CHAPITRE IV
Les sentiments généreux. — L'émotion esthétique. L'admiration. —L'enthousiasme. — L'ardeur créatrice.
Un dernier flot de sentiments généreux jaillit du contact avec ce qui est beau, grand et noble. De ce contact résulte une impression sur notre sensibilité, une révolution de l'âme qui s'exalte ; tandis que l'amour, le courage ont besoin de se manifester par des actes et de se projeter vers un objet, ici c'est un drame intime qui se développe en nous, suit toutes ses phases et ne produit d'effets extérieurs que lorsqu'il arrive au paroxysme ; notre activité matérielle n'est sollicitée d'entrer en jeu qu'au dénouement ; le sentiment du beau, l'admiration échauffent secrètement l'âme ; l'enthousiasme, l'ardeur créatrice sont le bouillonnement qui s'élance au dehors.
Quand on gravit une montagne, peu à peu les bruits de la vallée cessent de parvenir à notre oreille et l'on entre dans le silence. Mais cet assoupissement progressif des sensations familières n'est qu'une préparation des voies, qui laisse le champ libre à des sensations prochaines avides de s'éveiller. De
même, au moment où le sentiment du beau va naître en nous, les préoccupations vulgaires s 'effacent et il s'opère un dépouillement de tout ce qui touche à l'intérêt quotidien, un relâchement des liens qui nous enchaînent à l'existence matérielle. Les objets qui sollicitent d'habitude et exercent notre activité s'éloignent, disparaissent; celle-ci s'apaise dans un calme momentané, qui n'est pas un anéantissement, mais un recueillement religieux ; toute son énergie virtuelle, actuellement au repos, subsiste prête à agir. Et c'est une période de contemplation, où nos yeux plus largement ouverts, nos oreilles plus sensibles attendent; une chaleur bienfaisante nous envahit, des sensations inconnues s'emparent de notre être, d'abord vagues, puis plus nettes, comme iUn chœur de voix chantantes qui approche. De même qu'au théâtre nous écoutons distraitement les scènes d'introduction, puis l'intérêt s'accroît et nous finissons par être pris jusqu'aux moelles, par faire corps avec ce monde fictif qui s'est imposé à nous, de même, en présence du beau, l'attirance s'accentue peu à peu jusqu'à ce qu'il nous domine et prenne de nous possession, en supprimant tout ce qui n'est pas lui-même. Parfois, si l'objet est sublime, la prise de possession s'accomplit d'un coup : c'est un choc, qui nous arrache un cri, et nous tombons sous le rharme. L'émotion esthétique, de quelque façon qu'elle pénètre et se propage en nous, par une insinuation lenle ou par une attaqua brusque, est la mise en
communication directe avec le Beau. Elle est spontanée ; en vain nous tenterions de la faire naître artificiellement ; si elle ne se présente pas d'ellemême, elle est sourde à nos appels. Quelquefois devant le Beau, que nous savons être beau, qui fait vibrer d'autres âmes près de nous, devant l'objet même qui nous Fa fait maintes fois ressentir, elle refuse de s'éveiller ; tantôt l'impuissance à fixer assez fortement notre attention en est la cause; nous sommes le jouet d'une invincible distraction ; tantôt nous ne sommes pas à l'unisson du Beau ; il nous est comme étranger. Rien n'est plus pénible ; une indifférence, qui nous révolte inutilement, nous tient glacés dans un linceul ; nous sommes morts à la beauté et de cette mort nous avons conscience, sans pouvoir rien contre elle.
De quelle essence est l'émotion esthétique? La psychologie superficielle du sens commun incline à y voir une forme de l'amour, puisqu'on dit couramment qu'on aime le beau, qu'on est amateur des belles choses. Pourtant l'amour, même le plus immatériel, prévoit, attend quelque chose en retour de ce qu'il dépense, une réciprocité, une satisfaction qui le paie ; il suppose entre l'amant et l'aimée un terrain commun, sur lequel ils sympathisent et se fondent ensemble ; le Beau demeure toujours extérieur à nous dans son impassible majesté; il nous enflamme et reste froid ; il ne s'attendrit pas, comme la statue fabuleuse de Pygmalion. L'amour porte à se dévouer,
il trouve son expression la plus complète dans le sacrifice ; le Beau est tellement au-dessus de nous, d'une nature si spéciale, qu'on ne saisit pas comment on pourrait se dévouer, se sacrifier à lui ; il ne demande et ne permet rien de tel. Ce qui donne l'illusion de l'amour, c'est le plaisir qu'il procure par sa présence, le désir de le revoir et l'élan qui nous porte vers lui. Il nous tient compagnie, devient indispensable et nous contractons avec lui comme une amitié désintéressée. L'émotion esthétique est un ravissement plutôt qu'un amour ; être ravi, c'est proprement être détaché de soi et transporté par force, sans consentement exprès, dans un monde nouveau, où l'on éprouve une sensation de bonheur distincte de celle des bonheurs éprouvés jusque-là et supérieure. La contemplation du Beau nous rend heureux, en ce sens qu'elle se suffit à elle-même et nous suffit, que nous ne souhaitons rien d'autre que sa continuation, qu'elle est quelque chose de plein, excluant le manque et le besoin, et, jusqu'à un certain point, pareille à la félicité des Justes, telle qu'on se la figure dans l'Empyrée. J'ai dit que le ravissement nous détachait de nous-mêmes ; plus exactement il fait taire les aspirations mesquines et bornées, pour en susciter d'autres plus nobles, infinies, auxquelles il donne contentement. Le Beau a des affinités telles avec notre nature, si intimes et si profondes, qu'elle en reçoit l'impression comme d'un germe fécondant, qu'à son contact elle sort de la sté-
rilité et s'épanouit ; ainsi l'amour, qui n'est pas elle, y entre cependant par un certain biais. Lorsqu'on tourne autour de l'émotion esthétique, non pour la définir rigoureusement, tâche ardue, mais pour en apercevoir les différents côtés, on peut dire encore que c'est un enchantement ; et en effet, comme ces personnages que les fées entraînent dans des palais créés par leur baguette magique, nous apercevons grâce à elle par delà la réalité disparue des apparences merveilleuses, pour lesquelles nous restions aveugles, avant que le voile qui les couvrait ne fût déchiré. Elle ressemble enfin à l'émotion religieuse : le Beau inspire le respect ; nous n'oserions être avec lui familiers ; il nous tient à distance et nous rend graves ; plus que l'amour il comporte le culte ; il admet des dévots et des adorateurs. La religion du Beau n'est pas un mot vide de sens.
Quoi qu'il en soit, l'émotion du Beau est le prélimaire obligé de l'intelligence du Beau; sans elle nous ne chercherions pas à le connaître et nous ne parviendrions pas à en jouir. S'il ne nous apparaissait d'abord comme une caresse, nous ne serions pas sollicités de fixer sur lui notre attention et, si nous poursuivons nos investigations, c'est que chaque progrès dans la compréhension est accompagné d'une jouissance plus grande. L'émotion esthétique est calme et reposante ; elle verse dans notre âme la sérénité et peu à peu cette sérénité se change en joie ; elle est confuse, parce que c'est un sentiment
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et que tous les sentiments le sont ; ce n'est que dans l'intelligence du Beau qu'elle devient clarté ; elle n'est pas exempte d'un certain trouble, parce que le Beau est mystérieux et conserve toujours de l'inexpliqué, mais elle est confiante et dénuée d'inquiétude, parce que nous sommes sûrs que ce qui nous échappe encore ne peut que confirmer et renforcer ce que nous sentons ; le Beau véritable ne comporte pas la désillusion. Elle élève la température de notre àme en lui épargnant le malaise du froid, mais sans aller jusqu'aux ardeurs de la fièvre ; c'est une chaleur douce et vivifiante, comme celle qui dans le monde physique favorise l'éclosion.
Elle est trop délicate, pour qu'on l'atteigne toujours du premier coup et qu'on ne la confonde pas souvent avec des sensations, qui n'ont avec elle qu'un rapport lointain. Le citadin, fatigué delà ville et surmené, qui s'est enfui aux champs, croit dès l'abord sentir toute la poésie de la nature et devient dithyrambique. Qu'est-ce qui le charme en réalité? L'air sain qui restaure ses poumons empoisonnés par la poussière nauséabonde des rues, la brise qui rafraîchit son front échauffé, la liberté du regard, qui n'est plus arrêté à quelques mètres par les maisons et les murs, le vaste ciel, sur lequel il n'avait que de rares échappées de vue et dont l'immensité largement embrassée lui donne l'impression qu'il sort d'une prison, le silence entrecoupé de bruits harmonieux remplaçant le fracas assourdissant et odieux, une ploni-
tude de vie, un réconfort qui le ranime. Il prend la sensation du bien-être de la campagne pour celle de la beauté de la nature. Les gens incultes confondent la beauté avec la richesse et la pompe ; les lignes sévères d'un édifice les laissent froids ; les ornements, les dorures, le clinquant les ravissent. En outre, Témotion esthétique n'est pas toujours pure; elle est souvent engagée dans une complexité d'éléments qui l'altèrent et n'en laissent subsister qu'une faible partie. Devant un beau corps féminin le profane n'est pas insensible à la perfection des formes, mais il est au fond remué par le désir et exposé à prendre la chaleur de ce désir pour celle du sentiment esthétique ; seul l'artiste est exclusivement frappé par le caractère de beauté, qu'il abstrait en négligeant le reste et qui l'occupe tout entier.
Ce serait sans doute ajouter à tant d'autres un nouvel effort infructueux que de chercher à définir le Beau. Heureusement nous n'avons pas besoin de cette définition, puisque notre but est simplement de déterminer le sentiment qu'il nous inspire et que pour cela il n'y a qu'à nous interroger sur ce que nous éprouvons. Il est possible que le Beau soit constitué par un élément fondamental, toujours identique, qui le constitue, celui-là même qui échappe à la définition. Mais cet élément ne se présente jamais nu ; il est accompagné d'autres qui le nuancent, qui le diversifient, qui lui impriment un caractère spécial suivant les circonstances; le Beau se manifeste sous
des aspects très différents, que nous saisissons sans peine et ce sont ces aspects qui nous affectent directement : un ciel d'orage est beau par la masse énorme, la figure gigantesque des nuages plombés et menaçants, par l'éclat fulgurant de l'éclair qui les déchire d'un sillon de feu et les teint d'une lueur blafarde, par le fracas du tonnerre répercuté en grondementdans les gorges des montagnes, parla violence de l'ouragan et les torrents de pluie qui courbent les arbres comme des roseaux fragiles et les abattent par rangées, par le déchaînement effroyable des forces naturelles, qui saccagent et détruisent; c'est le grandiose qui domine. Vous vous promenez dans les bois l'été par la nuit bleue ; la lune glisse à travers les feuillages, rayant la masse des ombres de coulées d'une lumière argentée, se posant sur la mousse et sur le gazon, dessinant çàet là dans la forêt de vastes clairières ou s'étendant à l'infini sur les cimes moutonnantes des arbres qui tapissent les collines ; le silence n'est interrompu que par le bruit à peine perceptible d'une feuille qui tombe, l'immobilité immense que par le balancement d'une branche sous un reste de brise ; cela est beau et vous êtes ému. Voici sous un ciel d'un gris léger une petite vallée, où court dansl'herbe fraîche un clair ruisseau bordé d'arbustes flexibles et où de gras troupeaux paissent à l'abandon dans de vertes prairies ; il y a là encore une beauté qui vous plaît. Ce sont trois spectacles, qui ne se ressemblent point et qui pourtant ont un trait
commun, celui de nous communiquer l'émotion esthétique ; nous y établissons une gradation en prononçant les mots : sublime, beau, joli. Mais ce ne sont que des mois ; il semble que dans le premier cas le beau soit dominé par le grandiose et l'idée de puissance, dans le dernier atténué et amolli par la grâce; à cela correspondent dans l'émotion esthétique des différences d'intensité et même de nature ; il existe une gamme des émotions esthétiques; durant la tourmente la majesté du spectacle nous fascine et le Beau resplendit à travers l'horreur; au clair de lune l'harmonie des formes, la qualité de la lumière, l'équilibre dans le grand mystère nous pénètrent d'une sensation exquise dans sa plénitude; le vallon vert a quelque chose d'élégant et de fin qui nous séduit.
Prenons ce qu'on est convenu d'appeler simplement le Beau ; il est ondoyant et multiple ; à chacune de ses manifestations nous nous demandons par une curiosité invincible et naturelle : de quelle façon cela est-il beau? Et si, à chacune de ces questions nous faisons la réponse appropriée, nous voyons qu'elle est différente. Nous sommes au Louvre devant le tableau de Raphaël, la grande Sainte Famille de François Ier : saint Joseph est beau par la noblesse de ses traits, la sévérité de l'attitude, le sérieux du regard, l'impression étonnamment juste du rôle protecteur qu'il joue dans le drame de l'Incarnation, l'Enfant par la souplesse et la grâce de ses formes sveltes,
lu LES sknti.mi.n i- GÉNBKBUI
l'élan joyeux vers sa mère, la tendresse confiante avec laquelle ses deux bras en prennent possession, la Vierge par la gravité avec laquelle elle reçoit celte caresse, comme si elle avait le pressentiment des douleurs futures, la délicatesse du geste saisissant l'Enfant, la jeunesse et la pureté des traits, le moelleux et le naturel de la pose, sainte Elisabeth par le réalisme d'un visage vieilli, mais dont le caractère ne va pas jusqu'à la laideur, et le geste enveloppant par lequel elle retient son fils contre elle, saint Jean par la grâce enfantine de sa respectueuse et muette adoration, le principal des deux anges par son impétuosité et la largeur du mouvement des bras qui répandent les fleurs; partout le Beau, mais combien diversifié et que de notes dans le concert! La beauté de l'ensemble n'est pas faite de l'addition des beautés de chaque détail, bien quelles y contribuent; il a la sienne propre, qui n'est ni la somme de toutes ces beautés, ni même celle de leurs rapports, quoique ces rapports jouent un rôle important : ainsi le geste maternel de sain le Elisabeth et celui delà Vierge sont très différents et le rapprochement, le contraste de ces deux gestes a par lui-même une beauté, distincte de la perfection avec laquelle ils sont rendus ; de même l'attitude emportée, passionnée de l'ange semant les fleurs contraste avec le calme de saint Joseph ; ces rapports délicats font partie intégrante de la beauté de la scène totale, mais, pas plus que les beautés du dé-
tail, ils ne la constituent par eux-mêmes ; celle-ci, au point de vue plastique, résulte de la composition, dans laquelle, sans symétrie régulière, les personnages se font équilibre, les deux enfants, l'un plus nerveux, l'autre plus potelé, l'un en mouvement, l'autre au repos, sainte Elisabeth et la Vierge, toutes deux assises, mais dans des poses différentes, l'une offrant le type accentué de la vieillesse, l'autre les lignes moelleuses de la jeunesse, l'ange et saint Joseph debout, l'un adolescent et l'autre d'âge mûr, le premier dans un élan d'amour, le second dans une immobilité vigilante ; l'Enfant Jésus, la Vierge et saint Joseph forment un groupe pyramidal, sainte Elisabeth, saint Jean et les deux anges un autre, qui s'incline vers le premier pour apporter son hommage et constitue une pyramide renversée; entre les deux k lien est établi au premier plan par l'Enfant Jésus qui se jette vers sa mère, au second par le deuxième ange qui se retourne vers le premier et rappelle l'attitude de saint Joseph. Un autre genre de beauté de l'ensemble c'est la beauté psychologique : de la part de sainte Elisabeth et de saint Jean, l'hommage profond et discret, de la part de l'ange l'hommage débordant, sans réserve, qui frappe son compagnon d'étonnement, chez l'Enfant l'innocence souriante, l'attirance vers sa mère, qui l'accueille tendrement mais sans lui rendre son sourire, car dès maintenant elle est triste, enfin la méditation concentrée de saint Joseph. Au point de vue théologique peut-être