CHAPITRE II
Les sentiments généreux. — Différence d'avec les sentiments désintéressés. — L'amour. — Sentiments généreux qui en dérivent. — La bienveillance. — La serviabilité. — La bonté. — Le dévouement. — L'esprit de sacrifice. — L'immolation de soi et le mysticisme. — La charité.
-^ L'instinct de la conservation, du rapport des choses à nous est un des sentiments les plus profonds,) les plus essentiels de notre nature ; sans lui nous péririons. Il domine chez l'enfant, qui ramène tout à ses besoins, à ses caprices, à ses volontés ; non pas qu'il ne soit point sociable; il a horreur de la solitude et, quand on le laisse seul, il pleure; mais, s'il tient à être entouré, c'est parce que ceux qui l'environnent lui sont indispensables; il ne ressent d'eux que des bienfaits ; il a l'égoïsme de la faiblesse, il cherche un appui; il exige tout et ne donne rien; il a l'humeur despotique ; c'est avec raison que sa mère l'appelle son petit roi.
Qu'il grandisse, que la force lui vienne, il ne songe plus à lui-même ; il se dépense en gestes, en cris, en paroles inutiles; dès qu'il marche, il s'en va, il se lance dans le monde ; il commet toutes les impru-
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dences ; les mères connaissent cette période d'angoisse vigilante, où elles s'empressent et où elles tremblent; il se livre et s'expose sans réfléchir; il fait amitié avec des inconnus ; on est sans cesse derrière lui pour le retenir.
La jeunesse enivre ; c'est l'âge où la sève monte, où Ton a conscience de l'accroissement rapide, où chaque jour on naît à quelque chose de nouveau. L'activité jaillit, impatiente des limites, et se porte vers le domaine extérieur pour se déployer dans la joie. Insoucieuse du but, du profit, elle s'exerce pour le plaisir.
L'expansion est une nécessité de la nature humaine ; elle est en raison directe de la vigueur physique, sensible, intellectuelle. Chez un malingre la vie est une petite lumière vacillante, qu'il faut sans cesse entourer de ses mains, pour l'empêcher de s'éteindre; dans un tempérament robuste, c'est une flamme qui s'échappe du foyer, pour se communiquer à tout ce qui est alentour.
Cette force d'expansion se manifeste de deux façons très différentes. Souvent l'homme ne se répand que pour s'emparer de ce qui agrandit sa personnalité et la rend triomphante; c'est un conquérant; il assouvit un appétit d'avoir. Il veut être riche, parce qu'il satisfera ses goûts, secouera toute gêne, étalera sa vanité, courbera dans une attitude de déférence la tourbe des besogneux ; il veut devenir puissant, imposer ses idées, diriger, gouverner; il s'élèvera, il
sera chef, le reste troupeau . Il a l'égoïsme prenant, dominateur : le surhomme ne travaille que pour lui.
Mais le besoin d'expansion revêt aussi une autre forme, tout aussi naturelle, et celle-là noble et bienfaisante : il est la source des sentiments généreux. Le mot est vague ; convenons d'entendre par là les instincts qui nous incitent à sortir de nous-mêmes, à nous oublier, à négliger ce qui nous serait matériellement utile ou agréable, pour le procurer à autrui, pour satisfaire ses intérêts, à créer en nous une personnalité avide d'affronter les dangers qui menacent l'homme, à nous enfuir dans l'idéal en laissant là le réel.
Entre les sentiments désintéressés et les sentiments généreux il y a de sensibles différences : les uns, le mot l'indique, ont quelque chose de négatif; ils supposent la réserve, la retenue; c'est un détachement ; les autres mettent en jeu notre activité et se portent en avant ; c'est un élan ; ils visent un but positif. Les uns sont calmes, d'essence sereine; ils sont l'épanouissement d'un naturel pondéré ; les autres, au moins les plus vifs, sont ardents ; ils viennent des profondeurs de l'être et vont plus loin. Par les premiers nous nous résignons à céder à autrui quelque chose à quoi nous pourrions prétendre ;^par les seconds nous donnons libéralement une partie de nous-mêmes, quelquefois tout.) Dans une société où les sentiments désintéressés prévaudraient universel-
lement, mais ne seraient point dépassés, les relations se teinteraient d'une délicatesse exquise; mais on n'irait pas aux sources du mal et de la souffrance pour les tarir ; on ignorerait les fortes actions, les traits d'éclat qui transportent; on ne s'élèverait point aux grandes émotions de l'àme, aux impressions sublimes, au divin : c'est là l'œuvre des sentiments généreux.
De ceux-ci une importante série découle de l'amour et en est le rayonnement dans tous les degrés d'intensité et dans toutes les nuances. L'amour proprement dit n'est jamais désintéressé ; il se rue ardemment vers un objet qu'il entend posséder à tout prix. Lucrèce retraçant la vie des premiers hommes, avec des couleurs suggérées par une invention puissante qui retrouve sans doute la vérité, nous les montre dans les forêts immenses se jetant brutalement sur les femmes ou les séduisant par l'offre d'un fruit, d'une bagatelle ; la violence et la ruse, telles sont les armes primitives de l'amour. 11 ne les a pas complètement oubliées, mais les progrès -de la culture l'ont transformé. L'amour véritable est généreux ; il l'est de plusieurs façons. D'abord l'amant pare l'objet aimé de toutes les grâces, de toutes les vertus ; ses yeux voient réellement tout ce qu'ils lui prêtent et s'en émerveillent; ce n'est pas une femme quelconque, entre mille, que le hasard lui a présentée,
c'est celle qu'il rêvait, la seule dont il pût s'éprendre ; les autres n'ont rien de commun avec elle ; elles n'exi6tent point ; il a trouvé l'idole/ Le premier cadeau, le plus beau qu'il lui fasse, c'est de lui attribuer toutes les perfections et il le lui fait d'abondance de cœur, de toute nécessité, car c'est la condition nécessaire de sa flamme. Et, tandis qu'il la métamorphose ainsi par un effet de son imagination, il opère sur lui-même par sa volonté une transfiguration analogue et celle-là réelle. Car il se juge indigne et il entend chanter en lui le vers de Corneille :
Sors vainqueur d'un combat, dont Ghimène est le prix.
Le poltron devient brave, l'avare prodigue, le cœur sec sentimental. Tout homme, qui fut véritablement amoureux, a été pendant ce temps, au moins en pensée, un héros. Il a dépouillé tout ce qu'il avait en lui de vulgaire et de bas ; la passion l'a d'un seul coup purifié, ennobli, a suscité en lui des aspirations, des énergies morales inconnues. Les poètes ont célébré l'amour ; ceux qui n'en ont décrit que les plaisirs et les délices n'ont vu que le dehors séduisant; ceux qui l'ont exalté comme le plus chevaleresque des sentiments, le plus fécond inspirateur de vertu, en ont seuls pénétré l'essence profonde ; il arrache l'homme aux préoccupations mesquines pour lui verser l'ivresse d'une vie supérieure^
L'amour des parents pour leurs enfants n'est pas, au moins dans son origine primordiale, absolument désintéressé ; le chef d'une famille illustre considère comme un devoir de ne pas la laisser éteindre, rêve dans ses fils les héritiers de traditions glorieuses et les appelle au jour pour les perpétuer ; il envisage l'intérêt de la race ; de plus humbles veulent se continuer dans leurs descendants et, en leur transmettant leur sang, leur manière de penser et d'agir, ce qu'ils auront laborieusement préparé et amassé contre les menaces et les angoisses du dénûment, soustraire une partie d'eux-mêmes à l'inévitable mort qui ne les anéantira pas tout entiers ; ils ne se trompent point; à moins d'indignité d'un côté ou de l'autre, le père revit dans le fils, plus souvent que celui-ci ne croit. Quoi qu'il en soit, l'amour des parents est généreux, surtout dans notre civilisation actuelle et dans les classes moyennes, où l'on n'attend de ses enfants aucun service en retour, rien qu'un peu de joie dans sa vieillesse. Il l'est, parce que le père ne se contente pas d'assurer à son fils l'aide et la protection, auxquelles a droit la faiblesse de l'enfance : il entend qu'il n'ait pas à recommencer la vie au point où il a débuté lui-même, mais qu'il parte de celui où il est arrivé pour monter plus haut, el il accumule les ressources qui le porteront; les aimables espérances,
les prédictions favorables, que les fées répandaient jadis autour des berceaux, ce sont aujourd'hui les parents qui les formulent ; ils souhaitent tout ce qui embellit et rehausse la condition humaine et sentent qu'ils sont là pour le réaliser. On dit qu'une des causes morales de la dépopulation, c'est qu'on ne veut plus assumer les charges, les soucis que font peser sur vous les enfants, qu'on veut vivre sa vie égoïste et indépendante ; une autre, tout opposée, agit dans le même sens, l'excessive générosité des parents, qui se croient tenus de fournir à leurs enfants plus qu'ils n'ont eux-mêmes, de leur ménager un avenir meilleur et plus brillant, et qui pour cela n'en ont qu'un petit nombre.
L'amour du père et celui de la mère présentent, avec des côtés communs, des différences essentielles. Le premier passe par des phases et des périodes. Un père n'aime pas son fils au berceau comme à vingt ans. Nouveau-né il le prend dans ses bras avec ravissement, mais il le repose vite; il s'en inquiète et veille à ce qu'il ne lui manque rien ; mais ce n'est pas son affaire que de s'en occuper directement. Dans l'ancienne France on le laissait aux femmes jusqu'à un certain âge. Le père attend que l'intelligence s'éveille, qu'il faille commencer l'éducation ; c'est là sa tâche et il s'y met de tout cœur, souvent avec des illusions, une tendance à demander trop à l'enfant; mais ses exigences, sa sévérité procèdent d'une affection en éveil ; sans l'instruction, sans le
travail on n'arrive à rien ; c'est pourquoi il l'excite et le presse. Quand le moment est venu de lui assurer une situation, il lui cherche ardemment la plus belle et la plus fructueuse. C'est alors que l'amour paternel se prodigue ; il s'accroît d'autant plus qu'il comporte plus de sacrifices. Puis le fils quitte la maison ; il entre à son tour dans la vie active ; une séparation se fait ; si le père n'a pas terminé sa carrière, il ne le suit plus que de loin ; sa tache est accomplie ; l'amour persiste, mais il a moins à s'exercer; on est plus distant. Surviennent les années de repos, qui précèdent la mort. Le père n'est plus qu'un bon vieillard ; il se rapproche avec plus de tendresse de son fils, fier de ses succès qui sont un peu son œuvre ; l'instant de la transmission approche et il s'inquiète de savoir ce que deviendra ce qu'il va déposer entre ses mains, si les traditions ne seront pas rompues et ce qui subsistera de lui sous un règne nouveau. Il lui sait gré de lui avoir donné des petits-enfants, bien qu'il regrette de ne pas les avoir plus entièrement près de lui, de ne pouvoir les former absolument à sa guise, qu'il sente entre eux et lui un intermédiaire, dont il faut respecter les idées et l'autorité ; peut-être quelque chose de l'affection qu'il leur porte est-il pris sur la part du fils.
Ce sont là des états d'âme qui se succèdent et se distinguent les uns des autres. L'amour maternel n'a pas de ces variations et semble être toujours le même. Quand l'enfant apparaît au jour, la mère qui l'a senti
tressaillir dans son sein a l'impression d'une évolution qui s'accomplit, non d'une séparation ; elle le reprend avidement pour le nourrir de sa substance ; elle est son refuge et il se serre contre elle. Il aura beau grandir, devenir un homme, vieillir, il sera toujours pour elle le petit enfant qu'elle a allaité et jusqu'à la fin elle le verra avec les mêmes yeux. C'est pour cela qu'elle sera malhabile à le façonner à son métier d'homme, qui n'a pour elle qu'un intérêt secondaire, toujours indulgente, comme lorsqu'il n'avait pas sa raison, désireuse avant tout de lui épargner la peine et la douleur, comme s'il était toujours trop fragile pour les supporter, ne lui imposant point le dur effort du travail, parce qu'elle le croit naïvement trop bien doué pour ne pas arriver à tout en se jouant. Le papa devient un père ; la mère reste toujours une maman. Quant à son dévouement, on ne le caractérisera jamais mieux que par celui de lapoule envers ses poussins; seulement, pour la poule, c'est l'affaire d'une saison ; pour la mère, cela dure toute la vie. Sa récompense, c'est le premier sourire de son enfant, qui la reconnaît, ce sont ses larmes, quand il la perd.
Sortons de la famille ; examinons, en allant du moins au plus, sous quelles fermes, sous quels noms l'amour se glisse dans nos rapports avec nos sem-
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blables, les adoucit et les réchauffe. Les sentiments généreux que nous leur témoignons ont pour but de procurer leur bien. Au seuil, sans le franchir peutêtre, est la bienveillance, figure attrayante, un peu énigmatique, qui nous introduit dans le sanctuaire, trop molle pour nous y suivre et nous remettant à d'autres guides, mais en elle-même plaisante et gracieuse. Elle est un eiTet naturel du tempérament; les uns l'ont, les autres point. Pourtant elle est d'essence si peu consistante et si fluide qu'elle dépend des circonstances. Un malheureux accablé de calamités cuisantes n'a guère le loisir d'être bienveillant; il est trop enfoncé dans la considération de son chagrin. On l'est presque forcément lorsqu'on a la sécurité, qu'on vit dans un agréable équilibre, sans l'amertume des soucis, l'inquiétude du lendemain ; on jouit alors d'un petit superflu de bien-être, qui atténue la raideur de l'attitude et des manières et dont on souhaite volontiers l'équivalent à autrui. Rare chez les jeunes gens, trop occupés d'eux-mêmes, la bienveillance est fréquente chez les vieillards et leur sied ; mûris par l'expérience, désabusés de l'offensive qui blesse, sortis des luttes hostiles dont ils connaissent la vanité et qu'ils n'ont plus la force d'entreprendre, ils sont parvenus au terme des épreuves et voudraient, pour surcroît de tranquillité peut-être, qu'elles fussent épargnées à autrui. Comme ils sont désormais incapables de sentiments vifs, ils se complaisent dans celui-là, qui est calme et crée autour de
lui la paix. Ils ne sauraient plus guère agir, mais ils se persuadent et vous laissent croire, que, s'ils le pouvaient, ils le feraient en votre faveur. Enfin la bienveillance comporte une certaine dose de protection ; elle convient à un supérieur qui consent à ne pas dominer son inférieur de toute sa taille et diminue la distance, dont il conserve pourtant la notion.
Être bienveillant, c'est non pas s'engager à faire au prix de sa peine du bien à son semblable, mais lui en vouloir, être satisfait qu'il lui en arrive, disposé à faciliter la chose, si elle ne coûte pas trop d'effort. La bienveillance se manifeste par l'accueil condescendant, favorable, par l'intérêt qu'on prend à ce qu'un autre désire, à l'exposé de ses affaires, de ses espérances, par l'assurance qu'on ne mettra pas obstacle à leur réalisation, par les bonnes paroles ; elle provoque les confidences et met à l'aise. Sans doute elle laisse entrevoir plutôt qu'elle ne promet et tient en suspens. Pourtant elle mentirait à autrui et à elle-même, si elle n'était qu'une grimace, dissimulant la sécheresse du cœur. Si elle est sincère, il faut qu'elle procède d'une sympathie réelle et que, sans prendre d'engagements fermes, elle traduise au moins une aspiration à ne pas rester absolument stérile.
Par la bienveillance on ne donne pas grand'chose de soi-même et cependant ce quelque chose n'est pas sans agrément pour celui qui le reçoit. L'homme forcé de recourir à son prochain s'attend à le trouver,
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sinon hérissé et agressif, au moins indifférent et fermé. 11 est agréablement surpris que le contact ne soit pas un heurt et de rencontrer, sinon de l'affection, au moins quelque chose qui en ait l'apparence. Il sait qu'il n'a droit qu'à la justice ; la bienveillance est un supplément, dont il est reconnaissant. Malheureusement il en est parfois dupe. Elle est banale ; on hésite devant une grosse dépense ; on ne regarde pas à donner un sou ; or la bienveillance est ce sou qu'on donne sans compter ; qu'il soit placé bien ou mal, on s'en inquiète peu. Celui à qui elle s'adresse se croyait l'objet d'une attention particulière, d'une préférence ; quand il la voit s'étendre à la ronde, il constate qu'il s'est trompé. Cela gâte les choses, d'autant que souvent elle se suffit à elle-même et n'est pas un acheminement à un bienfait réel. Elle est l'appât des naïfs, qui en attendent plus qu'elle ne se propose de donner. Charmante d'abord, elle devient fade ensuite. Elle est alors comme ces ombres d'Homère, qui s'évanouissent quand on veut les étreindre, et ne laissent rien entre les mains.
Ne parlons pas de l'amabilité encore plus extérieure et qui n'est pas un mouvement généreux, quoiqu'il puisse être spontané. Il semble que ce soit pour l'agrément des autres qu'on est aimable ; en réalité on veut conquérir leurs bonnes grâces. Quand on
cherche à plaire, on fait des avances, qui ne sont pas gratuites. Les femmes y excellent.
La serviabilité est la mise en action de la bienveillance. L'une est mobile, l'autre casanière. Le protecteur bienveillant l'est du fond de son fauteuil ; il vous accompagne d'un air souriant jusqu'à la porte de son cabinet et il rentre. L'homme serviable prend son chapeau, pour aller sans retard là où il vous sera utile. Il ne plaint pas ses démarches ; tout ce qui est en son pouvoir, il le fait. Il est fort versé dans le commerce du monde, adroit et actif; il a des relations nombreuses et variées, ses entrées partout et c'est pour cela qu'il réussit, même dans les choses qui ne paraissent point de sa compétence. Il est à son aise, on l'accueille la main tendue, on le fête ; on sait qu'on aura peut-être un jour recours à lui et qu'il en sera très heureux, qu'il ne sollicite rien pour lui-même, que peut-être il nous fournira l'occasion de montrer qu'on est soi aussi serviable. Ses anciens obligés le revoient avec plaisir, parce que ses bons offices ne sont épuisés envers personne, qu'il ne vient pas réclamer une reconnaissance importune, que tout au plus il vous mettra à contribution pour un tiers et qu'indirectement on s'acquitte ainsi envers lui. Il se hâte de se mettre à votre disposition ; en cela il paraît suivre uniquement son goût propre:
il ne se fait pas valoir et va au-devant des requêtes. 11 est toujours prêt à entrer dans vos intérêts et à quitter ses affaires pour les vôtres. Avec lui on n'a pas besoin de formuler longuement sa demande ; il a compris à demi mot ; il vous rassure en trouvant très faisable, ce que, vous, vous jugiez difficile ; s'il parait songeur, c'est qu'il arrange déjà dans sa tête les moyens de vous satisfaire et, s'il vous fait un reproche, c'est de n'être pas venu plus tôt à lui. Ce n'est pas uniquement pour ses amis qu'il se dépense, mais pour les amis de ses amis, pour leurs connaissances, au besoin pour des indifférents. Son temps lui semble perdu, s'il ne l'emploie point pour autrui. C'est une sécurité que de connaître un homme serviable ; il est comme une réserve, dans laquelle on ne puise pas toujours, mais qui ne vous fera pas défaut au moment nécessaire. A-t-il atteint pour vous le but désiré? Il s'efface; pour le remercier, il faut courir après lui ; il n'a pas le loisir de vous écouter ; il est pressé : il a un service à rendre à un autre.
L'obligeance est la serviabilité dans les choses de peu d'importance; elle vous épargne, sans se déranger beaucoup, de menues incommodités et vous tire de petits embarras, qui, sans elle, deviendraient grands ; elle est agréable à rencontrer en passant et n'impose pas de dette lourde.
La bonté est à la fois plus et moins que la serviabilité. L'homme serviable s'agite davantage et rend plus de services effectifs ; l'homme bon est plus calme et donne plus de sa propre substance. On dit de quelqu'un qu'il est foncièrement bon; comment pourrait-on l'être autrement? La bonté est le rayonnement d'un foyer, qui est au centre de notre être, comme le feu terrestre au centre du globe, et ne s'éteint jamais. C'est un élément primordial mêlé à tous nos atomes ; elle imprime son caractère à tout ce que nous sommes, à nos qualités et même à nos défauts, et ne laisse rien en dehors d'elle ; lorsqu'on est bon, on n'est pas doué, mais pétri de bonté. Elle possède l'âme entière; ce n'est pas assez; elle se montre au dehors, visible dans l'air du visage, dans les manières, dans les paroles. On reconnaît tout de suite une personne vraiment bonne ; il émane d'elle un fluide, qui la révèle et qui ne trompe point.
Quand nous entrons en contact les uns avec les autres, ce qui nous frappe réciproquement et nous incite au recul, ce sont nos imperfections, nos ridicules, nos vices ; la première grâce que nous fait la bonté, c'est de ne point paraître les apercevoir; non qu'elle ait la vue courte ou brouillée; mais d'abord elle est optimiste; la bonté n'est pas l'optimisme; pourtant sans un peu d'optimisme il n'y a pas de
bonté complète. Elle ne croit pas volontiers au mal ; quand elle l'aperçoit, elle se plaît à imaginer qu'il est de surface, que ce n'est qu'une apparence fâcheuse, sous laquelle, en allant plus au fond, on trouverait le bien ; ou encore elle pense que le mal n'est qu'un obscurcissement passager du bien, qui, après une brève éclipse, resplendira. Elle n'a pas tort de ne point pousser les choses au noir ; elle est prudente et clairvoyante, en se refusant à juger sur des dehors et à condamner avant enquête. Ensuite elle est indulgente ; elle sait que la nature humaine est faible et qu'il ne faut pas trop exiger d'elle ; elle cherche les excuses et les circonstances atténuantes, ce qui est raisonnable, car il y en a presque toujours ; il est rare qu'un crime soit aussi gros qu'il en a l'air. Le bon sens l'avertit que d'un point de vue étroit on n'embrasse pas toute la vérité ; aussi ne prête-t-elle point toute son attention aux défauts, mais est-elle curieuse de se rendre compte s'il n'y a pas, à côté, des qualités qui les compensent; elle est ingénieuse à établir une juste balance et fait preuve de perspicacité, car il est moins aisé de découvrir les qualités que les défauts.
Ces défauts, elle ne se figure pas facilement qu'ils aient leur pointe dirigée contre elle, pas plus qu'on ne prend la pluie ou le vent comme une défaveur spéciale ; elle n'exagère point la part de désagrément qui lui en revient ; elle n'est pas susceptible ; ce sont des inconvénients dont il faut tacher de sac-
commoder. Si elle ne peut plus se faire illusion, elle a, pour remettre les choses au point, des trésors de pardon, non pas ce pardon sec et justicier, qui laisse accablé sous la faute, mais un pardon compatissant et doux, qui restaure l'état d'innocence, qui purifie et partage le baume entre celui qui a reçu la blessure et celui qui l'a faite. Elle a le geste large qui efface et régénère. Si la perversité est profonde, de l'indulgence elle ira jusqu'à la miséricorde ; elle aime mieux plaindre que maudire.
Elle n'est pas la molle paresse d'une àme qui sommeille à demi ou le laisser-aller qui craint la peine et préfère voir les choses couler tranquillement. Elle a besoin de se communiquer, fuit la solitude et est à son aise dans le commerce des hommes ; elle est active, cherche les occasions de se faire sentir et les suscite. Comment s'exerce-t-elle ? De tant de façons différentes, qu'une définition ne saurait les résumer, ni une énumération réussir à les embrasser toutes. Elle prend toutes les formes, aussi souple, aussi adroite, aussi subtile que l'intérêt, quand il est à l'affût de son profit. Elle se manifeste dans les petites choses, comme dans les grandes. Elle a sur les lèvres le mot qui console, celui qui apaise, celui qui encourage. Elle se traduit par l'acte discret aussi bien que par l'acte public. Elle est simple et n'a pas la coquetterie de plaire, parce qu'elle vise plus haut et veut obliger. Elle est tout unie et, sous ses métamorphoses diverses, on la retrouve toujours la même. Elle est
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inépuisable et ne se lasse pas. Elle est quelque chose d'impalpable qui enveloppe sans qu'on s'en aperçoive. Elle ne prétend pas à la reconnaissance, pas plus que le ciel, parce qu'il est bleu, ou l'eau, parce qu'elle est limpide. Elle n'est pas seulement attentive à ne rien faire qui blesse, à éviter l'amertume inutile, à proportionner la charge à la faiblesse ; ce ne sont là que ses côtés négatifs. Or elle est positive; elle se fait sentir partout et l'on ne peut ignorer sa présence ; elle est là lorsqu'on s'y attend le moins, pour vous surprendre agréablement ; son propre n'est pas de se tenir en réserve pour se montrer quand on a besoin d'elle ; elle n'est pas le deus ex machina qui tire d'embarras au dernier moment, mais l'acteur principal qui mène la pièce ; toute sa conduite est activement dirigée vers le bien. Elle n'apparaît point par intervalles ; elle est continue et s'applique à tout.
Elle s'applique également à tous. Elle a naturellement une propension marquée pour les misérables et les déshérités ; alors elle change de nom et s'appelle la charité ; mais elle ne va pas exclusivement à eux. Elle n'ouvre pas seulement sa bourse, elle ouvre surtout son cœur. Elle ne fait pas acception de personne, elle ne choisit pas; il suffît d'approcher pour en avoir sa pa:H et, lors même qu'on croit n'avoir pas besoin d'elle, on éprouve ses effets bien* faisants. Edle fait taire les discordes, apaise les querelles, désarme l'envie et la haine ; en sa présence
on a honte de se laisser dominer par les sentiments mauvais. Elle dissipe les chagrins, rassérène la tristesse, ranime les espérances qui s'éteignent ; elle égaie et pacifie. Comme sur la montagne on respire un air plus pur que dans la vallée, on se sent plus alerte, plus en santé et en force, de même dans le voisinage de la honte, le poids de la vie est moins lourd, l'existence plus facile et plus lumineuse. Elle aime à voir autour d'elle des visages heureux ; d'elle émanent le contentement et le charme ; elle embellit ce qu'elle touche et, pareille à la princesse des contes de fée, fait éclore les fleurs sous ses pas. Rien n'est délicieux à habiter comme la maison dont la méchanceté ne franchit pas le seuil, où règne sans partage la bonté paisible.
La bonté douce est la perfection de la bonté ; la bonté bourrue est une anomalie morale ; deux éléments opposés s'y heurtent, comme on voit parfois ensemble la pluie et le soleil. Le bourru, bienfaisant souffre d'une contradiction de caractère ; son premier mouvement est de défensive déplaisante et rude ; mais il se retourne vite et le fond dément la surface. On lui sait quelquefois plus de gré, parce que le revirement est inattendu et qu'il semble qu'il lui ait fallu se contraindre et faire efîort; la bonté douce apparaît comme un don reçu de la nature, la bonté bourrue comme un effet de la réflexion et de la volonté, parlant comme quelque chose de plus méritoire; ce n'est en réalité qu'un manque d'équilibre
dans le tempérament. Si elle est parfois plus entière et plus efficace, c'est qu'elle a à se faire pardonner la mauvaise humeur et la brusquerie.
La bonté est une source qui coule pour tout le monde et où le passant même se désaltère. Le dévouement est plus exclusif et ne va pas au-devant du premier venu; il se réserve pour une personne déterminée. En outre, l'homme bon nous fait cadeau de quelque chose qui provient de lui, à peu près comme l'abeille donne son miel; il le donne sans restriction ni réserve, mais sa personnalité n'est pas entamée; en face de son obligé, il demeure ce qu'il est ; il exerce une influence et n'en subit point en retour ; on ne se diminue pas pour être bon envers ses semblables; on conserve la disposition de soi. L'homme dévoué se subordonne ; il s'olTre pour qu'on use de lui, aliène une partie de sa liberté, amalgame sa personnalité avec celle d'un autre, qui prend dans l'association la prépondérance. L'attrait du dévouement, pour les natures qui en sont capables, c'est d'abord qu'il ouvre carrière à tous les instincts sympathiques et bienfaisants, mais c'est aussi que l'indépendance chargée de responsabilité, n'ayant dans son isolement à compter que sur elle-même, leur fait éprouver comme un vertige. Dans le vertige on cherche un appui. Elles aiment à se réfugier, à se sentir accueil-
lies, soutenues par quelqu'un au profit duquel elles renoncent à la pleine possession d'elles-mêmes ; non pas qu'elles abdiquent leur activité ; l'activité n'est nulle part plus en jeu que dans le dévouement, qui l'exige incessante et prodiguée; seulement, maîtresse d'elle-même dans le détail, elle est réglée d'en haut, elle n'a plus à se préoccuper de la matière et du but; elle suit une voie tracée, reçoit avec une confiance docile une impulsion. Et c'est pourquoi, sans être étranger aux hommes, le dévouement est surtout naturel aux femmes, qui le pratiquent avec effusion.
Le dévouement est un instinct inné chez certains tempéraments; tous ne l'ont pas au même degré et beaucoup en paraissent dénués. 11 semble qu'on y aille par une pente insensible, sans résolution nette et décidée d'avance; c'est après coup, lorsqu'on y est engagé, qu'on s'en aperçoit et l'on serait souvent bien embarrassé de dire où, quand il a commencé; il se glisse sans prévenir, s'installe et vous transforme presque à votre insu. Jl est enraciné, quand on l'aperçoit, et on ne l'a pas senti éclore. Les circonstances y sont pour quelque chose. Une fille aînée, laissée par la mort de sa mère protectrice de plusieurs jeunes enfants, remplace l'absente, s'absorbe de plus en plus dans la tache qui s'impose : tant qu'ils auront besoin d'elle, elle ne les abandonnera pas ; et ils en ont besoin pendant de longues années et ses soins se prolongent, toujours attendus; la vie passe; un moment vient où elle songe à elle-même; il est trop
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tard ; elle s'est dévouée. Une personne a été bonne pour vous; vous vous êtes lié à elle par habitude, adapté à ses idées, familiarisé avec ses goûts; elle ne fera pas vainement appel à votre zèle secourable; vous vous accoutumez à lui consacrer vos services, elle à les recevoir; peu à peu elle se repose sur vous, vous prenez charge d'elle; vous vous dévouez.
La bonté est incompatible avec la sécheresse de cœur et dérive d'une tendance à aimer le prochain, quel qu'il soit; le dévouement est le résultat d'un attachement à une personne et à celle-là seule. Il a pour origine une affection particulière, chaque jour plus profonde, et c'est à mesure qu'elle s'accroît, qu'il devient plus entier. C'est pour cela qu'il dure et qu'en durant il se fortifie.
On se dévoue à plus faible que soi. Une vieille servante, qui se consacre à sa maîtresse infirme, satisfait ses besoins, contente ses caprices, sent qu'elle la protège. Elle la traite comme un enfant, trouve plaisir à lui procurer ce que celle-ci serait incapable de se procurer elle-même. Le fait qu'elle lui est indispensable l'attache à elle davantage et semble lui créer une obligation.
On se dévoue également à plus fort que soi. Les esprits entreprenants, les génies ont besoin de dévouement autour d'eux ; ils le suscitent par leur prestige. On entre dans leurs vues, on seconde leurs desseins. Ce qu'on n'aurait pas conçu soi-même, ou Bel heureux d'en faciliter l'exécution, de se sentir mêlé
L'AMOUR ET SES DERIVES ao
à quelque chose de supérieur. On laisse au maître la gloire du succès, mais on sait que de ce succès une petite part vous revient. Les grands hommes trouvent des dévouements sûrs, attirés par l'admiration pour leur personne et la satisfaction de collaborer à une œuvre élevée.
Se dévouer, c'est tenir ses pensées, sa volonté, ses facultés actives à la disposition d'un autre, qui en use à sa discrétion ; on est son bras droit, comme le dit la langue courante; l'expression est juste: on devient comme un prolongement de sa personnalité, beaucoup plus qu'un instrument; on est partie intégrante. Assurément on ne discute pas les combinaisons du maître, qui dépassent votre portée ; on admet qu'il agisse pour des motifs qui vous échappent et qui lui sont personnels; on lui fait crédit; pourtant si on ne le juge pas en pleine liberté d'esprit, si on a tendance à lui donner raison, c'est qu'il semble que dans une certaine mesure on se donne raison à soimême.
11 est rare que le dévouement se décourage et il faut des circonstances exceptionnelles pour qu'il se rebute. On ne se gêne pas avec le dévouement; parfois on le malmène, parce qu'on le considère comme définitivement acquis et ne pouvant manquer. 11 n'est pas sûr que ce soit simplement par humilité que l'homme qui se dévoue supporte la rudesse, qu'il n'éprouve pas un certain charme à ce qu'on pèse un peu lourdement sur lui. Alors en effet il prend plus
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nettement conscience de l'intensité de son dévouement. Le dévouement ne craint pas d'être mis à l'épreuve, parce que c'est par l'épreuve qu'il s'aflirme. Plus il a à s'employer, plus il trouve plaisir ; il grandit à ses propres yeux.
La bonté s'exerce sur le concret ; on peut se dévouer à l'abstrait, pourvu que ce soit quelque chose de précis, par exemple un être colleclif, une corporation; on n'envisage point sa chétive personne, mais l'intérêt, la prospérité, l'honneur du corps tout entier. On se dévoue à sa fonction, pour les services qu'elle rend. Dans ce cas, on ne subordonne pas sa personnalité à celle d'autrui ; mais on assujettit sa personne à l'accomplissement d'une lâche utile. On se dévoue à une idée, à une noble cause. Un pareil dévouement peut être sublime, il ne l'est que par occasion. Le plus souvent il est modeste, il demeure obscur, il ne se signale pas bruyamment; mais il donne un effort continu, qui ne se lasse point; cela est dans ses moyens, dans sa manière d'être ; la ténacité, la persévérance sont ses armes; il est rare qu'on lui élève des statues; et c'est pourtant au sourd travail qu'il a poursuivi sans relâche qu'est du souvent le triomphe.
On est tenté de considérer l'esprit de sacrifice comme le frère du dévouement ; s'il est de la famille, il l'est à un degré plus éloigné. 11 est plus rare, parce
qu'il exige de nous davantage et nous entame plus profondément. On se dévoue presque sans y penser, souvent avec allégresse ; on se prête aux desseins d'autrui, à l'accomplissement d'une tâche ; on ne perd rien de ses facultés actives, qui reçoivent au contraire une impulsion vigoureuse. Le sacrifice est une attitude passive, à laquelle on ne se résout pas sans un frémissement de révolte. Il faut prendre sur soi pour renoncer à un plaisir légitime, à une idée qu'on croit juste, à un acte désiré, et laisser autrui satisfaire son caprice, faire prévaloir une idée contraire, une décision opposée. Par le dévouement on se fond harmonieusement avec une personne pour laquelle on ressent de l'affection et, autant que cela est possible, on ne fait qu'un avec elle. Dans le drame du sacrifice les deux intéressés demeurent distincts ; ils sont sur le point de devenir deux adversaires ; le dissentiment existe avoué, manifeste ; l'un des deux cède, pour prévenir un éclat ; il peut le faire par amitié, mais aussi pour des raisons différentes, par respect, par condescendance pour une supériorité de rang, par amour de la tranquillité, parce qu'il n'est pas sûr d'avoir le dessus ; il peut très bien garder la conviction que c'est lui qui a raison. Le sacrifice n'entraîne pas nécessairement l'adhésion. On se dévoue aux intérêts, au bien-être d'un autre, à la réussite de ses projets; on peut y contribuer aussi par le sacrifice, mais parfois on lui procure uniquement l'occasion d'affirmer sa volonté, de
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jouir d'une liberté plus grande ; c'est devant l'instinct dominateur qu'on s'incline. Par le dévouement on apporte l'aide sympathique et vivante ; par le sacrifice on supprime un obstacle. Le dévouement se tend et se prodigue; il suit sa pente sans marquer les étapes ; par le sacrifice on se contraint, on opère sur soi-même un retranchement ; chaque occasion pose à nouveau la question et commande une résignation nouvelle. C'est pourquoi le premier est alerte, le second mélancolique.
L'esprit de sacrifice est-il un sentiment généreux? Il l'est dans ses effets, puisqu'il favorise autrui à ses dépens et lui offre ce qu'il pourrait retenir. 11 ne l'est pas dans son essence, s'il provient d'une faiblesse de tempérament, d'une incapacité de résistance. La personnalité n'est pas, au point de vue quantitatif, la même chez tous. Chez les uns elle est robuste, dure à fléchir, chez les autres vacillante, effacée, à peine consciente d'elle-même. Si on se sacrifie, parce qu'on n'a point l'énergie, les lumières nécessaires pour faire soi-même sa destinée, parce qu'on préfère se remettre entre les mains d'autrui, en lui abandonnant ce qu'il lui plaira de prendre de vous, ce n'est que mollesse, inaptitude à lutter, dégénérescence. On peut trouver là une sécurité, qui console de la perte du reste, un repos acheté chèrement et sans dignité. Mais c'est une abdication, une servitude morale. On s'est laissé subjuguer, on a consenti à déchoir; on est devenu \iclime.
Le véritable esprit de sacrifice se réclame d'une origine plus noble. 11 est l'opposé du fol engouement de soi-même, de l'infatuation exaspérée du moi. Il procède de la modestie qu'inspire la connaissance exacte de ce que nous sommes, de la conscience que, si nous avons la raison, nous n'en avons cependant pas individuellement tout ce dont l'humanité est capable et que d'autres peuvent l'avoir plus lumineuse et moins sujette à l'erreur; de même, si nous avons le pouvoir de décider, nous avons aussi l'orgueil et l'entêtement que nous n'en distinguons pas toujours ; notre libre arbitre n'est pas toujours droit ; il faut donc nous défier de nous-mêmes et être prêt à reconnaître la supériorité d'autrui, quand elle est réelle. L'esprit de sacrifice consiste non pas à subir aveuglément l'ascendant étranger, mais à suivre le guide expérimenté, au lieu de nous lancer présomptueusement et au hasard dans les sentiers inconnus. Il lui faut — ce n'est pas un paradoxe — une forte dose d'énergie ; il s'agit d'humilier notre amourpropre, de dompter la répugnance presque invincible que nous avons à plier. Chaque sacrifice est le résultat d'un combat intérieur, une victoire que nous remportons sur nous-mêmes, une affirmation que nous sommes maîtres de nous. A se sacrifier volontairement, dans la plénitude de sa liberté, on éprouve un plaisir austère, d'autant que nous en jouissons seuls, secrètement et sans confident. En effet le véritable sacrifice est muet ; il ne faut pas
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que celui qui en profite en soit averti et par là nous recouvrons d'un certain côté sur lui cette supériorité, qui est notre irrésistible besoin. Du reste l'esprit de sacrifice ne s'exerce pas nécessairement à l'avantage d'un de nos semblables. On se sacrifie à un idéal. On dédaigne, parce que cela parait valoir mieux, l'àpre jouissance de se venger d'un ennemi. On renonce à uu ressentiment justifié par amour de la concorde, qui est le bien suprême. On fait taire son intérêt personnel devant celui de la patrie. Ainsi conçu, l'esprit de sacrifice n'est pas seulement généreux dans ses résultats, mais dans sa source.
Pour aller jusqu'à l'immolation de soi il faut un élan, dontseules sont capables quelques âmes exceptionnelles. Il faut également que l'objet auquel on s'immole soit tellement supérieur, tellement disproportionné à nous, qu'il justifie un sacrifice si complet. On se dévoue, on se sacrifie à l'un de ses semblables ; on ne s'immole pas à lui. L'immolation de soi est le terme dernier, auquel, après avoir passé par les flammes brûlantes de l'amour, arrivent les mystiques. Emportés loin de terre par l'ardente contemplation de l'Etre infini, ils s'offrent, ils se donnent, ils s'immolent et ils le font avec une furie de désir, avec des transports de volupté inconcevables à notre médiocrité froide; l'extase leur cause d'i-
neffables joies, dont nous entendons l'écho, et des enchantements mystérieux interdits aux profanes. L'anéantissement total de la personnalité, même au profit d'une personnalité incommensurablement plus grande est un fait si anormal, qu'on se demande s'il est possible. 11 n'est pas douteux que certains mystiques ne tendent aie réaliser. La personnalité est notre tout ; nous ne nous concevons pas sans elle et nous y sommes attachés par les liens les plus forts ; mais c'est un fardeau ; comme ces désespérés, qui rejettent loin d'eux l'existence, parce qu'elle n'est pour eux qu'une insupportable amertume, il se peut que nous y renoncions par lassitude, par impuissance, dans l'espoir de trouver enfin le repos. C'est peutêtre la voie la plus large qui conduise au mysticisme, lequel équivaut alors à un suicide moral. Mais ce n'est point la seule. Nous sommes des personnes ; il y a là deux choses : « nous sommes » , c'est-à-dire que nous participons à l'être, « des personnes », c'est-àdire que nous y participons d'une certaine façon, qui est notre personnalité ; or cette modalité ne nous procure qu'une existence chétive et mesquine, faible et restreinte, dans laquelle nous nous sentons emmurés et où nous étouffons ; nous aspirons à plus d'être, à l'être sans conditions, à l'être dans sa plénitude ; c'est de cela que nous avons soif, c'est cela qui nous enivre. Supposez une goutte d'eau qui va se perdre dans l'Océan et supposez qu'elle soit consciente ; elle peut considérer son absorption comme une destruc-
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tion, comme un anéantissement ; mais elle peut se figurer aussi qu'en se confondant avec la masse énorme des mers, elle va vivre d'une vie nouvelle, celle de ce vaste corps, qu'elle en ressentira toutes les palpitations, tous les frémissements, les convulsions profondes et gigantesques ; ce n'est pas l'anéantissement, c'est tout au contraire une prodigieuse extension de son être ; elle aura dépouillé la forme étroite qui la déterminait pour exister autrement, d'une façon plus intense et plus large dans le grand tout. C'est ce que ressentent les mystiques; ils immolent leur personne misérable et bornée à l'Être par excellence, qui est toute lumière, toute bonté, toute puissance. Ils renoncent à une raison sujette à l'erreur, à une volonté chancelante, qui les mène aussi souvent au mal qu'au bien, à l'ignorance inséparable de la condition humaine, pour se remettre entre les mains de celui qui ne peut errer, qui ne peut vouloir et faire que le bien, dont la science perce toutes les ténèbres et qui ne peut les conduire qu'au bonheur parfait. Ils l'aiment d'un amour débordant ; ils ne pensent et ne jouissent qu'en lui et par lui. Ils s'abîment en lui, mais, en s'y abîmant, ils sentent affluer toutes les clartés, toutes les énergies, toutes les vertus qui lui sont propres. Us ont quitté un vague semblant de l'être, pour en avoir la réalité. Ils ne sont pas détruits, mais transfigurés. Us ont secoué l'enveloppe misérable du moi, pour se mettre en communion avec l'Infini, L'Impérissable, l'Éternel; c'esl lui qui
parle, qui agit en eu>. Ainsi sent et raisonne le mysticisme véritable, celui qui se plonge non pas dans la mort, mais dans la vie. C'est peut-être une folie, mais c'est assurément une folie généreuse.
Le mysticisme est un embrasement d'amour pour la perfection suprême, la charité une ardente compassion pour ce qu'il y a de plus pitoyable sur la terre; la charité est une forme de la bonté s'adressant à ceux qui en ont le plus besoin, aux malheureux, qui ont épuisé la lie des calamités humaines et qui attendent non pas seulement cette douceur réconfortante que la bonté exhale autour d'elle comme une brise caressante, mais le secours effectif qui les tirera de leur situation désespérée. Lorsqu'ils ont tout tenté, que leurs efforts ont été vains, qu'ils succombent au mal et qu'ils sont sur le point de périr, ils implorent la charité, comme le naufragé tend les bras vers la planche de salut. Le sentiment charitable naît en nous de l'horreur qu'inspire le dénuement d'un être humain privé de ce qui est indispensable pour satisfaire les besoins élémentaires, pour apaiser sa faim, pour se garantir du froid, des intempéries; cette extrémité de misère, ces dernières angoisses, qui précèdent la mort lente, la mort d'inanition, celle qui torture et consume le corps avant de le détruire, nous bouleversent au point qu'un mouvement irré-
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sistible nous emporte; de même que nous ne pouvons laisser un crime s'accomplir sous nos yeux sans essayer d'arrêter le bras de l'assassin, ainsi nous nous jetons d'un irrésistible élan entre l'impitoyable misère et sa victime. 11 y a des souffrances si cruelles qu'on frémit en y pensant; qu'est-ce quand on les voit, qu'on songe que c'est nous qu'elles pourraient atteindre ? Nous sentons la peine du misérable comme si c'était la nôtre propre et nous prenons notre part du mal excessif qui accable une faible créature semblable à nous. La ebarité ne consiste pas seulement à apporter le secours matériel, mais à le faire avec une chaude et douloureuse sympathie. Supprimez cette violente émotion du cœur : il peut v avoir assistance, il n'y a plus de charité. Et c'est pourquoi le pauvre est souvent plus charitable que le riche. Le riche, outre l'égoïsme que crée la vie facile et assurée, a dressé autour de lui de hautes et fortes murailles, qui lui dérobent la vue de la misère affligeante ; il s'efforce de l'ignorer et finit par se persuader qu'elle n'existe pas, ce qui est du reste la seule manière de se prémunir contre l'impétuosité du sentiment charitable ; il l'endort en se figurant qu'il n'y a pas matière à l'exercer. Le pauvre, lui, vil dans le monde où l'on souffre ; la misère est une réalité poignante qu'il connaît, contre laquelle il se débat et, s'il en rencontre une plus navrante que la sienne, il y va pour la soulager.
La charité est immédiate, spontanée ; elle a pour
objet quelque chose de présent et de pressant. C'est l'instinct naturel qui nous porte à venir en aide à l'homme, uniquement parce qu'il est un homme. L'abandon partiel d'un superflu très surabondant n'en est qu'une image éloignée. Pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle sache le prix de ce qu'elle donne et que, jusqu'à un certain point, elle se prive ; le meilleur exemple en est sans doute le pauvre partageant avec un aulre le morceau de pain tout juste suffisant pour son appétit. 11 faut tenir à ce dont on se dépouille. Et c'est pourquoi la charité exubérante de saint François d'Assise, tant admirée et donnée comme modèle, pèche par certains côtés. Il croyait qu'il est difficile au riche d'entrer dans le royaume des cieux ; il aimait la pauvreté pour elle-même ; il en fit sa fiancée et son épouse mystique. En renonçant à ses biens, il ne faisait que se libérer. C'est le pauvre qu'il faut aimer et qu'il faut aimer jusqu'au sacrifice de ce dont on estime la valeur et dont on a besoin.
La formule de la charité est simple : nourrir ceux qui crient la faim, vêtir ceux qui sont nus, abriter ceux qui n'ont pas de toit. Elle descend jusqu'au dernier cercle de l'enfer de la misère humaine; son champ d'activité est effroyable. C'est là que séjournent, mornes, pâles, déguenillés, las de lutter et presque de vivre, tous les rebuts d»; la société, au seuil de la mort, qui déjà les a marqués; la charité vient les prendre par la main et les relève. Elle peut
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contempler son œuvre et trouver quelle est bonne ; avec des débris, elle refait des hommes.
Ainsi s'épandent sur le monde ces sentiments généreux que nous avons analysés et qui ne sont que des formes et des degrés de l'amour; pareils à la manne céleste, ils nourrissent et restaurent. Bénissons-les, admirons-les, réchauffons -nous à leur foyer. Sans eux, que seraient la vie individuelle et la vie sociale? Quand on jette un regard en arrière et qu'on repasse par le souvenir les années de son existence depuis les premières, on est surpris, émerveillé en se rappelant, en rapprochant, en groupant en faisceau toutes les preuves de bienveillance, de bonté, tous les dévouements, tous les sacrifices dont on a été l'objet, alors même que des circonstances favorables nous ont évité l'appel à la charité. C'est comme un cortège infini, aimable et souriant, qui se déroule devant nos yeux. Que serait-il advenu de nous, si toutes ces marques d'amour nous avaient manqué et n'avaient pas embelli les jours que nous avons passés sur la terre, si nous avions végété dédaignés de tous et solitaires? Elles forment la trame même de la vie que nous avons vécue. Supposez un instant que nous n'ayons jamais rencontré qu'indifférence et dureté ; dans quel abîme de désolation aurions-nous sombré, dans quelle atmosphère glacée aurions-nous
frissonné et nous serions-nous raidis? L'hypothèse elle-même épouvante l'imagination ; la vie apparaît intolérable sans la chaude enveloppe des sentiments généreux inspirés par l'amour. N'est-ce pas eux qui rendent la société supportable en atténuant ses imperfections et ses vices ? Admettons qu'enfin se réalise l'idéal de justice vers lequel nous avançons lentement à travers les révolutions sanglantes, les réformes imprévoyantes et maladroites, que chacun jouisse en paix de sa part équitable, que ses droits ne soient jamais méconnus, nous trouverions-nous heureux dans ces formes austères et rigides que n'animerait point l'amour vivifiant? Ne serait-ce pas une sorte d'âge de fer, dans un sens différent de celui où le prennent les poètes? En tout cas, nous sommes loin de là. Le monde s'est traîné jusqu'à présent au milieu des excès de l'injustice, des abus de la force, des douleurs de l'oppression, des angoisses de la misère. Qui a pourtant soutenu l'humanité dans son calvaire lamentable, qui a porté remède aux iniquités les plus criantes, sinon l'amour rayonnant dans la nuit comme l'étoile qui perce les ténèbres et met l'espérance au cœur, en attestant que toute lumière n'est pas éteinte?