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pouvait-on accentuer plus fortement le caractère religieux du mystère ; on ne pouvait traduire la scène avec un charme plus intime dans ce qu'elle a d'humain. Ainsi le Beau, peut-être un dans son essence, se montre à nous sous des espèces infiniment diversifiées, qui éveillent en nous l'infinie variété des émotions esthétiques. Si nous fixons notre attention sur la figure de la Vierge, c'est la pureté des formes et la grâce mélancolique de l'expression, qui nous donne la sensation du Beau; si nous envisageons l'ensemble du tableau, c'est l'agencement savant des groupes, les proportions, une géométrie supérieure, animée, vivante, et ainsi de suite pour tout le reste.
Quelle que soit la nuance que lui imprime le caractère particulier de l'objet, le sentiment du beau est désintéressé, puisqu'aucun avantage matériel n'en découle pour nous; il n'est pas de ceux qui nous poussent à venir en aide à nos semblables ou qui sollicitent notre énergie et l'invitent à se dépenser en actes de courage; il est généreux pourtant, puisqu'il nous élève vers l'idéal, tend vers lui nos facultés affectives et en fait la source de nos joies ; il ne nous impose pas le sacrifice sans retour, qu'exigent les sentiments généreux qui dérivent de l'amour ou du courage; il ne nous coûte rien; mais, pour éprouver ses satisfactions éthérées et subtiles, il faut que nous transformions l'homme vulgaire que nous sommes, en ressuscitant ce qui de la nature angélique dort en nous.
Le sentiment du Beau peut rester tel ou se changer en admiration ; autre chose est de dire : cela est beau, autre chose : cela est admirable. Le Beau comporte des degrés et à un de ces degrés, qu'on ne peut fixer avec une précision absolue, qu'on désignera, si l'on veut, par le Très Beau, l'admiration commence. Elle correspond à une intensité plus grande de la qualité de l'objet. Elle correspond également à une plus grande intensité de l'activité mise en jeu. Goûter le Beau est quelque chose de plus nonchalant que l'admirer. En avoir le sentiment, c'est lui ouvrir largement les portes de notre sensibilité prête à l'accueillir, libre d'impressions étrangères et contrariantes, et le laisser sans résistance agir sur elle, la pénétrer du rayonnement qui lui est propre. Elle est dans un état de réceptivité, de demi-passivité ; c'est une rêverie, tout au plus une griserie. Le Beau vient à elle comme un Prince Charmant, qui l'éveille avec délicatesse, comme un soleil printanier qui la caresse et l'échauffé. Par l'admiration elle se reprend, sort de l'indolence, réagit et saisit le Beau corps à corps. C'est encore une contemplation, mais où le mol abandon est remplacé par une tension vigoureuse ; l'âme se porte vers le Beau et lui présente son hommage, non pas un hommage tiède et mourant sur les lèvres, mais ardent, convaincu, qui jaillit du cœur; elle entonne
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le cantique, par lequel elle le reconnaît pour son Seigneur et célèbre sa gloire, prodiguant L'effort pour égaler la louange à ses mérites. Tout à l'heure je montrais comment, devant la Sainte Famille de Kaphaël, le Beau se communique à nous ; ce n'est là (ju'un début : les sensations qu'il nous inspire ne sont pas comme ces ondes qui se propagent sur une surface liquide et finissent par s'éteindre dans l'inertie de la matière; elles se transforment en un frémissement d'admiration, en un invincible besoin de rendre témoignage et de payer tribut.
Les Latins avaient un mot qui exprimait à la fois l'admiration et l'étonnement — admirari — . Ils faisaient une confusion ; car l'étonnement et l'admiration sont distincts; mais de cette confusion même une indication est à tirer. Si la psychologie rudimentaire du peuple n'aperçoit les choses qu'en gros et non avec la finesse d'une analyse exacte, elle ne mêle cependant que ce qui est voisin. Et en effet il y a de la surprise dans l'admiration. Cette surprise ne résulte pas de la perfection de l'objet envisagé ; c'est affaire à l'admiration de la reconnaître, de la mesurer, de l'apprécier. Elle naît du contact premier avec le Beau; le Beau est extraordinaire, c'est-àdire qu'il sort de la moyenne des choses auxquelles nous sommes accoutumés; en l'apercevant, nous nous demandons par quel jeu de forces ignorées il s'est dégagé de la mesquinerie ambiante, a\e< laquelle il fait, disparate. Considérons là ciel étoile :
nous admirons le bleu profond et velouté de l'espace, où resplendit le scintillement des étoiles, l'immense Voie Lactée d'un gris fin saturé de lumière diffuse ; ce sont là des impressions réfléchies de poète ou de peintre ; mais tout d'abord, avant que nos sensations prennent une couleur esthétique, nous sommes stupéfaits, en songeant à l'infini de l'espace, à l'innombrable quantité des mondes rayonnants, à la vitesse de leur mouvement dans des routes immuablement fixées, à la somme de puissance énorme, incompréhensible pour notre faiblesse, nécessaire à la réalisation de cette inconcevable harmonie; c'est cet émerveillement qui provoque, alimente, centuple notre admiration. Prenons une œuvre de la main de l'homme ; elle est moins imposante ; mais le mystère de la création de la Beauté, dont nous ne voyons pas l'équivalent autour de nous, ne se dresse pas moins devant notre imagination pour la confondre. Cette création suppose chez l'artiste une nature, des dons exceptionnels, une excellence surhumaine, qui dépasse notre conception : elle étonne.
On se sent frappé d'admiration ; le mot est juste. L'admiration est un ébranlement, ressenti quand le Beau supérieur s'impose à nous sans discussion possible, si impérieusement que nous subissons le choc a\ec une sorte d'angoisse. Ce n'est qu'en nous reprenant que nous éprouvons que la violence est douce et se transforme vite en plaisir.
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L'admiration est un sentiment très généreux : elle est un aveu spontané d'infériorité devant quelque chose d'éminent. Nous admirons d'en bas — suspicere, disaient les Latins ; — nous faisons retour sur nous-mêmes et nous convenons ingénument que l'œuvre qui nous fascine était en dehors de nos moyens, que, pour l'imaginer et l'exécuter, il fallait d'autres ressources que celles dont la nature nous a pourvus; nous proclamons en nous-mêmes la supériorité de l'ouvrier et nous prenons conscience de notre insuffisance et de notre petitesse. Il semble donc que l'admiration ne saurait aller sans quelque humiliation secrète et sans un arrière-goût d'amertume. Pourtant il n'en est rien et, en constatant notre infériorité, nous l'acceptons sans peine. C'est sans doute parce que le Beau a un caractère impersonnel. Regardons un des spectacles sublimes de la nature, par exemple des pics neigeux étincelant au soleil, des glaciers avivés par les teintes roses du couchant : que nous croyions à un ordonnateur suprême ou à l'organisation de la matière par ses forces essentielles, c'est une création tellement grandiose, qu'elle reste en dehors des puissances d'une personne analogue à la nôtre ; nous ne nous sentons pas diminués, parce que le point de comparaison manque; l'être que nous sommes n'est pas avili, parce qu'un être sans proportion avec nous et d'autre nature ou une cause quelconque qui nous échappe a réalisé des magnificences qui nous dopas-
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sent ; c'est une merveille qui nous échoit gratuitement, qui nous tombe du ciel et dont nous n'avons qu'à jouir sans scrupule. Il y a quelque chose d'approchant pour l'œuvre d'art ; sans doute la personnalité de l'artiste s'y est incarnée, mais c'est une personnalité faite d'éléments spéciaux, qui n'a pas de commune mesure avec la nôtre, et cela est si vrai que l'œuvre peut avoir été enfantée par un homme qui, dans la vie commune, n'avait rien de supérieur à nous. L'idéal est impersonnel et c'est ce que l'artiste y a mis d'idéal qui fixe notre admiration. D'autre part l'admiration est une ascension vers l'idéal; à mesure que nous la ressentons, nous nous avançons vers les régions où l'œuvre est née. Elle nous élève, nous porte vers le niveau de l'artiste et diminue la distance qui nous sépare de lui ; c'est là un sentiment réconfortant, qui nous rehausse à nos yeux et va parfois jusqu'à de singulières méprises : l'acteur ne se considère pas comme l'humble serviteur de l'écrivain et son porte-paroles, mais se croit le créateur de l'œuvre avec lui par indivis ; le commentateur passionné, qui découvre et fait ressortir les beautés d'un poème, n'est pas bien sûr que l'auteur les y ait mises en pleine conscience et de propos délibéré ; il s'attribue complaisamment une vague paternité, s'imagine collaborer et parfaire quelquefois.
L'admiration ne comporte pas l'envie ; le chefd'œuvre en effet, tout en nous attirant vers les hau-
m LES sk.\ti.mi:.\ts ijknkukux
leurs, reste linalcment inaccessible. Comment envier . c <j ni nous est si disproportionné et qui de plus nous laisse libres de faire éclater notre mérite sur un lerrain analogue ou antre et même nous y incite? Tout au plus pouvons-nous éprouver à la rétlexion un regret mélancolique que de si beaux dons aient été départis h un autre et non pas à nous-mêmes. Que gagnerions-nous à ce que le chef-d'œuvre n'existât point? Mieux vaut nous repaître sans réserve par l'admiration de l'aliment délicieux qu'il apporte à notre sensibilité. Quant à l'autre moyen de diminuer la distance et de combler l'abîme, qui est juste le contraire de l'admiration, à savoir l'esprit de dénigrement qui nie, il nous procure une satisfaction d'amour-propre, mais combien menteuse et vide !
L'admiration des grands génies pour leurs pairs doit être différente de celle qui vient d'être décrite. On prétend qu'elle est rare ; elle peut être étouffée par la jalousie, par l'idée qu'on était capable du chef-d'œuvre et qu'il vous exproprie de quelque chose qui vous appartenait, 11 se peut aussi qu'elle soit simplement dépouillée d'un de ses éléments constitutifs, à savoir le sentiment de l'infériorité : il ne reste plus que le jugement de perfection; mais, si l'admiration change de nature, combien ce jugement doit être plus complet, plus pénétrant, plus exquis ! Combien l'admiration doit être plus pmv, plus lumineuse que la nôtre qui reste trouble et obscure ! La nôtre est bornée par les limites de notre
sensibilité ; quel essor elle doit prendre dans une sensibilité supérieurement organisée ! Quelle différence entre un air joué par un maigre piano ou par un orchestre, qui donne à toutes les nuances et à toutes les sonorités leur valeur ! Sans doute le chefd'œuvre ne peut être justement apprécié que par celui pour lequel il n'est pas incommensurable et qui est capable d'en donner l'équivalent.
L'admiration n'est pas, comme le sentiment du Beau, un équilibre sur les hauteurs ; il y a rupture de l'équilibre par une inquiétude avide de se rendre compte, par un appel incessant à l'explication intelligente, qui satisfait l'admiration et lui fournit de nouveaux sujets de s'exercer, et ce renouvellement est confiant, comme la foi du croyant qui cherche des raisons plus profondes de croire et ne craint pas d'en rencontrer de croire moins ou pas du tout. Elle est une sorte d'extase, mais non pas celle par laquelle le mystique tend à se fondre et à se perdre dans l'objet aimé : c'est une exploration passionnée du chef-d'œuvre, où notre personnalité devient de plus en plus active, de plus en plus vigilante et où on ne perd point pied, comme dans l'extase.
On ne s'enthousiasme que pour ce qu'on admire, mais l'enthousiasme sort des limites de l'admiration ; celle-ci correspond à un degré supérieur du
beau ; il est provoqué, lui, par le sublime. L'admiration ne dépasse point les capacités humaines ; elle nous laisse la possession de nous-mêmes ; l'enthousiasme nous l'enlève. D'après son sens grec il signifie l'invasion dans notre âme du divin, qui la maîtrise ; ainsi la Sibylle de Virgile se tord haletante sous l'action du dieu qui s'empare d'elle et lui cède vaincue. En d'autres termes l'enthousiasme éveille en nous des puissances, que nous ne reconnaissons pas comme nôtres et qui nous semblent surnaturelles ; nous nous sentons comme soulevés par une force étrangère qui supprime ce qu'il y a en nous de pesant, de faible, de terrestre, décuple notre activité et recule les bornes du possible ; nous nous abandonnons à elle avec allégresse, parce qu'elle nous transporte dans un monde, où l'atmosphère est plus pure, la lumière plus radieuse, où l'on se meut avec aisance sans conscience de l'effort et sans se buter à l'obstacle.
L'enthousiasme étant un sentiment ardent est plus naturel aux jeunes gens qu'aux vieillards, qui en sont défendus par l'expérience et la désillusion. Il atteint en nous des couches plus profondes que l'admiration ; il est un bouleversement, tandis que celle-ci n'est qu'une expansion ; elle demeure volontiers muette ou s'exprime par quelques exclamations espacées dans le silence ; elle se peint à peine sur le visage par une sérénité grave et un air de recueillement; l'enthousiasme déborde, éclate au dehors,
se manifeste par le mouvement, dilate les traits, crie et gesticule.
L'admiration se suffit à elle-même ; c'est comme un foyer, où la flamme jaillit des éléments préparés et finit par s'éteindre après les avoir consumés; l'enthousiasme est l'incendie qui se propage et dévore. 11 nous porte invinciblement à agir ; remarquez que nous ne nous enthousiasmons guère que pour ce qui est dans la sphère de notre activité ; un amateur d'art admire un tableau ; il ne peut faire plus ; il a épuisé tout ce qu'il pouvait donner ; les artistes s'enthousiasment ; c'est généralement cette fièvre d'enthousiasme, qu'on regarde comme le trait distinctif, par lequel ils se distinguent du vulgaire et assurément il faut qu'ils la ressentent; sans elle ils ne seraient que des manouvriers. Mais, si l'on va plus au fond, on voit que c'est surtout par l'objet de leur enthousiasme qu'ils se séparent du commun ; cet objet, c'est le beau plastique, qui nous procure d'exquises jouissances, mais platoniques, tandis que le but suprême et le métier de l'artiste est de le reproduire. L'enthousiasme ne diffère pas simplement de l'admiration par une intensité plus grande du sentiment et par un certain emportement, mais parce qu'il tend à la réalisation. L'admiration peut rester stérile, l'enthousiasme est fécond, ou tout au moins cherche à l'être ; et c'est ce qui fait le tourment des artistes ; car, s'il excite à reproduire le beau, il n'en donne pas les moyens et, s'il n'a point à son service
le métier qui s'acquiert, la finesse die la vision, l'imagination qui combine el invente, la main qui sait rendre, il s'épuise en velléités, qui n'aboutissent pas. Et c'est pourquoi il y a tant d'artistes incomplets, dupes de leur enthousiasme, et qui sont impuissants à donner un corps à leur rêve.
Pour l'immense majorité des hommes le domaine de l'enthousiasme est plus vaste, c'est celui des grandes idées intellectuelles ou morales, qui ne sont pas accessibles seulement à une élite, mais à tous; elles ont été élaborées par les penseurs et c'est une des marques les plus certaines de la générosité de notre nature, que nous ne nous contentions pas de les admirer, mais que nous nous enflammions, que nous acceptions tous les sacrifices pour les faire triompher. Ainsi ce n'était pas seulement d'esprit, mais de cœur que les volontaires de la Révolution adhéraient aux idées de liberté proclamées par les philosophes; ils mettaient leurs bras à leur service et, inspirant leurs chants guerriers, elles les menaient à la victoire. Ainsi saint François d'Assise ne se bornait pointa proposer l'existence du Christ comme un modèle de la vie parfaite sur la terre ; il l'a réalisée, sans souci des besoins de la chair, du vivre, du vêlement et du couvert, et comme perdu dans son enthousiasme ; cet enthousiasme, si l'on en croit ses biographes, il ne le laissa jamais entamer par la tiédeur et le doute et, soutenu par lui dans toutes les épreuves, il passa Joyeux parmi ceux qu'il appo-
lait ses frères, les oiseaux aussi bien que les hommes.
L'admiration s'accommode de la solitude et c'est loin du bruit et des distractions, dans la paix profonde de lïime, qu'elle se développe le plus volontiers ; un passant l'effarouche et la dérange. L'enthousiasme aime à se répandre, à gagner de proche en proche, à recruter des fidèles et c'est lorsqu'il s'est emparé d'une foule entière qu'il est le plus ardent, le plus capable d'actes sublimes. Il a besoin d'être partagé et cela se comprend; c'est un sentiment si étranger au cours banal de la vie, qu'au premier abord on en est surpris ; on ose à peine se l'avouer, on craint de céder à une impulsion irréfléchie ; il se légitime, lorsqu'on voit autour de soi d'autres âmes vibrer à l'unisson; alors on est à l'aise pour s'y abandonner et lui donner l'essor. En outre, à mesure qu'il se propage, il s'accroît, comme ces bruits qui se répètent dans les échos des vallées et deviennent formidables ; l'enthousiasme d'un millier d'hommes n'est pas uniquement la somme de mille enthousiasmes individuels; il semble que tous s'accumulent dans chacun, s'enflent cà l'infini et qu'une âme quelconque sente non pas seulement le sien propre, mais celui de toutes les autres ensemble. Enfin l'enthousiasme est avide d'agir; or, isolé, l'homme est faible; lorsqu'il fait partie d'une foule animée d'un môme esprit, disciplinée dans un effort commun, ce n'est plus de ce qu'il peut qu'il a conscience, mais
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de ce que peuvent toutes ces énergies convergentes; il se sent transformé en un irrésistible géant, qui de la moindre poussée renverse les obstacles les plus solides ; et son enthousiasme s'alimente démesurément de ce sentiment de toute-puissance.
L'enthousiasme n'est pas l'inspiration esthétique, mais il y joue un rôle important. Celle-ci est d'origine intellectuelle ; ce qui la constitue, cest l'apparition d'une idée, qui prend corps tout à coup dans les régions demi-conscientes de la pensée et, comme on ne sait d'où elle vient — car elle est très au-dessus du niveau des conceptions ordinaires — ni comment elle est née — car c'est un éclair d'intuition et non la suite logique d'un raisonnement — , le langage courant la donne comme descendue d'en haut, c'est-à-dire comme l'effet d'un souffle divin qui viendrait effleurer l'imagination et la mettre en mouvement. Mais cette éclosion de l'idée ne se produit pas dans le calme habituel des opérations intellectuelles ; elle est favorisée par réchauffement de l'enthousiasme, qui, étant un état d'âme très supérieur à l'ordinaire, passe lui aussi pour quelque chose de surnaturel. L'enthousiasme prépare les voies à l'idée en formation et l'accueille à sa naissance ; c'est lui qui fait à l'artiste un invincible besoin d'extérioriser pour le plaisir et l'admiration d'au t ru i une confeep-
tion qu'il porte en soi et pour laquelle il se passionne ; l'artiste ne peut contenir le dieu qui le possède, ne lui laisse pas de repos, le presse de son aiguillon; ce quelque chose qu'il entrevoit et qui n'est encore qu'une forme embryonnaire, il faut qu'il lui donne une existence réelle, qu'il en fasse une créature parfaite, destinée à prendre place parmi les grandes figures, qui composent le patrimoine esthétique de l'humanité. Et l'enthousiasme l'accompagne dans l'exécution, lui faisant trouver douces les douleurs de l'enfantement, soutenant ses forces, empêchant la lassitude et le froid de l'envahir et ne lui accordant point de relâche que l'œuvre ne se dresse achevée. Le savant, qui découvre le vrai, le fait dans la lucidité de la réflexion ; l'artiste, qui révèle le beau, ne le dégage que dans l'effort enfiévré ; il ne crée qu'à ses dépens, en usant quelque chose de lui-même. 11 donne plus de sa substance, de sa chair, de sa vie. Il est plus généreux, tout en étant moins l'artisan volontaire de sa générosité.
De tous les sentiments généreux, ceux dont il vient d'être question sont peut-être les plus rares et cela s'explique : l'ardeur créatrice, qui, sans la faculté de créer, n'est qu'une excitation douloureuse, presque maladive, de durée éphémère, ne saurait être le partage que d'une élite de favoris des dieux et sup-
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pose îles dons exceptionnels ; elle n'est pas à la portée du commun des mortels, dont le rôle modeste consiste à jouir de son œuvre et à applaudir. Le sentiment du beau n'est pas inné chez nous, comme il l'était chez les Grecs; là où il existe, c'est en général un produit de culture; les artistes, qui l'ont, tournent en ridicule les bourgeois, qui en sont dépourvus ; mais, parmi les artistes eux-mêmes, combien y en a-t-il chez qui il serait resté rudimen taire, sans l'éducation, les leçons des maîtres et l'étude patiente des modèles? N'allons pas jusqu'à dire que, chez beaucoup d'entre eux, c'est un sentiment de carrière ; il a pourtant quelque chose de professionnel. Quant à l'admiration, elle n'émeut que les âmes qui ne sont pas vulgaires, c'est-à-dire une minorité; on trouve plus facile de rapetisser les choses que de s'agrandir soi-même et l'incommodité qu'il y a à se sentir inférieur, la tendance à tout mesurer à sa taille, à critiquer ce qu'on ne saurait ni comprendre ni atteindre sont des obstacles, devant lesquels elle expire. A plus forte raison l'enthousiasme, ce feu sacré, ne peut-il être ressenti que par quelques privilégiés, excepté quand il passe sur les foules comme un ouragan. En outre, dans notre société asservie à l'usage, où tout se ramène à un niveau moyen, qu'il est de bon ton de ne pas dépasser, l'enthousiasme apparaît comme une manifestation immodérée, presque inconvenante, el l'on é, nm\e une certaine pudeur à s'\ abandonner. Ku somme les sentiments qui se
rattachent au Beau sont des sentiments aristocratiques et c'est pour cela qu'ils n'intéressent qu'un cercle restreint. Cependant ce sont eux, dont le rayonnement éclaire les bas-fonds; ce sont eux, qui nous gardent d'être totalement submergés par le prosaïsme et de ramper. Dans les milieux, qui les ignorent, tout est terne et mesquin ; aucune envolée vers l'idéal, qui demeure insoupçonné, quand il n'est pas raillé, une mentalité sage, rangée, proprette, qu'aucune aspiration élevée ne trouble dans sa quiétude. Sans eux l'humanité n'est plus qu'une collection d'honnêtes philistins plies à des besognes utiles, dont ils ne lèvent pas les yeux, acoquinés à une médiocrité plate, dans laquelle ils se sentent à leur aise et dont la fadeur ne les écœure pas. Pour qu'elle soit digne de ses titres de noblesse, il faut que la passion du beau, l'admiration des chefsd'œuvre, la soif enthousiaste d'en produire la tourmentent et l'entraînent vers les cîmes ; s'ils s'éteignaient, ce serait dans le domaine de la pensée un désastre pareil à ce que serait l'extinction du soleil dans le monde physique.
CVRTAULT.