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l.-ur ellïonterie, comme ces convives qui s'invitent i u\-mêmes. A les supporter, on témoigne de cette faiblesse, de ce manque de clairvoyance, d'où est ne le dicton : t Bon jusqu'à la bêtise. » II y a là une transition dangereuse, une pente insensible où l'on peut glisser. Pourtant la bonté ne contient dans son > ssence aucune parcelle de bêtise; elle est même tout le contraire et le bon sens populaire s'en doute, puisqu'il associe volontiers les deux, mots « bête et méchant », qu'il dit : « aussi méchant que bête, aussi bête que méchant. » Mais il faut qu'elle se tienne sur ses gardes, qu'elle ne prête pas à une confusion malséante, qu'il y ait entre elle et la bêtise un fossé profond, non une simple nuance.
L'intelligence retient la facilité trop abandonnée de son expansion et la rend attentive au choix de ses bénéficiaires; toutefois, si elle la restreint d'un coté, elle l'élargit de l'autre, c'est-à-dire qu'elle lui ouvre des champs d'action nouveaux et l'engage dans des voies où son propre gré tout seul ne la porterait pas. À l'état instinctif la bonté estime tendance à ne pas être exigeant avec les autres et à trouver qu'ils en font toujours assez pour vous, en même temps à faire pour eux le plus possible, à procurer leur bien sans se soucier du sien, à être indulgent pour leurs défauts. Mais, quand ces défauts sont volontairement agressifs et tournés contre vous, quand il en résulte un dommage certain, quand on se voit en butte aux outrages, on est tenté de refuser ses bons oflices et
de se mettre en défense. La bonté réfléchie combat ce recul impulsif et se contraint au pardon des injures. Dans la morale chrétienne le pardon des injures répond à une double intention : d'une part l'injure mortifie ; en acceptant cette mortification, on acquiert des titres à la bienveillance du Seigneur et on travaille à sa justification future; d'autre part, sur cette terre, le juge, sauf cas grave, ne fait que suivre la plainte de la partie lésée, qui lui désigne le coupable ; en pardonnant à l'offenseur, on dispense jusqu'à un certain point le Seigneur de mettre en mouvement contre lui sa justice; n'étant pas directement touché, il ne saurait être plus sévère que celui même qui est atteint; on exerce donc la clémence. Dans la morale humaine on se rend compte qu"en refoulant la rancune et le désir de vengeance, si naturels chez les meilleurs, on contribue à son perfectionnement, que l'injure imméritée ne nuit qu'à celui qui s'en rend coupable, et on se sent au-dessus de lui en lui accordant le bénéfice de la loi de sursis, c'est-à-dire en lui laissant la possibilité et le temps du regret et en se réservant de l'abandonner à sa méchanceté, s'il comble la mesure; car la faveur du sursis n'est pas une absolution définitive. Le pardon du tort causé est, selon les tempéraments, plus ou moins aisé que celui de l'injure; le dommage ne s'adresse qu'aux intérêts matériels; l'injure pique au vif et atteint la dignité ; en revanche, l'injure glisse, le dommage reste et peut avoir des conséquences
lsi LES SENTIMENTS GÉNÉREUX
désastreuses. Quant à rendre le bien pour le mal, c'est le suprême effort de la douceur évangélique ; il a pour but moins le profit négligeable du méchant, et même son édification, qui pourtant entre en ligne de compte, que l'exaltation de l'àme jusqu'à l'état de sainteté, qui lui permet d'attendre sans crainte l'arrêt du Seigneur. La bonté réfléchie prendra sur elle d'aller jusque-là, sans se condamner cependant au rôle d'éternelle victime.
La bonté pourrait se lasser devant l'ingratitude et se décourager: la raison la soutient et la fortifie. Elle lui expose que son but est pleinement atteint, lorsqu'elle a fait le bien et que, si peu qu'elle réclame de reconnaissance, elle admet là un alliage qui altère sa pureté; elle ne prête pas, elle donne; si l'obligé est ingrat, c'est affaire entre lui et sa conscience ; elle n'a rien à y voir; elle n'est pas entrée en compte avec lui. Tout son calcul est de supputer la somme du bien qu'elle a à faire, non le nombre des ingrats.
Enfin l'intelligence lui explique la nature de sa tâche et met à sa disposition les moyens les meilleurs pour la remplir. La bonté étant une effusion, non une énergie, incline de la meilleure foi du monde à s'assoupir sur le mol oreiller des bonnes intentions: on ne saurait trop louer les bonnes intentions; elles sont les effluves d'un cœur pur, étranger aux mauvais instincts, au besoin d'affliger et de nuire, qui vicient les âmes vulgaires; elles sont angéliques et
on se les représente sous les traits de ces figures virginales des vieux maîtres italiens, enveloppées de longues robes d'azur piquées d'étoiles d'or, les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés au ciel; elles enchantent de visions paradisiaques l'âme qu'elles habitent et la bercent; mais, si elles sont pour elle un délice, ou bien elles y restent confinées, sans que ceux qui en attendent les bienfaits en jouissent et même les soupçonnent, ou bien elles ne se traduisent qu'en actes maladroits et hasardeux. La bonté ne doit pas rêver; ce n'est pas pour ses tributaires le frôlement léger d'une ombre, mais un contact chaud, un effet net et précis. L'intelligence stimule son indolence incertaine et lui montre qu'elle n'est rien, si elle n'agit pas ; il faut qu'elle soit positive, qu'elle intervienne, se donne de la peine et de plus qu'elle s'adapte aux besoins réels, qu'elle ne reste pas à côté, dans là-peu près stérile. La bonté active et clairvoyante est la vraie bonté.
Beaucoup de ce que nous venons de dire de la bonté s'applique à la serviabilité et au dévouement. La serviabilité est trop éveillée, trop diligente, pour que l'intelligence n'y ait pas une part considérable. Un nous dévouant, nous nous mettons au service d'autrui ; ce que nous offrons, ce n'est pas seulement notre affection, mais les ressources de notre pensée
UN SENTTMEHTB SÉN&HEUX
cl di1 noire énergie ; l'offre est trop importante, pour que nous ne la fassions point avec réflexion. Alors même que le dévouement, non prévu formellement d'abord, s'établit et s'accentue progressivement par des rapports d'accoutumance, il ne saurait demeurer inconscient et aveugle. Il ne tarde pas à prendre une vue claire de lui-même, à s'appuyer sur l'acquiescement total de l'intelligence et de la volonté ; c'est en s'expliquant clairement sa raison d'être qu'il acquiert de la constance et de la stabilité. Le dévouement, qui provient d'une inclination instinctive pour la personne choisie, est évidemment celui auquel l'intelligence a le moins de part; l'origine en reste ensevelie dans les mystères du cœur ; celui qui résulte de la reconnaissance et qui est un des plus nobles ne saurait être non plus revendiqué par l'intelligence; mais d'autres procèdent de motifs, qui sont sous sa dépendance étroite : on se dévoue à quelqu'un, parce qu'on approuve ses idées, qu'on désire leur apporter son effort, pour les faire prévaloir ; on se subordonne à une personne, parce qu'on sent qu'elle vous complète ; n'étant pas apte à jouer le premier rôle, on se rend compte que sous sa direction on produira plus sûrement ce dont on est capable : c'est un aménagement de ses facultés, dans lequel le calcul judicieux et jusqu'à un certain point intéressé domine; je ne parle pas du dévouement par espoir de profit, qui n'en est pas uu à proprement dire, et où l'on se borne à louer ses seniees. Les esprits
RAPPORTS AVEC L'INTELLIGENCE tST
dominateurs s'accommodent mieux du dévouement purement instinctif que du dévouement éclairé ; celui-ci est toutefois d'espèce supérieure. Il réclame une forte dose d'intelligence sagace ; il consiste d'abord dans une adaptation; il faut connaître non seulement les ambitions de celui à qui on se dévoue, mais le fort et le faible de ses capacités et les compléter par les siennes; la bonne volonté du canicbe fidèle ne suffit point ; ce n'est pas une aide quelconque qu'on apporte, mais une aide appropriée. La subordination, à laquelle on s'astreint, doit être pratiquée d'une façon intelligente ; il ne faut pas qu'elle empiète et veuille intervertir les rôles, de peur de choquer et de tout brouiller. Elle sera cependant prête à réparer, sans se prévaloir, les inadvertances et les erreurs manifestes et, non seulement à exécuter suivant l'esprit ce qui a été conçu par autrui, mais, là où la conception est imparfaite, à suppléer au défaut. Ce sont légères retouches, qui peuvent passer inaperçues, mais qui assurent le succès. Pour porter tous ses fruits, le dévouement doit mériter les confidences et les provoquer ; il se permettra des conseils discrets, qui parfois auront une valeur décisive ; ainsi s'instituera une collaboration, où il ne sera pas seulement un instrument, mais un facteur actif: il est surtout précieux, quand l'intelligence le vivifie.
En se dévouant à une idée, non à une personne, on n'a pas à se préoccuper de celte mise au point
délicate de la subordination. On déploie librement son effort, mais naturellement ce n'est pas uniquement l'ardeur, c'est aussi la direction bien entendue de cet effort qui importe. La bonne volonté peut beaucoup ; ses maladresses mêmes sont excusables ; cependant elle ne produit d'effet irrésistible, que si elle est soutenue par une pensée vigoureuse. Ce qui est capital, c'est qu'une raison lucide préside au point de départ ; c'est elle qui signale l'idée élevée, distingue la cause juste ; sans elle le dévouement peut se consumer sans profit dans des besognes inutiles, secondaires, sans intérêt; il erre à l'aventure, si elle ne tient le flambeau. Il n'y en a pas pour tous les besoins qui le sollicitent sur la terre et, à le voir dépensé mal à propos, on éprouve le même serrement de cœur qu'à voir gaspiller le pain, qui manque aux malheureux.
L'esprit de sacrifice doit être dirigé dans les voies utiles ; s'il est une simple gymnastique de l'àme, qui s'impose des retranchements et s'humilie pour combattre l'orgueil, il n'est qu'un mode d'amélioration individuelle; il ne présente toute l'ampleur de la générosité que s'il sert au bien d 'autrui. Il est grave et délicat de diminuer sa personnalité ; l'intelligence a pour charge en ce cas de prévenir l'excès et de mettre en garde contre certaines illusions. D'autre part le sacrifice est chose contre quoi se cabre si fie-
rement la nature intime, qu'on se contente parfois à son insu des apparences et qu'on le fait retomber sur son entourage, tout en croyant le faire porter sur soi-même ; on y associe inconsciemment des gens qui n'en ont point manifesté le désir et, en pensant se priver, on leur inflige des privations ; il faut opérer sur soi-même et non sur autrui. En outre, tout n'est pas objet de sacrifice ; on peut renoncer à la vie, non à l'honneur. Enfin il est de nécessité absolue d'examiner à qui, pour quoi on se sacrifie et de fixer de justes limites au-dessous desquelles on ne descendra pas.
Rien n'est plus difficile que d'exercer la charité avec intelligence : donner n'est rien ; le tout est de bien donner. Je ne parle pas de ceux qui donnent avec ennui et comme forcés ou avec un mépris désobligeant pour qui reçoit et en faisant payer l'aumône par l'humiliation ; ils font le geste de la charité, ils ne la pratiquent point. Mais — et c'est la question angoissante — on se trouve en présence d'un océan d'infortunes avec des ressources si disproportionnées qu'on se sent à peu près impuissant. Ce qu'on fera est insignifiant auprès de ce qu'il y aurait à faire; il est impossible de satisfaire tout le monde, ni même de partager entre tous; à quoi se résoudre devant ces milliers de malheureux qui se bousculent et luttent désespérément pour l'aumône entrevue ? D'au-
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finis renoncent à distinguer entre ces mains tendues et se dis(!iit ({Lie, même distribué au hasard, le seeours rencontrera une misère ; ils ne se trompent pas toujours ; c'est un rôle sans attrait que de simuler l'indigence, et le mendiant aisé, le thésauriseur d'aumùnes, qui laisse un héritage, n'est qu'une curiosité exhumée de temps à autre par les journaux. D'autres trouvent plus commode de s'en remettre à des intermédiaires et les accueillent sans y regarder de près, parce qu'ils préservent du contact direct et répugnant avec les haillons; h ces représentants d'œuvres problématiques, qui font vivre les quêteurs, à ces exploiteurs de la charité publique, qu'ils détournent et canalisent à leur profit, sans rendre de comptes, on confie une contribution, qui n'arrivera à destination, si elle arrive, que diminuée, et on se croit quitte; en réalité on se fait le complice de ceux qui fraudent les malheureux. C'est aux indigents euxmêmes qu'il faut aller et parmi eux il faut choisir : il y a des degrés dans la misère et les cas pitoyables s'effacent devant de plus lamentables encore; sous les misères de surface il y en a d'autres et l'on descend sans toucher le fond. Ce n'est pas tout de choisir; il faut chercher. Ceux qui se présentent et qui parlent ne sont pas les plus intéressants : derrière la masse qui se signale par des cris de dé tresse, il y en a d'autres, dont les gémissements étoulfés BOttl couverts par des voix plus hardies, et ce sont ceux-là qu'il faut lâcher de ne pas laisser mourir. Bfi outre.
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la misère ne diffère pas seulement par le degré, mais aussi par les causes ; on ne confondra pas la misère méritée, conséquence inévitable du vice, et celle qui, par malchance, est venue malgré l'effort. Si loin que la société soit de la perfection il est rare que l'homme énergique et persévérant n'ait pas rencontré dans son existence la situation qui permet de vivre. Mais il y a l'ouvrier qui, suivant le dicton populaire, cherche de l'ouvrage et prie le bon Dieu de n'en pas trouver, celui qui ne considère jamais la besogne offerte comme digne de lui et suffisamment rétribuée, celui qui, par besoin de changement, renonce à ce qu'il a, pour courir après ce qu'il n'a pas, celui qui par imprévoyance ne pense pas au lendemain ou quitte le travail dès qu'il a de quoi subvenir à ses besoins et à ses plaisirs du moment. C'est là toute une catégorie de paresseux, qui prennent la vie par le côté facile, ne se préoccupent pas de manquer et trouvent tout naturel de tomber à la charge de plus laborieux et. déplus avisés. D'autres, singulièrement plus dignes de pitié, ont glissé sur la pente, sans qu'il y ait de leur faute, en se raidissant et en se retenant à toutes les aspérités; ils ont été vaillants devant le travail ; mais il semble que les circonstances se soient liguées contre eux ; la maladie a paralysé leurs efforts ; le malheur, inséparable de la condition humaine, les a particulièrement atteints ; ee sont là vraiment les déshérités; c'est à eux qu'il faut songer, ainsi qu'aux enfants encore incapables
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de pourvoir à leur subsistance, aux femmes qui seules et sans appui sont payées dérisoirement de leur peine. En distribuant l'aumône au hasard, on dépouille les plus méritants.
Et ce n'est pas tout que de la bien placer ; il faut encore qu'elle soit non pas un soulagement proportionné, mais le début du relèvement. Réduite à une distribution mécanique de secours, elle crée le mendiant professionnel, qui, ayant abdiqué tout sentiment de dignité, toute énergie, a renoncé définitivement à s'aider soi-même et s'est remis entre les mains d'autrui ; sa situation est précaire, plus que modeste ; il s'en contente; tout ce qu'il a d'ingéniosité, il l'emploie à apitoyer des bienfaiteurs, en assez grand nombre et d'une façon assez stable pour ne pas mourir de faim ; il se dirige machinalement vers leur porte, comme l'animal domestique, qui lui du moins rend des services, vers 1 etable ; stimuler leur zèle et, si l'un manque, trouver qui le remplace, c'est son seul métier; vivre de l'aumône est parfois plus compliqué que vivre du travail ; il s'y résigne et y réussit. Or la charité n'a pas pour but d'entretenir l'armée des indigents, encore moins d'en grossir les rangs par l'appât d'une solde même minime, mais de la diminuer. La charité — et c'est là que doit s'employer son activité intelligente — c'est la cure des malheureux ; il faut qu'elle les persuade qu'elle n'est qu'une aide momentanée, destinée non pas à entretenir leur misère, mais à leur permet tic d'en
sortir; ranimer leur espoir et leur courage, les guider, leur mettre dans la main l'outil, telle est son œuvre. Elle doit réveiller ceux qui s'abandonnent, exiger l'effort en veillant à ce qu'il ne soit pas stérile ; si elle n'est pas un levain, elle devient un poison ; si elle ne reconstitue pas l'énergie, elle achemine vers toutes les dégradations.
Ainsi elle assume de lourdes et multiples obligations : rechercher les malheureux les plus dénués, apprécier le degré de responsabilité qu'ils ont dans leur état et les traiter en conséquence, les mettre a même de renaître à la vie laborieuse. Ce n'est pas une distraction mondaine, un passe-temps bien porté. Ne soyons pas trop sévères pour la charité de salon, si médiocres qu'en soient les résultats ; elle n'est pourtant qu'une image dégénérée de sa grande sœur austère ; elle est légère et frivole ; elle est un prétexte à bavardages jolis, s'allie agréablement au flirt et soulève un essaim papillonnant de rivalités et d'intrigues ; elle est la parure et le décor des sociétés bien pensantes ; la mendicité élégante des belles quêteuses y organise des guet-apens, auxquels il est de bon goût de ne pas se soustraire ; elles sont adroites à monnayer la moindre faveur, l'invitation la plus banale ; elles tiennent registre de leurs obligés, qu'elles transforment en contribuables parfois médiocrement bénévoles; elles seront reconnaissantes de la moindre obole à leurs amies, qui l'accordent pour ne pas se disqualifier et dont la revanche, identiquement libel-
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lée, ne se fait pas attendre ; elles sont fières de l'abondance de leur récolte, qui humiliera telle de leurs intimes, dont les relations sont moins étendues ou moins libérales. 11 ne faut cependant point perdre de vue que la charité n'est pas l'argent des autres, mais le sien propre ; c'est peut-être en partie cà cause de cet oubli que les femmes s'y adonnent si aisément.
Plus les sentiments généreux s'exaltent, plus ils tendent à divorcer d'avec l'intelligence. Ils s'accommodent mal de la réflexion, dont les procédés lents et mesurés retardent leur bouillonnement impétueux ; ils y voient une gêne, qui contrarie leur libre développement, un élément réfrigérant, qui glace leur ardeur ; ils éprouvent une difficulté à coexister avec elle et tiennent à la vie ; il faut donc qu'ils s'en délivrent, sous peine de se sacrifier eux-mêmes. Ensuite, c'est l'àme entière qu'ils veulent envahir, dont ils prétendent disposer en maîtres ; ils sont jaloux des facultés intellectuelles, qui en retiennent une partie et ne la leur concèdent pas toute. Enfin ils se défient de la raison, dont ils n'attendent que des restrictions insipides, des remontrances séniles ou même une condamnation absolue. Ils ont l'orgueil de se passer de ses clartés et d'avoir leurlumière spéciale, comme les Champs-Elysées de Virgile.
Et cependant sans elle ils courent tout droit à l'extravagance etàla folie. L'esprit de sacrifice ne doit
pas aller jusqu'à l'immolation totale de soi devant un de ses semblables ; il n'en est point de si supérieur que nous devions être devant lui comme si nous n'étions pas. Autre chose est d'accepter une direction, qui guide notre incertitude, mais sur laquelle on garde un droit de contrôle, autre chose, étant vivant, de se livrer comme un cadavre. Jetés dans l'infinie variété des valeurs humaines, il s'agit de trouver notre juste place entre celle qui nous est supérieure et celle qui nous est inférieure; mais la supériorité, vis-à-vis de laquelle nous acceptons une soumission éclairée, n'est pas si prodigieusement au-dessus de nous qu'il faille abdiquer entre ses mains. L'humanité n'est pas composée d'êtres tellement faibles, qu'ils en soient réduits à implorer les bras levés un maître absolu et à chercher désespérément l'abri sûr où ils s'endormiront sans lutter. Nous avons une tache à remplir et des forces pour y suffire ; nous épouvanter de la grandeur de cette tâche, nous exagérer à nous-mêmes notre impuissance, fuir la responsabilité dans un esclavage volontaire, c'est nous soustraire aux conditions mêmes de notre nature.
11 est une autre espèce de renoncement, qui consiste à s'abîmer dans la vie contemplative, comme le stylite et le fakir, immobilisés dans un engourdissement, où flottent vaguement des rêves indécis, et qui regardent s'écouler leur existence à laquelle ils sont devenus étrangers. En réalité ils ne nous pré-
sentent de la vie contemplative que les dehors et une image défigurée. Celle-ci — le nom l'indique — n'est pas une mort anticipée, mais un mode d'existence, où l'on s'est résolu à restreindre l'activité physique, en tant qu'elle nuit à celle de l'esprit, à ne pas s'absorber dans le travail matériel, qui est utile mais n'est pas le plus fécond, pour concentrer son activité sur le spectacle instructif des choses et sur la méditation des grands problèmes humains ; ce n'est pas l'anéantissement, c'est au contraire la surexcitation de la pensée, débarrassée des liens qui l'attachent aux objets sans importance, et devant laquelle on a fait le vide, comme sur la piste où doit s'élancer le coureur. C'est la vie philosophique avec son intensité, son effort pour découvrir dans la nature et en soi-même la solution des énigmes, dont l'humanité n'a pas encore trouvé la clef. Elle diffère de la vie scientifique, qui, elle, cherche par l'expérience ; elle est plus ambitieuse, moins sûre en revanche de ses résultats et plus exposée à Tinsuccès, puisque c'est aux choses métaphysiques qu'elle s'adresse, celles justement que la science n'aborde pas. Ainsi comprise, si la vie contemplative est un renoncement, c'est le renoncement à ce qui est accessoire pour se dévouer à ce qui est capital. C'est une tentative pour donner à l'esprit tout son ressort, pour dégager toutes ses aptitudes à définir le vrai. La raison y voit la condition nécessaire de son libre épanouissement.
Quant à l'extase émerveillée devant l'Incompréhensible, à la prétention d'en atteindre quelque chose par des moyens extra-intellectuels, par des voies inexplorées, indéfinissables, par une communication directe, le bon sens vulgaire lui est hostile et s'en rit. Le bon sens n'est point méprisable, mais il n'est pas tout. En possession d'un certain nombre de vérités, qui sont indiscutables ou qu'il croit telles, il s'y cantonne orgueilleusement et affirme qu'il n'y a rien au delà; il est très satisfait de lui-même et il n'a pas tort; car il a conscience de s'être libéré d'un certain nombre d'erreurs ; il est établi sur un terrain solide, où seul le paradoxe peut lui livrer combat ; or il connaît la valeur du paradoxe. Mais ce terrain est étroit et de cela il ne veut pas convenir ; il y est à l'abri de l'incertitude ; car il a exclu tout ce qui est douteux ou n'a pas encore reçu de solution définitive. Ayant éliminé ces questions de son domaine, il s'est, par un paralogisme très humain, convaincu qu'elles n'existent pas et il les nie avec la même assurance qu'il affirme les vérités prouvées, qui sont en sa possession. Il en résulte que, s'il est inattaquable dans ses limites, il n'y a pas lieu de tenir compte de ce qu'il pense sur ce qui est en dehors ; ses jugements à cet égard sont nuls et non avenus. Il est incompréhensif des âmes mystiques ; or ces âmes existent et, si elles existent, c'est que la nature leur reconnaît le droit d'exister. La raison est plus accueillante pour elles que le bon sens gros-
sier ; file sait bien qu'elle est perdue dans le grand mystère, que de ce mystère on n'a pu jusqu'à présent qu'explorer les abords, sans pénétrer dans la forteresse ; elle en ignore à peu près tout et les quelques vues qu'elle hasarde ne sont qu'hypothèses. Elle reste en suspens en face du mysticisme, qui est une force distincte d'elle et sans rapport ; elle s'étonne de ce qu'il aperçoit dans ses extases et des affirmations qu'il en rapporte et qu'elle n'a nul moyen de contrôler. Pour son compte elle se tient à l'écart et demeure sceptique; mais son scepticisme n'exclut pas une certaine bienveillance ; elle ne le condamne pas sans appel : peut-être correspond-il à des réalités inconnues qui se dérobent encore à notre enquête et vibre-t-il sous des influences subtiles, qui ne se sont pas clairement révélées et que des instruments plus délicats nous permettront un jour d'atteindre. Elle surveille d'un œil attentif le commerce qu'il prétend entretenir avec l'Incompréhensible, en ne le confondant pas avec le charlatanisme, mais en l'arrêtant lorsqu'il se précipite dans l'indéniable démence, lorsqu'il aboutit à des enfantillages dont la vanité éclate, lorsqu'il se met en révolte avec la connaissance scientifique sur le terrain propre à celle-ci.
L'amour mystique, dans lequel on se plonge avec un ravissement d'immolation, émane de la croyance qu'il existe au-dessus de nous un être intini, doué d'un amour infini pour ses créatures, qu'il entoure
d'une sollicitude paternelle et qu'il ne perd pas de vue un seul instant; il a sur nous des vues que notre entendement débile ne saurait comprendre ; ses voies sont mystérieuses, insondables; il nous accable d'épreuves qu'il faut accepter sans en pénétrer le sens et en ayant toute confiance en lui ; car c'est toujours notre bien qu'il envisage — et c'est là la réponse à l'objection qu'il nous fait parfois la vie dure — . La doctrine est consolante et répond à nos aspirations intimes; elle nous explique notre misère, qui n'est qu'une purification, préparatoire d'un bonheur parfait ; elle nous assure que nous ne sommes pas abandonnés sur la terre, cherchant notre chemin dans les ténèbres, sans que notre faiblesse puisse s'appuyer sinon sur d'autres faiblesses pareilles à la nôtre. Un Dieu bon veille sur nous et nous conduit à notre insu vers la vie heureuse. Cette conception des choses nous porte à nous remettre entre ses mains les yeux fermés, en répudiant toute volonté personnelle, qui pourrait contrarier ses desseins, en nous appliquant à susciter dans notre cœur imparfait des élans de tendresse qui répondent en quelque façon, sans jamais pouvoir l'égaler, à la tlamme de l'amour divin, qui s'épand incessamment sur nous ; si exaltés que soient nos transports, ils resteront toujours vis-à-vis d'elle misérables et pauvres. Cet état d'àme est évidemment un état supérieur et presque surnaturel ; il est l'opposé de la sécheresse, il fait jaillir en nous des effusions
d'une générosité sans bornes, nous détache de l'intérêt mesquin et nous enlève à de prodigieuses hauteurs au-dessus de tout ce qui est matériel ; mais il a ses dangers; il tend à abolir en nous des forces, qui ne nous ont pas été données pour que nous en rougissions comme d'imperfections et que nous les laissions sans emploi. L'hypertrophie de l'amour mystique anémie et fait dépérir d'autres facultés, qui ont leur légitimité ; elles aussi sont l'œuvre de ce Créateur, auquel on croit, qui nous a rendus les arbitres de nos destinées et qui nous a imposé l'effort comme une loi. En admettant la doctrine de la tendresse du Seigneur pour ses créatures, c'est mal répondre à sa tendresse que de dédaigner une partie des dons précieux qui nous viennent de lui et d'en faire fi. Si nous voulons réaliser le divin en nous, autant que cela nous est possible, songeons que l'Être suprême n'est pas seulement tout amour, mais aussi toute intelligence et toute puissance ; il ne faut donc pas que l'amour par un envahissement contre-nature éteigne en nous l'intelligence et la volonté active et nous endorme dans la torpeur d'une quiétude béate. La raison proteste contre cette rupture d'équilibre; elle est là pour préserver l'amour mystique de ses excès.
Le courage aveugle n'est pas la forme la plus noble du courage ; il est quelquefois la plus efficace.
Quand on ignore le péril, qu'on s'y lance sans réfléchir, qu'on ne songe qu'à passer et à vaincre, on a une impétuosité, qui emporte tout. Si la clairvoyance s'en mêle, si elle murmure à l'oreille : « Prends garde », on hésite et l'élan est retardé. Souvent en revanche le courage aveugle succombe, parce qu'il n'a pas mesuré l'obstacle et que l'obstacle était infranchissable. Si le courage éclairé n'égale pas sa furie, en revanche il ne connaît pas ses sacrifices inutiles et ses déplorables échecs.
Il se peut que le danger fonde à l'improviste et surprenne ; la réflexion est trop pesante pour accourir à l'aide; mais la réflexion n'est pas le seul mode d'action de l'intelligence ; celle-ci a ses intuitions, qui sont soudaines ; en pareil cas, elle s'appelle la présence d'esprit ; d'un coup d'œil elle embrasse ce qui est et ce qu'il faut faire. La présence d'esprit n'est pas donnée à tout le monde. Elle est autre chose que le sang-froid, qui consiste à ne pas se laisser déconcerter par un tumulte iatérieur et qui est sa condition nécessaire ; mais elle va plus loin ; elle aperçoit en même temps la situation et le remède ; c'est un appoint indispensable ; le courage n'est jamais que le bras ; l'intelligence est la tête; elle lui montre où il faut frapper et où est le salut. Incomplets et faibles l'un sans l'autre, ils ont grande chance de l'emporter réunis.
Du reste, lorsqu'on est surpris par le danger, c'est que l'intelligence est en faute. Elle n'aurait pas à conjurer le péril soudain, si, en le prévoyant, elle
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avait empêché qu'il ne fût soudain. Son rôle est de le voir venir; le courage n'est pas encore enjeu; elle l'avertit d'être sur ses gardes et de se tenir prêt ; elle ne se borne pas à une vague mise en éveil, bien que ce soit là tout ce qu'elle lui demande pour l'instant; elle élabore le plan, qui fera gagner la partie, discute les possibilités et accompagne sur le terrain non pas un enfant, jouet du hasard, mais un homme mûrement préparé et qui sait.
11 n'entre pas dans notre sujet de prendre encore les choses de plus haut et de rappeler par quelle ingéniosité, par quelle fertilité d'inventions l'intelligence procure au courage les ressources, qui centuplent sa puissance, armes, engins de toutes sortes, progrès de la tactique et de la stratégie, si bien qu'en face du courage civilisé pourvu de ses formidables moyens de destruction, la bravoure des barbares, qui ont jadis conquis nos pays, échouerait aujourd'hui misérablement.
L'action de l'intelligence se fait sentir autrement dans le courage passif que dans le courage actif; là elle est encore plus indispensable. La chaleur du combat entretient le courage ; il tombe, lorsqu'on doit rester immobile, exposé aux projectiles meurtriers sans répondre, dans un poste qu'il importe de tenir et qu'on ne saurait sans les pires conséquences abandonner. On se recueille et on pense ; tout est perdu, si la raison ne parvient pas à lui substituer une résolution froide de ne pas céder, fondée sur la
nécessité d'éviter un désastre, sur l'utilité et la grandeur du sacrifice. Il faut que la résistance soit hautement réfléchie et que quelques-uns consentent délibérément à leur perte pour le salut de tous.
Si l'intelligence est l'auxiliaire du courage, elle se dose entre les individus selon le rôle de chacun. Le simple soldat qui n'a qu'à exécuter les ordres a surtout besoin d'énergie ; encore faut-il qu'il les comprenne, pour les exécuter au mieux. Celui qui les donne ne paie pas seulement de sa personne, mais de son cerveau ; il conçoit ; il faut que ses conceptions soient justes, précises, opportunes, qu'il saisisse à la fois l'ensemble et le détail et imprime l'impulsion décisive. Ce sont les dispositions savantes, qui forcent la victoire, et, si la valeur individuelle est toujours un facteur considérable, l'intelligence est en réalité la reine des batailles. C'est elle qui fait dune troupe d'hommes une armée et qui en est l'àme ; le soldat a besoin d'être persuadé qu'il est conduit, de se sentir l'instrument d'un plan élaboré en dehors et au-dessus de lui, mais dont le succès est certain, pourvu qu'il fasse cequ'on lui commande. S'il soupçonne que tout va au hasard, que ses chefs sont au-dessous de leur tâche, il se rebute et s'arrête ; l'armée n'est plus qu'une cohue débandée, une masse inerte, hors d'état d'agir, qui se dissout au souffle de la panique. Sans doute on a vu des batailles gagnées parles soldats malgré les fautes et l'imprévoyance des généraux; c'est qu'ils étaient en
fonclion d'un organisme robuste, que l'incapacité n'avait pas encore mis hors de service. Mais ce ne sont pas les simples soldats qui mènent à bien les opérations compliquées d'une campagne; la guerre, si affreuse qu'elle soit par le carnage, est pourtant un des champs où l'intelligence trouve l'emploi le plus étendu et le plus vigoureux ; elle y résout des problèmes, dont la portée est immense ; elle fait appel à toutes les ressources pour inventer des combinaisons, déterminer les moyens d'exécution, ne rien laisser aller à l'aventure, tout prévoir, surtout l'imprévu, remédier sur le moment aux mauvaises chances, savoir exactement ce qu'on peut demander aux siens et craindre de l'ennemi. Où l'intelligence humaine trouverait-elle un terrain plus favorable au déploiement de toutes ses facultés? Et c'est pourquoi de tout temps les grands capitaines se sont passionnés pour ces mathématiques, dont les figures sont écrites avec du sang.
Le courage n'est vraiment solide, que s'il s'appuie sur des motifs clairement entrevus, mûrement pesés. Les barons des Chansons de Geste combattaient pour leur religion et faisaient leur salut en exterminant les Sarrasins. Le courage chevaleresque reposait sur une conception de l'existence noble considérée comme très supérieure à celle du marchand et du manant et faite pour enilammer les âmes généreuses. Ce qui poussait à croiser le ferles chevaliers d'antan, c'était, outre l'attrait des aventures et le
plaisir d'exercer le métier des armes appris et pratiqué à toute heure, l'honneur de protéger les faibles, de redresser les torts, et le sentiment que c'était le moyen le plus efficace de conquérir les faveurs delà beauté. L'institution disparue, nous avons conservé le mot de courage chevaleresque pour désigner le plus délicat, le plus désintéressé, celui qui exclut tout calcul bas et que le bénéficiaire admire sans avoir le droit de l'exiger. Toutes les grandes manifestations historiques du courage ont pour fondement une idée. Aux Thermopyles et à Salamine les Hellènes défendaient au prix de leur vie l'indépendance d'une nation libre contre la folie conquérante d'un despote. Les bourgeois de notre Moyen Age luttaient pour substituer la charte communale à l'arbitraire de leurs seigneurs et de leurs évêques. Les volontaires de la Révolution affirmaient le principe républicain contre les monarques coalisés. Les grenadiers de Napoléon, qui avaient vu fuir les rois devant eux, étaient fascinés par le génie de l'Empereur et possédés de l'idée qu'il était invincible.
Toujours dans les luttes sanguinaires, qui, jusqu'à nos jours, ont mis aux prises des fractions de l'humanité, une idée grande et simple apparaît; c'est ce qui fait la noblesse du courage militaire ; ce qui l'entache, c'est qu'il n'est pas nécessaire que celte idée ait été passée au crible de la réflexion sereine, qu'elle soit philosophiquement la plus pure et la plus élevée. Le triomphe sur le champ de bataille ne
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va pas à la cause la plus juste, mais à celle qui est le mieux servie par les instruments les mieux préparés pour mettre d'un côté la prépondérance de la force, et aussi par une conviction tellement enracinée dans l'âme des combattants, qu'elle est devenue pour eux une certitude absolue et les dirige sans hésitation, sans arrière-pensée. Ils peuvent être guidés par une idée fausse, par une idée inférieure, l'intérêt, le désir de s'emparer d'une contrée riche, où ils vivront mieux et plus à l'aise ; il ne faut pas qu'ils soient sceptiques ou indifférents. 11 n'était pas nécessaire que Rome conquît l'Italie d'abord, le monde ensuite et qu'elle devînt la capitale de l'univers; cela fit progresser la civilisation, mais ce n'est pas au progrès de la civilisation que songeaient les légions. Elles avaient foi dans la Ville Éternelle, destinée à soumettre les peuples à son empire. Il n'était pas nécessaire que l'islamisme sortit de l'Arabie pour subjuguer une partie de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe; que le monde devînt musulman, ce n'était peut-être pas un bienfait; mais les Arabes ne doutaient pas un instant que leur mission ne fût de convertir les Infidèles et de les dominer, tout comme les Croisés étaient mus par un sentiment identique et opposé.
On a même réussi à faire d'hommes quelconques de bons soldats en leur imposant le métier militaire, en les façonnant à l'obéissance, en leur donnant comme idéal l'honneur de la carrière. Les années
professionnelles marchaient quand on leur disait de marcher, suivaient le drapeau là où on le leur faisait porter; elles étaient solides, résistantes. Instrument docile des rois conquérants, elles ont été les complices et l'agent de toutes les violences et de toutes les injustices. Elles se battaient : pourquoi ? Ce n'était pas leur affaire. Les mercenaires euxmêmes ont eu parfois une glorieuse histoire. 11 n'en est pas moins vrai que, lorsqu'une pensée vigoureuse anime les chefs et les soldats, à égalité d'armement et de préparation, c'est de ce côté que se pose la victoire. Nos vainqueurs de 1870 nous ont dit insolemment que la force primait le droit : en réalité, entraîné à une agression qu'il ne désirait pas, notre patriotisme, endormi dans une molle sécurité, a succombé devant le patriotisme exalté d'un peuple soigneusement entretenu dans la haine, qui voulait se venger de ce qu'aux époques passées nous lui avions fait souffrir et qui entendait consolider son unité. L'issue de la guerre russo-japonaise a été contraire à nos prévisions : nous n'étions pas avertis qu'à tort ou à raison le soldat japonais était convaincu qu'il y allait de l'existence nationale de prendre pied sur le continent, tandis que le soldat russe, indifférent à la possession de laMandchourie, ignorait pourquoi on le faisait se battre.
Si le courage militaire s'est dépouillé peu à peu de sa férocité originelle, c'est d'abord grâce à la pitié révoltée. L'homme le plus sauvage, une fois sa
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fureur tombée, sent quelque compassion pour ses victimes et a des retours de bonté. Les horreurs de la guerre ne peuvent se contempler de sang-froid et, pour peu qu'on les envisage, on est pris du désir de les atténuer. Mais c'est surtout l'intelligence, qui, spéculant sur les choses, s'est proposé de rendre la guerre plus humaine et s'est aperçue qu'on pouvait atteindre les mêmes résultats, en réduisant au minimum les atrocités. Le but de la guerre est de trancher à son profit et par la force un différend avec le voisin; c'est un règlement de compte : il est inutile de le compliquer de ce qui n'est pas nécessaire ; il s'agit pour un parti de réduire l'autre à l'impuissance ; massacrer les prisonniers, achever les blessés ne sert de rien ; l'affaire est entre les mains des belligérants ; les cruautés contre les non-combattants, les enfants et les femmes, n'avancent pas la solution; s'il faut vivre sur le pays, la réquisition méthodique est plus efficace que le pillage individuel accompagné de l'incendie. Ainsi, guidée parla pitié, l'intelligence a éliminé du problème tout ce qui ne concourt pas directement aubut ; elle a limité le sacrifice des existences humaines, interdit les horreurs superflues ; la légitimité de la guerre admise, elle ne peut faire plus.
L'endurance à la douleur physique n'est point pure insensibilité. Si elle dépend beaucoup du tem-
pérament, pourtant elle se raisonne et la réflexion lui fournit de précieux soutiens ; aussi les philosophes s'en sont-ils longuement occupés. La douleur physique est la condition de l'existence; nul n'oserait espérer y échapper totalement; tôt ou tard il la rencontrera sur son chemin ; on peut en théorie trouver la loi dure et protester; en pratique on est forcé à s'en accommoder ; s'étonner de la souffrance, le moment venu de la subir, est enfantin. Rien ne contraint à s'y exposer sans motif et il est légitime de prendre contre elle des précautions, car elle est Tannonce d'une tentative de destruction de notre individu ; mais ces précautions, qui ne nous en garantissent pas toujours, nous y rendent parfois plus sensibles ; il est salutaire de s'endurcir. Lorsqu'elle nous atteint, il ne sert de rien de se plaindre et de crier ; nous ne trouvons là qu'un soulagement illusoire et qui ne la diminue pas ; le mieux est donc de s'en abstenir dans la mesure du possible. En nous abandonnant à la douleur, nous souffrons davantage; mieux vaut essayer de n'y point penser et nous distraire. Elle nous enlève la direction de nous-mêmes et fait de nous des choses, ce qui n'est conforme ni à notre intérêt, ni à notre dignité; la raison nous engage donc à nous raidir et à résister jusqu'aux dernières limites de nos forces. Enfin il se peut qu'on nous l'inflige pour obtenir de nous par la torture ce que nous ne voulons pas céder; là encore il faut épuiser toutes les ressources de la nature. Ainsi, ne pouvant
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nous soustraire à la douleur physique, l'intelligence dresse contre elle un plan de campagne, pour en diminuer l'acuité et les conséquences.
De même que la douleur physique, la douleur mo raie est imposée à l'humanité et la révolte n'est pas possible; si elle l'était, c'est, comme dans le cas précédent, contre cette condition même, sans attendre le cas particulier, qu'on devrait s'insurger. Quand la douleur morale nous échoit, c'est simplement que notre tour est venu de souffrir de l'immense misère de l'humanité, qui atteint tantôt l'un, tantôt l'autre; si l'on réfléchit à l'étendue des choses, au lieu de se considérer comme l'objet innocent d'une rigueur spéciale et imméritée, on verra qu'on ne fait que payer au sort commun le tribut obligé et qu'il y a d'autres malheureux plus éprouvés que nous. Dans un naufrage on sauve le plus tju'on peut du désastre; on fait la part du feu dans un incendie; ainsi, dans la douleur morale, il est raisonnable de nous recueillir et de calculer ce qui nous reste. Ce serait faire la part trop belle au destin brutal, que de lui sacrifier par surcroît ce qu'il n'a pas touché. Après la perle d'une personne aimée, nous avons encore à qui nous dévouer. Comme l'arbre mutilé par la foudiv ramasse sa sève dans les branches intactes, il faut reporter nos énergies là où nous en avons l'emploi et demeurer debout. La douleur morale peut dévier le cours de notre vie; elle ne l'interrompt pas; la vie subsiste; la continuer inarliinaleineiil, sans plus
s'intéresser à rien, est une sorte de suicide, qui n'est pas plus noble que le suicide véritable. Si l'intelligence ne console pas, bien que, sur ce thème de la consolation, les philosophes anciens aient écrit nombre de pages ingénieuses et éloquentes, du moins elle envisage en face la douleur morale; elle la circonscrit et lui assigne ses bornes ; elle ne nous empêche pas d'être vaincus; elle préserve de la déroule.
La hardiesse étant la résultante du tempérament, l'intelligence n'a pas sur elle de prise notable. Il en est autrement de l'audace, qui suppose une union rare et parfaite entre une certaine qualité de la sensibilité et une certaine qualité de l'intelligence ; du côté de la sensibilité, c'est le courage, doublé du sang-froid ; du côté de l'intelligence, la promptitude alerte à deviner, à voir, à combiner. L'audace échouerait toujours et renoncerait, si elle n'était servie par une clairvoyance, qui démêle immédiatement les moyens et les met en œuvre. Le patron de barque, qui saisit le moment unique pour passer à la cime d'une vague entre deux rochers, a le coup d'œil juste en même temps que la tendance à risquer ; un plus timide n'oserait se lancer ; un plus lent à concevoir se briserait. Ce qui fait que l'audacieux se complaît dans son audace, c'est le plaisir qu'il éprouve à profiter d'une intuition, qui ne le trompe
pas, à développer un génie de calcul, qui lui fournit de subtiles et valables ressources. C'est ce jeu de l'intelligence, qui lui fait oublier le danger ; d'autres hésitent, parce qu'ils ne découvrent pas l'issue, que la voie semble barrée devant eux; lui ne se trouble point, car du premier coup il a vu la possibilité décisive, l'unique.
L'héroïsme est, comme l'audace, mais d'une autre façon, le fruit d'une alliance intime entre la sensibilité et l'intelligence ; toutes deux y ont une part égale et ne réussiraient pas l'une sans l'autre à le créer. Le courage apporte ce qui dépend de lui, l'intrépidité concentrée, résolue à marcher au-devant de la mort et à l'accepter sans un mouvement de recul ; ce n'est pas assez : se jeter tout vivant, sans motif, dans le cratère d'un volcan n'est pas un acte d'héroïsme, mais une fantaisie bizarre ou un emportement de folie. La raison apporte l'idée claire, en vertu de laquelle on affronte la mort, et ceci non plus n'est pas assez : sans le courage on s'absorberait dans la contemplation de l'idée noble et l'opération intellectuelle n'aboutirait pas à l'action ; l'effet est le produit des deux forces conjuguées et convergentes. Le héros sait pourquoi il se sacrifie ; il ne le dit pas toujours; mais l'admiration populaire supplée à son silence et, quand il se tait, résume sa pensée dans une formule impérissable. Les mots héroïques
n'ont pas toujours été prononcés au moment même ; ils ne sont pourtant pas une invention arbitraire; ils jaillissent de la conscience humaine, comme le résumé de ce que le héros a sûrement ressenti, s'il ne l'a pas exprimé ; ils traduisent la conception même que nous nous faisons de l'héroïsme. Ce ne sont pas les combattants des Thermopyles, qui ont imaginé l'inscription sublime : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici, pour obéir à ses lois. » Mais, s'ils n'ont pas rédigé cette déclaration, ils l'ont vécue ; la forme a été trouvée après coup ; le fond était dans leur âme. Et quand le héros, dans le feu de l'action, n'a fait que jeter à l'ennemi le mot énergique et grossier d'un soldat, nous ne le trahissons pas en transfigurant sa réponse, sinon suivant ses lèvres, au moins suivant son cœur. Les mots héroïques ne sont pas des amusements de rhéteur; ils ont une réalité supérieure à la réalité véritable, parce qu'ils expriment la substance même et le support essentiel de l'action visible.
L'héroïsme étant constitué par un maximum de courage mis au service d'une grande idée, nous sommes tentés de le glorifier d'autant plus que l'idée nous semble pure et sublime ; il se peut que cette proportion que nous établissons nous fasse quelquefois manquer dans notre appréciation la nuance juste ; en effet, des deux éléments qui composent l'héroïsme l'un est jusqu'à un certain point fixe, c'est le paroxysme du courage ; l'autre est en quelque façon
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variable suivant le jugement de chacun; il faut que l'ilée ne soit pas médiocre et insignifiante, qu'elle atteigne un degré élevé de valeur humaine; mais nous devons l'envisager telle qu'elle s'est présentée au héros dans l'ardeur de son dévouement, non telle qu'elle nous apparaît, quand nous réfléchissons froidement loin des circonstance* : on peut être un héros en mourant pour son pays, même lorsqu'il a tort, si l'on est dans une situation telle qu'on n'ait pas à s'ériger en juge; car alors c'est à la patrie qu'on fait confiance en se sacrifiant; on peut être un héros en défendant sa religion, alors même qu'elle est fausse, si on est convaincu qu'elle est vraie ; car alors c'est à la vérité, telle qu'on la conçoit, qu'on s'immole. En d'autres termes, des deux facteurs qui composent l'héroïsme, l'un, le courage, peut être apprécié avec une entière précision, l'autre, l'idée, s'y prête moins, étant engagé dans la subjectivité de l'àme individuelle. Le courage doit être absolu ; il suffit que l'idée soit relativement noble.
De tous les sentiments généreux, le plus intellectuel est le sentiment du beau. La sensibilité et l'intelligence sont ici si étroitement mêlées, qu'on ne les. dissocie théoriquement que par une analyse rigoureuse; dans la pratique elles se prêtent réciproquement un concours si étroit que, l'une san<
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l'autre, elles sont condamnées à l'impuissance. Au premier abord on serait tenté de croire qu'on peut sentir le beau sans le comprendre, mais ce n'est en tout cas qu'une impression vague et incertaine et alors même n'est-il pas indispensable qu'on s'imagine au moins comprendre quelque chose? D'autre part, il semble impossible de comprendre le beau sans le sentir ; on peut le disséquer froidement et se représenter les raisons qu'il y a de l'admirer ; mais entre savoir pourquoi telle œuvre est admirable et l'admirer réellement il y a un abîme.
L'émotion esthétique est sujette aux absences et aux manquements les plus étranges. Elle n'en est pas responsable ; mais ils prouvent que, lorsque l'intelligence ne l'avertit pas, elle passe à côté du beau sans l'apercevoir. Le xvne siècle est resté fermé à la magnificence des cathédrales gothiques; elles se dressaient pourtant comme aujourd'hui dans leur majesté; on y entrait et on les voyait; la hauteur et la profondeur des nefs avec leurs perspectives grandioses, la hardiesse de l'architecture, qui supprimant les murs pour les remplacer par de vastes fenêtres équilibrait d'énormes poussées sur des arcs et des piliers fragiles, tout cela se présentait aux yeux comme actuellement. On se détournait de ces vestiges d'un art qu'on traitait de barbare. On jugeait le Beau d'après d'autres formules ; on était convaincu qu'elles le contenaient tout entier, qu'il n'y avait rien en dehors, et c'est un des mystères les plus
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extraordinaires qu'au contact des monuments l'émotion esthétique ne se soit pas éveillée, quelle n'ait pas protesté contre l'exclusivisme des règles et qu'il ne se soit pas trouvé parmi tant d'artistes quelqu'un pour s'écrier : « Le Beau est là ; je le sens. » Est-ce un effet de l'imperfection de notre race, qui n'a pas pour le Beau des affinités instinctives et primesautières, qui n'admire qu'autorisée par l'intelligence et se laisse paralyser par ses erreurs et ses fausses conceptions ? Sommes-nous sûrs que les Hellènesauraient rendu justice aux cathédrales ou aux temples du Cambodge, s'ils les avaient connus? N'est-ce pas la condition même de la nature humaine, que de s'emprisonner dans des formules d'art et de croire que tout ce qui n'est pas conforme à ces formules n'est point de l'art? Il n'y a pas jusqu'aux beautés du monde extérieur qui n'échappent à certaines époques ; le xvne siècle, sauf quelques exceptions illustres, les a méconnues. Les spectacles superbes de la nature sauvage n'éveillaient point d'intérêt ; on éprouvait plutôt un mouvement de recul que d'attirance devant ce qu'on appelait de belles horreurs. Plongé dans la vie sociale et dans ce qu'elle a de convenu et de factice, on n'admettait les arbres, les eaux, les perspectives que disciplinés, arrangés, combinés en décors, pour accompagner les architectures classiques. Le reste n'était qu'un fouillis qui ne comptait pas.
Donc l'intelligence asservit le sentiment du beau
à ses conceptions et l'oblitère pour le reste ; elle lui défend d'admirer ce qu'elle ne lui propose pas pour admirable et ce sont ses variations qui expliquent les fluctuations du goût. Le xvne siècle, épris de correction, de distinction, d'élégance, de clarté, préférait Térence à Plaute, l'Enéide à l'Iliade; le génie tempéré d'Horace le ravissait ; les audaces d'Eschyle le déconcertaient. Dans les œuvres littéraires la mesure et la règle le charmaient ; il restait insensible au sublime puissant des génies désordonnés. Quand est venue la liberté, nous n'avons plus eu d'enthousiasme que pour ce qui nous paraissait jaillir d'une inspiration démesurée, du bouillonnement de la nature insoucieuse de toute convention ; il nous fallait l'ivresse, le mouvement et l'éclat. En peinture, après nous être passionnés pour les grands maîtres du xvie siècle qui avaient réussi à rendre la vie dans toute sa souplesse, la forme dans son caractère et dans la beauté, pour Raphaël qui semblait avoir atteint la perfection, pour les Bolonais qui avaient exprimé le volume du corps humain et engagé leurs personnages grands et musclés dans des scènes tragiques et violentes, nous sommes revenus aux primitifs de Florence ou de Sienne, qui luttent avec tant d'ingénuité contre les difficultés d'une technique encore maladroite et insuffisante et dont l'effort touchant réalise un idéal de grâce pure qui n'a pas été retrouvé. Ce n'est pas d'époque à époque, mais de peuple à peuple, de groupe à
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groupe que le goût change ; tels peintres émerveillés par la précision et la correction exquise du dessin Florentin restent aveugles aux splendeurs du coloris Vénitien. En tout cela il n'y a que demi-mal ; en effet notre admiration ne nous trompe point ; elle se concentre sur une conception d'art, elle en pénètre tous les mérites et s'en nourrit; elle reste incompréhensive pour uue autre. Mais parfois aussi l'émotion esthétique se laisse séduire à des raisons mauvaises et s'échauffe mal à propos ; elle se prodigue à des œuvres dénuées de valeur ; elle prend la boursouflure pour la grandeur, l'habileté pour le génie. Après le siècle d'Auguste on dédaigne la poésie sobre de Virgile ; on applaudit les traits déclamatoires et l'emphase souvent vide de Lucain, on se pâme aux exagérations colossales, au merveilleux fantasmagorique et sombre de Slace. Chez nous la tragédie classique se survit pendant un siècle, dépouillée de substance et de vie, et la platitude froide du pastiche fait illusion. L'histoire des littératures et des arts est en grande partie celle des méprises du goût.
L'intelligence est donc pour le sentiment esthétique un guide singulièrement décevant, qui le rend tantôt aveugle, tantôt partial, qui lui inflige les plus criantes erreurs. Le sentiment du beau n'a pas de rancune ; car il ne saurait se passer d'elle ; il S€ pose sans cesse des « pourquoi » et c'est elle qui donne à ces « pourquoi » la réponse complète et salisfai-
saute. Nous venons de lire, au sixième livre de YEnéide, lerécitdu désespoir et de la mort de Didon, l'un des morceaux où Virgile, qui a toujours tant de talent, s'est haussé jusqu'au génie ; nous avons été saisis par une émotion poignante qui s'est accrue jusqu'au dénouement. D'où vient l'intensité de cette émotion et la sensation du sublime? C'est ce que nous voulons savoir à tout prix; sans quoi nous ne jouissons pas pleinement de notre admiration. Au fond il ne s'agit que d'une aventure banale, qui se reproduit souvent dans la trame de la vie humaine, une femme délaissée par son amant et qui se tue. Comment se fait-il que l'abandon de Didon nous touche si prodigieusement? Par quelles merveilleuses ressources d'invention le poète a-t-il réussi à nous faire vivre les angoisses de son héroïne ? Elle nous intéresse par son caractère, par les circonstances de la trahison et par les conséquences psychologiques de cette trahison. Didon est une nature supérieure et fortement trempée ; c'est une fille de roi et c'est une grande àme ; elle a eu une destinée tragique et elle a maîtrisé les événements; à sa place une femme vulgaire eût succombé; elle a fait preuve d'une énergie virile et accompli de grandes choses. Son mari, qu'elle aimait d'amour tendre, a tout d'un coup disparu ; un songe épouvantable lui a révélé qu'il avait été assassiné par son frère à elle, le roi de Tyr, Pygmalion ; elle a réuni des partisans, pris les trésors du tyran, équipé des navires, s'est établie en Afrique
au milieu de peuplades hostiles el a fondé une ville puissante ; elle gouverne un peuple qui l'aime et la respecte. Telle est son œuvre. Elle s'est juré de rester fidèle à son époux ; elle a repoussé les avances des princes Libyens, dont l'alliance lui eût pourtant assuré la sécurité; l'amour n'est plus fait pour elle; à une âme héroïque comme la sienne un veuvage héroïque convient. Pour qu'elle s'éprenne d'Enée, il faut que deux déesses Junon et Vénus s'unissent et lui infligent une passion fatale; elle est victime de l'implacable toute-puissance des dieux et, par suite, dans sa faute même, elle demeure innocente. Cet amour, dont elle est la victime, comment naît-il psychologiquement? Etant donnée l'élévation de sa nature, Didon ne pouvait être infidèle à son époux par légèreté ou par surprise des sens ; sans doute, il est inspiré par la personne même d'Enée, que Vénus a paré d'une irrésistible beauté, mais d'abord et surtout par l'éclat de sa race et de son courage : il a défendu jusqu'au bout Troie en flammes ; il a sauvé son père, en l'emportant sur ses épaules; à travers tous les périls, qu'accumule la haine farouche de Junon, il mène un peuple d'exilés dans une nouvelle patrie ; comme Didon, il est un conducteur d'hommes et un fondateur d'empire; tous deux sont créés sur le même modèle et, du moment qu'ils se rencontrent, il est impossible qu'ils ne s'attirent pas; ils sont faits l'un pour l'autre. Pourtant Didon résiste, autant que, dans des circonstances pareilles, une volonté humaine
peut résister. Lorsqu'elle a cédé aux conseils de sa sœur, qui ne font que traduire les raisons que son propre cœur se donne à lui-même pour encourager son penchant, elle s'abandonne tout entière et se prend jusqu'aux moelles ; en s'emparant d'une âme comme la sienne, la passion n'y laisse pas une fibre qu'elle n'envahisse. C'est une flamme qui consume: si elle doit s'éteindre, elle aura dévoré la vie tout entière de l'âme et il ne restera plus rien. Une s'agit point d'un caprice, d'une ardeur passagère ; Didon ne descendrait pas jusque-là ; ce qui excuse, timidement, sa faute à ses propre yeux, c'est qu'elle a cru contracter une union indissoluble, à laquelle, pour être légitime, il ne manque que le nom.
La trahison a lieu dans des conditions particulièrement cruelles. Lorsque Jupiter, manifestant une volonté inexorable, a ordonné la rupture et la fuite, Enée, dans son embarras et tout en faisant ses préparatifs, remet à plus tard de prévenir Didon; c'est elle qui découvre la chose et qui naturellement s'imagine qu'il a pensé la quitter sans même l'avertir. L'explication est orageuse et il ne fait rien pour en atténuer l'amertume ; loin de là il l'aggrave. Si Didon a espéré le mariage, il n'y a, lui, jamais songé; il ne va pas jusqu'à dire qu'il ne l'aime pas; mais cela se voit; il n'a donc considéré leur union que comme une aventure et il lui rappelle durement qu'il ne s'est jamais engagé, ce qui est pour Didon le pire outrage. Elle l'a sauvé, elle l'a accueilli lui et les
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siens, qui allaient périr; il la remercie du boul des lèvres, non sans ironie ni même sans quelque aigreur. 11 ne semble pas fâché de sorlir d'une situation fausse et de retourner à l'accomplissement de sa mission; c'est enfoncer le poignard. Virgile aurait pu concevoir les choses autrement; il aurait pu rendre l'intervention de Jupiter si éclatante, que Didon, qui en doute, eut été obligée de la reconnaître, de l'accepter, sans avoir rien à reprocher à son amant et sans que la rupture fût blessante pour elle; la douleur serait restée, mais l'injure aurait disparu. 11 aurait pu communiquer à Enée l'équivalent de la passion de Didon et faire de lui un personnage par avance cornélien, qui en proie à tous les déchirements, sacrifie pourtant l'amour au devoir ; alors Didon aurait pu élever elle aussi son cœur et se montrer plus grande que le destin; et c'est avec un désespoir égal qu'ils se seraient quittés. Si le poète a suivi d'autres voies, c'est sans doute qu'il ne voulait pas imputer au fondateur de Rome une passion, qui l'eût abaissé au rang d'un simple mortel ; binée a été le jouet de deux puissantes déesses; il n'a pas été leur complice; on a pu l'égarer un instant; il se retrou\e sans peine prêt à reprendre son rôle providentiel. Ensuite il fallait que l'aventure se terminât pu une haine inexpiable, prélude terrifiant de la lutte historique gigantesque entre Rome et Carthage. On a beaucoup reproché à Virgile l'insignifiance et la froideur d'Euée en celte circonstance : celte « rosserie » nous
révolte, mais surtout parce que nous prenons comme hommes partie dans le roman. Il ne faut pas oublier qu'au point de vue purement esthétique l'indifférence d'Enée est la condition même de la souffrance poignante, épouvantable, de la mort de Didon ; tout le pathétique de la situation en provient.
C'est au pressentiment de l'abandon que le calvaire de Didon commence ; elle sent qu'elle ne survivra point et dès l'abord la mort lui apparaît comme le refuge. Pourtant elle est trop énergique pour se résigner sans combat et ne pas lutter jusqu'au bout. Clairvoyante, elle s'aperçoit que, s'étant livrée sans réserve, elle n'a de ressource que dans la prière, dans l'effort pour apitoyer, dans la peinture de sa détresse, dans le rappel de ce qu'elle a fait et de la façon dont elle s'est mise à discrétion. Tout cela s'échappe naturellement dans le trouble profond qui la bouleverse et est d'autant plus touchant que le cœur seul parle et s'épanche. C'est la plainte féminine — car Didon est femme profondément — , qui s'écoule avec l'humilité qui désarme. Enée ne paraît pas savoir ce que c'est que de relever une femme à genoux ; à cette tendresse qui tend des mains suppliantes il répond par une justification si glacée, par une attitude si dure, que Didon rougit de s'être montrée telle qu'elle est, qu'elle se révolte sous l'injure et reprend la hauteur superbe d'une reine outragée; elle lui jette au visage les services qu'elle lui a rendus et ce qu'il lui doit ; elle lui parle avec
ironie du prétendu message de Jupiter, auquel elle ne croit pas, et doute dédaigneusement qu'Enée soit r objet d'une sollicitude si spéciale des dieux; elle lui donne son congé, le maudit, le menace d'une vengeance qui ne saurait manquer, s'il y a encore quelque justice au ciel, et des fureurs de son ombre, qui, elle morte, s'attachera à ses pas. Puis elle tombe inanimée et c'est là le seul dénouement possible de la scène; car elle a subi de telles avanies, elle s'est emportée à de telles violences qu'une nature de femme doit s'y briser.
A partir de ce moment elle flotte désemparée, tantôt succombante sa faiblesse, tantôt s'exaspérant jusqu'au paroxysme de la rage, femme dans ses abattements, femme dans ses révoltes, et se consumant dans les incertitudes, les revirements, l'impuissance. Elle recourt d'abord aux prières indirectes — qu'elle fait porter par sa sœurv n'osant plus affronter Enée en face — ; elle supplie de nouveau et s'abaisse; elle consent à la séparation; elle n'implore qu'un délai, qui lui permette de se faire à l'atroce rigueur de la situation. Elle n'obtient qu'un refus impitoyable et alors elle est prise d'un irrémédiable dégoût de la vie et invoque la mort; tout la pousse dans celte voie : des prodiges — le vin des sacrifices se transforme en sang — , des appels sortant la nuit de la chapelle consacrée à son premier époux, les cris prolongés et lugubres du hibou, des prédictions épouvantables, des songes, où elle se voit poursuivie par Enée fa-
rouche, abandonnée de tous, faisant seule de longues routes et cherchant dans un désert ses Tyriens disparus.
A ces hallucinations voisines de la folie elle ne saurait résister et se résout à mourir. Elle ne peut même pas le faire librement ; il faut qu'elle se cache de sa sœur, qui l'empêcherait. Elle combine donc une cérémonie magique, où elle brûlera sur un bûcher les souvenirs laissés par Enée, pour se soustraire à l'obsession ; elle fait venir une magicienne et confie en partie l'exécution de la mise en scène à sa sœur, ce qui ajoute singulièrement au pathétique. Ces préparatifs ont un caractère lugubre et quelque chose de sombre, qui accentue l'horreur du dénouement prévu ; en outre, quel surcroît de souffrance pour Didon, que de se plier à tous ces actes simulés et de s'ouvrir péniblement, par une ruse domestique, le chemin qui doit la conduire au trépas !
La dernière nuit est particulièrement émouvante: au milieu du silence universel seule Didon ne trouve pas le repos; les regrets, les remords lui reviennent en foule; l'amour renaît et la colère se gonfle. Pourtant elle retrouve assezde sang-froid pour réfléchir et pour envisager les choses; avec une logique lucide elle examine l'une après l'autre les possibilités et elle conclut rigoureusement qu'il n'y a pour elle qu'une issue : se tuer. Sa détermination se confirme, attristée par le regret d'avoir succombé à l'amour et de n'être pas restée fidèle à Sychée.
Cartaii.t. 15
A l'aurore elle assiste de loin au départ de la (lotte troyenne; c'est le dernier coup et il la transporte dune sorte de folie furieuse. Son premier mouvement est d'empêcher le départ; hélas! il est trop lard! (Remarquez qu'il y a longtemps qu'elle aurait pu le faire ; mais elle a lame trop haute pour recourir à la violence; c'est justement parce que la chose est impossible, qu'elle s'enivre de l'idée). Elle se reproche de n'avoir pas massacré Enée, jeté dans les tlots son cadavre mis en pièces, de ne lui avoir point servi dans un festin tragique les membres de son propre fils. (Et ce ne sont là encore que de vaines paroles qui s'exhalent et qui ne nous trompent pas : nous la savons incapable de ces horreurs). De cette agitation forcenée, elle retombe à la réalité vraie : elle demande au soleil qui voit tout, à Hécate, aux furies vengeresses d'accueillir ses derniers vœux ; <■■. 3 vœux c'est, puisque les destins doivent s'accomplir, que sur la terre italienne Enée subisse de terribles épreuves, et, ces épreuves étant justement celles qui l'assaillent dans la suite, Didon nous apparaît comme douée à ses derniers moments dune double vue prophétique, en même temps que nous apercevons son fantôme vengeur planer sur les derniers livres de Y Enéide. Elle ne s'arrête point là : dirigeant vers un avenir plus éloigné ses pressentiments fatidiques, elle confie à son peuple le soin de poursuivre sa revanche, de faire à l'Italie une guerre sans merci, et elle entfevoil surgissant de ses cendres
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l'ennemi mortel de Rome, que nous nous nommons tout bas, Annibal. Ainsi les horizons s'ouvrent, un pathétique grandiose nous transporte, une blessure d'amour devient l'origine d'un des drames les plus formidables de l'histoire de l'humanité.
Après ces imprécations il ne lui reste plus qu'à exécuter sa résolution suprême : elle s'assure sa liberté, fait prévenir sa sœur, qui arrivera trop tard, et monte sur le bûcher. Là elle retrouve les souvenirs d'Enée et, dans une sorle d'apaisement final, en contemplant les reliques chères, elle se rend témoignage qu'elle a rempli sa destinée, accompli des choses glorieuses, fondé une ville magnifique, puni son frère du meurtre de son époux, et quelle eût été heureuse sans l'arrivée des Troyens. Puis, après avoir baisé une dernière fois la couche nuptiale, elle se perce de l'épée d'Euée en songeant que la flamme de son bûcher apportera au perfide la sinistre nouvelle. Mais elle ne meurt pas sur le coup et, dans les bras de sa sœur accourue, trois fois elle se redresse, trois fois elle retombe, de ses yeux incertains cherche au ciel la lumière et gémit de l'y trouver. L'agonie se prolonge, jusqu'à ce que, prise de pilié, Junon envoie Iris trancher le dernier lien qui l'attache encore à la vie et la délivrer de son corps. Le dernier mol a une saveur chrétienne; on dirait la mort d'une martyre et Didon en est une en effet.
Par cette analyse, pur travail de l'esprit, nous avons pénétré jusqu'au fond du génie virgilicn ; nous
avons éclairci l'obscurité du mystère du Beau, montré la transformation d'une histoire vulgaire en une source prodigieuse de souffrance et de passion. C'est seulement lorsqu'elle est largement aidée par l'intelligence, que l'émotion esthétique prend tout son essor et jouit d'une pleine intensité. Elle dépend de ses lumières; elle dépend aussi et plus étroitement encore d'une autre opération intellectuelle, qui est l'attention. La distraction est l'ennemie la plus dangereuse du Beau ; par elle il passe inaperçu ; il est pour nous comme s'il n'existait pas ; tel, qui se croit incapable de le sentir, omet simplement de s'y appliquer ; il ne se révèle qu'aux âmes, qui se concentrent sur lui ; celles qui sont superficielles n'en aperçoivent tout au plus que de vagues dehors. Vous assistez à l'exécution d'une symphonie de Beethoven. En arrivant vous avez l'esprit encombré de détails insignifiants ; si vous ne vous en débarrassez — encore reviendront-ils insidieusement au milieu du concert vous troubler et vous emporter ailleurs — , vous ne comprendrez pas grand'chose et ne goûterez qu'un plaisir sans consistance. Il faut fermer les yeux, s'abstraire du monde extérieur, s'enfoncer, s'ensevelir dans la musique. Alors la perception prend une activité extraordinaire: on saisit la pensée maîtresse, on la suit dans son développement, ses nuances, ses excursions, ses retours; toujours une idée musicale vivante vous sollicite; jamais de remplissage vide et ennuyeux; l'orchestre, qui semblait d'abord un en-
semble confus, se résoul en un chœur de voix ayant chacune son timbre et son mode d'expression ; le maître a confié à chaque instrument ce que seul il peut dire en perfection ; on distingue pourquoi ce sont ici les cordes qui parlent, là les flûtes et les hautbois ou les cuivres ; chacun vient à son tour et supplée ce que le voisin ne saurait énoncer ou s'ajoute pour rendre l'impression complète. Pour peu que vous connaissiez l'œuvre, vous vous rendez compte de ce que les moyens des musiciens et l'interprétation du chef ont de conforme ou non à la pensée du compositeur : car, contrairement au beau plastique, le beau musical n'est accessible qu'à travers une traduction, difficilement adéquate, imprégnée de ce qu'un intermédiaire y met en bien ou en mal ; vous vous révolterez, quand vous entendrez jouer la symphonie pastorale comme un simple morceau de musique descriptive. L'émotion esthétique n'est pas une rêverie nonchalante ; elle est le résultat de l'activité la plus attentive des facultés de l'intelligence.
C'est également l'intelligence qui est chargée de l'éducation du sentiment du beau, éducation sans laquelle il demeure dans l'enfance et n'atteint point la maturité et la plénitude. Prenons pour exemple le sens de la couleur en peinture. Les grands maîtres ont appliqué d'instinct les lois du coloris ; celles-ci
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onl élé depuis précisées par la science, vérifiées par l'expérience ; pour apprécier le coloris d'un lableau, nous avons besoin de les connaître. Or à cet égard le public français est encore dans l'ignorance et c'est pourquoi il reste plus sensible à la beauté des formes qu'à celle des couleurs. Depuis longtemps il est familiarisé avec l'antique ; on lui a appris à apprécier la pureté et la noblesse des lignes ; la mollesse, la vulgarité, l'incorrection du dessin ne trouvent pas grâce devant lui ; quant au coloris, lorsqu'il s'en préoccupe, il en jouit souvent sans le comprendre ou il est choqué des défauts sans pouvoir en rendre compte : les tentatives d'innovation le déconcertent et linquiètent. 11 est frappé de l'éclat d'un beau rouge ; il ne voit pas clairement que ce qui le rend supérieur à celui d'un tableau voisin, c'est le rapprochement d'un vert, qui l'exalte par l'effet complémentaire; il ne pénètre pas l'intention de l'auteur dans la distribution des tons, qui se font valoir, et il hésite à 8e prononcer sur le résultat d'ensemble, parce que, s'il le constate, il ne connaît pas les raisons qui Tout produit. Tel tableau lui paraît terne, tel autre vibrant; il n'ose insister là-dessus, parce qu'il ne démêle pas bien le pourquoi, qui est que, dans 1.' premier cas, la couleur est étendue par teintes plates, dans le second avivée par les dégradations juxtaposées ou superposées du même ton. Il est mal à -on aise, quand, à propos d'un tableau, on lui parle d'une symphonie en jaune ou eu gris »'t <• e-t un
grand charme pourtant, lorsqu'une teinte, choisie par l'auteur pour dominer dans une toile, se résout en ses nuances et assujettit les autres couleurs à se modifier pour s'harmoniser avec elle. Si son information était plus exacte et plus large, les coloristes modernes seraient moins exposés à se voir traités de révolutionnaires dangereux, lorsqu'ils soutiennent que, si la peinture partage avec d'autres arts le domaine du dessin, son terrain propre ce sont les sonorités et l'harmonie du coloris, les fêtes de la lumière et les accents discrets de la pénombre, colorée elle aussi.
Si l'éducation des sens est nécessaire pour nous faire jouir du Beau dans les Arts, la formation du goût ne l'est pas moins pour nous le faire sentir dans les Lettres. Comme je l'ai dit, le goût se trompe quelquefois par méconnaissance de certaines formes du Beau auxquelles on a négligé de l'accoutumer ou à qui on l'a rendu hostile par préjugé ; il se trompe également par exclusivisme : étant arrivé à comprendre d'une façon adéquate une certaine perfection, qui lui a procuré des plaisirs intenses, il croit volontiers qu'il n'en peut exister d'autres en dehors de ceux-là. Mais, dans la région où il a exploré le Beau, il l'apprécie avec une finesse qui ne laisse rien échapper, il y trouve des satisfactions qui n'ont pas leurs pareilles. Un amateur de Racine nous découvrira dans son auteur favori des choses que nous n'avions que vaguement soupçonnées. Chez les amou-
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reuses et chez les jeunes premiers il nous fera sentir le parfum de cette fleur de galanterie, qui laisse subsister la spontanéité de l'amour, mais qui l'enveloppe d'égards délicats, dont l'effet est de le parer de plus de grâces qu'il n'en a dans la réalité ; ce que nous serions tentés de considérer comme une convention surannée avait sur le moment la fraîcheur de l'actualité et n'était que le miroir fidèle des belles manières de la cour ; les spectateurs n'eussent pas compris que des princes s'exprimassent autrement. Il nous montrera que la limpidité et l'élégance de la langue de Racine n'excluent ni les trouvailles, ni les hardiesses, mais perceptibles seulement à un œil exercé, parce que nulle part elles ne font disparate, que l'alexandrin qu'on croit monotone, divisé mécaniquement en deux parties égales, admet toutes les coupes, se modèle sur le sens, souple et coulant et non figé dans une uniformité froide. C'est vraiment un pays inconnu, dont les charmes les plus secrets se révéleront à nous sous la conduite d'un guide sûr, qui, à force de l'explorer, s'est pris pour lui d'une infinie tendresse.
Le plus grand éloge qu'on pût faire jadis d'un amateur de ce qu'on appelait les Belles-Lettres était de le proclamer homme de goût. La louange a perdu de son prix, parce qu'on a constaté que l'homme de goût était toujours un peu étroit; cela tient à différentes causes. Certaines perfections ont une conformité spéciale avec certaines natures, qui, se sentant
faites pour elles, y trouvant plus de plaisir, sont moins aptes à rendre justice aux autres. En outre, l'homme de goût est forcément l'homme du goût de son temps et, à l'époque où le mot était en faveur, la convenance, la mesure et l'ordre étaient regardés comme les qualités, qui primaient toutes les autres; avoir du goût, c'était dédaigner et condamner toutes les œuvres qu'ils n'avaient pas directement inspirées. Enfin les éducateurs du goût, ceux dont telle est la profession, ne sont pas de grands génies, mais des esprits moyens, des critiques, qui naturellement ne planent pas sur les hauteurs et ramènent les choses à leur mesure; les grands génies, eux, ne s'asservissent pas au goût courant ; ils ont leur conception d'art, qui est très supérieure, qui souvent le choque et se fait difficilement accepter. Ils le brusquent et le révolutionnent. C'est pourquoi le goût classique, étant un produit de culture dans un milieu déterminé par les soins d'hommes judicieux et raisonnables, comportait beaucoup de timidité et se satisfaisait surtout d'œuvres artificielles, composées d'après les règles admises. On appelait mauvais goût ce qui était d'un goût différent. On a bien fait de reculer les limites du goût ; il faut qu'il accueille toutes les manifestations du Beau, qu'il ne se cantonne pas dans des habitudes et ne s'enferme point dans des règles immuables, qu'il se plie au renouvellement incessant des formes de l'art ; mais c'est de lui — qu'on lui conserve son nom ou qu'on l'appelle
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éducation esthétique — que le Beau demeure justiciable ; il nous doit de le révéler dans toute sa splendeur et, laissant dans le passé ses entraves mesquines, de nous conduire à la contemplation du sublime.
Comparons l'admiration des ignorants et celle des connaisseurs: les comédiens, dit-on, aiment mieux jouer les chefs-d'œuvre devant un auditoire populaire que devant des spectateurs lettrés. La salle vibre davantage ; leurs effets portent mieux ; ils se sentent plus maîtres du public ; les applaudissements parlent d'eux-mêmes, plus chaleureux et plus nourris. Faut-il conclure que les ignorants seuls ont le feu sacré de l'admiration, tandis que les connaisseurs ne sont capables que d'une approbation discrète, attiédie et languissante? D'abord qu'entend-on par ce mot « les ignorants »? Les ignorants, qui vont exceptionnellement au théàlre pour écouter un chefd'œuvre, ne sont ignorants qu'à demi; ils savent d'avance que ce qu'on leur jouera, quoi que ce soit, sera très beau, qu'ils donneront mauvaise opinion d'eux-mêmes, s'ils n'ont pas l'air de saisir et de s'intéresser; ils sont bien décidés à prendre grand plaisir à la représentation et ont la démangeaison des applaudissements ; souvent ils applaudisse!) I comme par besoin physique et avant qu'on n'ait rien dit. Ensuite la littérature a pour objet la vie; or ils
ont tous vécu ; les sentiments qu'ils entendent exprimer avec force, dans un langage sonore et magnifique, ils les ont plus ou moins éprouvés et en portent en eux le germe ; ils les reconnaissent au passage, ennoblis et transfigurés, et ne se trouvent pas en pays absolument neuf. Transportez ces mêmes ignorants dans un musée : vous serez étonné de la platititude, de l'inexistence de leurs jugements ; ils se lasseront vite de promener sur les murailles leurs regards vides, mornes et ennuyés ; c'est que là ils ignorent à peu près tout. D'où il suit que l'admiration est chez eux non pas en raison directe, mais en raison inverse de l'ignorance. Ajoutez que dans l'admiration qu'ils prodiguent au spectacle entrent bien des éléments hétérogènes, en particulier la curiosité, Taise de se voir dans un milieu, auquel ils ne sont pas accoutumés ; s'ils applaudissent bruyamment, c'est que le bruit lui-même les amuse et qu'ils ont l'habitude d'extérioriser avec vigueur leurs impressions ; ce qui les touche au vif, c'est du reste moins la perfection littéraire que les sentiments des personnages et les situations ; les mêmes sentiments et les mêmes situations, exprimés avec moins de finesse mais aussi nettement dans un drame populaire, soulèveraient en eux pareil enthousiasme. Leur admiration va pour beaucoup à d'autres choses qu'à l'art lui-même.
11 n'est pas moins important de définir ce que c'est qu'un connaisseur. Il y a les prétendus connaisseurs,
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qui se sont décerné ce titre à eux-mêmes, qui à force d'assurance ont fini par faire croire qu'ils en étaient dignes, qui ont acquis un langage approprié et un certain vernis, qui au fond n'y entendent rien et jugent les œuvres d'après les idées de leur cercle et de leur monde. Il y a les esprits superficiels, qui, pour s'intéresser à la littérature, ont besoin du ragoût delà nouveauté, qui croient avoir extrait tout le suc des chefs-d'œuvre et les traitent de vieilleries démodées et rebattues ; ils ont peu lu et vont chercher au théâtre un amusement frivole ; tout ce qui dépasse leurs moyens médiocres leur paraît fastidieux et ils ne tolèrent pas qu'on les ennuie. Il y a les critiques de métier, fatigués, blasés, qui ont perdu la naïveté de l'imagination, qui se souviennent d'avoir admiré jadis, mais qui ne se soucient pas de recommencer et ne se mettent pas en frais. Enfin, si dans l'auditoire il s'est glissé de vrais connaisseurs, ceux-ci, pour qui le chef-d'œuvre n'a pas de secrets, sont peu indulgents envers l'acteur, qui ne l'interprète pas à leur gré et n'en rend point sensibles toutes les beautés. Tout cela compose un public bariolé, rebelle, dont il est difficile de satisfaire les goûts divers et les prétentions parfois contradictoires. On conçoit que les comédiens préfèrent des spectateurs moins exigeants, moins complexes, qui apportent, en vertu même de leur ignorance, une sensibilité toute fraîche et facilement impressionnable.
Pourtant le connaisseur admire plus et mieux que l'ignorant. 11 est certain qu'on le satisfait moins aisément. D'abord il n'admire pas sur commande et sur parole ; les engouements ont sur lui peu de prix ; il ne se laisse pas étourdir par la réclame, gagner inconsciemment par les courants d'opinion, qui ont la prétention de s'imposer sans objection possible, circonvenir par les éloges intéressés et les boniments de la camaraderie ; pour exprimer de l'admiration, il faut qu'il la ressente; c'est affaire personnelle; il est sincère ; on ne l'embrigade point. Ensuite il n'admire pas à la légère ; il tient à s'assurer que son admiration est légitime, qu'elle ne s'égare pas sur des apparences et que c'est bien à la beauté qu'elle s'adresse. 11 va plus loin que l'aspect extérieur, qui contente la frivolité; il a vite percé à jour l'œuvre superficielle et s'en dégoûte ; il approfondit les autres et, plus il les approfondit, plus il s'y attache; à mesure que le temps s'écoule, qu'il acquiert de la maturité, que son goût s'affine, se perfectionne, il y découvre de nouveaux et plus pressants motifs d'admiration. Celle-ci va sans cesse croissant et s'édifiant sur des bases plus solides ; elle cesse d'être une commotion momentanée pour devenir le résultat d'une réflexion sûre d'elle-même. 11 admire donc moins de choses et il se réserve pour l'excellent ; mais entre des œuvres, qui au premier abord paraissent à peu près sur le même niveau, il fait de plus en plus la différence ; les uues baissent dans son
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estime, tandis que les autres montent. Il n'est de véritable admiration que de connaisseur.
11 convient donc d'étudier longuement, ardemment les chefs-d'œuvre ; mais comment? Là-dessus les opinions divergent. Certains, qui se croient particulièrement sensibles à l'émotion esthétique, qui s'en attribuent le monopole et se donnent pour des êtres privilégiés, ne les abordent qu'avec des airs inspirés et n'en parlent que sur un ton dithyrambique. Ce sont des effusions continues, des exclamations et des éclats; ils ressemblent à la Sibylle, quand elle se met en communication avec le dieu ; mais la communication ne s'établit pas toujours; alors l'émotion vraie est remplacée par la rhétorique ou s'éleint dans la sécheresse. Ces esprits, soi-disant supérieurs, font profession de vibrer au contact du chef- d'uni vre et traitent de sacrilèges ceux qui s'efforcent d'abord de comprendre et de saisir les secrets de l'art. Ils dépensent à tort leur dédain et méconnaissent les bons ouvriers, qui préparent les voies à l'admiration et la guident sûrement. Ce n'est pas un labeur vain que d'examiner la grammaire, le style, la métrique d'un grand poète et la forme par laquelle il a donné à sa pensée toute sa valeur. Négliger cette enquête comme fastidieuse et inférieure, c'est laisser dans l'ombre une partie importante du travail de l'écrivain, s'interdire de porter un jugement exact. 11 en est de même de tout ce qui, dans sa biographie, explique ses conceptions, des inlluencesqui se sont exercées sur lui et ont
conditionné son talent, des emprunts qu'il a pu faire et dont la délimitation détermine la mesure de son originalité, des sources, quelles qu'elles soient, où il a puisé ses idées ; définir patiemment tout cela c'est apporter, suivant le mot usuel, une contribution à l'intelligence du génie. On a beaucoup raillé le Virgilius nauticus : ce fut une occasion de plaisanteries faciles sur les recherches minutieuses et obscures des érudils. Or, même sur ce point spécial, l'ironie ne porte point et ne satisfait que les gens, qui ont une dose irréductible d'incompréhension. Virgile mentionne souvent les choses de la marine ; en parlet-il en homme d'expérience, qui a vu de ses yeux, comme Sophocle, qui avait été stratège et avait commandé des trières, ou n'avait-il sur la matière que des connaissances vagues, puisées dans les livres, et le vernis des gens cultivés, mais incompétents? Dans le premier cas ceux de ses vers qui traduisent des choses nautiques doivent avoir la saveur spéciale du réel pris sur le vif, dans le secondée n'est qu'un pittoresque de seconde main purement verbal. La chose est donc importante à tirer au clair. Croit-on que l'érudil ait perdu sa peine, qui, parles textes d'abord, puis par des mesures sur le monument, s'est aperçu et nous a avertis que des deux tours de Notre-Dame il y en avait une plus grosse que l'autre? C'est justement ce qui enle\e à la façade la régularité froide et à notre impression la sensation de quelque chose de mécanique. Ainsi les éludes philologiques ou archéo-
logiques les plus ingrates en apparence el pour les plaisantins les plus dénuées d'intérêt convergent par des résultats positifs vers l'appréciation totale, fixent à l'admiration des bases fermes et l'équitable degré. Elles l'empêchent de se fourvoyer, de se payer de phrases banales et de mots. C'est une tâche pie que de les poursuivre modestement et c'est témoigner son respect pour le chef-d'œuvre que de le soumettre dans toutes ses parties, à tous les points de vue, à cette investigation féconde. Bien entendu ce travail vivant de dévot éclairé n'a rien de commun avec le bavardage inutile des commentateurs obtus, d'où ne ressort que la constatation de leur nullité.
Ceci posé, il n'est pas moins certain que, si les esthètes voient exclusivement dans le chef-d'œuvre ce qui éveille et alimente l'émotion sensible, les intellectuels sont tentés de le considérer avant tout comme un effort de l'activité pensante et, toute valeur artistique mise à part, de l'analyser, pour découvrir comment il a été fait et l'étiqueter comme un document servant à l'histoire de l'esprit humain. Et ce point de vue n'est pas moins légitime que le précédent; on ne voit pas pourquoi on l'admettrait pour les œuvres médiocres en y soustrayant les chefs-d'œuvre. La recherche du vrai n'est pas moins précieuse pour l'homme que la sensation du beau. Les purs intellectuels, qui dirigent toutes leurs facultés vers le vrai, suivent simplement une voie divergente de celle des
artistes, qui se passionnent pour le beau. Ceux-ci sont avides de sentir et n'appellent à leur aide l'intelligence qu'en tant qu'elle concourt à leur émotion ; ceux-là sont avides de savoir et négligent l'émotion esthétique, étant pris tout entiers au service du vrai.
Les intellectuels sont moins enclins que les sensitifs à l'enthousiasme ; il effarouche leur calme raison, dont il leur apparaît comme l'antithèse ; ils en redoutent le danger et y soupçonnent un piège ; il arrive qu'ils exagèrent et, en se desséchant volontairement, se dépouillent d'une des plus hautes jouissances de l'âme humaine ; en outre, en s'absorbant dans la contemplation de la vérité, ils risquent de la réduire à n'être qu'une distraction égoïste et stérile de l'esprit et non un principe généreux d'action bienfaisante. De leur côté les sensitifs se défient de l'intelligence et, en fermant les yeux à ses lumières, ils deviennent le jouet d'illusions ou sans effet utile ou maladives et funestes. 11 faut se tenir à égale distance de ces deux excès. L'enthousiasme est un grand bien; le tenir pour suspect et se l'interdire de parti pris, c'est, par une timidité mal entendue, se priver d'une des plus grandes forces qui régissent l'humanité ; mais on ne doit s'enthousiasmer qu'à bon escient et pour ce qui le mérite. Loin d'être l'ennemie de l'enthousiasme, l'intelligence lui fournit une matière de
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choix, l'idée ; car, lors même qu'il est suscité par une forme d'art, cette forme n'est que la réalisation d'une idée. On poursuit plus ou moins âprement son intérêt, on ne s'enthousiasme point pour lui ; tout au plus on se passionne. Mais l'idée a cette vertu, que, lorsqu'elle apparaît à un esprit élevé, à une nature énergique, elle suscite une exaltation généreuse; ce n'est pas seulement une abstraction qu'on a plaisir à dégager et à considérer dans une méditation intime et délicieuse ; on tend à la manifester et, non seulement à la faire resplendir aux yeux d'autrui, mais à en imprégner la réalité concrète et vivante, à la revêtir de l'enveloppe matérielle du fait. C'est donc l'intelligence qui donne l'essor à l'enthousiasme et c'est elle qui le guide; sans elle il n'est qu'une ardeur aveugle exposée à s'éteindre ou à s'égarer. La réflexion semble au premier abord incompatible avec lui ; pourtant, si elle cesse de l'éclairer, il n'est plus qu'une poussée aveugle, qui peut devenir malfaisante. L'enthousiasme religieux peut aboutir à de déplorables excès. Que de sectes on a vues enflammer leurs adeptes pour les pires folies! 11 peut justifier la cruauté, emporter hors des bornes de l'humanité la plus élémentaire. Il faut qu'il s'assure sans cesse qu'il est sur le chemin de la vérité ; c'est sur elle qu'il doit avoir l'œil fixé. Il faut encore qu'il se persuade que, s'il est un levier puissant, ce levier ne s'appuie efficacement que sur l'intelligence et que, sans elle, il succombera avant d'atteindre le but.
L'intelligence transforme l'ardeur créatrice en génie; réduite à elle seule, celle-ci s'épuiserait en efforts impuissants ; elle ne serait qu'un tourment infécond, une sorte de persécution, comme dans ces rêves, où Ton veut agir et où pèse sur vous un poids énorme, qui paralyse. Il n'y a pas de génie sans ardeur créatrice, mais il n'y en a pas non plus sans un idéal et cet idéal, ce n'est pas la sensibilité surexcitée, mais l'intelligence lumineuse qui le révèle. Tous les artistes ont eu le leur qu'ils ont vaillamment essayé de traduire; ceux qui en ont manqué ne sont que d'estimables artisans. Regardons au Louvre le moulage du Diadumène de Polyclète. Le sculpteur vivait au milieu d'une foule d'éphèbes, qui, nus dans les palestres, fortifiaient et assouplissaient leur corps par des exercices de gymnastique et sa main était toute prête à reproduire leurs formes, qui s'étaient gravées dans ses yeux et dans son esprit. Ils appartenaient à une race privilégiée sous le rapport de la noblesse physique et, par un entraînement méthodique, ils perfectionnaient merveilleusement les dons de la nature; mais cet entraînement ne pouvait effacer complètement les défauts et les tares des individus. Ce n'est qu'un corps humain que le statuaire a voulu rendre, mais il l'a conçu dans l'idéal de la beauté, de la force et de la souplesse; la beauté est dans
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l'élégance, la pureté, l'harmonie des lignes et des formes, qui ne sont pas vides et creuses, mais pleines de chair palpitante, dans la grâce du mouvement des bras relevés pour ceindre la tête, la force dans le développement des épaules et de la poitrine et dans la saillie des muscles du dos qui en contiennent une réserve énorme, la souplesse et l'agilité dans l'étroitesse des hanches, dans la légèreté du corps, dont la jambe droite suffit à porter tout le poids, tandis que la gauche est libre, mobile, et que l'altitude même du repos fait éclater la virtualité du mouvement. Cette œuvre est un hymne à l'excellence du corps humain, qu'il glorifie. La nature l'a inspirée ; elle ne l'a pas produite. Tous les grands génies ont étudié la nature et l'ont prise pour souveraine maîtresse, mais ils y ont découvert autre chose que ce qu'elle étale aux yeux de tout le monde; ils en ont tiré autre chose que ce qui est en elle; les géants de Michel-Ange, les Vierges de Raphaël, les héros de Corneille, les amoureuses de Racine forment à côté du monde réel un monde conventionnel créé par l'art. Car l'art est une convention et chaque artiste invente la sienne; le mot ne prend un sens défavorable, que lorsqu'elle est perpétuée mécaniquement, soit par l'artiste lui-même, soit par ses élèves qui la copient, si bien qu'elle se dépouille peu à peu de ce que l'auteur y avait mis d'animé au contact direct de la nature et dans la fièvre de l'imagination. Des qu'on la codifie et qu'elle se transmet par une tradition enseignée,
elle devient rigide et il n'en reste qu'une formule banale à la portée de l'adresse machinale et de l'incapacité. Tout artiste est tenu d'extraire de la nature scrupuleusement interrogée sa convention propre, qui n'est pas matière à héritage et qu'il ne peut léguer, car, dès qu'elle n'est plus soutenue par son souffle, elle tombe à l'état de cadavre. Le précepte en vogue de nos jours « Faites ce que vous voyez » n'est acceptable que si on y ajoute « à la condition de voir ce que n'aperçoit pas le commun des mortels ». A cette nécessité de l'idéal les grands réalistes eux-mêmes n'ont pas échappé et ils s'y sont soumis inconsciemment en dépit de leurs théories d'école. Sous la plume de Zola, dans La Débâcle, la réalité prend des proportions colossales, qu'elles n'a jamais eues dans les faits; c'est une réalité exaspérée, troublante, cauchemaresque et comme une sorte d'au-delà que nous n'atteignons pas dans le domaine des choses, avec lesquelles nous sommes en communication. Sans cet effort créateur on n'obtient que la platitude, qui n'a rien à faire avec l'art, et les quelques écrivains, qui de nos jours se sont donné pour tache de reproduire fidèlement la vulgarité quotidienne, ou l'ont rendue telle qu'elle est et nous laissent indifférents, ou l'ont relevée d'une pointe de fantaisie, ou nous amusent, parce qu'elle apparaît chez eux à un degré d'insipidité, de sottise, de bassesse, qui n'est que très faiblement en germe chez les plus insipides, les plus sots et les plus bas.
USB BENTU1ËNTS GÉNÉREUX
Le génie a chez tous ceux qui en sont doués des caractères communs : c'est la perception d'un idéal accompagnée d'une sorte de fièvre tendant à le reproduire et servie par des moyens suffisants pour l'exprimer. C'est l'intelligence qui saisit cet idéal et qui, par une facilité naturelle aidée du travail, parvient à l'exprimer.