‹ Les Sentiments généreuxChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'idée du Bien et les sentiments désintéressés et généreux.

Si les hommes étaient tous doués à un degré supérieur de tous les sentiments désintéressés et généreux, ils n'auraient pas éprouvé le besoin d'inventer la morale, ou tout au moins celle-ci n'eût été qu'une abstraction, par laquelle ils se seraient rendu compte de leurs bonnes qualités, une construction intellectuelle, où ils auraient pris de leurs instincts une conscience claire et les auraient classifiés, le tout sans application pratique, puisqu'ils auraient fait le bien naturellement. Il semble qu'ils l'aient surtout constituée comme un préservatif contre les mauvais penchants soutenus par les erreurs de l'esprit et la perversion de la volonté et contre le mal qui en provient à leur détriment. De là deux caractères très visibles, qui la distinguent de la générosité : elle se compose surtout de défenses ; elle interdit certains actes, dont les conséquences sont particulièrement pernicieuses ; elle prohibe plus qu'elle n'exhorte et, tandis que ses défenses sont catégoriques et absolues, ses exhor-

i48 LES SENTIMENTS GÉNÉREUX

tatious sont plutôt timides et sans limites fixes: elle nous commande d'aimer nos parents et ne détermine pas jusqu'à quel point, nous laissant ainsi quelque latitude; au contraire la générosité n'a que faire de préceptes négatifs ; puisqu'elle nous enjoint d'être desintéressés, il va sans dire qu'elle condamne le vol, qui est une manifestation de l'intérêt poussé à l'excès. Elle est donc positive et nous commande d'aller jusqu'aux dernières limites où nous porte notre élan. D'autre part nous avons un penchant très vif à appliquer les prescriptions morales à nos semblables plus qu'à nous-mêmes, comme si c'était une règle que nous tenons à voir observer par eux, parce que nous avons un intérêt pressant à ce qu'elle le soit et qu'elle nous protège, tandis que nous nous accordons une certaine liberté, quand il s'agit de nous l'imposer. C'est nous au contraire que la générosité engage, met en mouvement, prend à partie : elle n'exige rien de nos semblables et ne les connaît que pour se prêter à leurs besoins.

11 est impossible de savoir à quel moment de son développement l'homme instinctif a conçu l'idée du bien, telle que nous l'entendons aujourd'hui ; l'observation des enfants ne fournit là-dessus aucun renseignement, puisqu'ils ne sont pas abandonnés à euxmêmes et que, dès qu'ils sont en état de comprendre, notre premier soin est de leur inculquer ce qui de la morale est à leur portée ; ils l'apprennent par les exemples qu'on leur propose, par ce qu'ils voient

autour d'eux, par une prédication intensive; ils la reçoivent toute faite et sont dans une situation très différente de celle de l'homme primitif qui l'a formée. Au début l'idée du bien n'était sans doute que la constatation de la satisfaction intime que nous éprouvons en accomplissant un acte conforme à notre nature. L'arbre qui pousse des branches, la fleur qui s'ouvre au printemps trouveraient à cela quelque plaisir, s'ils avaient conscience du développement qui est la loi de leur être. L'adolescent, qui, dans la période de croissance de ses forces physiques, les exerce, recueille de ces exercices un sentiment de bien-être, parce qu'ils favorisent le progrès normal de son énergie vitale et il en conclut qu'il est bien de faire travailler ses muscles ; il ne comprend pas qu'on l'en empêche. Il en est de même de notre activité sensible ; toutes les fois que nous la mettons en jeu, il en résulte pour nous une satisfaction; mais ici la question se complique; car notre activité sensible est variée, multiple et se propose des buts divers. Examinons ce qui se passe en nous, quand nous exécutons un acte généreux, indifférent au point de vue moral, coupable. Nous venons de sauver un de nos semblables ; l'instinct du dévouement, qui est en nous, a trouvé son emploi ; nous éprouvons une satisfaction, dont je définirai plus loin les caractères. Nous rencontrons un objet abandonné, dont il est impossible de connaître le propriétaire, objet qui nous plaît et qui nous servira;

230 LES SENTIMENTS BKNÉREUX

nous nous emparons et, comme tout à l'heure, nous éprouvons une satisfaction, qui reste à définir. Enfin un malfaiteur assassine pour le dépouiller un homme qu'il n'a par hypothèse aucun motif de haïr; il se met par là en possession d'objets convoités et en cela, comme précédemment, il ressentira une satisfaction; mais, si bas que soit son niveau moral — mettons-le à zéro — , le meurtre en lui-même ne lui en procurera aucune ; ce n'est qu'un moyen quelconque, qui lui semble indifférent, dont il s'est servi pour arriver à ses fins. Ainsi ce que nous appelons le mal ne nous cause en lui-même et en dehors des circonstances qui l'accompagnent, du profit que nous en tirons, aucun plaisir. Considérons maintenant la nature de la satisfaction éprouvée dans les trois cas supposés : dans les deux derniers elle est identique, elle provient de ce que notre intérêt a trouvé son compte à l'acte accompli ; dans le premier au contraire elle existe, sans que nous ayons obtenu aucun avantage personnel. Psychologiquement nous sommes donc en présence non pas de trois, mais de deux phénomènes, d'une part une satisfaction égoïste, de l'autre une satisfaction désintéressée; toutes deux sont également légitimes ; car il est aussi conforme à notre nature de songer à nous que de songer à autrui ; mais elles sont d'espèce tout à fait distincte, puisqu'elles correspondent à deux emplois très différents de notre sensibilité,

11 est vraisemblable que la notion du bien n'a été

primitivement pour l'homme que celle du développement de sa nature normale, quelque chose par conséquent de précis, mais de très compréhensif, que pendant de longs siècles la satisfaction du sentiment égoïste et celle du sentiment généreux ont été confondues ; c'est le premier éveil de la réflexion philosophique qui les a dissociées. On s'est aperçu qu'il y a parmi nos instincts essentiels deux catégories profondément séparées et presque contradictoires ; les uns sont dirigés vers notre utilité personnelle, les autres vers une sorte d'idéal qu'il nous plaît de réaliser, souvent pour le profit d'autrui. Des deux joies que leur mise en action nous procure l'une est assurément très vive, très prenante, mais elle n'a pour objet que notre avantage matériel obtenu et elle ne s'élève pas bien haut; en outre, elle n'est pas toujours sans mélange, car, pour faire prévaloir notre intérêt, il faut souvent combattre et opprimer celui de nos semblables, qui nous menacent à leur tour de représailles impitoyables. L'anthropophage qui mange un homme d'une tribu voisine ressent évidemment un plaisir ; mais ce plaisir est tempéré par quelque appréhension, obscurci par la perspective d'être à son tour mangé. Au contraire, quand un homme primitif avait aidé son semblable — et l'aide réciproque est sans doute aussi ancienne que l'humanité elle-même — , il ne pouvait pas ne point éprouver un contentement, qui avait ceci de particulier qu'il était noble et pur et que, loin d'ex-

poser à aucun danger pour l'avenir, il préparait des rapports pacifiques et favorables. Si le bien a été conçu d'abord comme ce qui était conforme à nos sentiments naturels et les satisfaisait, une fois la séparation reconnue entre les sentiments égoïstes et les sentiments généreux, l'idée a du se scinder en deux autres, celle du bien-être répondant aux premiers, celle du bien moral répondant aux seconds. La conscience morale est née, non pas le jour où pour la première fois un homme est venu au secours d'un de ses semblables, mais le jour où il a réfléchi qu'il avait fait là quelque chose de très spécial, commandé par une voix sortie de ses entrailles, et dont pourtant il ne tirait aucun profit immédiat. Si telle est l'origine de l'idée du bien et si elle a ainsi évolué, on ne s'étonnera pas que le même mot s'applique aux choses les plus diverses, par exemple quand on dit d'un honnête homme qu'il a fait du bien et d'un homme riche qu'il a laissé du bien.

Une fois la conscience humaine en possession de cette vérité qu'il y a un bien moral, qui n'est autre chose que la conformité avec les tendances les plus élevées de notre nature, restait à définir ce qui est bien; c'est à cela que s'est appliquée l'intelligence. La seule chose qui soit fixe, c'est l'évidence qu'il \ a un bien ; la morale théorique se modifie suivant une définition, de plus en plus exacte et très éloignée d'être encore adéquate, de ce qui est bien. Ce qui est considéré comme bien varie suivant les temps.

L'IDÉE DU BIEN 2j3

les pays, les circonstances et même les personnes ; suivant les personnes — un intermédiaire qui procure à un commerçant une affaire profitable recevra légitimement pour sa peine une rémunération ; il est blâmable, s'il est fonctionnaire et qu'il ait usé de la partie de la puissance publique qu'il détient — ; suivant les circonstances — il n'y a pas un seul précepte moral qui puisse être affirmé indépendamment du relatif et c'est ce qui a fait naître la casuistique, qui est aussi ancienne que le monde et subsistera autant que lui ; ainsi il est coupable de mentir; mais le mensonge est moral, quand il s'agit de sauver son père menacé de mort sans motif légitime par des forcenés : splendide mandats, a dit Horace — ; suivant les pays — dans l'Inde, en certains cas, la veuve devait se brûler sur le bûcher de son époux ; chez nous on n'a jamais soumis à cette épreuve les veuves les plus inconsolables — ; suivant les temps — nous avons pendant des siècles torturé et condamné aux flammes les hérétiques ; nous nous en remettons maintenant au Père Eternel pour les juger à sa guise — . Parmi ces variations il y en a qui dépendent des modalités dans lesquelles se présente le devoir et du relatif qui le détermine ; elles sont inévitables et éternelles. D'autres constituent le progrès ; elles proviennent du perfectionnement du jugement, qui répudie peu à peu les erreurs anciennes sur ce qu'on appelle le bien et le mal ; la tache de la raison de plus en plus éclairée est de redresser les idées

234 LES BENTIMENTS GÉNÉREUX

fausses, de ramener l'infinité des morales à l'unité, de faire rentrer dans la catégorie des actes moraux beaucoup de ceux qui ont été longtemps considérés comme indifférents : ainsi on n'a jamais regardé comme un devoir de réduire les nègres en esclavage ; mais, jusqu'à une époque qui n'est pas éloignée de nous, on ne se faisait pas scrupule de les traiter en êtres tout à fait inférieurs, dont on disposait comme de marchandises et d'objets ; nous leur avons reconnu la qualité d'hommes. Si le bien n'est pas autre chose que ce qui est conforme à nos sentiments désintéressés et généreux, guidés par la réflexion, on voit dans quel sens évolue normalement la morale et en quoi la morale future différera de celle très incomplète et très approximative que nous pratiquons. De négative elle deviendra de plus en plus positive; elle Test déjà en partie. Le stade négatif nous est surtout représenté par la loi civile, qui correspond à un état antérieur de la morale, dont par l'influence de la philosophie elle se rapproche peu à peu, mais en restant toujours en arrière : elle nous défend de nuire à nos concitoyens ; la morale nous enjoint de leur être utiles. A son tour celle-ci est en retard sur la générosité ; elle ne nous interdit point de faire valoir contre eux nos intérêts légitimes : la générosité nous engage de tout son pouvoir à leur en abandonner une partie notable. Le progrès pour la morale réside dans l'effort pour rejoindre la générosité qui la devance, à étendre son domaine, à

L'IDÉE DU BIEN 25!j

englober de plus en plus les faits qui jusqu'alors lui sont restés étrangers. Être moral, c'est diriger sa conduite suivant la considération du bien ; or, pour peu qu'on y songe, on s'aperçoit qu'il n'y a guère d'actes tout à fait indifférents et qui, soit par euxmêmes, soit par leurs conséquences, ne tombent sous l'appréciation de la conscience, de sorte que, plus nous portons notre attention de ce côté, plus la morale nous saisit et nous enveloppe. Son évolution, c'est la mise en valeur progressive de la générosité humaine, évolution qui ne sera terminée que lorsqu'elle la recouvrira, l'épuisera tout entière, de façon que moralité et générosité ne soient plus que deux faces d'une même conception.

A côté de l'idée du bien, il y en a une autre, qui est capitale en morale, celle de l'obligation. La conscience nous révèle qu'il y a un bien ; l'intelligence distingue ce qui est bien ; quand nous l'apercevons clairement, nous nous jugeons tenus de l'accomplir. Pour peu qu'on analyse cette idée d'obligation, on constate qu'elle n'est pas simple : d'abord en effet l'observation découvre qu'il y a en nous des sentiments très purs ayant pour objet un idéal qu'on est convenu de nommer le bien ; se refuser à reconnaître cette évidence psychologique serait aussi absurde que de nier les vérités mathématiques; d'où l'adhésion

de notre raison à l'existence du bien ; celte adtiésion est logiquement forcée; nous y soustraire serait accepter l'absurdité. Mais elle n'est pas simplement intellectuelle, comme celle que comporte l'ordre scientifique. En effet notre nature est essentiellement d'agir. Pascal a dit que tout le malheur des hommes venait de ne pouvoir rester tranquilles dans une chambre ; si c'est leur malheur, c'est aussi leur honneur ; la vie à tous les points de vue est action. Or il nous semble que nous sommes libres d'agir dans un sens ou dans l'autre ; dans chaque cas particulier nous pouvons faire le bien ou le contraire du bien ; mais ne pas faire le bien, c'est agir contre les aspirations les plus nobles de notre nature, contre ce qui est conforme à ce qu'elle a de plus élevé et cela aussi est injustifiable au point de vue de la raison, autrement dit absurde. L'obligation est donc l'adhésion au bien d'abord de notre raison réfléchie, ensuite de notre volonté libre, adhésion que, dans les deux cas, nous ne pouvons refuser que sous peine d'absurdité. Quand nous avons agi contrairement au bien, nous sommes exposés au remords ; le remords est d'abord la reconnaissance d'une erreur commise et la vue nette que nous avons été absurdes ; mais ce n'est pas tout ; celte erreur n'est pas simplement une erreur intellectuelle, qui disparait devant une conception plus exacte ; elle a eu sur notre conduite une influence plus ou moins considérable suivant les cas; d'où le regrèi de nous être conduits comme des êtres illo-

L'IDÉE DU BIEN 2j7

giques, dénués de raison ; en outre, l'erreur a eu des conséquences pratiques ; elle a fait tort à nos semblables. Ce dommage il nous faut le réparer dans la mesure du possible pour retrouver la ligne normale tracée par la raison.

Cette définition de l'obligation en montre les limites : l'obligation étant l'obligation au bien et le bien ce qui est conforme à nos sentiments désintéressés et généreux, nous ne sommes obligés que dans les limites de nos possibilités. Supposons un individu absolument dépourvu de sentiments généreux ; il est par cela même en dehors des conditions de la moralité et reste confiné dans l'animalité. Si l'absence totale est rare et constitue les monstres, en revanche l'inégalité est la règle. D'où il suit que les devoirs croissent selon qu'on a une capacité plus grande de les remplir et une intelligence plus nette de ce qu'ils sont ; il y a là une proportion qui s'établit d'ellemême et dont le sens commun convient; à un individu borné, dominé par les besoins matériels et qui diffère peu de la brute on ne demande pas le dévouement, qui semble naturel chez un tempérament plus noble. D'autre part le degré de moralité des hommes ne saurait se mesurer du dehors ; il faudrait être situé au centre même de leur être psychologique pour le déterminer; on donne en effet selon ses facultés ; comme le denier du pauvre a plus de valeur que celui du riche, le même acte peut être plus moral chez l'homme dont la générosité est médiocre

Cahtaul. 17

Kl Li;s SENTIMENTS GÉNÉREUX

que chez celui qui en a clés sources abondantes. 11 s'en faut toutefois que notre capacité morale soit conditionnée définitivement par la façon dont la nature a constitué et modelé à l'origine chacun de nous. J'ai dit que l'intelligence était impuissante à créer en nous les sentiments généreux, lorsqu'ils manquent totalement ; il en est de même de la conscience morale ; nous avons beau nous représenter qu'il est raisonnable, qu'il est bien d'être courageux, ni l'évidence, ni le ferme propos ne parviennent à triompher d'une nature foncièrement lâche. Mais il n'y a que les anormaux, qui n'aient pas au moins les germes latents des sentiments généreux ; nous avons vu que l'intelligence, après en avoir constaté la noblesse, a des procédés pour les développer, les cultiver, les amener à pleine floraison; elle est singulièrement aidée dans sa tâche, lorsqu'à ses lumières vient s'ajouter la conscience que cela est bien; c'est alors que la volonté se met à l'œuvre ; elle fait passer dans la pratique ce qui n'était qu'un idéal entrevu ; ainsi nous devenons les artisans de notre moralité ; nous ne la créons pas de rien ; mais nous plions, nous utilisons les éléments qui nous sont donnés, rejetant les mauvais, préférant les bons et c'est par un travail opiniâtre, en captant des sourres cachées, en augmentant leur débit, en les faisant couler au grand jour, que nous formons, que nous enrichissons, que nous assurons notre moralité. Socrale était le plus honnête homme du monde ; il

convenait pourtant qu'au fond il se sentait plein de vices.

Alors même qu'en fait d'instincts généreux nous nous sentons mal partagés et à peu près stériles, la réflexion nous inspire le regret d'en être si mal pourvus, nous montre combien ils sont désirables et combien les effets en sont utiles; elle nous incite à produire ces effets ; mais elle ne peut que plaider une cause; c'est dans la volonté morale qu'elle trouve l'auxiliaire décisif, maître des actes et capable de les réaliser; cette intervention est doublement précieuse : d'abord l'intelligence, qui est le jouet du paradoxe et de l'erreur, qui est malléable aux vues de l'intérêt, peut fort bien, en nous conseillant de nous envelopper des apparences de la générosité, ne se préoccuper que des avantages qui en découlent pour nous ; elle fait parfois de nous de faux honnêtes gens et des simulateurs usurpant dans l'estime publique une place qui ne leur est pas due ; notre conduite est à l'abri de tout reproche, mais les motifs secrets sont inavouables; par exemple nous nous comportons au besoin comme si nous étions braves, mais c'est uniquement pour recueillir les fruits de la bravoure ; la conscience morale ne connaît pas ces compromissions ; lorsqu'elle répare les défaillances delà générosité naturelle, ce n'est point par hypocrisie, par égoïsme, par calcul machiavélique, mais par amour sincère du bien ; si elle obtient de nous que nous nous montrions courageux,

sans l'être, l'acte sera volontaire au lieu d'être spontané, mais il n'en sera pas moins noble, moins désintéressé, moins exclusivement offert en don à nos semblables. Ensuite l'intelligence, tout en nous exhortant à manifester au dehors les effets d'une générosité que nous ne sentons pas intérieurement, n'a sur notre conduite qu'une prise faible et incertaine; son domaine propre est celui des considérations abstraites et des idées ; il se peut fort bien que nous reconnaissions la justesse de ses conclusions et que nous ne les mettions en pratique que mollement et même point du tout. La voix de la conscience morale est autrement impérieuse ; elle ne s'en lient pas aux discussions théoriques et à la constatation de ce qui est bien ; elle exige des actes et leur donne une base solide ; l'homme courageux par devoir le sera plus sûrement que celui qui ne l'est que parce qu'il se fait une raison; elle nous fait apparaître le courage comme une vertu, qu'elle impose l'obligation de pratiquer.

C'est dans le même sens qu'elle transfigure les sentiments généreux, là où ils sont en abondance et ne demandent qu'à s'exercer. L'intelligence les fortifie en mettant en lumière qu'ils sont beaux, utiles, raisonnables ; la conscience, possédée de l'idée du bien, les marque du sceau moral, les soumet à la volonté, nous astreint à les rendre efficaces, nous donne pouvoir sur eux pour les diriger ; elle les transforme en vertus. Comparons la générosité à

la vertu. La générosité étant un élan de la nature est comme telle soumise aux mouvements, aux fluctuations du lempérament ; elle a ses heures d'épanchement sans mesure et ses moments de restriction, ses ferveurs et ses découragements ; elle ne s'appuie sur rien que sur elle-même ; elle est au vol et ne peut répondre de la lassitude de ses ailes. La vertu est plus sûre d'elle-même et plus constante; elle repose sur l'assise fermement établie des principes ; elle résulte du parti pris mûrement réfléchi de les prendre pour guides; elle chemine sur un sol, qui ne se dérobe pas sous ses pieds; elle se dirige d'une allure régulière vers un but fixe et, pour qu'elle ait des défaillances, il faut un de ces cataclysmes foudroyants qui emportent l'être moral tout entier. En revanche la générosité spontanée possède une fraîcheur naïve, qui la pare d'un charme tout particulier; elle ne calcule point, elle ne se méfie pas; elle se présente à qui veut en jouir, comme une fleur qui prodigue au premier venu son éclat et son parfum. La conscience morale ne saurait avoir sur elle l'influence malfaisante de l'intelligence aidée d'une volonté pervertie, qui sournoisement l'attaque, lui fait honte d'elle-même, la dessèche au vent de l'égoïsme'qu'elle installe sur ses débris. Elle n'éprouve pour elle que sympathie ; en elle elle reconnaît une sœur ardente et candide, qui lui ouvre la voie et facilite sa tâche. Pourtant la vertu, qui est le fruit de l'effort, de l'exigence et de la contrainte, qui ne la

suit que de loin et avec peine, ne saurait prétendre à son aisance souriante et à sa grâce; la générosité est comme l'enfance de la vertu et celle-ci en est la virilité; elle est robuste, mais elle a parfois quelque chose de guindé ; forcément austère, il lui arrive d'oublier d'être aimable, de se cantonner dans la raideur ; elle prend sur elle-même de remplir son devoir et l'on sent ou que ce devoir lui coûte ou qu'elle éprouve une satisfaction fîère, qui tient à distance les objets de ses bienfaits. Elle se dresse froide et grave, inspirant le respect, tandis que la générosité plus accueillante entraine tous les coeurs après elle.

A l'idée de vertu s'attache en morale celle de mérite c'est-à-dire de droit à une récompense, qui lui est connexe et qui est généralement considérée comme son complément légitime et nécessaire. La générosité étant d'instinct spontanée n'aspire à aucun salaire ; lorsqu'elle se raisonne, c'est pour se démontrer qu'elle n'a pas tort d'être ; elle ne réclame rien ; si parfois on la récompense, c'est par gratitude, par pudeur de rester son obligé, pour reconnaître ses effets utiles ; elle ne s'y attendait ni ne s'en réjouit. La vertu elle aussi est désintéressée ; mais elle nécessite un effort ; elle est Fœuvre de celui qui l'a acquise en réfléchissant qu'elle était bonne, en se la proposant comme un but, en appliquant sa volonté à la

pratiquer et en exerçant sur lui-même une action sévère, un contrôle incessant ; quand il s'en est assuré la possession, qu'il calcule la peine prise, qu'il songe que le moindre relâchement lui est interdit, que sa vigilance doit toujours être sur le qui-vive, il s'attribue un mérite et il n'a pas tort, puisqu'il a délibérément gravi le chemin escarpé au lieu de descendre les sentiers fleuris. Reste à savoir de quelle nature est ce mérite ; on admet généralement que toute peine doit être rémunérée et cela est vrai quand il s'agit d'une peine dépensée pour autrui après convention conclue ; on réclame légitimement l'équivalent de l'avantage procuré ; mais ce n'est que par une conception superficielle, par unefausse analogie qu'on étend le principe à l'effort fait pour conquérir la vertu ; celui qui l'a instituée en lui, en disciplinant des éléments qui ne l'auraient pas produite d'eux-mêmes, a travaillé pour lui et ne saurait se tourner vers un tiers en lui ouvrant un compte qui ne le regarde pas ; s'il sejnge digne d'une récompense, c'est à lui-même qu'il doit s'adresser; cette récompense, il la trouvera dans la satisfaction de sa conscience; le perfectionnement qu'il s'est imposé lui est payé par l'accroissement de sa valeur morale. On ne récompense pas celui qui augmente sa fortune. Que s'il prétend à un traitement de faveur, sous prétexte que l'homme vertueux est dans une société un facteur bienfaisant et précieux, on lui répondra qu'il ne l'est qu'à la condition d'être désintéressé et que la vertu n'est plus la

vertu, lorsqu'elle n'est que l'expression de l'intérêt bien entendu et le calcul d'un profiteur. Ainsi la vertu a raison de revendiquer un mérite que la générosité ne comporte pas ; mais le seul bénéfice auquel ce mérite ait droit, ce sont les félicitations intimes et l'approbation de la raison.

Le domaine de la générosité et celui de la morale ont des parties communes ; ils ne se confondent point et ne se recouvrent pas exactement. Examinons dans le détail le rapport de l'idée de bien et d'obligation avec les sentiments désintéressés et généreux.

Le désintéressement professionnel peut reposer, soit sur une tendance naturelle, soit sur la réflexion qui le juge satisfaisant pour l'intelligence, soit sur la base de l'obligation. En s'ajoulant à l'instinct ces deux dernières influences le fortifient ; l'assentiment de l'intelligence le rend stable et conscient ; l'intervention de la volonté morale lui imprime le caractère de l'honnêteté. Il y a des métiers plus ou moins relevés ; tous ont cela de commun qu'ils peuvent être exercés avec probité ; à ce point de vue les inégalités disparaissent ; le plus humble travailleur marche de pair avec les plus considérables ; il est entré dans la catégorie d'élite, celle des honnêtes gens et a droit au respect ; peu importe que sa

besogne soit infime ; elle est un moyen pour lui de faire son devoir et son salut moral. Sa loyauté lui vaut non seulement la sympathie et la confiance de celui qui remploie, mais cette estime, qui va droit à la moralité, partout où on la rencontre et efface les rangs. Elle rayonne plus loin ; les produits du travail sont destinés à satisfaire les besoins des hommes ; l'ouvrier, qui ne trompe pas sur la qualité, remplit son devoir vis-à-vis d'inconnus ses semblables et témoigne ainsi d'une haute moralité. Enfin il est honnête envers lui-même ; il s'est affranchi de la paresse, de la négligence, de l'égoïsme qui sont des vices; il n'a pas de reproches à se faire. L'honnêteté professionnelle n'est pas l'amour du métier, qui provient de ce qu'on le trouve conforme à ses aptitudes, à ses facultés et que par suite on s'y livre avec goût et qu'on le fait bien. Elle est une appropriation et une forme spéciale de la vertu.

La morale, qui est catégorique sur le cas de l'ouvrier, est fort embarrassée, quand on lui demande de déterminer jusqu'à quel point le désintéressement du savant et de l'artiste est obligatoire, d'énoncer là-dessus des principes fixes et des conclusions fermes ; elle reconnaît que l'artisan a le droit de tirer profit de son travail; elle ne se croit donc pas autorisée à obliger le savant à livrer gratuitement ses découvertes, l'artiste ses chefs-d'œuvre, sans en tirer une juste rémunération ; mais, pour l'artisan, il ne s'agit que d'un travail matériel, auquel s'ajoute

Bftfi LES SENTIMENTS GÉNÉREUX

une dose modérée d'intellectualisme ; l'étude, les méditations, l'inspiration du savant et de l'artiste sont de telle nature, qu'elles ne se prêtent pas à une évaluation monnayée; elles sont comme l'écho d'un monde immatériel, où les besoins n'existeraient pas et où par suite le prix de l'argent s'évanouirait. D'autre part, les grandes découvertes scientifiques ont des résultats si prodigieux, les belles oeuvres sont une révélation si sublime, que tout l'or de l'humanité ne suffirait point pour les payer. 11 y a là des incertitudes et des impossibilités telles, que, si la morale réprouve sur un pareil terrain le mercantilisme et le trafic, elle ne peut marquer les limites strictes du devoir; elle hésite et préfère s'en remettre sur ces questions délicates à la générosité. Elle ne fait pas siennes les exigences du gros public, qui trouve tout naturel de jouir des trouvailles des esprits supérieurs sans bourse délier et laisse mourir de faim artistes et savants, comme s'il ne leur devait rien ; mais elle condamnerait sévèrement ceux-ci, si, tenant dans leur main le vrai et le beau, ils menaçaient de ne l'ouvrir qu'à prix d'argent. Pour eux l'indécision de la morale à leur égard ne les préoccupe que médiocrement ; tournant le dos à l'infime minorité des confrères rapaces, ils ne s'inquiète** pas des limites du devoir, parce qu'ils sont résolus à les dépasser. L'essor des sentiments généreux les emporte loin des considérations froides de moralité.

En ce qui concerne, dans la vie ordinaire, le maniement de l'argent, la morale réprouve la cupidité et l'avarice, elle enjoint de rendre à chacun son dû, de ne pas profiter de l'inadvertance et des erreurs ; c'est là l'honnêteté ; la délicatesse est un raffinement, le scrupule en vertu duquel, par crainte de ne pas faire tout le bien, nous aimons mieux faire quelque chose de plus ; elle tient d'un côté à la morale et de l'autre touche à la générosité, qui, elle, sacrifie délibérément l'intérêt propre.

L'amour et la morale ont entre eux des rapports, qui manquent souvent de cordialité ; il ne dépend pas d'elle de le faire naître, de l'alimenter, de le soutenir, quand il dépérit; elle a des démêlés orageux avec lui, lorsqu'il s'agit de le circonscrire et de lui marquer des bornes. L'amour est une force aveugle, inconsciente, qui, comme toutes les forces naturelles, n'est ni le bien ni le mal, qui du bien ou du mal n'a pas la notion, qui ne sait pas qu'il est dans l'Univers autre chose qu'une ardeur des sens ou du cœur, mais tout simplement l'agent de la continuation de la race, auquel la nature a préparé des voies semées de fleurs. C'est à ce rôle austère qu'essaie de le plier la morale, en lui apprenant qu'il assume des devoirs envers celle qu'il a choisie, envers ceux qui lui devront le jour. La morale et

l'amour ne sont pas des ennemis inconciliables, mais des puissances, qui doivent traiter sur pied d'égalité, en s'accommodant Tune à l'autre; leur désaccord est un malenteneu et un désastre. Lorsque l'amour se révolte dans sa fougue indomptable et, secouant toute loi, court les libres aventures, ou bien il finit par sombrer dans l'abjection ou bien il s'égare dans ces transports, dans ces excès de passion, il se débat dans ces drames, qui fournissent aux poètes leurs chants les plus exaltés et les plus troublants, mais qui bouleversent l'existence et qui tuent. Si la morale nie sa légitimité et prétend l'étouffer, elle éteint le feu sacré qui vivifie l'humanité, prive celle-ci de ses plus fortes émotions et l'ensevelit dans la glace de l'hypocrisie. Son rôle normal est d'organiser l'union des sexes, de manière que l'amour s'y épanouisse, y goûte des joies sans remords, prenne conscience qu'il est noble, utile, et bienfaisant. Le vœu de l'amour dans ses expansions les plus débordantes est d'être éternel et sincèrement il jure de l'être; mais ce serment, livré à lui-même, il est incapable de le tenir et sacrifie le bonheur à des satisfactions passagères ; en lui imposant dans le mariage durable l'obligation de l'observer fidèlement, la morale lui assure ce bonheur: l'éternité, à laquelle il aspire, elle en fait une réalité, en tant qu'elle est compatible avec la fragilité humaine, et, si elle l'astreint, ce n'est qu'à ce qu'il considère lui-même, lorsqu'il se donne tout entier,

sans réserve, comme sa loi et son bien. C'est à l'intelligence de l'avertir de ne pas se donner à la légère et à tort. H y a dans la famille une flamme plus précieuse que la flamme du foyer, celle de l'amour.

L'amour des parents pour leurs enfants est trop naturel et trop enraciné pour chercher un appui en dehors de lui-même. Les manuels de philosophie contiennent un long chapitre, où on leur énumère leurs devoirs et cet exposé n'est pas inutile. L'amour n'est qu'une tendance; il a 'besoin qu'on le guide, qu'on lui détaille sa tache. C'est l'œuvre de l'intelligence réfléchie et, comme la dose d'intelligence et de réflexion individuelle est faible, il doit recourir à celles d'autrui, à l'expérience qui lui épargne les tâtonnements et l'éclairé. Il prend donc conscience de ses devoirs dans les traités de morale. Mais ces devoirs il les remplit de si grand cœur, d'une aisance si spontanée, qu'il se soucie peu d'apprendre qu'ils sont obligatoires et que cette considération lui paraît sans intérêt pratique. L'amour des parents ne devient une vertu, qu'en présence de l'ingratitude systématique et du vice incurable, lorsqu'il se sent à bout de forces et prêt à défaillir ; cette vertu n'est pas sans amertume, parce qu'elle usurpe une place qui n'est pas la sienne, qu'elle tient imparfaitement lieu de quelque chose qui s'en est allé et qu'on ne reverra

i>7u LKS SENTIMENTS &ÉHÉREUX

plus; elle est mélancolique, tempérée de regrets; on s'\ résigne Taule de mieux et avec chagrin ; on a du mérite à la pratiquer et Ion voudrait n'avoir pas ce mérite. En outre l'amour n'a pas de bornes ; la vertu en a; elle peut se heurter à d'autres, avec lesquelles elle entre en conflit; on tremble qu'il n'apparaisse clairement un jour que sa mission est terminée.

Avant d'envisager les rapports de la morale avec ceux des sentiments généreux, qui ont pour objet nos semblables, il convient de préciser ce que moralement nous devons à ces semblables. La réglementation philosophique a beaucoup exagéré nos obligations à leur égard, en marquant de ce caractère ce qui n'est que l'effet delà sympathie et de la générosité. Ces effets, nous sommes tenus à les produire, en vertu de la loi de notre nature, mais nous n'\ sommes tenus qu'envers nous-mêmes et cela ne crée pas à autrui de droit sur nous ; nous faisons mal en nous y dérobant, mais c'est une question à régler avec notre conscience et dans laquelle nul n'est fondé h intervenir. Je me place à l'état sauvage. qui, à ce qu'il semble et théoriquement, a précédé l'institution des sociétés. Si, dans cet état, je rencontre un de mes semblables mourant de faim, je ne vois pas quel droit il aurait à me réclamer une paît du fruit que je \iens de cueillir ou du produit

de ma chasse ; ce que je vois, c'est que je serais vil et méprisable en ne la lui offrant pas. On me dit qu'il est homme et que je suis homme; cela est certain ; mais je ne suis pas responsable de l'espèce ; à l'état naturel le seul droit de chacun, sauf les membres de la famille, est de subsister sans être violenté. Cela change avec l'état social, qui suppose des conventions, d'abord très lâches et très élémentaires, puis plus étroites et plus compliquées, primitivement tacites, ensuite formulées et précisées dans les lois. Le lien social crée le juste et l'injuste et le détermine, en s'appuyant sur l'idée du bien qui, elle, est innée et le précède. Comme nous nous associons pour en retirer des avantages, il est normal que ces avantages soient assurés à tous les membres de l'association ; autrement dit nous contractons envers nos co-associés des devoirs, qui leur donnent une prise, qui leur constituent des droits sur nous. Nous fondons des institutions, qui les protègent contre les attentats et les dommages, leur garantissent la sécurité, établissent un ordre, dans lequel ils puissent pourvoir à leurs besoins et développer librement leurs facultés ; nous leur reconnaissons un droit à l'aide effective, résultant de la cession partielle de ce qui nous est propre, aide qui ne s'adresse pas seulement aux faibles, aux infirmes, aux vieillards, mais même aux hommes faits, momentanément dans l'impossibilité de se suffire; car le premier avantage qui doive résulter de l'association, c'est de

pouvoir vivre. Mais tout cela ne nous impose qu'une contribution proportionnée aux besoins de l'œuvre sociale et c'est par l'intermédiaire de cette abstraction qu'est l'Etat, que nos semblables acquièrent des droits sur nous; ils n'ont recours contre nous que dans la mesure où nous sommes responsables des défectuosités du pacte social. Le minimum des droits de chacun sur la collectivité s'accroît par suite du perfectionnement accepté par tous de l'association ; les droits positifs de l'individu sur chaque individu pris isolément restent toujours limités à la part très réduite que celui-ci peut avoir dans les manquements de la collectivité. En revanche la générosité tend à se développer et s'émeut davantage, est prête à s'exercer d'une façon plus efficace, à mesure que se resserre la vie en commun. On s'intéresse plus à un concitoyen qu'à un étranger, à un habitant de son village qu'à un simple concitoyen, à un voisin qu'à un inconnu. Le lien social rapproche, rend l'indifférence moins excusable ; du moment que ceux qui souffrent font corps avec nous, de quelque façon que ce soit du reste, nous nous trouvons plus disposés à prendre sur nos ressources pour atténuer leur misère. L'état social est un puissant motif d'expansion pour la générosité. Quant à la morale, elle exerce sur elle une influence, indépendante de l'état social ou naturel, qui ne va pas pour nous sans douloureux sacritices, mais qui est toute à l'avantage de nos semblables. Ces sentiments généreux, que

nous développions dans l'allégresse comme des dons charmants de la nature, elle en fait pour nous l'origine de devoirs, que nous ne saurions négliger sans faute grave ; l'exercice du bien n'est plus un plaisir, c'est une loi, une charge. La conscience nous enjoint impérieusement de leur donner toujours et quoi qu'il nous en coûte leur plein et salutaire effet; cela ne crée pas de droits à nos semblables sur nous ; mais cela les assure que nos bons sentiments ne seront pas stériles, que nous nous employerons à en accroître, à en stimuler l'activité et qu'ils en jouiront désormais non comme d'une faveur inespérée et de fortune, mais comme d'une rente solidement assise et sur laquelle ils peuvent compter.

La bienveillance s'entend de deux façons : elle est une disposition de lïime à faire du bien, quand l'occasion s'en présentera, et même à provoquer cette occasion ; en ce sens elle est obligatoire, comme une préparation nécessaire à l'action; elle est aussi une manifestation par l'accueil de ce sentiment intime ; elle a dans ce cas quelque chose d'extérieur et de léger et ne se prête pas à être transformée en une grave vertu; contrainte, elle perdrait de sa grâce.

La serviabilité se prodigue d'habitude en menus bons offices abondants et rendus avec empressement; elle prend un autre nom, quand il s'agit de

Cuvruu. 18

874 LES BBNTBIENT6 SÉHÉREUX

choses importantes; elle aussi éprouverait quelque embarras à se voir changé* en vertu ; mettons donc que l'une et l'autre sont vis-à-vis de la moralité comme ces nymphes aimables, que la mythologie ancienne faisait figurer dans le cortège des grandes déesses.

Avec la bonté nous entrons plus décidément dans le domaine de la morale. Sans doute elle est en grande partie affaire de tempérament : il est des ùmes douces, qui la distillent comme les abeilles le miel, et la morale se réjouit de les trouver si suaves ; d'autres, âpres et revêches, sont toutes en dureté et en épines. Elles ont une excuse, lorsqu'elles ont été déformées ou par des souffrances physiques ou par les rigueurs de la vie ; n'ayant jamais rencontré de pitié bienfaisante, elles ne sont pas pitoyables. Elles n'ont point de circonstance atténuante, quand l'attitude haineuse est chez elles gratuite. Quoi qu'il en soit, la raison essaie de les convertir à la bonté, dont elle leur montre les attraits et le charme; la morale combat la méchanceté comme un vice et par l'idée du bien, par le remords, elle rétablit la bonté dans ses droits.

Le dévouement n'est obligatoire que lorsqu'il s'exerce au profit des personnes envers qui nous

avons des devoirs à remplir, nos enfants, des parents infirmes ou sans ressources, des amis, qui nous ont rendu service, des bienfaiteurs. Quand on le pratique par pure affection, pour satisfaire une sympathie, la morale y applaudit comme à toute manifestation généreuse: elle ne nous l'impose pas. Elle intervient pour nous astreindre à certaines précautions : avant de nous dévouer à quelqu'un, il faut examiner quel but il poursuit et si ce but est conforme au bien ; le dévouement ne doit pas dégénérer en complicité et se mettre à la discrétion d'un scélérat; l'excuse même de l'ignorance en pareil cas n'est valable que si nous avons été circonvenus et trompés de telle façon, qu'en dépit de toute clairvoyance, l'erreur était fatale.

Le dévouement ne va pas sans esprit de sacrifice et peut être poussé très loin dans ce sens. Si l'on entend par là une disposition à faire profiter autrui de l'activité que nous pouvions employer à notre avantage, à lui céder une partie des commodités et des avantages matériels, qui sont notre propriété, il est la condition même du dévouement et la morale nous l'impose dans les cas où le dévouement est obligatoire, en nous laissant libres de le mesurer à notre guise, lorsque celui-ci est facultatif. Si on le définit la reconnaissance d'une supériorité et la subordination volontaire à cette supériorité, la raison nous a montré qu'il doit être contenu dans de justes limites et ne pas aller jusqu'à l'abdication totale de la per-

276 LES BBNTIMENTS GÉNÉREUX

sonnalité ; en effet, exception faite des anormaux et des déséquilibrés, l'homme n'est jamais si dénué, qu'il soit raisonnable pour lui de se remettre comme un objet entre les mains d'autrui. Ce qui n'est pas logique n'est pas non plus moral, puisqu'alors nous cessons d'être responsables et de figurer sur la liste des êtres susceptibles de moralité, la moralité exigeant la maîtrise de soi. Mais, quand l'esprit de sacrifice est réglé par la considération réfléchie de ce qui nous manque et sagement ménagé, il est, dans notre effort vers la moralité, un élément salutaire et bienfaisant ; il fait contrepoids au désir de domination, d'empiétement sur nos semblables, à la prétention d'exagérer nos forces, notre valeur ; il réprime l'orgueil, la vanité, le contentement excessif de soi, les ambitions disproportionnées, nous fait toucher les bornes de notre capacité, sentir notre faiblesse et notre imperfection. Nous occupons un rang dans l'immense gradation des êtres ; à ne regarder que ceux qui sont au-dessous de nous, une folle présomption nous enivre ; tournons nos yeux vers les supériorités de toute nature, qui nous dépassent, et nous nous convaincrons de notre insuffisance; il n'y a pas de moralité sans une humilité relative et sans modestie.

Jusqu'à quel point le dévouement à l'idée est-il obligatoire? Quand nous possédons la vérité, la morale nous enjoint de la répandre et c'est une des formes les plus pernicieuses de l'égoïsme que de la

garder pour soi ; elle est l'aliment nécessaire de l'existence intellectuelle, plus précieuse que l'existence physique. Mais elle ne se révèle pas à nous par une grâce spéciale, qui nous illumine ; on la conquiert par l'effort. Le savant, qui la cherche, lui consacre ses veilles ; pour elle il abandonne la surveillance de ses intérêts ; il s'astreint à des travaux pénibles, prolongés et souvent il abrège sa vie. S'il aboutit à une découverte, la morale lui commande d'en faire don à l'humanité ; mais, si elle affirme ses droits sur le résultat, à quel titre lui imposeraitelle le labeur acharné, devant lequel il n'a pas reculé ? A quel titre lui interdirait-elle la vie facile du commun des hommes, pour le condamner au rude métier d'inventeur ? Elle reconnaît donc son impuissance et s'en remet à la générosité. C'est la générosité, qui exhorte le savant à ramasser toutes ses forces, aies diriger vers le vrai caché et à s'épuiser dans la lutte pour éclaircir le mystère. Sa conscience lui dira qu'il a fait le bien, mais un bien qui n'était pas exigible ; il a été libéral envers ses semblables. La question se présente sous un autre aspect, lorsqu'il s'agit non plus de vérités scientifiques à découvrir, mais de vérités humaines, encore contestées, méconnues dans la pratique, et qu'il faut prêcher ardemment, pour qu'elles produisent leur effet utile. Elles contrarient des intérêts, qui se croient légitimes, elles soulèvent des objections passionnées ; ceux qui les propagent se voient traités par-

m les si:\timi:nts généreux

fob de malfaiteurs et de criminels, Ilssedépouillentde tout pour elles ; ils les proclament avec une ferveur d apôtres; au besoin ils leur rendent témoignage, jusqu'à accepter le martyre. Ici la morale hésite; elle nous engage à nous dévouer à la vérité, à ne pas craindre pour la défendre la persécution ; elle ne fixe pas le point précis, jusqu'où nous devons aller sous peine de manquer à sa loi : elle reconnaît que le souci de nos intérêts, de nous-mêmes et des nôtres est légitime. Embarrassée pour résoudre le problème, elle se contente de régner sur les gens vertueux, qui sont proprement ses fidèles : quant à l'élite rare des apôtres et des martyrs, elle les confie à la générosité, qui se sent la force de les conduire; ils ont dépassé la moralité parfaite et atteint l'état angélique, qui touche au divin.

L'intelligence n'envisage qu'en tremblant l'immolation de soi dans l'amour de l'Infini. Si la morale proteste contre la dégénérescence par laquelle souvent le mysticisme, incapable de se soutenir sur les hauteurs, s'abîme dans un sensualisme grossier, elle n'a garde de dépouiller l'homme du sentiment àe l'élan vers l'Infini. On peut repousser telle ou telle conception métaphysique. Il faudrait être singulièrement courbé sur la peine quotidienne et absorbe par elle pour ne pas se sentir environné de l'Incompré-

hensible, de l'Inconnu et profondément ému en face de lui. De quelque façon que la science explique la constitution de la matière et du monde visible, elle laisse intact le problème souverain, qui est celui de l'existence même de l'Univers et des êtres pensants. La moindre réflexion met l'homme le plus primitif en présence de l'insondable Infini. Vivre comme s'il n'était pas, nous rétrécir à l'ambiance immédiate, ce serait nous restreindre à une moralité incomplète et réduite. La morale ordonne de considérer l'Etre infini et de lui rendre quelque chose en échange de ce que nous lui devons. Ce quelque chose est l'adoration, si l'on envisage sa grandeur, la reconnaissance, si l'on songe que nous dérivons de lui, l'épouvante, si l'on médite sur le mystère. Il y a de tout cela dans l'amour mystique, avec cette dominante que l'Infini ne lui apparaît pas comme hostile mais comme bienfaisant. Qui ne sentirait pas au fond de son cœur une parcelle de cette inquiétude et une espérance ne serait pas l'être qu'Ovide distingue des animaux rampants, en disant qu'il a le visage tourné vers le ciel pour le contempler.

Une des assises de l'organisation de la vie en commun est l'institution de la bienfaisance subvenant aux difficultés matérielles, qui dans certains cas menacent l'existence même. Il semble que, par notre

participation à cette institution, nous nous libérions de tout devoir personnel d'assistance. Mais elle comporte des lenteurs, des lacunes, des injustices ; notre devoir de charité n'est donc pas éteint et doit remédier à ses imperfections. En outre la bienfaisance bureaucratique est presque forcément impersonnelle et froide ; elle ne prend pas en considération ce qu'il y a de plus pénible dans la misère, qui est la souffrance de l'àme ; c'est à consoler le malheureux par la sympathie que la charité particulière s'emploie ; la misère se heurte souvent à l'indifférence et à l'hostilité de l'entourage, et c'est pourquoi elle couve des rancunes et des haines ; il faut que l'intérêt chaleureusement témoigné vienne panser la blessure et calmer la sensation angoissante de perdition dans l'isolement. Ainsi la charité individuelle conserve son rôle. J'ai déjà montré qu'elle doit s'exercer avec clairvoyance, distinguer les plus dignes, ne pas favoriser le vice ; à besoins égaux entre deux indigents, la cause de l'un est souvent bien meilleure que celle de l'autre devant la charité ; il est raisonnable de ne pas faire les parts égales et cela est en même temps moral. La morale est intéressée à ce que nous exercions directement la charité, parce que sans cela l'instinct généreux qui nous y porte s'atrophie et se dessèche ; la contribution que nous apportons à la bienfaisance administrative finit par passer parmi les dépenses nécessaires de notre budget, que nous acquittons ma-

chinalement ; rassurés vis-à-vis de notre conscience, nous ne sommes pas loin de la satisfaction impertinente du pharisien ; ayant perdu le contact direct avec la souffrance humaine, on est porté à n'y point penser et on laisse s'endormir la sympathie qui nous porte vers elle. Enfin la charité ne se pratique pas sans nous imposer des privations immédiates et sensibles ; elle se dresse en face de l'égoïsme, qui voudrait jouir ; elle réagit contre lui par le retranchement de ce qui lui est cher, de ce qui lui est agréable, de ce qu'il voudrait garder ; elle le fait donc reculer et travaille au perfectionnement de notre moralité.

Quels rapports la morale a-t-elle avec le courage?

Quand le danger ne menace que nous-mêmes, nous sommes évidemment libres d'y parer comme nous l'entendons. Pourtant nous avons vu que le meilleur moyen de nous y soustraire n'est pas de fuir toujours éperdûment devant lui, mais de préparer nos moyens de défense, de nous armer et souvent d'accepter la lutte, de ne compter qu'à moitié sur la prudence et d'envisager comme une forte chance de salut la résistance décidée ; la morale est d'accord avec la clairvoyance; elle condamne comme elle la lâcheté, à un autre point de vue. L'action est la condition nécessaire de la moralité. En effet l'homme est destiné à agir ; il ne vit pas à l'abri dans

js' LES SENTIMENTS BÉNÉREUX

un refuge : il doit marquer sa place parmi les forces qui se disputent le monde, faire son œuvre avec ou contre elles; c'est par l'activité volontaire qu'il se distingue de la masse inerte, qui reste immobile ou suit sa pente. Or toute activité comporte des risques; plus elle acquiert d'énergie, moins elle a chance d'y succomber ; le mol abandon à la suprématie des choses, en faisant de nous des êtres flasques et sans résistance, ne nous expose pas seulement à être plus facilement supprimés, mais nous enlève toute valeur morale. Une moralité intense a pour condition l'accumulation dans tous les ressorts de l'être d'un courage toujours prêt.

Le plus méritoire est le courage dépensé pour autrui. A l'état de nature la générosité nous porte à venir au secours d'un de nos semblables aux prises avec un danger qui ne nous regarde pas et, pour peu que nous réfléchissions, nous sentons que c'est là une obligation envers nous-mêmes, mais qui ne crée pas à autrui un droit sur nous. A l'état social la collectivité prend des mesures pour garantir à tous les citoyens la sécurité et c'est là un engagement que nous contractons les uns envers les autres, mais en substituant à notre action individuelle celle d'un organisme spécialement constitué dans ce but. Seulement, comme la bienfaisance de la collectivité ôfil boiteuse, sa vigilance, à un degré plus haut encore, se laisse prendre en défaut. Le gendarme n'est pai toujours l't pour retenir le bras de Lfeasassin, qui

s'ingénie traîtreusement à opérer hors de sa présence. L'incendie n'attend pas loyalement l'arrivée des pompiers pour déchaîner ses ravages et couper la retraite aux victimes. En pareil cas nous sommes dans une certaine mesure tenus vis-à-vis de l'intéressé à lui prêter l'aide, que lui doit la force publique et que celle-ci est momentanément incapable de lui assurer; mais cette mesure est très faible; elle correspond en effet à la responsabilité, que nous avons personnellement dans l'imperfection de la sauvegarde administrative; or cette responsabilité partagée entre tous est infinitésimale pour chacun ; elle ne saurait retomber tout entière sur le passant, que le hasard seul a rendu présent. Ajoutez qu'elle est autrement lourde que pour les défectuosités de la bienfaisance, puisqu'il s'agit de s'exposer h. d'autres plaies que les plaies d'argent. Enfin l'intéressé sait bien que. même à l'état social, le risque de vie et de mort est personnel et que, si la collectivité a pris l'engagement formel d'y parer, l'exécution de cet engagement reste subordonnée aux moyens et aux possibilités. En de telles circonstances il n'a sur l'individu susceptible de le protéger qu'une prise partielle et un droit très restreint. Mais, ce qu'il n'est pas fondé à réclamer impérativement, l'instinct généreux le lui offre ; et ce n'est pas une offre facultative ; car la morale nous commande de faire agir l'instinct généreux et, s'il est absent, de le suppléer par un effort de la volonté et d'en produire les eifets ;

il y a là quelque chose de bien à accomplir et le bien nous oblige. En nous soustrayant à cette obligation nous faisons piteuse figure, et notre conscience nous condamne.

L'état social nous impose le devoir militaire ; il n'est pas de simple parade ; il ne consiste pas seulement à se plier pendant quelques années au métier des armes, à la discipline, aux exercices de toute sorte, mais à faire le sacrifice de sa vie sur le champ de bataille. Il ne s'agit plus d'un devoir que nous sommes tenus envers notre conscience de remplir, mais d'un droit positif que nos semblables ont sur nous et qu'ils exercent dans toute sa plénitude. Au premier abord la chose semble extraordinaire. La société ayant pour but d'assurer à chacun de ses membres l'aménagement normal de l'existence, comment peut-elle exiger qu'ils renoncent en sa faveur à cette existence même? En fait, elle témoigne, dans l'exercice de ce droit, de quelque incertitude et d'un certain embarras. Comme pour les gardiens de la sécurité publique, qui acceptent leurs fonctions par un choix libre, elle a essayé de se dispenser d'y recourir en faisant appel aux volontaires, quitte à faire naître la bonne volonté par des moyens plus ou moins loyaux et plus ou moins coercitifs ; on n'y regardait pas de trop près, car il ne s'agissait que d'individus de la classe inférieure, envers qui la presse elle-même était permise. Certaines nations ont confié le soin de leur défense à des mercenaires. Chez

L'IDÉE DU BIEN 23j

nous, après la Révolution, on a institué le tirage au sort, c'est-à-dire qu'on s'en est remis au hasard du soin de désigner ceux des citoyens sur qui reposerait le salut de la patrie. Ce n'est que tout dernièrement, pour réaliser le principe d'égalité, qu'on a divisé le risque entre tous et inauguré le service obligatoire, ce qui était du reste le système des anciens Romains ; mais les choses sont plus fortes que les hommes et la chance du bon et du mauvais numéro n'a pas disparu ; c'est le hasard en effet ou tout au moins un ensemble de circonstances, dont nous ne sommes pas toujours les maîtres, qui fait que la guerre éclate à un certain moment et décime telles générations, tandis que les précédentes et les suivantes se trouvent . épargnées. En somme, si excessif et si peu logique qu'il paraisse à première vue, le droit de la société de disposer de la vie de ses membres ne saurait être contesté ; du moment qu'elle est fondée et acceptée par le consentement de ceux qui la composent, il faut qu'elle subsiste. Or nous ne sommes pas encore sortis des violences de la barbarie ; si la brutalité est interdite entre individus, elle ne l'est pas entre nations ; chacune regarde sa voisine comme une incommodité, une menace, une proie possible ; l'état de guerre ne se manifeste que sporadiquement dans la réalité; il existe toujours d'une façon latente. Tant que les nations ne seront pas devenues, ce qui n'est pas prochain, des provinces de l'humanité, il faut qu'elles se tiennent prêtes à soutenir le conflit éven-

MB LES sentiments généreux

tu.l, qui peut aboutir à l'anéantissement. Jadis il ne venait guère à personne l'idée de s'étonner de la rigueur du devoir militaire, puisque l'ennemi, en conquérant le sol, s'arrogeait le droit de chasser les habitants, de les dépouiller de leurs propriétés, de les réduire en esclavage ou, à son gré, de les massacrer, hommes, femmes, vieillards et enfants ; en défendant l'indépendance de son pays, on défendait sa propre vie et cela ne faisait qu'un ; l'inconvénient d'être passé au fil de l'épée était grave. C'est l'adoucissement des droits de la guerre, qui a fait naître l'antimilitarisme. Aujourd'hui qu'un conquérant, en s' emparant d'un pays, respecte les propriétés et la vie de ceux qui le peuplent, qu'il se borne à détruire la forme abstraite sous laquelle ils sont groupés, la nation, et à les agréger à une autre, d'aucuns se sont demandé, s'il n'était pas plus raisonnable de sauvegarder leur existence individuelle que de la sacrifier au corps national et de se résigner même à des conditions plus défavorables, à des lois plus oppressives que d'affronter la mort. Leur système s'accorde si merveilleusement avec la lâcheté, qu'ils n'échappent pas au soupçon de ne s'y rallier que pour la couvrir et la pratiquera leur aise, l'homme aimant à voiler ses vices d'une excuse logique ; ils ne renoncent du reste à aucun des avantages que leur procure la nation, à laquelle ils appartiennent, et ne l'en désintéressent que lorsqu'il s'agit de pa\er é& l<ur personne pour la défendre. Le premier antimilitariste

fut un àne, l'une du bon La Fontaine, qui s'inquiétait peu de tomber au pouvoir de l'ennemi et disait avec une placidité narquoise :

Me fera-t-on porter double bât, double charge?

Mais ce n'était qu'un âne et il n'était question pour lui que de changer de maître. Il n'en est pas ainsi pour une nation libre, environnée de peuples encore soumis à la tutelle monarchiste, qui, en retombant sous le joug, consentirait à l'anéantissement d'un progrès séculaire. Quand on fait partie d'une nation, qui a par un effort constant et prolongé conquis son unité, qui a son caractère et sa culture formés de traditions mises en commun, qui n'est pas un assemblage factice, mais un organisme animé d'un même souffle, qui rayonne d'un passé triomphant, qui a derrière elle d'éclatants titres de gloire, dans l'avenir tant de nobles aspirations à réaliser, tant de services à rendre à l'idée, qui ne se sentirait tenu à verser son sang pour assurer la perpétuité de l'œuvre des hommes et des temps? Et comme c'est en France plus qu'ailleurs que tout cela se trouve réuni, où plus qu'en France le patriotisme sera-t-il de stricte obligation? La résistance matérielle à la souffrance physique dépend en partie du tempérament; nous sommes plus ou moins sensibles à la douleur ; le degré tolérable pour l'un ne l'est pas pour l'autre ; la nature lutte contre les ravages du mal ; elle en vient à bout ou elle y succombe. Toutefois le courage augmente la somme

288 LKS SENTIMENTS GÉNÉREUX

de résistance, dont nous sommes capables. Surtout il empêche que le bouleversement, qui atteint l'être physique, n'envahisse également l'être spirituel et il sauvegarde la liberté et la dignité de l'âme ; c'est à cela que la morale est intéressée, à savoir que nous ne devenions pas un animal saignant sous le couteau, une loque palpitante, que nous restions jusqu'au bout en possession de nos facultés et de la direction volontaire qui est la base de la moralité. Si, au lieu de nous abandonner dès le premier assaut, nous envisageons la douleur en face, nous ramassant pour le combat, il se peut malgré tout qu'elle réussisse à être la plus forte, mais nous aurons au moins obtenu que l'être moral dure autant que l'être physique et nous aurons perpétué son existence jusqu'à l'agonie finale, c'est-à-dire que nous aurons fait tout notre devoir. C'est là en outre un exercice de l'énergie, tout comme lorsqu'il y a lieu de repousser le danger extérieur, une occasion de la fortifier et de la durcir. Enfin, en conservant le calme lucide et la réflexion, nous tirons profit de la leçon que nous inflige cruellement Tinflexibilité des choses ; nous nous rendons compte que la douleur physique est une loi de nature, à laquelle nous ne pouvons échapper ; par suite nous nous formons à la vertu de la résignation et de la patience ; comme le cheval qu'on dompte subit une régularisation de ses forces, nous apprenons à nous maîtriser, à ne pas nous cabrer en de vains emportements ; nous constatons l'inutilité de la révolte contre

ce qui est plus fort que nous ; une fois convaincus de la valeur de la patience, nous sommes prêts à rappliquer ailleurs et nous avons enrichi notre être moral d'une vertu.

C'est un devoir de supporter la douleur physique ; c'en est un plus impérieux de ne pas se laisser abattre par les deuils et par les chagrins; car cela dépend plus directement de notre volonté, puisque ce n'est pas au corps mais à l'âme qu'ils s'adressent. Il est plus grave d'y succomber, puisqu'en général la douleur physique est passagère et que nous sommes autorisés à hâter de tout notre pouvoir sa disparition ; les deuils sont sacrés ; il faut les conserver vivants dans nos cœurs et il y va de notre honneur de ne pas les laisser entamer par l'usure du temps. Ce qu'il ne faut pas leur permettre, pas plus qu'à la douleur physique, c'est de nous réduire par une sorte d'anéantissement à l'impuissance et de nous faire pendre notre rang dans la catégorie des êtres moraux. Si rude que soit le coup qui nous affecte, il ne nous dispense pas de nos devoirs et nous sommes tenus de resler debout pour les remplir. Il nous y achemine et nous y incite, pour peu qu'au lieu d'y voir une violence absurde, que nous subissons en frémissant, nous en tirions l'enseignement qu'il comporte. En effet il nous détourne du plaisir que nous poursuivons dans un but égoïste et léger et nous dispose au sérieux, à la gravité, avec lesquels il faut envisager la vie, qui n'est pas un

Cartault. 19

s><JO lks SENTIMENTS GÉNÉREUX

jeu. Il nous rend plus sensibles aux maux de nos semblables; la véritable compassion ne jaillit que d'un cœur qui a souffert ; comment s'associer sincèrement et profondément à la douleur, si on ne la connaît que vaguement et par ouï-dire? Quand on l'a ressentie pour son propre compte, elle éveille en nous un écho plus vibrant et plus d'empressement à la soulager. Ainsi la douleur de l'àme supportée avec courage est le plus puissant destructeur de la frivolité qui s'oublie dans les plaisirs, de l'égoïsme qui se circonscrit dans son bonheur, de l'indifférence qui ferme les yeux à la misère; elle est le promoteur le plus actif de la bonté et de la charité.

Nos semblables n'ont aucun droit à exiger de nous l'héroïsme ; ils en reçoivent des bienfaits, comme les plantes reçoivent la rosée du ciel. Est-ce à dire que le héros, emporté par l'ardeur de la générosité, illuminé par une raison supérieure, ne participe pas à cette pure jouissance que procure au plus humble d'entre nous le devoir accompli? Il éprouve au contraire la plus haute satisfaction morale qui soit accessible à l'homme. Il conçoit l'idéal du courage et du dévouement; lisent en lui la générosité nécessaire pour le réaliser et cette générosité même qui lui est dévolue par faveur spéciale lui impose l'obligation envers lui-même de le faire. Comme l'apôtre, comme le martyr, il a conscience d'atteindre a la forme la plus élevée du bien, celui qui dépasse le commun des hommes et n'est réservé qu'aux élus.

De tous les sentiments généreux, celui du Beau semble le plus indépendant de la morale. Considérer les choses au point de vue esthétique, être saisi par l'aspect des belles formes, par l'éclat et l'harmonie des couleurs, se passionner pour les grandes actions, pour les hautes pensées exprimées en style magnifique est autre chose que s'acquitter régulièrement de son devoir. Absorbé dans ces contemplations qui l'enivrent, l'artiste parfois se soucie peu de la morale et se met au-dessus d'elle, en quoi il a tort; car il est homme et nul homme n'est fondé à se désintéresser du bien. En réalité, sans se confondre avec le sentiment du Bien, le sentiment du Beau n'en est pas aussi éloigné qu'il en a l'air et le côtoie d'une certaine façon. L'esthète qui se consacre à la poursuite, à l'intelligence, à la jouissance du Beau n'a pas de prétentions à la vertu ; il se trouve pourtant dans un état d'esprit assez semblable à celui de l'homme qui se voue au bien. Préoccupé d'un idéal, il est au-dessus des calculs de l'intérêt; il s'applique à tout autre chose, qu'à se faire la part la plus large possible des avantages que les hommes se disputent furieusement. 11 n'est pas leur bienfaiteur positif; mais il ne leur nuit point; il n'encombre pas la route, où se pressent leurs convoitises, et ce qu'il néglige de réclamer à la communauté vient en aug-

mentation du profit de chacun. 11 est exempt d'un certain nombre de vices, qui naissent du souci de l'intérêt personnel, la cupidité, l'avarice et par suite il en épargne à la société, en ce qui le concerne, les redoutables effets. L'habitude de l'admiration préserve des sentiments bas, qui en sont l'opposé, la jalousie, le dénigrement, ces formes de l'hostilité, qui font prédominer dans les rapports l'aigreur et la haine. On fréquente des sphères calmes et sereines ; ce n'est pas le domaine de la morale, mais celui de choses qui sont aussi nobles qu'elle. Le vulgaire des hommes part d'en bas pour gravir péniblement les degrés du bien ; l'esthète est sur un autre terrain, mais au même niveau ; il n'a donc pas à se hausser pour atteindre la moralité. Il est volontiers enthousiaste ; or, sans un certain enthousiasme, il n'y a pas de véritable vertu : s'il fait défaut, on se cantonne dans un formalisme étroit, on pratique le bien par doit et avoir; là où il existe, il est une préparation à la moralité. Enfin lorsque le Bien sort des médiocrités de l'existence quotidienne, lorsqu'il prend son essor et monte vers les hauteurs, il devient une des formes du Beau ; on dit un beau dévouement, une belle action, un beau Irait de courage. 11 tombe alors directement sous les prises de l'esthète et devient un de ses sujets de méditation féconde. Celui qui est remué par la générosité des npôlivs, des martyrs., des héros esl plus près de Ifs accepter comme modèles que celui qu'elle laisse froid ; il rend hommage aux effets grandioses

de la vertu, alors même qu'il ne vient pas grossir les rangs des pratiquants et qu'il reste le rêveur solitaire ravi du spectacle ; s'il a le génie créateur, il la glorifie dans ses œuvres, l'exalte et la propose en but aux efforts des hommes.

Ici se présente le problème si souvent discuté de l'accord et des conflits de l'art et de la morale.

Entre l'art et la morale il n'y a pas d'incompatibilité ; l'art trouve dans l'illustration du Bien une inspiration très haute, très féconde et de cette inspiration ont jailli des chefs-d'œuvre. Au palais municipal de Sienne on admire ce qui reste des fresques, qui représentaient le bon et le mauvais gouvernement ; c'est devant ces grandes pages que se réunissaient les magistrats, qui étaient chargés des intérêts supérieurs du pays, qui avaient pour mission de faire régner la paix et la justice, de réprimer l'iniquité et la discorde; pendant leurs délibérations, au moment de prendre les décisions suprêmes, ils avaient sous les yeux ces images parlantes, qui leur manifestaient sous une forme concrète, animée, les conséquences de leurs actes et les rappelaient impérieusement au devoir ; en étalant sur les murailles ces superbes leçons de moralité, l'art a rempli l'une des fonctions les plus élevées qui lui soient dévolues ; sans doute il eût pu rester médiocre; le talent est la propriété de l'artiste ; mais ici il paraît avoir été stimulé, non déprime par la Lâche. Aux siècles et dans les pays où l'idéal de l'humanité était de faire son salut

en se conformant aux préceptes de la religion chrétienne, les artistes ont avec une inlassable activité reproduit sur les parois des églises les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament et apporté à la connaissance des choses religieuses et au développement de la foi un aliment vivifiant. L'illettré, qui venait assister aux cérémonies du culte, embrassait d'un coup d'œil tout ce qui lui était nécessaire pour le comprendre, se sentait transporté au sein même de la religion, qui devenait pour lui une réalité et, lui apparaissant dans son histoire avec les personnages sacrés en action, le pénétrait tout entier et prenait possession de lui. Ces fresques, que nous contemplons aujourd'hui en dilettantes, ont été pour les générations précédentes une nourriture intellectuelle et morale et ont été faites pour cela. Et c'est tout en s'appliquant sans cesse de nouveau à traduire les récits de la Bible et de l'Évangile que l'art a progressé, qu'il est arrivé à la perfection, en suivant les voies qui lui sont propres. 11 peut donc s'adapter aux plus hauts enseignements et, lorsqu'il instruit, lorsqu'il répond aux besoins de la conscience humaine, il prend dans le monde une importance, une signification, un éclat supérieurs ; c'est l'homme tout entier qu'il intéresse et qu'il domine.

11 en est de même de la littérature. Les drames de Corneille éveillaient chez les contemporains, éveillent encore chez nous, en nous montrant le sacrifice des attachements les plus légitimes au

devoir, les aspirations les plus nobles et nous préparent à accepter les plus dures obligations. Parce qu'ils sont pleins non seulement de sentiments généreux, mais d'un idéal de moralité austère, cela ne les empêche pas d'être des chefs-d'œuvre. Si les morales en action sont souvent insignifiantes et plates, ce n'est point parce qu'elles sont des morales, mais parce que les bonnes intentions ne remplacent pas le génie et que l'auteur manquait des qualités nécessaires pour en faire des œuvres d'art. Ainsi, loin d'être foncièrement en hostilité avec la morale, l'art, en s'accordant avec elle, atteint les sommets. 11 ne lui est pourtant pas exactement rivé; il n'en est pas solidaire; il a d'autres domaines, où elle n'a rien à voir et où il ne resplendit pas moins. Les peintres de la Renaissance, tout en continuant les traditions d'art religieux léguées par leurs prédécesseurs, se sont efforcés de ressusciter la beauté antique et Botticelli n'avait aucune préoccupation morale, quand il représentait la naissance de Vénus ; il s'inspirait d'une poétique légende et lui imprimait la grâce un peu précieuse et la fraîcheur, qui étaient le caractère de son génie. Cosimo Tura, en ornant le palais Schifanoia à Ferrare de l'allégorie des douze mois, Francesco del Cossa, en retraçant la vie magnifique du duc Borso, ne songeaient pas à faire œuvre morale et ces scènes de l'existence de cour, ces personnages princiers reproduits au vif dans leurs costumes pittoresques, leurs occu-

296 LKS SENTIMENTS GÉNÉREUX

potions <'l leurs divertissements, dans le luxe, la pompe et L) apparat., n'évoquent chez nous aucune idée vertueuse. Les maîtres du x\ ie siècle Raphaël et Jules Romain renouvelaient sur les murs des palais de Rome et de Mantoue les grandes décorations payennes, les couvraient de somptueux cortèges mythologiques et n'avaient d'autre but que de rendre hommage à l'éternelle Reauté. Des provinces tout entières de l'art échappent ainsi à toute préoccupation morale, le paysage par exemple, celui de Poussin, superbement ordonné avec ses lignes architecturales, celui de Ruisdaël, où les torrents écument et où les hêtres dressent leurs troncs centenaires. L'énumération serait fastidieuse et la chose n'esf pas moins évidente pour la littérature. Ce n'est pas pour édifier ses contemporains que Théocrite décrivait les luttes musicales et poétiques des bergers de Sicile et contait leurs amours. Quand nous nous enchantons de cette poésie d'une naïveté raffinée, nous y cherchons autre chose que la discussion de problèmes philosophiques et qu'un encouragement au bien.

L'art ne rencontre donc le Rien que lorsque dans ses manifestations celui-ci se confond avec le Beau; c'est le Beau et non le Bien qu'il poursuit el i! peut se porter sur des sujets tout à fait étrangère au Bien, sans rien perdre de sa perfection. De là la théorie de l'art pour l'ail , ù savoir que l'art remplit se l'onction, pourvu qu'il soit excellent, b\ que Le Bujet

LÏDÉE DU BIEN 297

choisi n'est qu'une matière indifférente ; ce n'est pas ce sujet, qu'il convient d'envisager, mais la façon dont il est traité, la qualité esthétique de l'œuvre. Cette théorie paraît logique, et elle le serait en effet, si l'homme était capable de s'abstraire de lui-même, de se diviser en autant d'êtres qu'il a de facultés et, quand il se donne à l'émotion esthétique, d'oublier qu'il a en lui d'autres puissances, qui ne sommeillent pas complètement et qui, elles aussi, demandent à être satisfaites. 11 s'applique avec toute sa complexité à l'œuvre d'art; celle-ci a nécessairement un sujet; il peut chercher à s'abstraire de ce sujet, à ne considérer que la maîtrise avec laquelle il est rendu ; mais ce n'est qu'une abstraction presque impossible à réaliser. Je ne parle pas bien entendu des ignorants, qui ne s'intéressent qu'au sujet, n'étant pas en mesure d'apprécier autre chose ; le connaisseur lui-même, à moins que par un ascétisme spécial il ne se soit entraîné à étouffer en lui tout ce qui n'est pas le sens du beau et qu'il y ait réussi, ne cesse pas d'être homme et par conséquent de se placer plus ou moins au point de vue total, qui est le point de vue humain. C'est pourquoi le chef-d'œuvre, qui renferme un grand enseignement moral, suscite l'admiration la plus haute et la plus passionnée, parce qu'il contente a la fois dans leur plénitude deux de nos instincts essentiel-, celui du Beau et celui du Bien. Assurément ce serait méconnaître l'art et le restreindre, que de

899 LES 8ENTIMENT8 GÉNÉREUX

le réduire à l'expression du Bien et de l'y emprisonner; il a un horizon pins large et ses aises ailleurs. Mais, lorsqu'il s'en désintéresse, on est au moins en droit d'exiger qu'il traduise quelque chose d'important pour l'esprit. A égalité de mérite intrinsèque, c'est lorsqu'il représente l'idée la plus haute qu'il est digne de la plus haute admiration et son imperfection même peut être dans de certaines limites compensée par la valeur de l'idée. Le Jugement dernier de Michel-Ange, avec des qualités picturales médiocres, nous remue tout autrement que tel tableau hollandais exécuté avec une impeccable virtuosité. Il y a là une impression de terreur à la vue de tous ces colosses impitoyablement précipités par le geste punisseurdu Christ et une énormitéde conception qui égalent, autant que cela est possible, l'effroyable majesté de la catastrophe et frappent notre imagination, comme si nous en étions témoins. La coloration blonde d'une petite toile hollandaise, la finesse des tons, le charme de la lumière, la paix des intérieurs, la vérité caractéristique des types nous donnent une sensation d'art exquise, mais à propos d'une petite chose et par elle-même d'un mince intérêt. Ce n'est pas en vain qu'on parle du grand art; il existe et ce qui le constitue, c'est qu'il est fait des pensées sublimes qui hantent le cerveau et des sentiments nobles qui agites! le cœur. La considération de l'idée entre légitimement dans l'appréciation de l'art et vient en balance de ses mérites

propres. C'est ce qui explique l'engouement du siècle, qui vient de finir, pour les primitifs italiens. Leur technique est imparfaite, leur science de la couleur souvent élémentaire, leurs personnages des effigies plates et non de véritables corps humains; mais, avec leurs moyens rudimentaires, ils s'appliquent d'une telle bonne foi, d'une sincérité si touchante à rendre la pureté, la douceur, l'innocence, que le charme agit sur nous et fait oublier la pauvreté de l'exécution. L'artiste déchoit en sacrifiant l'idée pour ne voir que le côté matériel de l'art et s'expose à des contresens choquants. Les Bolonais au xvie siècle ont peint d'une façon supérieure, et le Martyre de sainte Agnès du Dominiquin est une des plus remarquables pages, qu'ils aient écrites. L'auteur a prêté à la sainte en extase la grâce délicieuse du visage de sa propre fille; le geste du bourreau est d'une énergie saisissante, le modelé d'une inégalable vérité ; il y a là des corps, dont le volume, le relief, les muscles sont exprimés avec une maîtrise, dont, cent ans plus tôt, un peintre eût été incapable ; et pourtant, tout en se donnant à soi-même les raisons d'admirer qui s'imposent jusqu'à l'évidence, on demeure presque froid, parce que l'artiste n'a produit qu'un morceau de bravoure, que l'attention se concentre justement sur le talent déployé et que le principal manque, c'est-à-dire le mysticisme, l'impression profonde d'une scène, où les tortures du corps ne font que rendre la liberté à une âme qui monte

au ciel. Le Dominiquin s'est préoccupé surtout du côté matériel; l'art véritable va plus loin. Du reste, en adoptant comme principe l'éclectisme, en empruntant à chacune des écoles antérieures ce en quoi elle avait le mieux réussi, les Bolonais se condamnaient à ignorer le plus haut idéal, l'inspiration vivifiante, pour se réduire au perfectionnement des procédés. Notre art moderne a enrichi, amélioré d'une façon surprenante les moyens d'exécution; mais, s'il atteint comme en se jouant la virtuosité du morceau, on cherche dans les expositions le tableau, qui résulte d'une pensée, d'un sentiment, qui les communique au spectateur et c'est là un art très creux, tout en étant trèssavant. L'artiste, qui se circonscrit dans la théorie de l'art pour l'art, finit par tomber dans la pratique de l'art non point par, mais pour le métier. L'idée disparue, c'est un corps privé d'àme qui reste.

Ces réflexions nous amènent à envisager les cas où l'art et la morale se heurtent violemment, de front. L'art n'est pas immoral ; il y a des artistes, qui le sont, en traitant des sujets licencieux. En pareil cas l'art peut conserver ses qualités inhérentes. J'ai vu jadis chez un antiquaire un vase grec de la meilleure époque et d'un sujet très-libre; la ligne des personnages était d'une admirable correction et le dessin du plus grand style. De même l'éloquence peut ne rien perdre de sa lbive persuasive en se prêtant à une mauvaise cause, la poésie

de son prestige, de son attrait, de sa puissance émotive en s'égarant sur des objets et des sentiments coupables. Les artistes prétendent que l'art purifie, les penseurs rigoristes qu'il aggrave ; ils ont jusqu'à un certain point les uns et les autres raison, les seconds dans une mesure plus forte que les premiers ; si l'art parvient à concentrer notre attention sur le beau qu'il exprime, il la détourne d'autant de la vilenie du sujet; mais aussi il prête son charme à des représentations qui, sans lui, seraient simplement repoussantes. La Justice, gardienne de la moralité publique, est souvent fort embarrassée, ayant à peser dans sa balance des quantités, qui ne sont pas équivalentes. Il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'elle se montre sévère, l'art ayant d'assez vastes domaines pour qu'on lui interdise sans dommage les terrains trop scabreux.

Pour les arts plastiques le conflit est localisé dans la représentation du nu. Le corps humain dans sa forme et son organisme est une merveille; c'est l'objet propre de la sculpture et l'un des motifs essentiels de la grande peinture. Etudié pour faire ressortir le beau principe qu'il contient, il n'éveille en nous que des sensations pures. Qui a jamais été tenté de pensées malsaines devant la Vénus de Milo? Qui, devant le David de Michel-Ange, s'est choqué de se trouver en présence d'un homme nu ? On admire la conception de l'auteur réalisant dans ce géant, qui n'est pas un colosse, le type du jeune pâtre, dont les

larges mains et les pieds épais disent l'existence rustique, mais dont les formes sveltes sont encore celles de l'adolescence et qui vaincra Goliath non par la force brutale, mais par l'adresse. Chez les Grecs l'œil dans la vie quotidienne se familiarisait avec le nu; il était donc tout naturel de le reproduire. En outre la race était de proportions et de formes si nobles, qu'il fallait peu de chose pour l'idéaliser, qu'elle sollicitait cet effort chez l'artiste et l'assurait qu'il ne serait pas vain ; c'est cet idéal que celui-ci imprimait au marbre en le taillant et, quand il avait réussi, il ennoblissait d'autre façon le corps humain : il lui donnait le nom d'un des dieux de l'Olympe. En le dérobant au regard sous le vêtement ajusté, qu'on ne saurait quitter sans offenser la pudeur, la civilisation moderne a rendu la représentation du nu plus délicate. Toutefois l'art religieux trouvait dans la tradition biblique des personnages qui s'y prêtaient et il n'y avait point à s'étonner de la nudité d'un Christ en croix ou mort ou de celle d'un saint Sébastien. Restait la mythologie païenne et les dieux à forme humaine, qui permettaient de continuer l'étude du nu dans l'esprit où l'avaient conçue les anciens c'est-à-dire pour faire éclater la manifestation du beau. C'est la voie que suit encore de nos jours l'art académique, en s' inspirant des leçons du passé et en transfigurant des modèles parfois assez pauvres en Bacchus el en Apollons. L'école réaliste s'inspire des torses robustes

et des bras puissants des travailleurs manuels pour glorifier la force de l'homme domptant la matière. Il n'y a rien dans tout cela qui offusque la décence et éveille les scrupules. Quant au nu féminin, les Grecs eux-mêmes en ont de bonne heure fait ressortir le caractère voluptueux ; Vénus était la mère des amours et des désirs. Les grands maîtres, qui, à la Renaissance, dévoilaient sur la toile les charmes des maîtresses de leurs protecteurs princiers n'avaient point pour but unique de faire apparaître dans sa splendeur la beauté. Les modernes savent bien que peu parmi leurs contemporains apportent dans la contemplation du nu Tunique souci d'admirer de belles lignes et un idéal chaste. Ils spéculent sur d'autres sentiments, qui leur vaudront un succès plus facile et plus vif : c'est le nu provoquant, le déshabillé galant, qui palpite sous leur pinceau libertin ; chez Fragonard le Beau ne se montre plus que sous ses diminutifs, le gracieux, le joli. C'est l'art corrupteur d'une société corrompue. La morale proteste et se couvre la face.

La littérature décrit plus souvent le vice que la vertu. Si elle le déguise sous des dehors aimables et séduisants, si elle y incite, elle joue simplement le rôle d'entremetteuse. Sa situation n'est guère plus honorable, lorsqu'après s'être plue à l'étaler dans des peintures suggestives elle l'accable à la fin et dans un dénouement postiche d'un châtiment, qui n'est qu'une formalité pure et qui ne répare pas le mal.

Rrise en elle-même, jusqu'à quel point et dans quelles circonstances la représentation du vice est-elle immorale? C'est ce qu'il convient d'examiner. La prédilection de la littérature pour le vice ne se justifie pas uniquement par le fait que son but est de nous donner une image de la vie et que, dans la vie, le vice est plus fréquent que la vertu. Elle repose sur des raisons plus fortes ; les unes sont des raisons d'art : la vertu est calme ; il faut qu'elle soit poussée jusqu'au paroxysme, qu'elle éclate dans des conditions particulièrement violentes, pour qu'elle devienne émouvante et dramatique ; le vice est orageux ; il prend tous les tons, toutes les formes; il fournit des effets plus variés, la lutte et le déchaînement des passions des péripéties plus tragiques. D'autres raisons sont des raisons humaines : pour beaucoup d'écrivains, le souci de faire œuvre d'art est secondaire ; ils veulent avant tout intéresser, grouper des lecteurs ; pour les attirer, il faut qu'ils leur parlent de ce qui les touche le plus vivement. Or on se forme à la vertu par la réflexion et l'effort intérieur, non par la lecture, et -parfois plus ou es! austère daus ses principes et sa conduite, plus on est disposé à se permettre en prenant un livre quelque distraction. En outre nous avons les germes des vices ; lors même que nous sommes décidés à ne pas les laisser se développer en nous, une certaine curiosité nous porte à les connaître, à nous rendre compte de leurs effets; c'est un spectacle t|iii nous

paraît sans danger, puisque ce sont les autres qui y sont acteurs ; de plus nous imaginons qu'il peut être utile de s'instruire du mal, quand on pratique le bien. Ainsi une curiosité très éveillée nous prépare à prendre plaisir à la peinture du vice et c'est pour satisfaire cette curiosité que l'écrivain nous la présente, désireux avant tout de s'assurer le succès.

On comprend de quoi résulte l'immoralité d'une œuvre, d'une sorte de collaboration entre l'auteur et le public. L'auteur — je laisse de côté bien entendu celui qui ne s'occupe du vice qu'avec le ferme propos de le propager — étudie, analyse la passion, la fait vivre dans des personnages, en montre les transports et les ravages et écrit son œuvre, sans savoir dans quelles mains elle tombera ; elle tombe en effet dans des mains très diverses. Parmi les lecteurs, les uns n'y voient qu'une manifestation d'art et l'apprécient comme telle, sans qu'elle influe sur leur moralité, d'autres poussés par un désir pervers y vont chercher des informations précises sur ce qu'ils ne font que soupçonner, une excitation des tendances mauvaises qui grouillent en eux, et boivent le poison. Supposez un livre décrivant l'avarice : un lecteur absolument exempt de ce vice et foncièrement désintéressé en appréciera les qualités d'observation, de pensée et de style et n'y trouvera point d'autre plaisir ni de danger ; l'avare y recueillera des renseignements précieux et s'y fortifiera dans son penchant. Un drame représentant l'ivro-

Cartault. 20

366 LES SKNTIMK.NTS BÉWÉREUX

gnerir n'aura sur des spectateurs sobres nulle conséquence pernicieuse; un auditoire d'alcoolique- \ prendra des leçons d'intempérance. Les pièces, qui mettent eu scène des crimes sensationnels, sonl de nul effet sur les honnêtes gens ; elles peuvent ser\ ii à former de futurs assassins. Alors même que l'auteur n'a pas mis de parti pris l'immoralité dans sou œuvre, elle peut faire naître ou précipiter la corruption ; il est responsable ; il ne lest pourtant qu'à moitié, puisque celui qu'elle déprave y apporte adhésion et complicité.

On conçoit pourquoi l'amour tient dans la littérature une place prépondérante et forme l'ingrédient fondamental du roman contemporain, pâture courante du gros public. L'amour étant la loi universelle de l'humanité, l'écrivain, en s'en occupant, est sûr de vaincre l'indifférence et de forcer l'attention du grand nombre. Très rebattu, le sujet est toujours nouveau. Si on laisse de côté l'amour coupable, qui, étant un vice, rentre dans la catégorie précédente, il est facile de voir dans quels cas et pour qui le roman de passion peut être dangereux. L'amour dépeint comme une tendresse du cœur, comme une exaltation qui le bouleverse sera sans effet funeste sur l'homme mûr revenu de ses décevantes illusions et qui a retrouvé la sérénité. 11 en est autrement des jeunes, agités de sentiments nouveaux et délicieux, qui se plaisent à en prendre conscience, qui chef* client des lumières sur ce qu'ils ignorent, une

i éponse à leurs mystérieuses aspirations, dont l'imagination s'enflamme et met tout en rapport avec euxmêmes. La question d'art les laisse indifférents; ils courent à la source qui les enivre et s'y désaltèrent. C'est toujours par le mélange d'éléments étrangers au Beau, que l'immoralité se glisse dans l'art et en ternit la pureté ; mais ce mélange est forcé, puisque l'art ne saurait s'abstraire des choses humaines et qu'il y plonge profondément. Et cela impose au génie créateur un devoir strict ; il ne saurait oublier qu'il est homme et qu'il travaille pour des hommes; il faut qu'il leur présente le Beau sous ses aspects les plus nobles, ceux qui commandent le respect, qui ne fournissent point d'aliment aux instincts sensuels et même les font reculer confus ; il faut qu'il se défende de toute tendance à les flatter en vue du succès et de connivence intéressée avec eux. C'est là du reste une obligation qui lui incombe, non parce qu'il est artiste, mais parce qu'il est homme ; elle ne crée pas un cas particulier pour lui, elle s'étend à tous tant que nous sommes et c'est simplement l'interdiction d'enfreindre la morale. 11 en est une autre, qui s'adresse à la conscience de l'artiste, en tant qu'artiste : doué de facultés généreuses, dont il est le dépositaire privilégié, il sent bien que, si nul n'est en droit de lui en demander compte, il en est cependant comptable envers lui-même. L'ouvrier loue sa peine pour subvenir à ses besoins ; il laisse impunément reposer son bras,

quand ils sont satisfaits. L'artiste capable de errer Le Beau n'est pas libre de ne pas le produire. Virgile se proclamait le grand prêtre des Muses, dont il célébrait le culte avec une ardente dévotion. Ainsi tous les grands artistes se sentent astreints par une force supérieure, qui n'est au fond autre que leur conscience, à une tâche, qu'Us s'épuisent à remplir ; ils sont sans cesse prêts à recevoir l'inspiration qui les transfigure, ils donnent par le travail intérieur la forme à leurs rêves, ils portent en eux les chefsd'œuvre, qui vont éclore. Comme les héros, les apôtres et les martyrs, en s'abandonnant à l'élan de leur générosité, ils savent qu'ils font le bien.

Page 1