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CHAPITRE III

Les sentiments généreux. — Le courage et ses variétés. L'héroïsme.

A côté des sentiments généreux, qui sont l'expression de nos instincts affectifs, une effusion du cœur, il en existe d'autres très différents, qui proviennent de l'exaltation de l'énergie virile; ce sont les diverses formes du courage.

Les Latins désignaient par le même mot — fortis — l'homme fort et l'homme courageux. Il est intéressant d'étudier le langage, dans lequel se déposent souvent et se conservent les impressions primitives et irréfléchies ; ici il traduisait une observation psychologique imparfaite, juste dans un sens, erronée dans un autre. L'homme fort est plus naturellement, plus facilement courageux que le faible. Le péril ne l'effraie point, parce qu'il se sent armé pour le combattre ; son premier mouvement est de lui tenir tête; sa force physique lui communique la confiance morale; il se mesurera volontiers avec l'adversaire, dont il se sent capable de venir à bout. Le faible, lui, est prudent et circonspect, parce que son

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pouvoir de résistance est moindre et qu'il sait qu il faut peu de chose pour le terrasser ; il est attentif à éviter le danger et, quand il n'y peut réussir, enclin à s'y dérober par la fuite. Pourtant le courage n'est pas une simple manifestation et une résultante de la force ; c'est la volonté ferme de ne pas lâcher pied devant la menace. Supposez le même acte accompli par deux individus de force inégale ; c'est en faveur du faible que penchera la balance du courage.

Le courage consiste à affronter résolument le péril et au besoin la mort. Mais l'homme vraiment courageux ne se borne pas à attendre le choc et à le soutenir; il va au-devant du danger et le recherche. Celui-ci a pour lui un attrait, qui s'explique par diverses causes. L'énergie ne s'accommode pas du repos, dans lequel elle languit et se dissout; il faut qu'elle s'emploie; le danger la décuple ; pour lutter contre lui, elle se ramasse et s'exaspère ; elle se porte à son point le plus haut, ce qui est une ardente jouissance. En face du danger l'homme courageux vit une vie supérieure ; il met en jeu des facultés qu'il ne soupçonnait pas si puissantes ; c'est comme un sport, auquel il se livre avec passion. En outre, nous avons un désir inné de surmonter les obstacles ; ils irritent en nous l'instinct de vaincre; qu'une difficulté se présente, seules les âmes molles s'arrêtent et reculent, les autres veulent à tout prix en avoir raison; la lutte plaît, non pas seulement

pour l'effort qu'elle exige, mais parce qu'au bout il y a le triomphe. Le danger séduit par l'espoir d'en sortir à notre honneur, couronnés par le succès. Enfin, l'homme est joueur ; il trouve plaisir à essayer et à courir sa chance ; il y a un charme dans l'angoisse même du risque, parce qu'on pressent le soulagement prochain qu'on éprouvera, lorsqu'il sera passé ; l'incertitude qu'il comporte est l'assaisonnement de la joie de la sécurité reconquise, joie intense et que rien d'autre ne serait capable de procurer.

Il y a des degrés dans le danger; c'est lorsqu'il est le plus grand, qu'il s'attaque à notre existence même, qu'il faut pour le braver la plus forte dose de courage. Le courage se double alors de l'esprit de sacrifice le plus entier, puisque c'est ce que nous avons de plus précieux que nous n'hésitons pas à, hasarder. Le courage méprise la mort. C'est chez un être vivant, pour qui la possession de la vie est la condition nécessaire de tout le reste, un sentiment si extraordinaire, qu'il convient d'analyser les causes qui peuvent le produire et qui le justifient. La plus vulgaire, celle qui se présente d'abord, c'est le dégoût de la vie, soit qu'on en ait abusé et qu'elle ne puisse plus rien offrir que de fade, soit qu'elle ait été si cruelle, qu'elle vous ait abreuvé de tant de souffrances et de calamités, qu'on prenne la résolution sombre d'y mettre volontairement un terme. On dit couramment que le suicide est une lâcheté; on convient pourtant qu'il faut, pour se tuer, un cer-

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tain courage. Les axiomes du sens commun sont souvent contradictoires et ce serait perdre son temps que d'essayer de les accorder; mais ici la contradiction n'est qu'apparente; elle vient de ce que le mot courage a deux sens : l'endurance — et c'est en manquer que d'abréger sa vie — la hardiesse à accepter la mort — et elle existe dans le suicide. C'est la décision qui est lâche, non pas l'acte. D'une façon moins répugnante le dégoût de la vie peut porter à chercher la mort, sans se la donner soimême. On voit des désespérés prendre part à des expéditions périlleuses dans des pays malsains, où le climat et les hommes sont également hostiles, sans vraisemblance d'en revenir ; ils peuvent être les champions d'une cause utile et veulent que leur sang répandu serve à quelque chose, ce qui ne va pas sans une certaine noblesse ; ils ne sacrifient cependant qu'un bien qui, à leurs yeux, a perdu sa valeur. Sensiblement différents sont ces esprits aventureux, qui, ayant manqué leur carrière, gaspillé leur fortune, peut-être commis par entraînement quelque indélicatesse, suivent la même voie; ceuxlà tiennent à la vie; c'est pour se réhabiliter qu'ils l'exposent ; l'origine de leur courage est trouble et malsaine; mais sur le champ de bataille, quelle que soit la raison qui les y a amenés, ils l'oul des merveilles; ils expient; le courage en face de la mort, ils l'ont tout entier.

Des populations pauvres, attachées^ un sol maigre

qui les nourrit mal, grossières et engourdies fournissent plus et de meilleurs soldats que les pays riches, où l'on a facilement ses aises et où on est plus raffiné. Plus l'existence est dure et précaire, moins on considère la mort comme un mal et moins on la craint. La bravoure de ces gens parait plus grande ; elle l'est en effet, mais elle est aussi plus facile.

On prétend que certaines races asiatiques sont indifférentes à la mort. Le Chinois la subirait comme une chose sans importance, en faisant preuve d'une impassibilité qui n'a rien à voir avec le courage. Cela est incompréhensible, le mode d'existence de l'homme n'étant pas l'insensibilité végétative. 11 se peut que, dans l'aberration d'une doctrine philosophique, on arrive à se persuader que la vie ne vaut rien et que par suite on ne perd rien à en être privé. Restent pourtant à l'instant suprême la répulsion instinctive et le cri de la chair, qui ne se suppriment pas. Chez le Japonais tout au moins la même indifférence à la mort est d'autre nature ; instruit dès l'enfance, qu'il doit son sang à la patrie et à l'empereur, cette obligation a pris pour lui la force d'une idée élémentaire, indiscutable, innée et banni toute arrière-pensée de sacrifice douloureux. C'est du courage acquis, devenu pour ainsi dire mécanique, et qui n'a rien de commun avec la stupide apathie.

Le Japonais croit que son existence appartient

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d'abord à son pays et à son prince ; par suite, il la leur abandonne volontiers ; d'autres orientaux plies à l'oppression et au despotisme séculaires, se considérant comme la chose d'un maître, paraissent admettre qu'ils n'ont de la vie que l'usufruit et que, par suite, il n'y a pas lieu de trouver étrange que le maître la reprenne à son gré. 11 n'y a pas apparence que des occidentaux, individualistes et indépendants, consentent jamais à regarder la mort comme une quantité négligeable. Et pourtant il semble que plus la civilisation se développe, plus la vie devient intense, plus on l'expose facilement. Aux temps passés, aux époques barbares, on tuait presque sans y penser un prisonnier, un esclave ; on n'avait pas le respect de l'existence d'autrui ; aujourd'hui c'est de la sienne propre qu'on fait peu de cas. Si les guerres meurtrières sont devenues plus rares, en revanche les inventions modernes multiplient autour de nous les menaces de destruction ; tandis que la médecine combat plus efficacement les maladies les plus redoutables, écarte les épidémies, prolonge la vie humaine, que l'hygiène se développe de plus en plus et neutralise les germes morbides, ce que nous gagnons d'un côté il semble que nous soyons pressés de le perdre de l'autre; les accidents se multiplient autour de nous, dont nous aurions pu être les victimes: c'est à peine si nous y faisons attention ; les précautions les plus élémentaires sont négligées ; nous voulons aller vite et, sous prétexte d'arriver un peu plus tôt, peu nous

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importe de ne pas arriver du tout. La prudence est quelque chose de vieilli ; nous nous lançons dans le tourbillon, dont l'agitation nous grise, et nous préférons vivre beaucoup en peu de temps que de vivre longuement ; « on ne meurt qu'une fois » dit-on ; oui, mais c'est la bonne. Légèreté, imprévoyance, affectation de n'y point penser, voilà ce qui nous fait sans cesse côtoyer la mort, au risque de la rencontrer ; cette frivolité étourdie n'a point de rapport avec le vrai courage.

Il y a pour mépriser la mort des raisons plus nobles : la vie est précieuse, mais il y a plus précieux qu'elle ; si l'on ne peut la conserver, qu'en sacrifiant son honneur, sa liberté, ses croyances, s'il faut la traîner dans une soumission abjecte à la force brutale, mieux vaut y renoncer ; dépouillée de ce qui en fait la légitimité, la dignité, l'orgueil, elle ne doit plus nous être chère ; la joie de voir la lumière est achetée à trop haut prix, s'il faut accepter une capitulation lâche et se rendre à merci.

C'est à cette dure nécessité que se résoudra le courage, lorsqu'il est chargé d'intérêts majeurs qu'il lui faudrait trahir sans cela. Risquer sa vie sans raison décisive n'est qu'une fantaisie et une folie; distinguons le courage utile de celui qui ne l'est pas ; c'est le premier qui fait servir à une fin généreuse un sentiment généreux par lui-même; en vue de cette fin il ne reculera pas devant le danger le plus extrême et offrira sa vie. Ici se justifie le mépris de

la morl, s'il faut garder une expression qui a belle tournure et qui est courante, mais qui pourtant ne satisfait pas le sens droit. On ne doit pas mépriser la mort, qui est une chose terrible ; on doit l'aHronler au besoin sans trembler; c'est ce que fait le vrai courage.

Le courage ne va presque jamais seul ; il est d'ordinaire accompagné d'autres sentiments, d'états d'àme, qui exercent sur lui leur influence, qui l'augmentent à certains points de vue et à d'autres peuvent le diminuer.

L'insouciance parait au premier abord le développer; si l'on réfléchit au danger, on est moins disposé à le braver ; quand, par l'elîet d'un tempérament brusque et fougueux, on n'y pense point, ou quand on s'interdit d'y penser, pour ne pas connaître la crainte, on s'y jette avec plus d'impétuosité. Le courage insouciant est le courage brillant par excellence ; il va au combat comme à la parade : il se fait beau comme pour une fête; il conserve toute sa liberté d'esprit, ne se frappe pas, joue et plaisante; il est jeune et pimpant. N'en médisons point; c'est le courage français. Si cette insouciance est réelle et la gravité du danger méconnue, il déploie moins de force virile que le courage sérieux ; si elle dégénère en bravade, c'est une faiblesse ; mais si elle est comme une coquetterie de

l'amour-propre, un air de dédain du danger, qu'on prend pour montrer qu'on lui est supérieur, elle ne diminue pas le courage, elle le pare.

L'accoutumance produit de merveilleux effets. Les grognards du Premier Empire étaient prêts à suivre leur chef au bout du monde, à combattre un contre dix ; ils avaient vu des journées si chaudes, que rien n'était plus capable de les étonner; ils eussent été invulnérables, qu'ils n'auraient pas entendu siffler les balles avec plus d'indifférence. On se familiarise avec tout. Le conscrit qui va au feu pour la première fois a besoin de plus d'énergie morale que le vétéran, qui ne retrouve plus que des sensations émoussées ; il a donc plus de courage. Mais d'autre part, l'endurance du vétéran est faite de courage accumulé ; si le courage n'est plus pour lui chose nouvelle à chaque occasion, c'est qu'il en a des réserves ; quelle force d'âme il lui a fallu pour les constituer et pour éliminer à tout jamais la peur !

Le soldat musulman, qui tombe à son poste sans sourciller, est fataliste ; il est persuadé que son heure est fixée, que, s'il périt, c'est qu'il doit périr; la fuite ne lui servirait de rien ; selon la volonté d'Allah les balles ennemies l'atteindront ou l'épargneront. Le fatalisme donne au courage une ténacité, une constance, une stabilité extraordinaires. 11 semble qu'au point de vue psychologique et dans l'être intime, il le remplace par la résignation et, l'abandon de soi entre les mains de la Providence;

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il supprime la résolution d'agir, l'effort et il en est jusqu'à un certain point la négation, autant du moins qu'une théorie philosophique peut 'avoir de valeur dans la pratique en présence des affres de la mort. Les grands capitaines sont souvent fatalistes ; ils croient à leur étoile ; le simple soldat compte sur sa chance ; il sait qu'un certain nombre de ses camarades ne reviendront pas le soir de la bataille, il a confiance qu'il ne sera point de ceux-là. Le nègre porte sur lui son fétiche qui le protégera. Tout cela, c'est à des degrés divers une garantie qu'on cherche, une sorte d'assurance qu'on contracte contre le danger. La face de la mort est si terrible qu'on est excusable de se voiler les yeux — d'un voile souvent transparent — avant de l'affronter; ce n'en est pas moins une diminution du courage, non dans ses effets, qui au contraire s'accroissent, mais dans sa sincérité, dans son intégralité psychologique.

La croyance à une existence future plus désirable et plus belle, met dans le courage une allégresse et des transports qui le transfigurent. On ne subit point la mort, on s'élance ardemment vers elle comme vers une délivrance. Ainsi les martyrs se livraient au bourreau et, dans les tortures, ils voyaient les cieux entr'ouverls et la palme prête. Ainsi les barons des Chansons de geste, en recevant des Infidèles le coup fatal, sentaient leur àme s'envoler au paradis, « parmi les belles fleurs ». Comme le fatalisme, mais d'une autre façon, la croyance à l'immortalité rem-

place le courage par un autre sentiment, plus bouillant, plus impétueux, l'acceptation enthousiaste de la mort comme un passage à la félicité éternelle ; elle n'en laisse subsister que le côté matériel, si on peut dire, l'énergie nécessaire pour supporter patiemment la destruction du corps. Encore faut-il qu'elle soit autre chose qu'une aspiration vague, une espérance mystique, qu'elle se soit implantée dans 1 ame avec une certitude absolue. Aux époques de foi intense, dans les âmes profondément religieuses, elle produit une exaltation qui dépasse les limites du courage ; elle ne le supplée pas chez les tièdes.

L'intérêt lui-même peut se glisser à l'origine du courage et en salir la source sans en affaiblir l'efficacité. Si, au temps des guerres civiles d'Italie, les condottieri en donnaient parfois pour leur argent à ceux qui les payaient et étaient ingénieux à proportionner le sang versé à la somme reçue, on a vu des bandes mercenaires se battre avec acharnement, comme s'il s'agissait de leurs affaires propres. Quand l'officier accomplit une action d'éclat, s'il songe à conquérir un grade ou la croix, un motif intéressé alimente son courage ; mais le gain est si petit par rapport à l'enjeu, que cette arrière-pensée enlève peu de chose à son dévouement. Pour beaucoup l'amour de la gloire est un stimulant puissant du courage ; c'est à peine si on ose ici parler d'intérêt ; quand on expose sa vie, il est permis de chercher un réconfort qui vous soutienne ; en est-il un plus pur

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et plus noble que la gloire? Ce n'est qu'une récompense d'opinion ; mettre à son nom une auréole et, comme dit le poète ancien, vouloir « voltiger vivant sur les lèvres des hommes », n'est-ce pas l'ambition des plus grands ?

11 est un état d'àme qui, sans discussion possible, donne au courage toute sa plénitude et en augmente la vertu ; c'est la pleine possession de soi-même et le sang-froid. On peut être courageux dans l'agitation et dans le trouble, et c'est ainsi qu'on l'est généralement ; une surexcitation fébrile vous emporte ; on l'est plus et mieux, en l'absence de tout tumulte physique ou moral, lorsqu'on a du danger une vue claire et que cette vue vous laisse calme et froidement résolu. On ne le repousse pas d'un élan inconscient et aveugle ; on lui oppose, d'une intelligence lumineuse et ferme, les moyens les mieux calculés et les plus propres à le conjurer. Tel au milieu de la tempête le capitaine n'est pas ébranlé par le sifflement aigu de l'ouragan et par le choc puissant des vagues et donne impassible les ordres nécessaires au salut du navire. Tel le général au plus fort de l'action surveille sans s'émouvoir les phases du combat, développe ou modifie son plan et conçoit la manœuvre qui forcera la victoire. C'est là la forme parfaite du courage, celle qui ne doit rien à l'excitation des nerfs, qui, loin d'obscurcir la raison, la rend plus iiMIe et plus prévoyante-, qui nous laisse entière la domination ^\\v nous-mêmes ; cVsl en même temps

celle qui le préserve des écarts inutiles et lui fait produire son plein effet.

11 y a bien des sentiments qui vibrent d'habitude en même temps que le courage, des motifs qui le diversifient, des dispositions psychologiques qui le nuancent; autour de lui se produisent des actions et des réactions multiples. 11 est difficile de le saisir à l'état pur. Cependant c'est quelque chose de spécial et qui ne se confond avec rien, qui ne se perd pas dans l'amalgame. C'est sur les préliminaires que les influences étrangères se font sentir. Il est possible qu'au moment décisif, où, le danger surgissant, il fait comme explosion, tout ce qui est accessoire s'efface, se perde dans l'ombre et qu'il se retrouve toujours simple et identique. Comment, en négligeant ce qui ne lui est pas essentiel, en mesurer l'intensité ? Il semble en allant au fond que cette intensité soit en raison directe, non pas de la gravité matérielle du péril, mais du degré de conscience qu'on a de cette gravité ; c'est lorsqu'on s'en rend un compte exact, que le courage tend tous ses ressorts pour ne pas reculer. Cette intensité dépend également du prix qu'on fixe à ce qu'on expose, que ce soit la vie ou tout autre chose ; car il y a des biens auxquels on peut tenir plus qu'à la vie. Ainsi le sentiment du danger dans toute son acuité, l'importance qu'on attache à l'enjeu, sont les deux facteurs qui déterminent la quantité du courage déployé. La qualité se détermine autrement, par le sang-froid

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qui l'accompagne et dont nous venons de parler, par l'utilité du sacrifice. Généreux par l'effort qu'il nous impose pour nous élever au-dessus de nous-mêmes et par l'abandon de ce qui nous est le plus cher, il l'est encore à un autre point de vue, c'est-à-dire lorsqu'il n'est pas seulement une manifestation de mâle énergie, mais un dévouement a une cause noble, qu'il protège le faible, défend l'existence, l'honneur de la famille, assure le maintien, l'indépendance de la patrie, se fait le champion de toutes les libertés ou le serviteur de la science. A cet égard il rentre dans la catégorie des sentiments bienfaisants, qui ont pour objet de venir en aide à nos semblables; il les dépasse, et par la valeur du service rendu et surtout par la grandeur du renoncement; il pousse le désintéressement à l'extrême, puisque ce n'est pas seulement son repos, ses aises, son argent qu'il leur sacrifie, mais la vie dont il se dépouille sans hésitation pour eux.

On distingue généralement le courage civil et le courage militaire. C'est une classification commode, qui repose sur des choses et en partie aussi sur des mots. Dans nombre de cas, il n'y a pas de différence au fond. Un agent de police, qui arrête un malfaiteur dangereux et armé, un savant conduisant une expérience qui peut le tuer, un médecin soignant des

pestiférés sont pareils au soldat sur le champ de bataille. La différence est surtout dans les conditions extérieures. Le courage militaire éclate dans le mouvement et le bruit ; il s'allume d'ordinaire en même temps dans des milliers de poitrines et suit l'entraînement de la foule ; il jouit du retentissement sonore, attire sur lui l'attention, et la renommée le propage au loin. Le courage civil est souvent obscur et ignoré ; il est d'habitude solitaire et réduit aux ressources individuelles ; il s'exerce dans le silence. Peut-être, par suite de ces circonstances, demandet-il une plus forte dose d'énergie. En revanche, il existe une autre différence qui, la plupart du temps, le place h un niveau bien inférieur à celui du courage militaire. Dans la vie civile le courage se déploie sur un terrain moins périlleux et on décore de ce nom des actes qui n'engagent que des intérêts secondaires. Un magistrat qui, malgré la pression du prince, refuse de rendre un arrêt injuste, un homme d'Etat qui s'oppose à une mesure funeste, un tribun qui essaie d'arrêter une foule déchaînée, un orateur qui tient tête à une assemblée hurlante font preuve de courage, d'un courage méritoire et que d'autres à leur place n'auraient pas eu ; mais ils ne sacrifient que leur carrière, leur situation ; ils ne risquent pas l'enjeu suprême, qui est la vie.

Le courage militaire a des origines qui font frémir; il a été longtemps synonyme de férocité. Quand les hordes barbares se ruaient à la conquête d'un pays

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voisin, elles se vautraient dans toutes les horreurs du massacre, du pillage, des incendies; animées de la fureur de la dévastation, elles égorgeaient les femmes et les enfants ; le courage pour elles, c'était la sauvagerie brutale et l'ivresse du sang. 11 ne faudrait pas remonter bien haut dans l'histoire pour trouver à des époques civilisées des excès pareils, que les lois impitoyables de la guerre autorisaient. Aujourd'hui, le courage militaire a répudié cette escorte abominable de cruautés. 11 a réduit au strict minimum la violence nécessaire ; il s'est fait humain et s'assujettit aux conditions les plus sévères : exposer sa vie avec autant de hardiesse que jadis, mais n'attentera celle de l'adversaire qu'autant qu'il est indispensable pour protéger la sienne et obtenir la victoire, s'enflammer pour l'action et, aussitôt la partie gagnée, s'arrêter, relever et soigner les blessés, épargner les prisonniers qui vous menaçaient tout à l'heure, respecter les non-combattants, s'interdire le pillage, qui passait autrefois pour le dédommagement légitime des dangers courus.

Pur de toute férocité et de cette débauche de carnage, qui le portaient au paroxysme, privé de l'espoir du butin qui l'excitait et des exactions en pays conquis, mais non pas énervé dans son action et plus que jamais prodigue de son sang, dirigé vers un but abstrait, le salut de la patrie, le courage militaire apparaît comme la plus haute manifestation de l'énergie humaine, la forme la plus généreuse du

dévouement et de l'esprit de sacrifice. La disparition de l'élément brutal ne l'a pas diminué ; il est vraiment « sans peur et sans reproche ». Le courage civilisé aura-t-il une aussi longue carrière que son ancêtre le courage barbare? En d'autres termes, trouvera-t-il toujours l'occasion de s'exercer, la guerre est-elle un état passager ou nécessaire de l'humanité ? Les nobles esprits souhaitent la disparition de la guerre comme celle d'un fléau et sans doute un jour les hommes comprendront qu'il est impie de s'entr'égorger. Mais entre cette aspiration vague et sa réalisation il y a un abîme. On peut imaginer une époque lointaine où les nations porteraient tous leurs différends devant un tribunal, comme font les particuliers, et la constitution de ce tribuual ne soulève pas d'impossibilité. Mais les particuliers y sont obligés et ne peuvent se soustraire à la juridiction établie ; où sera la force qui contraindra les nations? Lorsque l'une convoitera le territoire de l'autre et se sentira capable de le lui arracher, les autres s'interposeront-elles et, pour empêcher la guerre, la ferontelles? Quand même elles seraienttoutes contre l'agresseur, si celui-ci dispose d'une armée redoutable, lui imposeront-elles un veto belliqueux et sacrifierontelles leur repos pour la querelle d'autrui? Il est facile d'instituer le tribunal, il l'est moins d'organiser la gendarmerie qui assurera son autorité et fera respecter ses arrêts. Pour que s'accomplisse le rêve de la paix universelle, il faudrait que le genre humain

affirmât son unité et que les nations disparussent pour devenir de simples provinces du monde . L'homme a déjà franchi deux étapes qui le rapprochent de cet idéal ; de l'état sauvage, où chacun était armé et vidait sa querelle les armes à la main, nous sommes passés à l'état civilisé où l'individu lésé en réfère à la justice. Les petits peuples, qui jadis guerroyaient entre eux, sont devenus de simples provinces d'une nation plus grande et leurs intérêts se débattent dans les assemblées de leurs représentants; les Picards ne font plus la guerre aux Normands, ni les Bourguignons aux Armagnacs : ce qui était possible autrefois ne Test plus. Reste à franchir la dernière étape — et la chose est tellement colossale qu'elle ne peut figurer à cette heure que comme une utopie — c'est à savoir que les nations, toutes les nations deviennent parties intégrantes d'une République mondiale gouvernée par un Parlement, où elles enverraient leurs délégués et où se discuteraient leurs intérêts, comme se discutent pacifiquement dans nos Chambres les intérêts de nos provinces, quand ils sont opposés. La paix universelle ne peut s'établir définitivement que par la suppression des armées nationales et la suppression des armées nationales ne saurait résulter que de la dénationalisation, c'est-à-dire de la réduction des nations actuelles à l'état de provinces de L'humanité unifiée. Ces temps ne semblent pas proches et, en attendant, la sagesse consiste à tenir « sa poudre sèche

et son épée aiguisée ». Pourtant c'est là le terme vers lequel nous porte une évolution lente, c'est dans ce sens que se sont accomplis les progrès passés et ceux-ci sont les garants des progrès futurs, dont la marche peut s'accélérer. Si le courage militaire doit s'éteindre faute d'aliments, il aura laissé des pages sublimes et l'humanité pacifique les lira avec admiration ; elle conservera pieusement, comme on conserve des titres de noblesse, les témoignages de l'énergie déployée par les ancêtres sur les champs de bataille, dans cette période de l'histoire de l'homme où il était nécessaire et licite de savoir s'entre-tuer.

En tout cas, si le courage doit voir disparaître quelqu'une de ses formes, assez d'autres resteront pour qu'il ne périsse pas tout entier. La lutte contre les fléaux et contre les éléments, la conquête par la science des domaines inexplorés, l'assujettissement des forces de la nature, dont un si grand nombre sont encore inconnues, lui laissentune vaste carrière, dans laquelle ce que nous voyons de nos yeux est un sûr garant qu'il ne faillira point à sa tâche. Poussons jusqu'au bout la spéculation : cette tâche sera-t-elle éternelle ou le courage n'est-il qu'un effort momentané — entendez séculaire — pour arriver à un but, lequel atteint, il n'aurait plus de raison d'être et serait comme un organe sans fonction? Est-il un des composants essentiels, fondamentaux de notre «âme, comme l'amour par exemple, ou

bien n'est-il que la condition d'un certain état de l'humanité qui cessera avec cet état? Aux époques primitives le courage était de tous les jours, c'était l'arme de chevet contre les innombrables ennemis dont on se sentait enveloppé. Actuellement combien de gens des plus honorables et qui ne se croient inférieurs à personne n'ont guère accompli d'actes de courage ! Nous sommes exposés à bien des morts subites, à bien des accidents, mais ces accidents nous broyent, sans que nous ayons à faire preuve d'énergie résistante. Si la sécurité n'est pas complète, elle s'accroît et il est rare de se trouver en tête-à-tête avec un malfaiteur; nos droits sont reconnus et protégés; le perfectionnement social tend à diminuer les occasions de montrer son courage et la tranquillité d'une vie paisible est désormais le lot d'innombrables bons bourgeois des deux hémisphères. Il n'est pas jusqu'à la douleur qu'on ne réussisse à nous épargner et le scalpel du chirurgien ne pénètre plus guère que dans des chairs insensibilisées. 11 est incontestable que le progrès de la civilisation tend, par un certain côté, à rendre le courage moins nécessaire. Supposons qu'on aille infiniment plus loin : l'humanité aurat-elle perdu ou gagné? Est-il indispensable qu'une part de notre activité se dépense à affronter le danger? N'a-t-elle pas d'autres emplois meilleurs? Ouestion insoluble et qui n'a, du reste, pour le moment qu'un intérêt de curiosité.

Sous le Grand Roi, les hommes étaient vaillants. Napoléon disait à ses soldats qu'ils étaient des b?'aves. Valeur, bravoure sont équivalents de courage ; mais le mot courage a aussi un autre sens : il signifie l'endurance. Le courage-endurance ressemble à la bravoure en ce qu'il met en action notre énergie; mais son objet est différent. La bravoure tient tête au danger; elle a pour contraire la crainte lâche; le courage-endurance résiste à la fatigue, à la misère, à la souffrance physique ou morale ; il a pour contraire la faiblesse. La bravoure, dans sa manifestation la plus noble, protège autrui ; l'endurance fortifie notre individu. et ne sert aux autres que dans des cas déterminés : ainsi une veuve pauvre, qui peine avec acharnement pour élever ses enfants, est courageuse dans leur intérêt. Il faut un effort courageux pour travailler avec ardeur et surmonter la paresse, pour supporter la vie étroite et inquiète qu'impose la misère et ne pas tendre la main, pour ne pas succomber aux regrets d'un être cher et continuer malgré tout une existence qui a perdu son charme et sa consolation. Le courage, en pareil cas, ne consiste pas à être insensible, mais à empêcher le chagrin d'accomplir son œuvre destructrice et de nous anéantir ; nous sommes pour quelque chose sur la terre; nous avons une destinée à remplir; quelle

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que soit la cruauté des coups qui uous frappent, nous nous devons à notre métier d'homme. En est-il de même de la résistance à la douleur physique? Pourquoi ne pas nous y abandonner tout simplement, crier et nous plaindre ? Quel besoin de contraindre notre souffrance? Ce qui nous le commande, ce n'est pas tout uniment une fausse honte. L'homme est énergie ; toute faiblesse pour lui est une déchéance, l'aveu d'impuissance d'un vaincu ; la souffrance est inhérente à notre condition ; mieux vaut la patience qu'une révolte inutile. En outre, le courage est une défense. On sent moins la douleur, quand on concentre ses forces pour lui résister ; la déroute est périlleuse et meurtrière. Ce genre de courage, nous l'appelons encore stoïque, en souvenir de la grande école de l'antiquité, qui en avait fait la vertu par excellence de l'homme. Les stoïciens divisaient tout ce qui nous affecte en deux catégories, ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend point ; ce qui dépend de nous, c'est l'usage de la pensée, de la volonté, la direction de l'être moral ; ce qui n'en dépend pas, ce sont les persécutions, les violences tyran niques, la souffrance, la maladie, la mort. Ce qui ne dépend pas de nous doit nous rester étranger et indifférent, ne nous causer aucune impression, être traité comme n'existant pas; ainsi la femme de Paelus, tendant à son mari le poignard dont elle venait de se frapper, lui disait : « Cela ne fait pas de mal, non do/et. » Tentative sublime pour nous mettre au-dessus

de la douleur physique et pourtant caduque, car on ne supprime pas la sensibilité en la niant. Elle existe, mais il est beau de maîtriser ses palpitations tumultueuses. Il est beau de considérer les accidents que nous ne pouvons empêcher comme l'effet d'une brutalité aveugle qui ne troublera pas notre sérénité et ne fera pas faire naufrage à notre raison. Pareils au chêne qui oppose à l'ouragan la force invincible de ses bras tordus, nous nous raidirons contre la douleur. Nous n'étalerons point l'ostentation vaine du stoïcien antique, qui affirmait ne rien sentir et nous ne répéterons pas après lui : « Douleur, tu n'es qu'un mot » ; c'est une réalité, mais cette réalité ne nous abattra point.

La philosophie humaine se forme des vérités contenues dans les systèmes, en laissant tomber les exagérations. Or, en glorifiant l'énergie, le stoïcisme a formulé la protestation la plus noble de l'être pensant contre la matière qui l'opprime; si, dans l'enivrement de l'esprit de système, il a prétendu réaliser l'impossible, il n'en a pas moins déposé dans la conscience humaine quelque chose d'impérissable ; après l'apparition du stoïcisme, elle s'est trouvée plus grande qu'avant. Il lui a donné une leçon de courage, qu'elle n'avait pas reçue auparavant, et c'est pour le patrimoine humain une acquisition éternelle. Il n'appartiendrait qu'à Dieu d'anéantir la douleur; il appartient à l'homme de la vaincre.

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L'intrépidité marque dans le courage un degré de plus. Quand on parle d'un homme courageux, on entend qu'il l'a été dans tel ou tel cas et on suppose qu'à l'avenir il le sera ; d'un homme intrépide on est sûr qu'il ne faiblira jamais, si terrible que soit le danger. L'homme courageux peut sentir la crainte ; il ne l'est jamais plus que lorsqu'il l'éprouve et réagit de telle façon qu'elle n'ait pas de prise sur sa volonté. L'homme intrépide ne la connaît point.

La témérité est une façon de courage, mais qui n'est pas de la meilleure qualité, auquel il manque quelques éléments essentiels, remplacés par d'autres qui ne les valent pas. Le courage va au-devant du danger, mais non sans s'être mis en mesure de le combattre efficacement; la témérité s'y jette tête baissée et sans savoir comment elle en sortira. Comme elle se livre au hasard, elle est quelquefois favorisée par le succès, mais c'est alïaire de chance. Le plus souvent elle est inutile, parce que l'homme téméraire est victime de son imprévoyance, ou de peu de profil, parce qu'il s'expose pour un mince résultat. La témérité provoque une certaine sympathie par la générosité du sacrifice, mais en même temps elle inquiète et cause un malaise, parce qu'elle ne salis-

fait pas la raison. Elle provient parfois de l'inexpérience ; c'est un défaut de jeunesse ; la jeunesse ne sait pas et s'instruit à ses dépens. Elle peut naître aussi d'un tempérament bouillant et imprévoyant, qui aime à risquer tout. Parfois elle est inspirée par la gloriole : on veut se distinguer en faisant ce que ne ferait pas un autre ; on est fier de faire frémir ceux qui vous voient et on prend cela pour de l'admiration. Il n'y a qu'un cas où la témérité soit vraiment le courage poussé à ses dernières limites, c'est quand elle est voulue et réfléchie, qu'il s'agit, en payant de sa personne, de persuader à des trembleurs que le danger n'existe pas; on dépense plus que sa part de courage pour ceux qui n'en ont pas assez et on rétablit la balance ; on se donne en exemple, parce que cet exemple sera décisif. Un général est téméraire qui s'élance au-devant de la mitraille; si ses troupes plient et qu'il faille les ramener au combat, si sa mort doit être le signal de la victoire, c'est une témérité bienfaisante et glorieuse.

La hardiesse est l'opposé de la pusillanimité; c'est le courage entreprenant et décidé. Le courage ne se devine pas ; le plus souvent la hardiesse saute aux yeux par l'air, l'attitude, le langage ; ce n'est qu'une préface, à laquelle on est disposé à faire crédit, il faut voir l'œuvre. Il y a des gens qui ne sont hardis qu'en

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paroles. La hardiesse est une promesse; cette promesse, c'est le courage qui la lient.

L'audace n'est ni le courage, ni la témérité. La témérité aborde le danger sans nécessité, par caprice, par boutade; l'audace lui ressemble par la promptitude à s'y jeter, mais celte promptitude est un coup médité et l'audace sait ce qu'elle fait. La témérité ferme les yeux, l'audace a envisagé le point faible de l'ennemi et c'est sur ce point qu'elle fait porter l'attaque foudroyante. L'homme audacieux a du courage, mais il a surtout de la décision et de la volonté; il compte beaucoup sur lui-même; il se fait fort de maîtriser, de violenter le cours des choses. Rapide et clairvoyant, il ne laisse pas au danger aperçu le temps de se développer et pense le dompter en fonçant dessus. Oser, c'est se lancer dans une entreprise aléatoire en spéculant sur la timidité de l'adversaire, en escomptant l'effet moral d'une offensive instantanée, en prenant un parti qui le trouve désarmé parce qu'il le jugeait impossible, en ne lui laissant pas le loisir de se reconnaître et d'organiser la résistance. Le courage ramasse ses forces pour lutter; l'audace supprime la lutte en surprenant l'ennemi avant qu'il ne soit prêt. L'homme audacieux a le coup d'œil ; il sait qu'il n'y a qu'un moment favorable pour agir; ce moment, il le saisit et lui l'ait

rendre, sans hésitation et sans répit, toutes ses conséquences ; un plan audacieux est souvent le plus raisonnable. Un général poursuivant une armée démoralisée par la défaite, fond avec une poignée d'hommes sur une troupe dix fois supérieure en nombre et par ce coup d'audace lui fait mettre bas les armes; en d'autres circonstances, il eût été téméraire. L'homme courageux espère le succès, le téméraire n'en a cure, l'audacieux se croit sûr de l'atteindre. Un vieux proverbe dit que la Fortune aide les audacieux; elle leur sourit, en effet, mais autrement qu'aux téméraires. Le téméraire peut avoir ou n'avoir pas de chance ; cela ne dépend pas de lui ; l'audacieux met la main sur la chance et la contraint à être fidèle. Généreuse par l'exaltation des forces actives de l'homme, parce qu'elle exclut la circonspection, la timidité qui se replie sur elle-même, parce qu'elle tient peu de compte du danger, l'audace ne l'est pas toujours dans le but qu'elle se propose. Elle aboutit au crime aussi bien qu'à Faction d'éclat. On ose pour le mal comme pour le bien.

L'héroïsme, lui, est toujours bienfaisant; le vice et le crime ont des forcenés, point de héros. L'héroïsme est comme l'extrait concentré, l'exaltation souveraine du courage. 11 s'en distingue en ce que le courage est jusqu'à un certain point un état constant de l'àme,

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rhéroïsme une inspiration sublime qui la traverse comme un éclair; on peut faire fond sur le courage; il n'y a lieu ni de prévoir, ni d'escompter l'héroïsme. Le courage est naturel et ne s'apprend point, mais on le stimule, on le développe ; l'héroïsme éclate à l'improvisle, sans qu'on s'y attende, dans toutes les conditions, les plus humbles comme les plus élevées. 11 a besoin de circonstances exceptionnelles et c'est une des raisons pour lesquelles il est rare ; il faut une conjoncture extraordinaire pour qu'un homme habituellement courageux se transforme en héros. Le courage comporte des nuances, suivant que le danger est plus ou moins grand, et s'y proportionne; l'héroïsme ne naît que dans le péril suprême. Le courage brave la mort menaçante, mais avec quelque chance d'y échapper et cette chance il ne la néglige point; l'héroïsme la voit en face et dédaigne de faire le geste qui pourrait l'y soustraire. Ainsi le chevalier d'Assas, sentant sur sa poitrine la pointe des baïonnettes ennemies, donne l'alarme à son régiment. L'héroïsme dépasse la mesure des forces physiques ou morales et fait violence à la nature. Il résulte de la disproportion entre les ressources dont on dispose et l'effet qu'on leur fait produire. Un acte simplement courageux chez un homme sera héroïque chez une femme. Que Rodrigue venge l'affront reçu par son père, qu'il provoque un ennemi redoutable, cela n'est que de la bravoure; mais, si l'agresseur est le père de celle qu'il aime, s'il renonce h elle pour sau\cr

lhonneur de la famille, il est héroïque ; l'héroïsme pousse l'esprit de sacrifice plus loin que le courage. Là où le courage pourrait s'arrêter, ayant satisfait à ce qu'on attend raisonnablement de lui, l'héroïsme commence. Le vieil Horace, qui donne sans hésiter ses trois fils à sa patrie, qui fait taire l'amour paternel en considération de la grandeur de Rome, est courageux ; le célèbre qu'il mourût est héroïque, parce que le sacrifice était suffisant. Le commandant d'une place forte, qui l'a défendue jusqu'au bout et qui manque de vivres, n'encourrait point de reproche en acceptant une capitulation honorable ; il est un héros, s'il s'ensevelit sous ses ruines ; il avait fait tout ce qu'on était en droit de lui demander; il ajoute quelque chose en surcroît. Comme l'honneur est la délicatesse de la vertu, l'héroïsme est la quintessence du courage. Il paraît quelquefois inutile et sans résultat pratique : il a cette utilité supérieure d'édifier et d'éblouir ; l'exemple de l'héroïsme enfante les héros.

Le courage est d'habitude associé à d'autres sentiments et forme avec eux un faisceau qu'il faut délier pour voir comment ils le modifient. L'héroïsme apparaît pur de tout mélange, isolé et complet en lui-même. Comme l'acte héroïque résulte d'une décision instantanée et jaillit spontanément d'une volonté immédiate, on ne voit pas quelle influence il pourrait subir; il sort d'un seul coup des profondeurs de 1 V'tre humain et, n'admettant pas la réflexion, il ne

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suppose rien de complexe. 11 est un mouvement impétueux, qui transforme l'homme et lui fait faire ce devant quoi il aurait peut-être reculé, s'il y avait longuement pensé. La preuve c'est que, la fièvre calmée, l'enthousiasme éteint, le héros, retombé au rang d'homme, est parfois étonné de l'acte accompli; peut-être ne s'en juge-t-il plus capable et n'est-ce point uniquement par modestie qu'il repousse les félicitations ; il s'est produit en lui quelque chose d'extraordinaire et, revenu à l'état normal, il n'aperçoit plus nettement le motif qui l'a rendu supérieur à lui-même. Pourtant l'héroïsme n'est pas un coup de folie; s'il n'était qu'une poussée aveugle, il n'y aurait pas lieu de l'admirer. Tout en étant ardent, il est lucide. Le héros n'a pas la réflexion, il a l'intuition; il sait ce qu'il fait et pourquoi ; c'est une existence à sauver, un désastre à prévenir ; sans cette vision rapide du but à atteindre, il n'y aurait pas d'héroïsme. Quand le chevalier d'Assas a poussé le cri immédiatement suivi par la mort, l'idée du salut de l'armée illuminait son esprit d'une clarté soudaine. Ce qui fait la sérénité, l'impassibilité de l'héroïsme, c'est que le but lui apparaît éblouissant et que le reste s'efface. 11 y va tout droit dans une harmonie sublime de l'enthousiasme et du sang-froid. Il faut en outre que ce but soit noble. Le héros est toujours le défenseur d'une grande cause. Si jusque-là rien ne l'a distingué dans la vie commune, au moment décisif, une pensée prodigieusement haute lui

apparaît, impérieuse, dominante, reléguant tout le reste dans l'ombre et, d'un élan, il la réalise.

Un héros pour les Grecs était un homme divinisé. Il reste encore dans le mot moderne quelque chose du sens primitif. Un héros est un homme qui sort de l'humanité et qui participe au divin, puisque ce que nous concevons au-dessus de nous, c'est Dieu. Lorsqu'on lit le récit d'un acte de courage, il faudrait être bien lâche pour ne pas s'imaginer qu'on aurait pu l'accomplir; l'acte héroïque nous dépasse et nous nous demandons avec angoisse, si nous en aurions été capables. Les héros ne sont pas nos semblables ; ils sont d'une espèce à part.

L'héroïsme est le sentiment désintéressé par excellence. 11 se satisfait lui-même et n'attend rien d'autrui. Si nous désirons que notre admiration ne demeure pas stérile, si notre petitesse tient à reconnaître sa grandeur, il faut lui vouer un de ces témoignages honorifiques qui perpétuent sa mémoire, une statue, une inscription, un éloge public, un arc de triomphe. S'il y a eu sacrifice matériel, on peut le compenser jusqu'à un certain point en recueillant une femme, des enfants laissés sans soutien ; un prix monnayé rabaisserait le héros. L'Amérique industrielle et commerçante a cru s'inspirer d'une noble pensée humanitaire en fondant un Institut pour récompenser l'héroïsme ; il y a des naïvetés qui vont au contraire de leurs bonnes intentions ; sous prétexte de l'encourager, n'est-ce pas le supprimer? La fondation

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Carnegie suscitera peut-être des actes utiles ; mais l'auréole de l'héroïsme leur manquera, puisqu'ils seront d'avance tarifés. Il n'y aura plus de héros, que ceux qui, dans la simplicité de leur cœur, l'auront ignoré.

Le courage est un bien si précieux que si, dans 1 état actuel de l'humanité, il disparaissait, celle-ci se traînerait dans une lamentable abjection. Ce serait le règne de la poltronnerie et de la lâcheté. Pareils à ces animaux misérables dépourvus d'armes pour se défendre et que la chute d'une feuille fait trembler, nous serions livrés sans répit à la peur. Toujours sur le qui-vive, toujours prêts à nous dérober, nous n'oserions regarder personne en face, relever une insulte, faire valoir notre droit ; exposés à toutes les violences, à toutes les spoliations, la soumission au plus fort, pour obtenir quelque chose de son bon plaisir, serait notre unique ressource ; la ruse sournoise s'imposerait comme le seul moyen de subsister. Quel charme auraient pour nous des bien>. qui à chaque instant pourraient nous échapper et que ne sauraient retenir nos mains débiles, une existence sans honneur, sans sécurité, que nous sentirions amèrement vile et méprisable? Surs de ne pas rencontrer de résistance, les sentiments marnais, la soif de nuire, l'injustice, la cruauté se déchaîneraient. Nous serions comme ces fantômes, que Virgile repre-

sente dans les Enfers et qui, n'ayant plus qu'une enveloppe corporelle sans consistance, s'enfuient en poussant des cris ridicules à la vue d'un guerrier ; de fait un homme sans courage n'est que l'ombre d'un homme. Grâce au courage, nous sommes quelqu'un, nous marchons la tête haute, nous avons confiance dans notre droit, nous nous sentons un foyer de force morale et le danger ne nous épouvante point ; nous conservons quelque chose de la fierté des gentilhommes de jadis, lorsqu'ils reposaient leur main sur la garde de leur épée. Mais le courage ne nous donne pas seulement l'assurance que nous sommes à l'abri ; il a de plus nobles emplois que de protéger notre personne : c'est par lui que les idées généreuses se propagent dans le monde et que les causes justes triomphent. Si le courage asservi s'est fait trop souvent dans l'histoire un instrument d'oppression, le courage libre empêche que le droit ne soit qu'un vain mot, sauvegarde l'indépendance des peuples et va secourir les opprimés ; le faible peut respirer en paix ; des cœurs courageux veillent sur lui pour le défendre.

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