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LES TRAGIQUES

Pendant qne le lyrisme des hymnes, des épinicies, des thrènes, atteint avec Pindare à son apogée, celui du dithyrambe se complique pour former un nouveau genre. Pourquoi ce rôle était-il réservé au dithyrambe? S'agit-il dun dithyrambe spécial, et, s'il en est ainsi, duquel ? Ce n'est point ici, heureusement, l'endroit où discuter ces questions. Uessentiel, c'est que nous avons encore affaire à du lyrisme. Nous n'entrons point, comme lorsque nous passions des élégiaques aux lyriques, dans un autre ordre d'idées et dans un art diflférent. Nous entendons encore des strophes, des antistrophes et des épodes : la poésie est musicale. On nous parle de mythes: la poésie est narrative. Comme Pindare, le nouveau poète s'exprime en son propre nom et s'intéresse profondément aux questions morales et religieuses. Il est vrai, ce chœur dithyrambique, contrairement à ceux qui ont chanté pour nous jusqu'ici, est en costume ; il a un rôle, un caractère ; au mythe qu'il raconte, il s'intéresse d'une façon plus étroite, plus personnelle. Mais les vers n'en font pas toujours foi ; le lyrisme comporte beaucoup de nuances, mais ne change pas essentiellement.

En quel sens, alors, et de quels éléments nouveaux se complique-t-il ? Notons d'abord que ce chœur en costume, s'il lui arrivait de débuter immédiatement par une prière ou par un thrène, risquait de ne pas être bien compris. Cette prière, ce thrène se rapportaient à un mythe ; le costume aussi. A quel mythe ? Souvent, sans doute, les premières strophes le disaient. Les tragédies d'Eschyle cependant débutent par des morceaux en anapestes qui nous donnent ces renseignements. 11 semble qu'on

puisse en rapprocher certaines phrases d'Aristote, où il est question de personnages qui « commençaient le dithyrambe », c'est-à-dire qui parlaient avant le chant et les vers lyriques ; à Torigine ces personnages auraient improvisé (i); d'autre part leurs débuts auraient été dans la li^tç eipo(xév7), dans le style dégagé et sans périodes, nous dirions décousu (2).

Voilà donc un premier point, mais sans grande importance pratique. Ce qui, au contraire, fit de ce dithyrambe une tragédie, car c'est là le nouveau genre, c'étaient des tirades. Déclamées par un seul acteur, il n'y en eut, c'est évident, qu'une seule à la fois ; et cette tirade s'adressait aux choreutes. Quant à l'acteur, on peut se demander si c'était lui aussi qui avait commencé le dithyrambe (3), s'il déclamait dans plusieurs rôles successivement, et l'on peut se poser bien d'autres questions. Il chantait beaucoup en solo avec le chœur. Mais ce qui le distinguait surtout, de toutes façons, c'étaient ses tirades. A leur propos Aristote nous donne ce renseignement : « Les anciens poètes font parler ttoXitixojç, les modernes ^iriTopixwç » (4) . IIoXitixwç, en citoyen, équivaut à naturellement, sans art. Ajoutons qu'il s'agissait de narration ; dans ces discours uniques le personnage racontait des choses qui lui étaient arrivées ou qui constituaient un épisode du mythe. Ce n'est donc guère un personnage, mais plutôt un récitateur. En tout cas c'est un orateur paraissant

(1) Poet. 1449 a. (éd. Vahlen III. Les renvois se rapportent toujours à ce texte).

YevofJLÉvrjc o^v in' àpx^C aÙTO(ixeôioi(mxf,ç xal aÙTT) [l. e. i\ xpaYwôia] xal if) xu>|ia>S^a, xal rj jxèv àno tôv èÇapx^vtœv tov 6i6upa|Apov

(2) Rhet. r 1409 «, 22. ôti |j.sv ouv eupyÔjxov fieî etvai ttiv XéÇiv xal (jlt| appuÔpLov xal Tt'veç e{?p'j8(JLov woioûdi pvôjxol xal ntùz exovTec, eiprjTai * Tf,v ôà XéÇiv àvaYxri etvai Ti elpo(i£V7)v xal t(5 (Tuv6é(T|j.o) (i-iav, uxnctp al èv toi; SiOupàii^oiç àva^oXaf, ij xareo- Tpajj.|Aévy)v xal ôfxofav Taf; Ttiiv àpxaîa)v TtoiriTàiv àvriorp^çotc.

(3) A en juger par le passade de la Poétique cité plus haut, cette identité est probable, mais il faudrait alors abandonner le rapproc tement entre rèÇàpx(i>>v et le personnage qui dit les anapestes d'ouverture chez Eschyle. Ce dernier semble bien avoir été le coryphée. Or coryphée et èÇàpx^v sont deux choses, voir Bethe, ovv. cit. ; Maas, Orpheus,

(4) Poet. 1450 b. oî [xsv yoip àp^aioi TcoXtttxw; èTioioyv Xé^ovrac, oi Ôà vOv pyiTopixfo;. Voir Politica, 1305 a, 10 (Teubner, p. 256); Isocr. 190 E {Euag, 10).

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devant un public; là dessus il n'est pas de doute possible : le dialogue de la tragédie grecque consistait à l'origine en discours adressés au chœur.

Il fallut d'ailleurs de bonne heure les introduire et en développer les données, surtout quand le discours n'était pas purement narratif. On conçoit, en effet, une tirade qui nous raconte la défaite de Salamine, et, immédiatement après, un thrène dans le chœur qui lamente ce désastre. L'un et l'autre s'expliquent suffisamment et se complètent. On ne conçoit pas un acteur qui viendrait tout à coup nous dire qu'il est roi d'Argos et décrire ses pouvoirs, puis un chœur de Danaïdes chantant un hymne de joie ; car pourquoi nous dit-il qu'il est roi d'Ai^os et pourquoi les Danaïdes s'en trouvent-elles soulagées ? Souvent, donc, pour expliquer la tirade, on fait parler ensemble l'acteur et le coryphée ; on les fait parler en vers alternants. C'est aussi en vers alternants que plus tard, lorsqu'Eschyle eut inventé le deuxième acteur, celui-ci s'entretint avec le premier, — car les tirades, nous l'avons dit, s'adressent au chœur (i). Cette sorte dé dialogue est appelée stichomythie.

Des tirades, amenées ou suivies par des stichomythies : voilà ce qui est venu compliquer le poème lyrique que nous connaissons déjà. Or, le nouvel élément n'est pas musical.

Arrêtons-nous un moment : nous nous apercevons qu'un certain rapport peu à peu s*est établi entre la pensée et l'expression générales d'une part, et, de l'autre, la musique (a). Par exemple l'élégie n'est point, à proprement parler, musicale, ou du moins elle ne l'est qu'à demi. Elle consiste essentiellement en un distique, qu'on peut accompagner sur la flûte avec une

(1) Ainsi Klytaimnestra, dans VAgamemnon, lorsqu'elle reçoit son époux, s'exprime en pY^o-i; et s'adresse au cliœur. Même là, où les orateurs s'appellent de nom, comme Médée et Jason, ils plaident devant le chœur. Par là aussi s'explique que le monologue sur la scène grecque est impossible; lorsqu'on se deiûande ce qu'on fera, la réponse se présente comme une décision, dont on donne la raison au chœur (voir Àjax).

(2) Il y a évidemment un rapport aussi entre la musique et le genre dn narration. Voir Groiset, Pindare et LUI. Gr. II.

mélodie — et en cela elle est musicale ; mais, ensuite, il se présente un nouveau distique, il y a répétition de la forme, — et cette forme est métrique. Le mèti*e domine ainsi aussi bien la mélodie que les mots, et il arriva de bonne heure qu*on négligea la mélodie pour dire, simplement, les couplets élégiaques. D'autre part, notre étude de ce genre nous a montré que la pensée du poète s'exprimait en général en un distique ; et que, lorsqu'il s'agissait de continuer, il avait recours à des procédés d'écrivain, à l'antithèse, à Ténumération, à moins, ce qui arrive aussi, qu'il ne redît assez exactement sa première phrase : en somme, ayant énoncé ce qu'il avait à dire, il se mettait alors à l'exposer. — Pindare, tout au contraire, n'expose pas. Sa pensée intime trouve des mots : elle surgit, s'élargit, retombe. Lorsque le cercle est achevé, le poète ne travaille point son idée et n'y ajoute rien. Mais aussi, sa poésie est musicale. Au thème qui lui est venu il ne sait d'où, s'associent naturellement l'idée un peu vague et les mots plutôt rêvés que pensés. Mots et idée tombent avec le thème. Gomment les reprendre ? Il faudrait un autre thème^ donc une nouvelle idée et d'autres mots. On peut chanter une mélodie deux fois, on ne peut pas l'exposer (i).

D'une part, donc, une poésie parlée, métrique, non musicale, et une pensée qui se développe par des procédés d'exposition. Comme en Grèce on expose de vive voix, il s'agit en somme d'éloquence, de procédés d'orateur, de rhétorique. D'autre part une poésie musicale, et, une pensée peut-être plus vague, moins continue logiquement, et qui s'exprime sans se développer. La poésie parlée s'adresse à un public ; elle veut le persuader ; c'est pour lui qu'elle analyse, développe, éclaire ; elle se donne raison. La poésie musicale est pour soi, et exprime la vie intérieure du poète. Dans l'une on expose, dans l'autre on médite. Dans l'une on est seul, dans l'autre on est en évidence.

(1) La musique moderne expose la mélodie : la fugue correspond assez exactement aux antithèses, etc., dont nous avons parlé.

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