‹ Les Sentiments généreuxChapitre 9 sur 15 · C.VKT.VULT · texte numérisé non relu

C.VKT.VULT

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plus possible de l'idéal de justice; mais c'est une naïveté de croire que la justice est en mesure d'abolir toutes les inégalités sociales. Remarquons d'abord que la plupart des inégalités sociales reposent sur des inégalités naturelles : un infirme ne rend pas à la société les mêmes services qu'un homme vigoureux ; il ne peut donc prétendre à en obtenir les mêmes avantages; un individu médiocrement doué au point de vue de l'intelligence ou rétif au travail devra se contenter d'une profession modeste et faire les besognes basses et peu rétribuées, tandis que des esprits plus vifs, plus puissants s'empareront des postes plus en vue et en tireront honneur et profit. L'honnête homme sera plus recherché, plus favorisé dans sa carrière que le coquin, dont tous se méfieront, jusqu'à ce qu'on renferme entre quatre murs pour l'empêcher de nuire. La justice ne réforme les inégalités sociales que dans ce qu'elles ont d'arbitraire ; elle les consacre en prenant pour maxime « tà chacun selon sa capacité et selon son mérite ». Elle ne doit que la stricte possibilité de vivre et cette possibilité chacun l'améliore suivant ses facultés. Ensuite, si elle est limitée dans son action par la nature des choses, elle l'est aussi par la nature des moyens qui sont à sa disposition ; dans un autre sens que celui du dicton populaire elle est boiteux ; les réformes qu'elle inspire n'atteignent pas toujours le but; elle procède par mesures générales, qui

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s'appliquent mal aux cas divers; souvent, en réparant une inégalité, elle en crée une autre : elle ne prévoit pas les conséquences multiples et lointaines, qui aboutissent à des résultats contraires à ses intentions, les déformations et les abus. Réduite à ellemême, elle se heurte h des difficultés insurmontables et ne remplit qu'une partie de sa tâche. La bonté plus adroite, plus souple termine ce qu'elle a commencé, se glisse là où elle n'a pas pénétré, s'occupe des cas particuliers et s'y proportionne, étend le bienfait à ceux qui n'ont pas été touchés. Si la justice pouvait être absolue, elle n'aurait peutêtre pas besoin de la bonté, mais elle n'est dans les choses humaines que très relative; la bonté efface les imperfections de son œuvre et la rapproche de l'idéal, réchauftesa froideur impersonnelle par l'intérêt et la sympathie qu'elle témoigne à chacun en particulier et aux réalités vivantes, prend en considération les impondérables. Enfin elle va un peu plus loin que la justice : elle fait bonne mesure ; et cela est impliqué dans le précepte chrétien : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit. » Car ce n'est pas seulement de stricte justice que nous avons soif pour nous, mais aussi de sympathie, d'un surcroit de faveur gratuite : par suite, traiter les autres comme nous voudrions l'être, c'est les faire participer à ce supertlu.

Ainsi la loi de l'humanité, c'est la loi de bonté. L'intelligence ouverte et libre le constate ; elle ne se borne pas là; elle s'emploie dans la pratique à la rendre utile et féconde. En éveillant en nous l'amour instinctif de nos semblables, la nature nous dote d'un organe ; l'intelligence nous fait connaître les besoins auxquels il s'applique, détermine et régularise sa fonction.

Elle n'a pas grand'chose à faire avec la bienveillance, qui n'est qu'un sentiment gracieux, sans profondeur: elle l'avertit pourtant qu'elle ne doit pas être simplement un dehors agréable, mais les prémices d'une sympathie toute prête, que par suite elle doit choisir, se proportionner au mérite, ne pas laisser espérer plus qu'elle n'entend tenir, ne pas imiter cet examinateur disant avec bonhomie à un candidat : « Ce n'est pas mal, monsieur, je ne suis pas mécontent » et lui infligeant, après ces aimables paroles, la surprise de la note éliminatoire. Elle n'est ni un leurre, ni un jeu.

Sans la surveillance et l'intervention active de l'intelligence, la bonté ne serait qu'une mollesse amorphe, sans défense, sans direction, exposée à toutes les méprises, s'affaissanl sur elle-même ou s'exerçant au hasard, sans s'arrêter devant l'inutile ou même le nuisible. En la doublant de toute sa vigilance, l'intelligence la met en valeur.

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Et d'abord elle en limite l'expansion. La bonté est fluide ; elle ne demande qu'à se répandre ; il ne semble pas qu'il y ait à cela grand inconvénient, puisqu'en s'écoulant elle ne s'appauvrit pas et qu'elle est en provision qui se renouvelle. Il vaut certes mieux qu'elle pèche par excès que par défaut: il est préférable pourtant qu'elle ne pèche ni par l'un, ni par l'autre. Exagérée elle perd son prix ; ce qu'on prodigue finit par paraître ne rien coûter; elle s'expose à ce qu'on abuse, à ce qu'on fasse d'elle un amusement, à ce qu'on la méconnaisse. On croit faire un compliment en disant d'une personne qu'elle est d'une bonté inépuisable. Entendons-nous : la bonté ne doit pas s'épuiser, c'est-à-dire qu'il faut qu'elle soit toujours disposée à se manifester une fois de plus, mais non à déborder en un flux inconscient. Qu'elle ne tarisse jamais, soit; mais qu'elle ne submerge pas ; l'intelligence règle la quantité du débit. En outre, la bonté ne fait pas acception de personne; elle s'offre à tous et là encore il vaut mieux qu'elle se montre plutôt large qu'étroite ; il y a pourtant une limite à tracer, qu'elle aurait tort de franchir. D'aucuns s'excluent par leur indignité du cercle où elle s'exerce. Sans doute elle ne se salit point en s'égarant sur eux, pas plus que la lumière en se posant sur un objet malpropre. Elle doit pourtant avoir sa pudeur, ne pas se compromettre en mauvaise compagnie et, si elle consent à obliger un indigne, le savoir et savoir pourquoi elle le fait. D'autres s'imposent par

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