en effet, autour de la table du roi Hiéron, et chanté avec accompagnement de flûte par un chœur au milieu des splendeurs siciliennes, écoutait-on ce long passage où Pindare, au nom d'un idéal plus élevé, corrige la légende de Tantale ? Gomment le poète s'avisa-t-il de donner à ses idées morales cette forme où la poésie la plus merveilleuse s'allie à une fine et sévère théologie, et comment, chose moins compréhensible encore, choisit-il pour le lieu de la représentation cette Sicile, le nouveau monde de la Grèce, si riche, si railleuse, et pour laquelle une objection de plus^ ou de moins, de texte ou de théorie, apportée à la légende si ancienne, dut paraître assez puérile et certainement peu conforme à Tesprit de l'art ? voilà un de ces traits dans la littérature grecque qui semble démentir tout ce qui passe en général pour la caractériser.

« Et lorsque tu fus disparu — c'est au fils de Tantale que Pindare s'adresse — et qu'ils eurent beau te chercher, les hommes ne te rapportèrent point à ta mère, quelqu'un des méchants voisins sitôt fit répandre le bruit que, au point où sur le feu l'eau bouillonnait, ils te découpèrent en pièces avec un couteau, se- partagèrent à table les tranches de ta chair, te mangèrent ! Moi je ne puis dire d'aucun des saints dieux qu'il

142 LES SBNTKNCBS QikNS LA POÉSIE GRECQUE

se.gorgea ainsi. Assez! Une mauvaise récompense souvent attend les médisants » (i). Sur cette sentence Pindare s'arrête pour corriger le mythe. D'après Fantique version, Tantale avait en effet fait manger aux dieux cette chair humaine ; c'est ce qu'il expiait éternellement aux enfers par le supplice passé en proverbe. Or, le supplice serait vrai, mais non le crime. « A la vérité, si jamais les guetteurs de l'Olympe honorèrent un homme mortel, ce fut Tantale. Mais aussi il ne sut pas digérer son immense bonheur ; avec la nausée il fut saisi d'une affreuse folie que le père tint suspendue au-dessus de lui : c'est une énorme pierre, qu'étei*nellement il veut rejeter loin de sa tête ; il a perdu le chemin du bonheur. Voilà sa vie inéluctable et chargée de misère. C'est avec les trois autres le quatrième supplicié : parce que, les ayant volés aux immortels, il donna le nectar et l'ambroisie à ses convives amis, ces choses qui L'avaient, lui, rendu impérissable. Si un homme espère dans ses actions échapper à Dieu, il se trompe » (2). La passion de ces vers révèle, semble-t-il, une crise morale. La vue de la Sicile et le séjour que Pindare y a fait l'ont troublé ; ils ont ébranlé son cœur de poète olympien et delphique (3). Mais le poème lyrique, qu'est-il devenu ? "Le bel équilibre que j'ai essayé de définir est bouleversé.

Toutes les odes à Hiéron présentent dans leur forme de fortes déviations de ce genre. Ce ne sont pas les seules. Il en est une plus étrange encore. Pindare chante un vainqueur éginète, ^- cette lie « où, dit-il en introduisant la narration, pour qu'elle fût un jour riche de héros et renommée pour ses vaisseaux, debout, à côté de l'autel de Zeus Hellanios, les fameux fils d'Endais prièrent et élevèrent les mains au ciel, de pair avec le vaillant roi Phôkos, fils d'une déesse, lui que Psamatheia mit au jour sur la plage de la mer. J'ai peur de dire ce qui

(1) 01, 1. 47-54, (2) /d., 55sulv.

(3) Burckhardt, Gr, Kulturgtichichte, I, p. 193 suiv.

se passa et ce qui fut osé en dépit de la justice, oui, comment ils quittèrent Tlle illustre et quel spectre chassa d'Œnôné ces vaillants hommes. Je m'arrête. Car toute vérité nest pas meilleure pour montrer son visage au clair ; et le silence souvent pour Thomme est ce qu'il y a de plus sage à observer. » La formule clôt la strophe et la. pensée. Pindare reprend sur un autre ton : « Mais si Téloge du bonheur, ou de la force des bras, ou de la guerre de fer est chose convenue, que quelqu'un retourne le sol pour un long saut! mes genoux me donnent l'élan agile ! les aigles ne s'agitent-ils pas au-delà des mers? » (i). Suit un autre mythe, celui des noces de Pelée et de Thétis, et que le poète, revenu de son religieux effroi, juge plus appropriée à la fête éginète. — Le genre lyrique, qui semble si rigoureux, si strict, s'est-il souvent prêté à de pareilles fantaisies? On a peine à le ci'oire. Dans ces odes la forme est complètement brisée, et les occasions qu elles sont censées célébrer ne sont pour rien. Qu'en conclure ? Seul parmi les poètes grecs, Pindare écrit pour lui. Ce sérieux imperturbable qui vaut à sa patrie un mot peu flatteur, il s'en vante. Le poème lyrique devra exprimer sa conscience religieuse et sa pensée morale.

.Reste l'étude, d'ailleurs fort courte, de cette autre partie du poème, où sont plutôt énumérés que traités les détails de circonstance. Il y est fait une large part, là aussi, aux sentences et aux réflexions générales : elles prennent pour la plupart la forme d'exhortations adressées au vainqueur. Quant à leur arrangement, il va de soi qu'il n'y a pas de règle. On remarque peut-être une tendance à les grouper et même à les rattacher aux « transitions » gnomiques dont nous avons parlé ; mais une tendance seulement.' On les trouve mêlées aux généalogies, aux autres détails. Aflaire de hasard, et qui dépend un peu des relations qui subsistent entre le poète et la famille du vainqueur.

En général, il s'agit de phrases courtes qui se suivent à la

(4) iVem. V,9suiv.

file, sans prétention aucune ni de dire du nouveau^ ni de donner aux mêmes idées une forme nouvelle. Les mêmes images, sans doute anciennes et consacrées, reviennent souvent. <c Ne cherche pas à devenir dieu » (i), « Ne dépasse pas les colonnes d'Héraklès » (a) : ces pa>(tai reviennent constamment dans ce qui nous reste de Pindare ; elles formaient partie, c'est probable» avec d'autres lieux communs sur la justice, sur l'énergie, sur la générosité, et surtout sur la sôphrosynèy du lyrisme tel que toute la Grèce l'entendait^ le pratiquait. Il arrive ainsi qu'on cite beaucoup et avec amour les vieux textes moraux (3) : Hésiode ' inspire les lyriques grecs comme la Bible les lyriques anglais ; aussi le sentiment est-il le même. Les phrases du poète d'Ascra sont austères, elles ont le prestige et la sanction du temps jadis. « Il est une parole qui veut que la prospérité habite sur d'inaccessibles rochers... elle n'est pas visible aux yeux de tous les mortels, à moins que la sueur n'ait mordu le cœur et pénétré jusqu'à la moelle et qu'on ait atteint la cime du courage » (4) '• voilà la variation de Simonide sur le fameux thème d'Hésiode, c'est sa paraphase de l'Écriture Sainte, m II est une parole parmi les hommes, dit Pindare, qui veut que la belle tâche accomplie ne tombe pas dans l'obscur silence » (5). « Il faut, chante Bacchylide, lorsqu'un homme prospère, faire son éloge pour

(1) 01. V, /Ifi, Uth. V, 14.

(2) lêth. m, 3i ; 01. III, 43; Sem. III, 21.

(3) Pour Bacchylide le fail est notoire : Voir Croisel, LilU GrMl, Romagnoli, Apjpunii suUa gnomica bacchilidea (Siudi liai, di FiL Class, VII, 1899). — Pour Pindare, voir Christ, édit, index.

ii,) ÀfUh. lyr., p. 245.

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(5) Nem. IX, 7. ïtrzi Bi tiç Xô^oc avOpconcov TSTeXsaiiivov iaXbv

ramour de la vérité et repousser des deux mains Tenvie. L'homme de Béotie, Hésiode, serviteur des Muses, a dit : Celui que les immortels honorent, la parole des mortels aussi doit l'accompagner » (i). C'est un des charmes et une des beautés du lyrisme. Une morale de ce genre n'existe que dans les nations poétiques ; il faut ne pas trop avoir d'esprit et pouvoir entendre souvent, et toujours avec la même simplicité sereine, les platitudes qui résument la vie et au nom desquelles on la dirige. Sous de tels mots il y a tout un passé, ils se prolongent comme un prolongement d'écho ; pour les comprendre, il faut être Grec ; aussi, lorsqu'on ne Test pas, est-il des gens pour en sourire.

Au reste, il y a là un danger pour les poètes eux-mêmes. Lorsqu'ils s'adressent aux grands personnages, ils ont toutes les peines du monde à rester sincères. Bacchylide, dans le passage que je viens de citer, s'adresse à Hiéron ; « repousser de ses deux mains l'envie, » dans ces circonstances, n'était point une petite affaire, et le poète, en disant ces choses à la cour de Syracuse, a dû, lui aussi, sourire. Chez Simonide, semble-t-il, le tact était un véritable talent ; Platon, qui n'aimait guère cette qualité, le plaint d'avoir été forcé d'en faire son gagne-pain. En effet, les fragments nous donnent l'idée d'un moraliste très homme du monde, ce qui n'empêche que les Grecs aimassent passionnément sa poésie.

Pindare n'est point tel : ces fourberies lui coûtent cher. Dans les deux premières Pythiques à Hiéron et dans la IV® à Arcésilas, on sent l'expression d'une âme profonde et violente. A Syracuse surtout, — nous l'avons vu dans le récit de la première Olympique adressée au même personnage, — il trahit une sorte d'angoisse et n'adresse au roi les maximes de la morale du vieux monde qu'en laissant bien voir qu'elles ont été mal observées. Ajoutons, pour la deuxième Pythique, des contretemps dont la nature nous échappe ; probablement

(\) Bacck. V, 187.

connaissait-il mal les usages du pays, et son caractère hautain et orgueilleux souffrit de ce qu'on lui en voulait de les ignorer. Tout cela, il l'exprime sous forme générale : « Je dois fuir la profonde morsure des calomnies. » Il venait de jeter, avec amertume, cette phrase à ses rivaux : « Dieu courbe parfois les mortels orgueilleux et donne la gloire sans terme aux autres » (i). Sans aucun doute, ce sont là des personnalités. Elles sont en général de meilleure humeur. Ces poètes allaient en visite dans la maison du vainqueur, et avaient avec sa famille des relations assez intimes, encore qu'elles fussent interrompues et reprises à de longs intervalles. Les vers en prennent les reflets ; la morale s'y fait souvent sur un ton familier, en visant des traits de caractère et des événements précis. Nous pénétrons parfois ainsi non seulement jusqu'au foyer de l'athlète^ mais dans la conscience du poète : à propos d'une victoire au pugilat, il chante les tristesses de l'âme humaine, avec un cheval gagnant, le bonheur modeste. Évidemment, dans un milieu où ces juxtapositions ne choquent pas, la force du corps, la santé et la jeunesse semblent choses désirables, et la méditation ne porte pas nécessairement sur la vie future ou sur les sciences naturelles.

Nous revenons à la question que nous nous sommes posée au début de ce chapitre : quel est l'efiet d'ensemble de tous ces éléments rapprochés ? Ils sont fort différents, c'est pourquoi ils ne se laissent point réduire à une unité précise. L'hynme homérique est narratif et un ; on y raconte une légende. Mais déjà, lorsque le poète dit adieu à l'auditoire, une deuxième partie, et distincte, s'est ajoutée. Développez-la, en la compliquant d'une troisième, qui deviendra la plus importante de toutes et où les succès athlétiques ou politiques, les vertus publiques ou privées, la famille, la ville, le royaume, le culte, sont décrits ou énumérés : tout cela, lorsque le poète est un

(i) Fyth. II, 52. [ôebcj xal Otj/içpdvwv nv' exa[jL^s pipoTcov çeu^eiv Sdcxoc àStvbv xaxaYopiâv.

Bacchylide, est un peu au même plan, et la morale que nous venons d'y étudier n'est pas plus importante que le reste; au contraire, elle Test moins, parce que, s'exprimant en phrases généralement courtes et ternes, elle se perd dans une narration brillante et dans une longue liste de détails. Mais si tout est au même plan, ce n'est pas à dire que tout y soit d'une égale étendue. Le mythe, le récit est la chose essentielle, en ce sens, que ce qui fait le poème lyrique, ce ne sont pas les détails de circonstance et la dédicace, dont les dithyrambes sont dépourvus ; ce ne sont point les moralités, qui manquent entièrement à certaines des épinicies (i) ; c'est le récit, dont on ne se passe que pour un petit poème d'occasion, auquel le nom de poème lyrique ne peut s'appliquer que par courtoisie.

Ce n'est point le cas de Pindare ; la découverte des poèmes de son jeune contemporain a montré avec une grande clarté combien sa conception du poème lyrique est personnelle. Si ce poème, ou plutôt, pour ne parler que de ce que nous connaissons sûrement, si ïépinicie est une des œuvres les plus grecques qu'il y ait, en ce que la pensée individuelle, s'il en est, reste subordonnée au sujet narratif et ne s'exprime le plus souvent qu'en formules banales, Pindare a secoué le joug : il porte d'assez mauvaise grâce les contraintes de l'esprit hellénique. Sa. personnalité est trop forte pour rester longtemps dans l'ombre : il daigne s'oublier dans son sujet, mais pas toujours, et parfois par moments seulement. Quelle est donc sa conception du poème lyrique ? en avait-il une ?

Certaines de ses odes sont bien des poèmes narratifs avec les formules de règle que nous venons de voir. Telle la y® Isthmique. Il invoque la déesse Theia; c'est elle qui donne le prix à l'or et au succès de toutes sortes. A-t-on remporté un triomphe et qu'on soit chanté en vers, c'est tout le bonheur, mais qu'on s'en contente. — Suivent les victoires du vainqueur et de son frère. — Avec une seutence sur Tenvie»

il) Bacch. X

i48 LES SENTENCES DANS LA POESIE GRECQUE

le poète passe à la narration qui consiste ici à dire rapidement les gloires d'Égine, patrie du vainqueur. — Avec d'autres sentences sur le hasard et la toute-puissance de Zeus il revient à la famille du héros. Et c'est tout. Cette dernière transition est peut-être un peu plus que cela : le poète pense aux revers qu'Égine a soufferts à cette époque. Autrement tout est simple, et les vers de morale ont ce caractère rythmique, musical, qui se remarque souvent ailleurs. Mais lorsqu'on passe à d'autres odes de Pindare, à celles de Syracuse par exemple, le poème est tout autre. Ce n'est pas tant que le poète de Thèbes, conmie on l'a dit, ait posé en réformateur ni qu'il ait voulu épurer les belles légendes en se posant, à leur endroit, des problèmes de conscience et de principe. Au contraire, il les raconte avec une imagination passionnée dont la Grèce ne connut pas l'égale. Mais sa personnalité était aussi forte que son imagination. Malgré l'intensité de sa vision, il fait des retours, et d'autant plus violents, sur lui-même. C'est moins un problème religieux qu'un problème de psychologie et de philosophie : nous trouvons chez lui, comme plus tard chez Platon, le poète grec aux prises avec les limites de son art national.

Car s'il est de règle dans la narration grecque de s'oublier ; si la pensée morale s'est exprimée d'une part dans^n poème didactique, et quel poème ! et de l'autre dans les versets élé* giaques, un poète comme Pindare se trouve avoir les ailes coupées. Aussi le compromis où il arriva, moins, je le répète, avec l'époque et les hommes où il vivait qu'avec Fart poétique grec, a-t-il quelque chose de tourmenté. De tels problèmes se posent continuellement dans la vie des artistes ; la lutte pour l'expression est souvent douloureuse. Ce n'est pas à dire évidemment qu'on en ait toujours conscience. Michel- Ange, en rejetant tous ces blocs inachevés, ne se disait point qu'il luttait avec la sculpture classique. Mais le moule brisé et la forme éclatée l'attestent ; ils dénoncent la pensée qui, dans Tcfiort pour devenir réelle, n'arriva au but qu'après un désastre.

Il en est ainsi d*un poème de Pindare où il ne reste de la forme lyrique que des vestiges ; la narration et tout ce qui est extérieur, matériel, objectif, disparaissent ou s'affsâblissent ; Thomme et sa pensée restent à peu près seuls. C'est la huitième Pythique, une des dernières odes de Pindare, écrite en honneur d'un Eginète, vainqueur à la lutte. Relisons-la ici.

« Aimable Tranquillité, fille de la Justice^ toi dont la ville est très grande, et qui tiens les clefs suprêmes des conseils et des guen^es ! » Telle est la déesse à laquelle le poète âgé demande d'agréer la couronne du vainqueur. Estelle une idée de Pindare ? C'est probable, et par là déjà l'on voit combien nous sommes loin de cet ApoUoi^ qu'invoquait l'aède homérique.

« Tu sais, lui dit Pindare, et faire et recevoir les douceurs chaque fois que l'occasion le désire. Toi aussi, lorsqu'on fait pénétrer dans le cœur la rude colère, tu t'effarouches, et, l'opposant à la violence des malveillants, tu plonges leur orgueil dans la sentine » (i). Il cite les exemples de Porphyriôn, de Typhôs et du roi des Géants. Les poètes élégiaques en usaient ainsi : à propos d'une idée générale, ils accumulaient les allusions mythiques.

Pindare revient alors au vainqueur Aristoménès, à sa patrie illustre et à sa famille, qui, comme lui, l'ont couronnée. « La

(1) ^tXdçpov ^Hau^ia Ai'xaç orp. a'

pouXav Te xal itoXsjjLtov

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TE xal Tcaôeiv 6(xc5; èirioraffai xatpà> o-ùv àTpsxst»

tÙ 8' ÔTrdrav tic àjJietXixo^ 3:vt. a'

xapôfa xoTov èveXoco-Yj, Tpaxeia ôucrpLevéwv ÛTcavTtàE-aïa-a xpàTetÏTtÔetç uppiv èv ocvtXo).

noblesse est de race, » avait dit Amphiaraos ; Pindare en cite, avec ce mol, une prophétie obscure, qui prédit aux malheureux Argiens devant Thèbes un peu de bonheur. Ce récit, si c'en est un, rappelle au poète un détail tout personnel : un des héros ai^ens lui était apparu. Puis il adresse une prière pour le vainqueur et pour lui-même à Apollon Delphien, car le succès, s'il dépend de l'efifort humain, vient aussi de Dieu.

n vient de Dieu, le vainqueur l'a prouvé à Mégare et ailleurs, en laissant aux autres la honte de la défaite. « Mais vient-on au contraire de triompher, au comble de la joie l'espoir donne comme des ailes à la force qu'on se sent, et l'on s'adoi^ie à autre chose qu'à la richesse. La joie mortelle naît d'un moment ; de même elle tombe par terre, ébranlée par une raison contraire. Éphémères I qu'est-on, que n'est-on point ? Le rêve d'une ombre est l'homme. Mais quand vient le rayon dieu-donné, c'est une brillante lumière aux hommes et une vie délicieuse. Éginë, chère mère, donne à cette ville un cours libre, toi et Zeus et le roi Éaque et Pelée et le bon'Télamon et Achille » (i).

(1) 6 6àxaX6v ti viov Xa^cov àvt. e'

àppdraToi; ïict ixeyàXa; il èXTTtôo; iréTa-rat xjTtoTnépoiç — àvopéatç, 'é^wv

Xpé(T(TOVa WXOUTOU

[jLépt|xvav . sv 6*ôX(yu> ppoTwv TO repTuvov niSlttoLi ' ovItco

àicoTpdito) Yva)|xa (xeaeKTjjLévov.

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Tic; <Txiac ovap avôpwTco; . àXX' ôxav aiyXa

5t6(rSoToç eX6Y), XajjLTTpbv çÉYYOç k'Treortv àvSpûv

xal {ktiki^oç aiwv. *

Aiyiva, çtXa — pLatep, èXsuÔépo) (rrdXo) TT^Xiv Tàv6e xdfJLiCe) Al

xal xpéovTi (tÙv Aîaxô) IlTjXer TE xayaOà) TeXa[jLœvt (tjv t' 'AxiXXeî.

La J[lélattcolie d e cett e ode a fait dire . qu'au lieu. de célér y(

brer une vict oire, elle pleiire une défaite. Est-ce Égine, si

chère à Pindare et qui ne se relèvera plus ? C'est elle, sans doute ; c'est bien autre chose encore. A la fin de sa vie, de ses visions et de ses idéals, Pindare fait dire à la muse ~ lyrique ce que Shakespeare présente sur la scène et ce que ;^" Beethoven développe en une symphonie. Symphonie, tragédie et poème lyrique, tous y ont sufO, mais tous y ont péri. La forme, à force de contenir, disparait. Nous avons vu Tode qui naissait et se perfectionnait ; parfaite, elle était narrative. Pindare, en s'y exprimant lui-même, l'a brisée. Elle est devenue une méditation religieuse.

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