CHAPITRE V
Des rapports de l'intelligence avec les sentiments désintéressés et généreux pris dans leur ensemble.
Les sentiments désintéressés et généreux sont inégalement répartis entre les individus et de vivacité inégale suivant les tempéraments. Tels peuvent manquer chez certains, de même que, dans l'ordre matériel, naissent des monstres avec un organe atrophié ; on peut ne les posséder que dans une mesure très faible, obtus, paresseux, dominés par d'autres plus vigoureux, qui les oppriment et les étouffent; l'absence totale ne se rencontrerait que chez des êtres rudimentaires, qui ne seraient hommes que physiquement. Ils sont partie constitutive de notre nature sensible, à côté de ceux qui tendent à notre conservation, à notre avantage. Jusqu'ici nous ne les avons considérés que comme des poussées instinctives ; mais ils n'ont pas une existence indépendante ; ce n'est que par abstraction qu'on les isole ; en réalité ils sont engagés dans la connexité, dans la mêlée des forces de l'âme, soumis à l'influence des autres facultés, en particulier à celle de l'intelligence ;
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comment ils se comportent et ce qu'ils deviennent sous son action, c'est ce qu'il est temps d'envisager.
Cette action peut être bienfaisante ou néfaste et nous avons à l'examiner à ce double point de vue.
Nous commençons par être des impulsifs et nous le demeurons plus ou moins ; mais aucun phénomène de la sensibilité n'échappe à l'intelligence ; elle est spectatrice attentive ; elle remarque et enregistre. De bonne heure on prend conscience des sentiments qu'on éprouve et la réflexion s'exerce sur eux, bien que, dans la vie, nous ne nous en rendions pas toujours un compte exact, parce que nous sommes emportés par le tourbillon et que nous ne nous étudions pas. Elle s'exerce d'autant plus fortement que nous avançons en âge, que nous devenons plus complets et plus mûrs ; il s'opère alors en nous une transmission de pouvoirs de la sensibilité à la raison et la direction change de main ; tandis que, dans l'enfance, nous nous abandonnons au désir momentané, sans savoir et sans réagir, une époque vient où nous pesons, nous calculons nos actes ; nous résistons à l'entraînement et ne consentons plus à être poussés. Sans cette intervention nous ne serions que des sensitifs irresponsables, nous suivrions notre pente, comme l'eau qui coule, ou nous serions le théâtre de conflits entre sentiments dont le plus violent triompherait sans notre participation. Grâce à elle, nous cessons d'être un objet flottant livré aux
courants; ces courants nous les connaissons, nous nous servons d'eux, lorsqu'ils nous mènent où nous prétendons aller, au besoin nous luttons contre eux et nous louvoyons ou nous essayons de les remonter, ïl ne semble pas que la réflexion puisse produire un sentiment quelconque, qui n'existe pas, dans le cas qui nous occupe un sentiment généreux. C'est quelque chose d'une nature différente de la sienne et qui échappe à ses facultés génératrices; s'il ne naît pas spontanément, elle n'a nul moyen de le créer. Par exemple si, en face d'un chef-d'œuvre, l'admiration ne jaillit pas, nous pouvons nous rappeler que nous l'avons ressentie jadis, nous avertir que nous devrions l'éprouver encore, nous énumérer les qualités de l'objet, nous assurer par le témoignage dautrui qu'il est réellement beau. Mais, la démonstration faite, l'émotion esthétique ne suit pas nécessairement ; il se peut que, grâce à l'attention concentrée, à la persistance de notre bonne volonté, elle consente à naître ; si elle s'y refuse, il n'y a pas de remède; nous le déplorerons, nous chercherons à nous faire illusion en admirant de tête, nous n'admirerons point sincèrement et de cœur. C'est là un cas isolé chez les uns, un état constant chez d'autres ; il y a des gens qui, engagés dans leurs intérêts, fixés au niveau moyen de la sensibilité quotidienne, ne le dépassent jamais et ne montent point jusqu'à l'enthousiasme; mais ici une distinction s'impose : notre nature sensible est riche ou pauvre; il se peut qu'ils
l'aient reçue pauvre; il se peut aussi qu'ils aient négligé de l'enrichir ou qu'ils l'aient laissé s'appauvrir, en un mot qu'ils soient indigents non de naissance, mais par leur faute.
Si, en effet, les sentiments généreux ne se fabriquent pas artificiellement, dès qu'ils apparaissent, ne fut-ce qu'à l'état embryonnaire, ils tombent dans le domaine de l'intelligence, qui s'applique à les connaître; incapable de les créer, elle les revendique, une fois qu'ils existent, comme ses justiciables ; elle ne les lâchera plus, leur assigne leur place dans la vie psychologique totale et ne tolère point qu'ils y soient une végétation parasite, un élément inassimilé et perturbateur. Elle les soumet à une double analyse au point de vue de l'excellence et de l'utilité. Le courage peut n'être d'abord qu'un élan instinctif pour parer au danger ; mais, quand on en a fait preuve ou qu'on l'a vu se manifester sous ses yeux, on est conduit tout de suite à en apprécier la noblesse ; on le compare à la lâcheté et, si on se demande lequel des deux vaut le mieux, la réponse n'est pas douteuse ; la lâcheté est une bassesse, qui humilie ; en admettant que nous puissions la dissimuler à autrui, nous ne nous la cachons pas à nousmêmes et la honte nous accable. Au contraire, le courage nous relève ; nous nous félicitons de notre conduite et nous prenons conscience de ce que nous \; dons; nous nous rendons témoignage et nous concevons une légitime lierté. Ainsi l'intelligence nous
révèle que les sentiments généreux ne sont pas des choses indifférentes, des appétits quelconques comme le boire et le manger, mais le ressort le plus important de notre nature sensible. L'état psychologique dans lequel nous met la satisfaction de les posséder n'a rien de commun avec l'orgueil du Pharisien, qui fait étalage de bons sentiments devant les hommes pour s'attirer la considération, et qui en multiplie les manifestations extérieures, en laissant éteindre en lui le foyer où ils s'allument. L'approbation de notre conscience suffît; nous n'en tirons nulle vanité; tout se passe en nous et pour nous. En outre, l'intelligence nous ouvre les yeux sur l'utilité des sentiments généreux. Revenons au courage : fuir le danger n'est pas le plus sûr moyen de s'en garantir ; on est plus près de succomber, lorsqu'on s'abandonne, que lorsqu'on se défend; le courage sait ou affronter le danger, lorsqu'il est en mesure d'en avoir raison, ou le tourner, céder momentanément pour revenir à la charge ; la lâcheté, qui perd la tête, se livre en proie à l'ennemi et ne trouve pas toujours la cachette qu'elle cherche. De plus, la conscience d'être courageux nous inspire une confiance qui nous tranquillise, comme le port d'une arme dans un pays de brigands ; le danger peut reparaître, nous ne nous alarmons plus ; nous savons qu'avec de l'énergie on en vient à bout; cette assurance est douce et nous fait voir les choses comme faciles. Au contraire, après l'acte lâche, la peur persiste, nous laisse inquiets,
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impropres à jouir de rien ; cette appréhension constante du péril, qui nous surprendra désarmés, nous cause un insupportable malaise.
Donc l'intelligence donne aux sentiments généreux la conscience de ce qu'ils valent, leur révèle leur légitimité, leurs titres de noblesse, leur utilité. Elle les justifie à leurs yeux, leur assigne leur rang parmi les puissances de l'âme et ce rang est des tout premiers. De cette légitimation résultent des conséquences énormes. Sûrs d'eux-mêmes désormais, ils savent qu'ils ont une mission, un rôle indispensable à remplir. Quelle force ils acquièrent par là et comme ils s'enracinent! Plus de risque qu'ils ne s'éteignent. Nous veillons sur eux comme un avare sur son trésor. Fondés sur une base inébranlable, il n'y a plus à craindre qu'ils ne chancellent et soient passagers. Fils adoptifs de la raison, ils ne demandent qu'à répondre aux espérances mises en eux et à s'en montrer dignes.
Ils trouvent dans l'intelligence un soutien ; ils lui doivent plus encore par ailleurs ; car l'intelligence est l'éducatrice de la sensibilité. Il faut que le germe lui soit fourni ; mais ce germe, elle le développe et le fait croître. On peut cultiver les sentiments généreux, comme tous les sentiments du reste, et il y a une pédagogie qui leur est applicable. L'exemple, dont
s'empare l'esprit d'imitation, est d'un grand poids. Un enfant paraît égoïste, rebelle à mettre au service d'autrui ce qui lui appartient ; on le rend témoin d'un acte charitable, en se gardant de lui donner comme modèle celui qui l'accomplit et d'établir un parallèle désobligeant ; il se blesserait peut-être et prendrait le contrepied ; il réfléchira en lui-même, il sentira s'éveiller l'instinct charitable et la bonne nature qui sommeillaient ; il imitera, sans se rendre compte qu'il devient autre, et suivra, pourvu qu'il soit encore flexible et malléable, qu'il constate son isolement et désire en sortir. Chez l'adulte l'esprit d'imitation est plus faible et l'exemple moins décisif; quoi qu'en disent les illuminés de l'illusion humanitaire, les mauvais sentiments sont plus contagieux que les bons et font tache autour d'eux ; les égoïstes, dans un milieu généreux, répandent plus de mal qu'ils ne reçoivent de bien, à moins qu'ils ne soient en petit nombre et que leur pouvoir de nuire ne diminue d'autant. Pourtant mettez un individu intéressé en contact avec un homme qui ne l'est point. 11 tire de ce commerce des avantages appréciables et, s'il a l'âme commune et parasite, il se contente d'en jouir ; mais, pour peu qu'il ait quelque délicatesse, la réciprocité s'imposera et il découvrira en lui un fonds de générosité, qu'il laissait improductif. Un autre facteur, qui exerce sur les sentiments généreux une heureuse influence, c'est l'habitude. Gomme la gymnastique physique développe
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les muscles el d'un malingre fait un homme robuste, la gymnastique morale leur donne plus de vigueur et plus de consistance; si d'abord, chez ceux qui en sont médiocrement donés, ils nécessitent un effort, l'effort devient moins pénible par la pratique ; ils finissent par couler de source et prennent l'aisance d'un geste familier. On s'accoutume à être bon ; la résistance qu'on sentait en soi aux premiers essais, la tendance à se retenir s'amollissent et se fondent : quand on a été bon longtemps, on n'a plus de peine à l'être et on croit l'avoir été toujours. C'est pourquoi l'éducateur, qui a réussi à susciter chez l'enfant un sentiment généreux, devra ménager des occasions où celui-ci se reproduira, jusqu'à ce qu'il soit assez usuel, assez incorporé, pour aspirer de lui-même à se manifester de nouveau. L'adulte aura recours au même moyen et sera surpris agréablement en constatant qu'à devenir meilleur le début seul est rude et que de lui-même le mouvement s'accélère et se fait plus moelleux. Enfin, les sentiments généreux, à l'état instinctif, ne nous procurent que le plaisir vague, qui accompagne toute activité mise en jeu ; à l'état conscient et réfléchi, ils causent une jouissance plus délicate et bien supérieure ; un acte de courage accompli laisse un arrière-goùt savoureux ; c'est sur ce charme qu'il convient d'appeler l'allontion de l'enfant, en lui rendant sensible le plaisir qu'il éprouve, par exemple à avoir été bravo; ne sera pour lui une attirance à recommencer. Ainsi en
confiant à notre àme le premier principe des sentiments généreux, la nature n'a pas entendu nous doter d'une faculté qui se développerait sans notre participation et dont nous jouirions dans le détachement et la paresse ; elle a préparé à notre activité pensante une tache infinie. L'éducation doit se préoccuper de les faire croître et prospérer, les préserver des influences desséchantes, leur communiquer une individualité assez vigoureuse pour qu'ils n'aient rien à craindre des assauts de la vie; il y a là une lacune à combler entre les deux systèmes d'éducation rivaux dans notre pays et qui consistent à faire l'un des hommes instruits, l'autre des hommes religieux; il conviendrait de faire monter dans l'être humain la scve de la générosité. Il ne faut pas traiter les sentiments généreux par prétention, mais en parler sans cesse, emplir de leur vertu les imaginations et les mémoires, les rendre présents partout et à tous; il faut secouer la torpeur et l'indifférence ; ils ne craignent rien tant que le silence : il suffit souvent de prononcer leur nom pour les faire éclater autour de soi.
Une fois sortis de l'adolescence, c'est à nous par nos moyens et par notre énergie de les entretenir. Dans la jeunesse ils sont alimentés par la vivacité d'un âge où tout éclôt ; rien ne les contraint à se replier et à l'aire retraite. L'homme fait, pris par ses intérêts matériels, orienté vers un but qu'il n'atteint que par l'effort, contrarié par les événements,
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primé par des rivaux, a des soucis plus absorbants. Comme ils ne servent pas directement à l'avancement de ses affaires, il est enclin à ne leur attribuer qu'une médiocre importance et à s'inquiéter peu de ce qu'ils deviennent en lui. Le vieillard refroidi par les ans, fatigué de la lutte où il a laissé le meilleur de ses forces et ses illusions, au bout de la carrière et sentant son rôle terminé, se persuade volontiers qu'il n'en a plus l'emploi et les relègue parmi les choses passées, dont il se désintéresse. C'est pour les sentiments généreux la période critique, celle où ils risquent de sombrer dans le mouvement tumultueux de l'existence ou dans le désenchantement final. Ne les laissons pas nous quitter et craignons de mourir appauvris. Rester avec eux en commerce constant, les préserver des souffles impurs, les maintenir en force, en allégresse, en santé, telle est, lorsque nous sommes en possession de nous gouverner, la tâche qui nous est imposée et à laquelle nous ne saurions faiblir sans déchoir.
L'intelligence n'a pas seulement à les cultiver et à les faire fleurir ; elle doit encore les éclairer, les diriger, les modérer. Par eux-mêmes ils ne sont qu'une poussée aveugle, qui tend vers un but mal défini; ce but, c'est la raison qui leur en donne la vue claire ; ils n'ont pour l'atteindre que des moyens de
fortune; embarrassés et incertains, ils hésitent sur la voie à suivre ; la raison les prend par la main et leur montre le chemin ; de vagues et stériles qu'ils demeureraient peut-être, elle les rend précis et féconds. Elle définit l'œuvre, en facilite l'accomplissement, suggère les moyens. Elle fait d'eux des forces réfléchies, qui agissent en connaissance de cause, se proportionnent et s'entendent à la besogne ; elle leur enseigne leur métier. Ils sont comme des disciples ardents, qui ne savent pas et ont soif d'apprendre ; elle est le maître qui les initie et les guide. Elle discipline leur activité, la préserve de l'agitation inutile et des égarements. Sans elle, tantôt vaillants et emportés, ils se consumeraient en vains efforts, tantôt ils retomberaient chancelants, vacillants, découragés. Elle ordonne, règle et modère leurs énergies; ils peuvent dégénérer en une fièvre impétueuse, dépasser les limites et, s'enivrant de leur exaltation, confinera la folie. La raison les garde de l'excès, les contient dans les bornes où ils sont bienfaisants et les tempère parla sagesse; ce sont des chevaux fougueux, qu'une main prudente arrête au bord du précipice. Les biographes modernes de saint François d'Assise déplorent que l'Église constituée ait tranché les ailes à son rêve mystique et mutilé son œuvre ; c'est un beau sujet d'amplification, que le chagrin et la désillusion jetés sur celte âme candide par de froids calculateurs; mais saint François voulait que ses disciples n'eussent comme lui ni abri régulier,
ni ressources d'aucune sorte, n'épargnant pas même le pain pour le lendemain, et qu'ils allassent deminus par le monde, soulevant de terre les âmes détachées de tout. Or, l'homme ne vit pas dans l'impossible ; qui donc après saint François se fût tenu à ces hauteurs dans l'extase? L'Église a sans doute sauvé de son inspiration ce qui était viable; elle a fait des Franciscains un ordre monastique régulier, bien au-dessous de l'idéal du fondateur, mais qui pouvait durer.
J'ai dit que l'intelligence était incapable de créer les sentiments généreux. Que fera-t-elle donc, lorsque l'un ou l'autre manque absolument? Serat-elle réduite à avouer son impuissance, à la déplorer et à s'y renfermer? C'est ici qu'éclatent la multiplicité de ses ressources et son ingéniosité ; à ce qu'elle ne peut faire directement elle suppléera par détour et par industrie. Les sentiments généreux engendrent des actes généreux, qui en proviennent, mais qui en sont distincts ; le sentiment reste enseveli dans les profondeurs de notre être et nul ne sait s'il existe, à moins que nous ne l'exprimions ; c'est un secret. L'acte est visible, palpable ; nous l'apprécions en lui-même ; nous en estimons la noblesse, l'utilité, quel qu'en soit l'antécédent, lequel nous échappe ; le sentiment est la cause, l'acte, l'effet; or, quand une cause se dérobe à nous, il n'est pas impossible d'obtenir cependant l'effet par des moyens à notre portée : l'eau gèle par le froid de l'hiver ; Télé nous nova
procurons de la glace par le froid artificiel. Un sentiment se traduit par une manifestation de l'activité ; à défaut de ce sentiment nous pouvons recourir à une autre excitation de l'activité, qui aboutisse à une manifestation identique. Lorsque l'intelligence s'est convaincue de la nécessité, de la beauté des actes généreux, elle peut prendre à tache de les produire ; dans l'impossibilité d'en faire jaillir la source naturelle, elle s'arrangera d'autre façon ; elle a son influence sur la volonté, qu'elle plie à réaliser ses concepts; elle agira sur elle pour parvenir au résultat désiré. Tel individu est d'un tempérament craintif; le danger le fait trembler ; c'est une commotion nerveuse, dont il n'est pas le maître ; mais trembler n'est pas fuir; s'il est pénétré d'horreur pour la lâcheté, s'il s'est répété que la fuite est déshonorante et ne met pas toujours à l'abri, il ne fuira pas ; il ne sera pas au fond un homme courageux, il se conduira comme s'il l'était. Ainsi l'intelligence masque le vide des sentiments généreux et fait apparaître les effets, qui ont seuls une importance pratique. Tout cela naturellement est factice et n'a pas de fondement solide ; le courage, qu'on s'impose du dehors, est plus voisin de la défaillance que celui qui sort des entrailles ; en outre, l'imitation des sentiments généreux n'atteint pas la plénitude et la franchise de la nature; il y a de la maladresse, de la contrainte visible et parfois, la base étant mal assurée, tout s'écroule. Mais combien est digne d'éloges la tentative
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de cet incomplet, qui, privé par une fatalité mauvaise d'un sentiment généreux et désolé de son infirmité, s'applique à ne pas en faire pâtir autrui et à y remédier par ce qui lui reste. Tel le guerrier grec légendaire de Salamine, amputé d'une main, saisissait de l'autre le bord ennemi et, celle-ci tranchée, s'y accrochait avec les dents. Si c'est une des fonctions les plus élevées de l'intelligence de fortifier, de cultiver les sentiments généreux, combien il est plus admirable de subvenir à l'imperfection de la sensibilité, de telle sorte que nos semblables ne souffrent pas de ses lacunes et, l'arbre étant desséché, cueillent pourtant le fruit ! Les lunettes ne guérissent pas la myopie, mais elles permettent de voir comme dans l'état normal. Ainsi, disgraciés par la nature au point de vue moral et dans l'impossibilité de réparer directement le dommage, nous nous accommodons pour en neutraliser les conséquences ; psychologiquement nous sommes à la fois inférieurs aux mieux doués, puisque nous nous trouvons dénués de quelque chose d'essentiel, et supérieurs, puisque nous avons demandé à nos autres facultés un effort surhumain épargné aux mieux partagés. La Rochefoucauld, par une analyse pénétrante, a mis en évidence cette vérité que les actes généreux ne procèdent pas toujours de sentiments du même ordre ; c'est un fait qu'il importait de signaler, de rendre manifeste, pour prévenir les confusions et les erreurs dans l'appréciation de ce que valent nos semblables ; les
mobiles de leurs actions nous échappent et leurs intentions sont souvent moins pures que nous ne l'imaginons bénévolement. Seulement, lorsque les actes généreux ne découlent pas de leur source naturelle , La Rochefoucauld n'a su les imputer qu'aux calculs intéressés de l'amour-propre et il l'a fait avec une telle insistance , dans la satisfaction chagrine de sa découverte il donne à ces calculs tant d'extension, il resserre la générosité dans des limites si étroites, qu'elle paraît au lecteur de son livre s'évanouir presque totalement. Or, lorsque l'acte généreux n'est pas spontané — et c'est ici que l'observation de La Rochefoucauld est exclusive et incomplète — , il peut être inspiré non par l'intérêt personnel, mais par une réflexion raisonnée et pour le contentement intime de la conscience; il peut avoir pour but non de tromper autrui en l'induisant à un jugement trop favorable sur notre compte, jugement dont nous espérerions tirer bénéfice, mais au contraire, de fournir à nos semblables ce que par réciprocité ils ont droit d'attendre de nous et de ne pas être dans la pratique sociale des valeurs inférieures ; ce n'est pas toujours par courage qu'on accomplit un acte courageux, mais ce n'est pas nécessairement par intérêt; il se peut que ce soit par raison et pour dompter une lâcheté dont on rougit.
Cartault. 10
Un elîet imprévu, admirable des rapports amicaux de l'intelligence avec la sensibilité, c'est que, grâce à eux, celle-ci voit s'agrandir d'une façon inespérée son champ d'action et s'ouvrir devant elle des domaines, auxquels elle ne pouvait ni prétendre ni même songer ; certains sentiments généreux, les plus généreux sans doute, ne sauraient éclore qu'à un degré de culture avancé, lorsque des idées de haute portée, élevées et grandes, ont été mises dans leur plein jour par les cerveaux pensants. La sensibilité est primitivement limitée à ce qui la touche immédiatement; le sauvage ne s' intéresse pas au genre humain, parce qu'il l'ignore. Il a dû de bonne heure aimer son semblable et au besoin se dévouer à lui, mais c'était un voisin, qu'il connaissait, près de qui il vivait, qui lui rendait sa sympathie, l'our que celte première lueur d'atl'ection, particulière et restreinte, s'étendit jusqu'à embrasser le monde entier, il fallait qu'une >oinme prodigieuse de réflexion eut été accumulée, que des esprits spéculatifs, franchissant les frontières, eussent proclamé que les peuples divers ne formaient qu'une seule famille, que sous les costumes, les mœurs, les langages les plus dill'érents c'était toujours l'homme qu'on retrouvait et qu'en vertu de l'unité d'origine, tout homme quel qu'il fut, môme le barbare le plus farouche, méritait notre ail tel ion.
Lorsque l'amour du genre humain a éclaté sous sa forme la plus ardente, la charité chrétienne, il est sorti tout de suite de l'étroite Judée pour se prodiguer aux gentils, c'est-à-dire aux nations et, dans ces nations, à ce qu'il y avait de plus abject et de plus déshérité, aux misérables, aux esclaves ; et tous sont devenus des frères, entre lesquels étaient destinées à régner la paix, la concorde, l'assistance mutuelle la plus largement dispensée. Il se propageait par l'action personnelle d'individus s'adressant à d'autres individus, les réunissant en communautés en rapport avec d'autres pareilles, et, par une acceptation libre et volontaire, il devait gagner de proche en proche, jusqu'à ce qu'il comprît l'univers entier. Il se répandait parla parole, n'ayant d'autre force à son service que la persuasion, comme il convient à un noble principe, qu'on met en lumière pour qu'il s'impose, qu'on révèle aux intelligences pour qu'elles l'adoptent. 11 était vivifié par l'exemple, les premiers porteurs de la bonne parole et successivement les convertis commençant par réaliser en eux un idéal, dont la pureté frappait les imaginations et exerçait son attrait; ceux-ci ne se proposaient pas pour modèles et ne s'isolaient point dans l'orgueil de la perfection, regardant de haut ceux qui ne la connaissaient pas encore ; envoyés par un plus grand qu'eux, ils n'étaieiiit que des messagers chargés de transmettre et s'acquittaient de leur rôle avec un zèle enflammé, qui échauffait les cœurs et se communiquait. Jusque-ilà confiné
entre les sexes, dans la famille, parmi les amis et les voisins, l'amour prenait un prodigieux essor, débordait sur les indifférents, s'offrait aux inconnus, de particulier devenait universel, d'infiniment petit, colossal; et c'était vraiment une révélation pour l'humanité, que cette puissance d'expansion de l'amour, qui allait tout conquérir, triompher de la froideur et de la défiance réciproque des hommes, en faire les fils d'un même père et constituer le fondement indestructible de la Loi Nouvelle. Ce n'est pas au corps qu'il s'adressait, mais à l'âme, considérée comme ce qu'il y a de plus pareil chez tous les hommes, de plus facile à pénétrer d'une même foi et amener à l'unité ; tout en soulageant les souffrances des corps, c'était le bien des âmes qu'il poursuivait, bien dont elles devaient jouir dans la vie terrestre, mais surtout dans celle vers qui la vie terrestre n'était qu'un acheminement et comme, à ce point de vue, les rangs, les privilèges, la fortune importaient peu, il établissait une égalité spirituelle, égalité dans laquelle les malheureux et les simples avaient même l'avantage, étant moins chargés d'intérêts matériels et moins distraits par les plaisirs. Et c'est là le merveilleux rayonnement de la sensibilité, qu'avait préparé le rayonnement de l'intelligence.
La philanthropie est la charité chrétienne laïcisée; elle en diffère à bien des égards ; elle procède, comme son nom l'indique, de la sympathie pour nos semblables; mais, quoique les philanthropes payent au
besoin de leur personne, il ne semble pas que cette sympathie soit aussi passionnée, aussi brûlante et qu'elle constitue l'unique facteur actif. Le philanthrope accorde plus à la réflexion ; il ne cède pas à un entraînement ; il se guide par une raison judicieuse, qui lui dévoile l'œuvre à accomplir et le dirige dans l'exécution ; il est plus philosophe que mystique. S'il ne néglige pas les individus, c'est cependant surtout pour le genre humain pris dans son ensemble qu'il travaille et, s'il se laisse toucher par les misères particulières, il croit que le meilleur moyen de les supprimer, ce n'est pas de se prendre à chacune d'elles pour les guérir successivement, mais de s'attaquera la cause et de chercher à la faire disparaître. 11 dénoncera donc les abus légaux, sous le poids desquels tout ou partie de l'humanité gémit; par exemple, il protestera contre l'esclavage, il en stigmatisera la cruauté et il fera campagne pour l'abolir, non pas dans un coin minuscule du globe, mais dans l'univers entier. C'est le principe .même qu'il ruinera et c'est à ceux qui gouvernent et au-dessus d'eux à l'opinion publique qu'il s'adressera, pour en démontrer le caractère monstrueux. Assurément, s'il le peut, il adoucira le malheureux sort des esclaves, mais son ambition est d'anéantir l'institution ellemême, ce qui d'un coup délivrera dans le présent tous ceux qui en sont les déplorables victimes et, en outre, pour l'avenir préservera les races à naître de ses funestes conséquences. Pour cela c'est par le dis-
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cours, par le livre qu'il propagera ses idées ; s il réussil, des milliers d'êtres lui devront la lin de leur misère, el pour beaucoup d'entre eux il ne sera jamais qu'un bienfaiteur ineonnu. En outre, tandis que la charité chrétienne poursuit surtout le bonheur des âmes, ne s'en prend qu'indirectement aux injustices établies, avertit ceux qui en profitent des difficultés qu'elles opposent à leur salut, engage ceux qui en pâtissent à les supporter, parce que la patience sera pour eux la source de félicités infinies, les cousole en leur promettant le bonheur non point ici-bas, mais dans la vie future, la philanthropie entend rendre sur la terre même la condition humaine moins pénible, abolir tout ce que des coutumes barbares ajoutent aux souffrances inhérentes à la vie humaine et faire progresser la civilisation dans tout ce qu'elle a de bienfaisant.
De tout le bien accessible aux hommes il n'en est pas de plus important que la connaissance de la vérité et l'un des sentiments les plus généreux que nous soyons capables d'éprouver, c'est le désir de la répandre. Ce qui a suscité le zèle de la charité chrétienne, ce qui la soutenait et faisait sa force, cVst qu'elle s'employait à propager une vérité d'importance capitale, l'avènement du royaume de Dieu. Tandis que sous la Loi ancienne, loi de châtiment et de malédiction, tous les mauvais i&stiaotfi développée et protégés parla malignité diabolique avaient pris possession de la terre, institué des société empoi-
RAPPORTS AVEC L'INTELLIGENCE loi
sonnées par le venin démoniaque, le Fils de l'homme élait venu ouvrir une ère nouvelle et renverser les Puissances des Ténèbres ; désormais la bonté, la justice, la charité réveillées dans les cœurs devaient reprendre leur prééminence, régner parmi les Élus sur la terre, jusqu'à ce que Dieu appelât ces Élus pour les asseoir à sa droite parmi les Bienheureux, tandis que les méchants seraient condamnés et précipités. Telle est la doctrine consolante que les apôtres offraient à l'espérance joyeuse des hommes comme une vérité révélée, par suite certaine. Or, s'il est un sentiment qui dépende de l'intelligence, qui ait en elle des racines profondes, c'est l'enthousiasme au service de la vérité, puisque c'est l'intelligence qui la conçoit et en fait briller la lumière; car elle ne peut la garder pour elle, elle a l'invincible besoin de la proclamer, ce qui est l'apostolat. D'où vient cette force expansive de la vérité, cette prise de possession de notre sensibilité et de notre activité, par laquelle elle les enrôle et les contraint à se dépenser pour elle? C'est peut-être de ce qu'elle apparaît comme une chose impersonnelle, qui ne nous est pas destinée à nous exclusivement, mais à tout être pensant, que nous détenons momentanément et par faveur et que nous devons communiquer; de même que nous ne saurions conserver par devers nous le bien d'autrui, quand par hasard il tombe entre nos mains, de même nous ne pouvons garder la vérité pour notre avantage personnel, car elle est
essentiellement le bien d'autrui. Déplus, nous ne nous en dépouillons pas en la communiquant; nous avons beau en faire part, elle nous reste tout entière et nous ne nous appauvrissons point en la divulguant; c'est une libéralité qui n'est pas prise sur notre propre. Ceci suffit à faire comprendre que nous soyons disposés à la répandre; il faut autre chose pour expliquer l'ardeur de l'apostolat : c'est la conviction intime que la vérité n'est pas seulement une satisfaction de l'esprit, mais qu'elle est indispensable à l'homme pour sa conduite, que, sans elle, il tombe dans le mal sans qu'il y ait de sa faute, que, livré à l'erreur et tâtonnant dans la nuit, il est incapable de se diriger dans la voie droite. Par là l'apostolat est un élan de bonté et de bienfaisance ; il apporte le concours le plus précieux pour délivrer l'homme des tentations mauvaises, fruit de l'ignorance, et des malheurs qui en sont la conséquence. Et c'est pourquoi les apôtres sont prêts à se sacrifier à la vérité et à verser leur sang pour elle, c'est-à-dire en réalité pour le bien de leurs semblables. Ce qui les soutient aussi dans la persécution, ce qui leur fait accepter le martyre, c'est qu'une fois la vérité constatée on n'est plus maître d'en méconnaître l'évidence ; tout au plus peut-on y renoncer des lèvres, ce qui n'est qu'un misérable subterfuge ; menaces et tortures ne peuvent rien obtenir de plus ; elle continue à s'imposer claire et convaincante et de là pour l'apôtre l'impossibilité de la rétractation.
L'apostolat est réservé aux grandes idées morales; les vérités scientifiques ne le suscitent pas ; celles-ci, découvertes par le chercheur, font leur chemin à travers les discussions des savants compétents; une fois reconnues et démontrées, elles se propagent par les soins de simples vulgarisateurs ; si elles ne sont pas du domaine des apôtres, c'est que leurs conséquences, qui sont considérables, ou bien restent dans les sphères intellectuelles ou nous affectent pratiquement par des progrès matériels, mais sans révolutionner brusquement notre existence morale; or, l'existence morale est le tout de l'homme. De plus, elles s'appuient sur des preuves, auxquelles notre intelligence est appelée à donner ou à refuser son adhésion, sans que nous quittions les régions sereines de la logique et sans que l'émotion intervienne. Au contraire les grandes idées morales intéressent l'homme tout entier, peuvent bouleverser sa conduite, le rendre heureux ou malheureux et, d'autre part, n'ayant pas en elles une évidence absolue qui force la conviction du premier coup, comportant la contradiction et le doute, se heurtant aux opinions vulgaires et aux préjugés, elles ont à conquérir le cœur autant que l'esprit et doivent s'élancer chaudes et colorées de la bouche des apôtres.
En résumé l'intelligence, lorsqu'elle s'applique aux sentiments généreux en tant qu'ils sont de son
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ressorti, est pour eux une aide efficace et puissante; elle leur fait prendre conscience de leur inestimable valeur et les fortifie ; elle les cultive et les développe, parvient à les suppléer dans une certaine mesure là où ils n'existent point et à faire leur besogne: elle est la condition nécessaire de ceux dont l'objet est le plus général et qui s'appuient sur les opérations de la pensée; c'est une amie vigilante, qui les entoure de sa sollicitude et se rend indispensable. Par malheur ils peuvent aussi rencontrer en elle une ennemie dangereuse et perfide, qui ne les encourage que pour en tirer traîtreusement bénéfice, qui se plaît à les simuler pour faire des dupes et parfois travaille à les anéantir.
L'égoïste a profit à fréquenter des gens animés de sentiments généreux; leur contact est bienfaisant: il est utile et agréable de vivre dans une atmosphère d'affection désintéressée, d'être gratifié sans prendre aucune peine de libéralités, de voir, en présence du dangerqui vous menace, s'interposer des hommes courageux, qui l'éeartent et vous procurent la sécurité, d'être en commerce avec des esprits plus portés à l'enthousiasme qu'à la critique, qui ont plaisir à louer vos qualités et qui vous épargnent le blâme de vos défauts; on trouve tout naturel de se laisser faire : mais cet amollissement, cette acceptation facile du rôle d'obligé perpétuel ne vont pas sans une diminution d'énergie et mettent en état d'infériorité: on descend, toute proportion gardée, à L'attitude du mm-
diant de profession vis-à-vis de ses bienfaiteurs attitrés ; en outre, on est amené à se faire une idée fausse du monde réel, où les sentiments généreux sont loin de dominer toujours ; on est plus sensible aux blessures, désarmé contre les attaques, si l'on se trouve brusquement en face de la malveillance, comme un enfant trop choyé est mal préparé à la vie. Mais il y a plus : l'égoïste est clairvoyant et réfléchit ; il calcule que l'existence des sentiments généreux chez autrui lui assure une somme appréciable d'agréments et d'avantages, qui sont tout bénéfice, puisque la réciprocité n'est pas' exigée, mais que ce bénéfice deviendrait illusoire, s'il était tenu de rendre, car ce serait alors un simple échange ; le problème est donc pour lui de favoriser le plus possible les sentiments généreux chez ses semblables, en se gardant de les pratiquer pour son compte. Dès lors il en deviendra le partisan le plus chaud ; il les encouragera, mais sournoisement, comme le frelon qui presserait les abeilles de travailler, sachant qu'il dévorera le miel, comme le brigand, qui exhorterait le paysan naïf à semer, en se réservant de lui voler sa moisson ; il les comblera d'éloges et les couvrira de fleurs, tout en se moquant dans son for intérieur des effusions de sa rhétorique ; il proposera de les récompenser et au besoin fondera des prix en leiiL' honneur, parce qu'il aurait trop à perdre à ce qu'ils disparaissent. Ce faisant, il s'applaudira de son ingéniosité et se croira très supérieur au reste des
mortels, multitude taillable et corvéable à merci, dont il sera par la force et la logique de son esprit devenu le souverain. N'est-ce point là, se dira-t-il, la théorie de l'existence idéale, lorsqu'on est débarrassé des préjugés vulgaires et qu'on envisage les choses à la froide lumière de la raison ? L'affirmative souffrirait quelque difficulté ; le cas ne pourrait être que tout à fait exceptionnel, puisqu'il suppose un contre tous ou tout au moins contre l'immense majorité ; en se généralisant, il se détruirait; le rôle ne saurait être tenu bien longtemps, il serait vite démasqué et la chute serait déplaisante ; la ruse demande sans doute une certaine finesse, mais elle n'est pas le meilleur emploi de l'intelligence et l'esprit qui la dédaigne est de qualité supérieure à celui qui l'utilise; enfin, il n'y a pas lieu de se considérer comme un génie supérieur, parce qu'on refuse aux sentiments généreux la contre-partie, puisqu'il est de leur essence même de ne pas y prétendre et qu'ils se soucient fort peu de l'ingratitude. Il n'en est pas moins vrai qu'il n'est pas impossible à l'intelligence dévoyée d'exploiter les sentiments généreux et c'est là un de ses méfaits.
Elle peut, si la perversité n'a rien qui l'effraie, prendre les choses d'un autre côté ; en témoignant de sentiments généreux on n'a pas pour but de se concilier la bonne opinion, l'estime, la faveur publique; mais il est certain que, sans y penser, on les obtient; or, ce sont de réels avantages. Ces avantages,
on peut se les approprier en contrefaisant les sentiments généreux. L'hypocrisie des sentiments généreux existe et c'est le principal mérite de La Rochefoucauld que de l'avoir signalée ; nous ne pénétrons pas les mobiles qui font agir les hommes et ils sont souvent moins nobles qu'ils n'en ont l'air; leur conduite seule tombe directement sous notre jugement; sur les causes de cette conduite il faut suspendre notre appréciation, en ne supposant pas toujours gratuitement le bien, mais en ne croyant pas non plus toujours au mal par misanthropie. L'intéressé seul, en accomplissant un acte généreux, en connaît exactement la valeur et sait ce qui le pousse. A défaut du sentiment correspondant, qui ne vibre pas, l'intelligence peut produire l'acte, parce qu'elle le juge bon et l'approuve ; elle peut aussi obéir à des considérations plus basses et ne se guider que par l'intérêt ; elle se propose de faire des dupes et parfois elle y réussit; ceux qui se parent de beaux sentiments ne voient souvent là qu'un moyen de satisfaire leur ambition, de se faire, au moyen d'une vaine défroque, une réputation menteuse, de s'approprier ce qui est dû aux autres et de voler notre estime. Ils finissent, comme la plupart des voleurs, par se laisser prendre ; la fausseté se dément toujours par quelque endroit. Il n'en est pas moins vrai que l'hypocrisie des sentiments généreux est une de ces tâches louches dans lesquelles une intelligence sans scrupules peut se complaire.
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Enfin, l'intelligence est sujette à l'erreur; elle >Ygare dans le sophisme. On peut soutenir, appuyer d'arguments spécieux la thèse que les sentiments généreux sont une duperie, que par eux nous nous dépouillons sans compensation et cédons sottement notre droit, qu'ils sont une illusion décevante de la sensibilité, contre laquelle il convient de se mettre en garde, qu'il faut ne songer qu'à nous-mêmes, poursuivre en tout notre intérêt et tout au plus observer envers autrui la justice, afin qu'on nous l'accorde à nous-mêmes ; ainsi on décrète de mort les sentiments généreux et on tente de les extirper comme contraires à la raison et pour le plus grand bien de l'humanité. Ce n'est pas le lieu de discuter longuement cette doctrine ; elle conviendrait à des espèces constituées autrement que l'espèce humaine ; j'ai déjà montré qu'elle ne s'applique à notre nature que sous peine de dégénérescence et en retranchant ce qui fait sa supériorité. Mais, si elle a quelque pudeur à s'énoncer sous une forme si crue, elle trouve des complicités dans le bon sens matériel et pesant de la masse ignorante, qui vit au ras de terre, peinant pour gagner, fermée à tout ce qui est élevé. Ceux-ci haussent les épaules, quand on leur parle de dévouement; à quoi cela servirait-il? Et ceux qui passent pour les moins obtus se considèrent comme des esprits forts, all'ranchis d'idées puériles ; les sentiments généreux sont pour eux vue aberration ; s'ils ne les ridiculisent pas en public, au moins par leur
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attitude, leurs réticences et leurs sourires indiquentils le peu de cas qu'ils en font ; ils s'intoxiquent avec leur égoïsme et se donnent pour des gens pratiques, auxquels on n'en fait pas accroire.
Ainsi l'intelligence, qui peut toujours faire fonctionner un mécanisme logique dont la raison est absente, se pose parfois en adversaire sournoise ou décidée des sentiments généreux. Mais ceux-ci se réservent d'en appeler de ses condamnations prématurées et arbitraires à son tribunal plus impartial et mieux éclairé.