CHAPITRE VI
Des rapports de 1 intelligence avec les sentiments désintéressés et généreux pris en particulier.
Quittons les généralités et passons au particulier.
L'amour du père et de la mère pour leurs enfants est instinctif — surtout celui de la mère — et n'a besoin de justification ni à leurs yeux, ni à ceuxd'autrui. Le raisonnement d'ailleurs n'a rien à ajouter à la vivacité qui lui est propre. Mais l'amour paternel est sujet à des illusions, grosses de conséquences, que la réflexion intelligente dissipe.
La première, la plus répandue dans les classes éclairées est celle-ci : pour peu que l'enfant témoigne d'une certaine ouverture d'esprit, de curiosité intellectuelle — et dans ce milieu très éveillé il en fait presque toujours preuve — il passe pour un prodige. Cette bonne opinion qu'on a de lui et que ses parents caressent avec orgueil survit à son enfance. Le père, flatté d'avoir un fils qu'il regarde comme exceptionnellement doué, lui demande plus d'application au travail et de compréhension que sa nature ne lui permet d'en fournir et un malentendu se produit qui
Cartailt. 11
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empoisonne les rapports ; le père est navré de ne pas obtenir ce qu'il exige et impute sa déception à mauvaise volonté ; le (ils, borné dans son insuffisance, dont il ne se rend du reste pas compte, s'y cantonne ahuri ou indifférent; et tout s'aigrit. Lors même qu'on est très intelligent, il faut se résigner à n'avoir qu'un (ils médiocre ; ce sont choses mystérieuses, contre lesquelles on ne peut rien ; si l'on est médiocre soi-même, on a mauvaise grâce à se plaindre.
Autre illusion : le père ambitionne pour son fils une situation supérieure à la sienne ; dans ce but il travaille de toutes ses forces, parfois il s'inflige les plus durs sacrifiées; s'il réussit, il est porté à s'attribuer tout le succès ; le fils, qui y est pour quelque chose, commet à son profit la même exagération et regarde comme son œuvre propre le fruit de la collaboration ; de là des froissements ; en outre, si le fils n'a pas toute la délicatesse désirable, il affecte des airs blessants de supériorité. Cette ambition paternelle part d'un bon sentiment; par elle les familles s'élèvent; sans elle on resterait rivé à la glèbe; mais c'est elle aussi qui fait la masse des déclassés. Tel fils, qui eut été juste à sa place dans la profession de son père, est malheureux et dépaysé dans une autre; il faut savoir se proportionner.
Une dernière illusion est plus tenace encore, parée qu'elle a sa source dans la nature elle-même : le père s'imagine revivre dans son fils, et en effet! entre eux
les similitudes, inconscientes la plupart du temps, sont frappantes ; mais il veut revivre en lui totalement et s'y applique en lui inculquant toutes ses façons de voir et ses idées ; ce peut être un cadeau de valeur douteuse qu'il lui fait; car il a, comme tout le monde, ses préjugés et ses étroitesses; de plus il est abusif d'imposer une mentalité toute faite à un être libre, destiné k n'être le double de personne, mais lui-même; vient un âge où, chez le fils, la personnalité se constitue; parmi les idées paternelles, il choisit, contredit ou rejette; il s'en faut qu'il ait toujours raison, mais il se forme à ses risques et périls ; c'est ce que d'habitude le père ne comprend pas ; il en conçoit un chagrin profond ; il lui semble que son fils cesse de l'être, que des étrangers le lui volent ; il voit en lui un révolté et tout se brise. Or, si excusables que soient ses prétentions, elles sont illégitimes; le fils doit à son père affection et respect; il n'est pas tenu d'adopter en aveugle toutes ses idées; il se peut qu'en pensant autrement il se trompe ; mais c'est son affaire ; il est homme à son tour.
Sentir l'amour paternel est banal et à la portée de tous ou de presque tous ; l'exercer comme il convient, voilà la tâche ardue, dont est seule capable la raison la plus ferme et la plus éclairée. Développer le corps et l'esprit de l'enfant, lui enseigner le bien par le verbe et par l'exemple, le préserver des influences mauvaises etles combattre, tel est le but ; comment
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l'atteindre? Là est la grande difficulté. L'enfant nait; c'est un rien, qui deviendra quelque chose, sans qu'on sache quoi ; c'est une énigme, qu'il faut mettre tout son soin à déchiffrer ; car, pour le guider, il importe de le connaître, et c'est ce dont on ne se préoccupe pas suffisamment. On est surpris, à un certain moment, du caractère qu'il manifeste; on se trouve en présence d'une chose faite; on se rappelle les indices qui auraient fait prévoir, si on les eut considérés avec attention ; tout s'explique, mais trop tard. Sans cesse avec l'enfant on se laisse devancer. La question capitale, c'est de se rendre compte de ses instincts les plus primitifs, de la façon dont il comprend et tourne les paroles et les choses, de lui adapter la nourriture intellectuelle et morale, comme on lui adapte la nourriture physique, non pas seulement selon la quantité, mais selon la qualité, non pas d'après des principes généraux, mais conformément au cas particulier. Le même exemple agit différemment sur deux tempéraments différents, sur deux natures pareilles mais inégalement développées ; on voit des fils rangés par imitation de pères rangés; mais on en voit aussi de rangés en contradiction avec des pères prodigues et réciproquement. Naturellement on fait pour le mieux, mais souvent à l'aventure, et l'on s'aperçoit qu'on a fait tout lecontraire de ce qu'il aurait fallu; la clairvoyance a manqué. Or, celte clairvoyance, rien n'est plus difficile que de l'avoir en présence de quelque chose qui est
dans un perpétuel devenir, qui se développe par des forces inconnues, dans un sens qu'il eût fallu prévoir et qu'on n'aperçoit qu'une fois le pli pris. Il s'agit de deviner des tendances encore imprécises et flexibles, en fortifiant les bonnes, en redressant les mauvaises. Au point de vue intellectuel, il est capital de régler les études sur les capacités, d'entrevoir le niveau qu'atteindra l'enfant et celui qu'il ne dépassera point, démettre en jeu les facultés qui dominent chez lui, qu'il cultivera avec allégresse, par suite avec succès, en demandant moins à celles qui sont moins riches. On peut à cet égard, s'il est simplement docile, enclin à se laisser mener, commettre de graves erreurs et l'engager dans une voie pour lui sans issue, tandis qu'il eût fourni une brillante carrière dans une autre. L'enfant ignore de quoi il est capable ; il faut le savoir pour lui exactement et le lui faire comprendre. On pèche envers lui en l'assujettissant à ses partis pris; on pèche également en ne lui ouvrant pas les yeux, s'il se fait illusion sur lui-même.
On l'élève non pour soi, mais pour lui ; telle est la règle fondamentale ; c'est son bien qu'il convient d'envisager, mais son bien véritable intelligemment compris. C'est pourquoi il ne s'agit pas de lui donner ses aises, de lui rendre tout agréable et facile, mais de susciter son énergie, de le préparer à la vie, sur laquelle il n'a que des données rudimentaires, illusoires, fausses. Pour cela une sévérité vigilante
tsl nécessaire; pourtant il serait si doux, si conforme à l'amour de ne s'en armer jamais, qu'on hésite à se l'imposer ; d'autant que l'indulgence des mœurs en rend l'exercice mal aisé et indispose contre elle. Jadis l'autorité paternelle était despotique jusqu'à l'excès révoltant ; aujourd'hui peu s'en faut qu'elle ne soit abolie et remplacée par une camaraderie, que la disproportion de l'âge et de l'expérience rend plutôt déplacée; on ne peut aller que jusqu'au point où l'enfant s'y soumet; là du reste est peut-être la vérité et la juste mesure. L'autorité paternelle doit passer par des phases successives suivant le développement normal de l'enfant et se transformer, non pas rester figée dans une formule immuable. L'histoire nous montre des souverains absolus contraints par la force des choses à s'accommoder du rôle constitutionnel et peu ont été assez avisés pour éviter la brutalité des révolutions. C'est là le problème qui se pose dans chaque famille, que le père doit résoudre avec tact, en acceptant de bonne grâce le changement progressif de ses attributions. Au début, quand l'enfant n'est qu'un petit animal instinctif, qu'un élan inconsidéré expose au danger, à la mort, l'autorité, qui est sa sauvegarde et qui pense pour lui, doit être entière; elle n'a pas à rendre compte; à mesure qu'il prend conscience, il est nécessaire qu'elle apparaisse non comme une volonté cassante, qui en subjugue une autre plus faible, mais comme l'expression de la raison, qui se fait obéir en tant que raison,
qu'elle se retire peu à peu du terrain où l'enfant est assez fort, assez sensé pour jouir de la liberté et se sentir responsable. C'est une évolution qui s'opérera par nuances, insensiblement, sans à-coup, sans être jamais en avance ou en retard sur les faits et qui ira de la tutelle rigoureuse à l'émancipation ; le père, en s'y prêtant, ne doit éprouver ni regrets ni sentiment de diminution ; il s'accommode avec sagacité à des besoins nouveaux. Malheureusement les choses ne se passent généralement pas ainsi : il se cramponne à son pouvoir discrétionnaire, jusqu'au jour où le fils proteste avec violence; entre le nouvel état et l'ancien une rupture survient brutale et douloureuse.
Pour être accomplie en perfection, la tâche de l'amour paternel demande une dose singulière d'intelligence ; dans les conditions normales, celles de l'amour maternel est plus facile ; il a la meilleure part; il doit pourtant se surveiller de façon à ne pas détruire par des complaisances exagérées les effets bienfaisants de la sévérité du père. Quand celle-ci vient à manquer, soit par infirmité de caractère, soit par une mort prématurée, il faut qu'il s'arme décourage et la supplée. En général il y réussit mal, car c'est un rôle qui n'est pas le sien, et il en résulte dans la famille un désarroi. Combien de mères, avec les meilleures intentions, ont fait le malheur de leurs enfants, en les gâtant outre mesure et en cédant à tous leurs caprices ! Il est rare qu'elles parvien-
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nent à allier dans des proportions justes la tendresse et la fermeté, qui naturellement tendent à s'exclure. La mère, qui est plus dans la confidence du fils, qui par son indulgence provoque davantage l'abandon, le connaît mieux que le père, quels que soient les efforts de celui-ci ; elle sent et devine ; elle est donc mieux à portée pour redresser une direction fausse, un jugement erroné ; mais les confidences obtenues ne lui ont été faites qu'en raison même de sa bonté et dans un espoir de complicité bienveillante ; elle est dans la situation de quelqu'un qui possède un secret sans en pouvoir user. Elle ne peut intervenir qu'avec une délicatesse extrême, par la persuasion, en évitant de rien compromettre, et ses conseils, atténués et timides, n'ont qu'une efficacité restreinte pour le bien.
Parler de la fonction de l'intelligence à propos de l'amour proprement dit semble un paradoxe. Il naît ou du coup de foudre ou de l'exaltation progressive de la tendresse ; c'est là l'œuvre des yeux et du cœur; il n'est pas aveugle, comme on a coutume de le dire, mais il ne voit et ne comprend que ce qu'il veut et qui le cbarme. On ne plaît jamais tant que lorsqu'on est trop ému pour avoir de l'esprit et, si l'amant se reproche furieusement d'en manquer, sa maîtresse lui en sait gré comme de l'aveu d'une fascination ; la passion ne se soucie que de la passion ;
la seule faculté intellectuelle dont elle sollicite les bons offices, c'est l'imagination, qui s'abandonne au rêve, à la fantaisie, prête à l'objet aimé toutes les qualités qu'on espère y trouver et qui le rendent plus désirable. La raison gâte les affaires de l'amour lorsqu'elle s'en mêle, et la clairvoyance est son ennemie ; elle détruitles illusions et, en faisant apparaître la réalité telle qu'elle est, elle jette un froid.
Au fond pourtant elle n'est jamais totalement absente. Les amants savent fort bien pourquoi ils aiment. Mais ils ont des motifs si personnels, si délicats, qu'ils ne les exposent pas volontiers à des indifférents, trop grossiers pour en pénétrer l'exquise finesse et dont le bon sens terre-à-terre les rudoierait. Au besoin ils demandent à l'intelligence de leur en suggérer, mettent à profit son ingéniosité; mais ils n'attendent que ses services et non ses conseils. Ils l'enchaînent à leurs partis pris et, comme elle est féconde en sopbismes, aussi apte à tromper qu'à révéler le vrai, elle se plie à ce rôle. Ils ne lui permettent pas d'en sortir et jouent avec elle. S'ils sont contraints de convenir en eux-mêmes qu'ils sont absurdes, ils lui signifient allègrement son congé, la passion ayant sa logique, dont elle n'a pas à connaître.
Réduite à lui fournir des aliments et des armes, elle accepte pour un temps cet emploi ; mais elle guette le moment de la revanche ; dès que la passion languit, elle reprend le dessus, signale les défauts
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et, portant la clarté dans les ténèbres, réveille en sursaut; c'est toujours à elle qu'appartient le dernier mot. 11 est donc périlleux de l'exclure de l'amour comme un élément inutile et importun ou de ne l'y introduire que comme une entremetteuse aux mielleuses paroles. On peut s'éprendre d'une femme sotte, mais on ne saurait l'aimer longtemps, à moins qu'elle ne soit d'une docilité molle et qu'on ne trouve dans l'insuffisance de ses ressources une commodité pour établir sa supériorité ; mais c'est là une protection prise de trop haut et dans laquelle l'amour n'entre plus qu'à faible dose ; l'homme éprouve toujours uu plaisir à dominer, mais non pas sur le néant. D'autre part, l'intelligence est chez l'homme un moyen de séduction et, pour peu que la femme ait elle-même quelque esprit, elle s'y prend volontiers ; elle se dégoûte vite d'un imbécile : ou elle le traite en subalterne et le relègue à sa place; ou elle le berne pour en faire son jouet; quand elle en est là, l'amour s'envole; il ne reste plus que les feintes destinées à endormir la victime.
On peut commencer par aimer bêtement ; peutêtre est-ce ainsi que débute d'ordinaire l'amour ; j'entends l'amour véritable et non les arrangements et les combinaisons que, clans la vie courante, on décore hypocritement de ce nom ; c'est une période courte. Pour durer, l'amour a besoin d'être éveillé, subtil et averti ; il doit pénétrer la nature intime de l'objet aimé, s'enquérir de ses goûts pour les satis-
faire; faute de perspicacité, on risque de se donner beaucoup de peine pour déplaire. La préoccupation première de l'amour qui s'établit loyalement et pour toujours doit être cette recherche réciproque et, à la suite de la découverte, l'effort décidé pour se mettre à l'unisson. Après l'accord des goûts vient l'accord des idées ; l'amour n'est pas une pâmoison perpétuelle ; c'est un échange d'idées ; il n'est pas nécessaire qu'elles soient absolument identiques ; une certaine diversité n'est pas sans charme, pourvu qu'elle se résolve en une harmonie et ne constitue point une dissonance irréductible, qu'il y ait un vaste terrain commun d'entente, que les divergences ne soient ni totales ni essentielles. Les intelligences n'ont pas besoin d'être égales, bien que, lorsqu'elles le sont, il puisse en résulter un travail en commun délicieux et fécond; il faut au moins qu'elles soient proportionnées, que la femme soit capable de comprendre l'œuvre de son mari et de s'y intéresser. Si elles sont de nature très diverse, il est indispensable que l'une supplée aux défauts de l'autre, qu'elles ne se heurtent point, mais se complètent et s'emboîtent en quelque sorte pour former un assemblage. Un mari positif, dont la femme a de l'imagination, pourra au contact trouver des sensations nouvelles et exquises, que sa nature abandonnée à elle-même ne lui eût jamais fournies ; s'il est rêveur et qu'elle ait un ferme bon sens, elle lui rendra d'appréciables services dans la conduite de la vie. Ainsi l'amour
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n'est pas seulement une union des cœurs, mais un enchevêtrement d'idées par lesquelles les âmes s'accrochent et se tiennent l'une à l'autre ; ce sont d'in- \isihles prises compliquées et fortes. L'amour s'imagine qu'il vit de lui-même ; réduit à ses seules ressources il meurt vite d'inanition ; l'intelligence lui fournit l'aliment vivifiant, dont il a besoin pour continuer à être.
L'amour est un instinct si impérieux de la nature, qu'il ne songe pas à interroger l'intelligence pour apprendre d'elle si et jusqu'à quel point il est légitime ; elle protesterait, qu'il se passerait de son acquiescement et s'inquiéterait fort peu de ses révoltes ; il a sa raison d'être en lui et cela suffit. Il en est de même de l'affection des parents pour leurs enfants. Les choses ne vont pas si simplement pour les sentiments généreux, qui découlent de l'amour et ont comme objet nos semblables. Nous nous sentons portés à être vis-à-vis de ceux-ci bienveillants, bons, serviables, dévoués, charitables; avons-nous raison de le faire? Leur appliqueronsnous la loi de sympathie et de douceur ou celle de haine et de brutalité? C'est une question qui se pose devant l'intelligence directrice de notre conduite et qu'elle est appelée à résoudre.
La théorie de la lutte pour la vie est la systématisation d'un fait qu'on observe dans l'animalité : les
gros poissons mangent les petits ; ainsi Ta voulu la nature et c'est ainsi qu'elle a organisé l'existence des animaux ; ce n'est pas du reste uniquement une question de masse et de force apparente : des organismes très petits, microscopiques, mais en nombre considérable, s'installent en toute tranquillité de cœur sur un plus gros et, pour vivre, détruisent chez lui la vie. Le fait est indéniable ; mais remarquons dans quelles conditions il se produit : les animaux n'ont pas le moyen de s'alimenter autrement, ceux au moins qui sont carnivores ; vivre en faisant périr autrui ou mourir, telle est pour eux l'inéluctable fatalité ; en outre, ils n'ont nullement conscience du dommage qu'ils causent ; ils se jettent sur la proie, qu'ils considèrent comme une nourriture préparée pour eux, et n'éprouvent point de remords.
Cette lutte pour l'existence, dans laquelle les bêtes féroces ne s'arrêtent pas devant l'homme, qui n'est pour elles qu'un aliment éventuel, nous l'exerçons à leur égard avec les moyens dus à notre esprit inventif, qui nous assurent la supériorité. Nous exterminons dans notre voisinage les animaux nuisibles et nous ne saurions faire autrement, puisque nous ne pouvons coexister avec eux ; nous leur laissons provisoirement les régions inhabitées et, s'il en subsiste encore à proximité des hommes, c'est que ceux-ci n'ont pas été encore assez forts pour les supprimer ou qu'ils en réservent quelques-uns pour
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le plaisir de la «liasse. (Juaul aux autres, nous les domestiquons, nous exigeons qu'ils nous soient utiles et nous nous nourrissons de leurs produits ou de leur chair. Disparition ou asservissement, telle est la nécessité que nous imposons à l'espèce animale ; toutefois nous ne pratiquons pas la lutte absolument comme ils s'y livrent entre eux; nous y apportons une atténuation ; nous diminuons la cruauté, en leur épargnant les souffrances inutiles.
S'il existait une race de géants humains dix fois [dus gros et plus forts que les hommes actuels, il est probable qu'ils traiteraient sans ménagement leurs frères minuscules; encore ne savons-nous pas s'ils n'éprouveraient pas quelque pitié pour des êtres, qui ne différeraient d'eux que par la taille, qui ne pourraient leur faire de mal et auxquels ils pourraient, eux, faire du bien. Mais ce n'est pas le cas ; l'espèce humaine est une ; les diverses races ont des défenses physiques et des forces offensives très analogues ; entre hommes l'oppression pour la vie ne saurait s'exercer que de la part d'une race civilisée envers une autre qui le serait momentanément moins, ou d'individus à individus, de l'homme fait envers l'enfant et le vieillard, ou de groupes à groupes dans l'étal de guerre. Ce n'est déjà plus la lutte entre les espèces animales, dont les unes sont fatalement destinées à être dévorées par les auti en outre cette bataille, qui leur est imposée, par la
nature, ne nous l'est pas, à nous : nous pouvons nous arranger autrement, nous serrer pour faire à chacun sa place, varier, augmenter nos moyens de production pour que chacun vive ; la ressource du travail méthodique nous dispense de nous arracher les uv$ aux autres les fruits de la terre; qu'un convive de plus vienne s'asseoir au festin, nous en sommes quittes pour ajouter un couvert; l'anthropophagie n'est pas de rigueur ; les temps sont encore lointains où l'humanité, se trouvant en face d'approvisionnements limités, devrait songer à sacrifier les bouches inutiles ; mieux vaudrait, si l'on était acculé à cette nécessité, ne pas leur donner naissance. Enfin la lutte pour la vie entre les animaux est instinctive et aveugle ; chez les hommes, qui savent ce qu'ils font, elle ne saurait être que réfléchie et volontaire ; or nous apercevons vite, qu'elle n'est pas la meilleure solution des difficultés de la coexistence ; loin de Là elle les rendrait inextricables. 11 n'y a que les sauvages, pour lesquels l'état de guerre soit normal ; à un degré un peu plus élevé on ne fait la guerre que pour arriver à la paix et la paix ne dure que si elle est acceptée et ses conditions tolérables. Il est donc plus raisonnable de s'entendre, de mettre en commun les avantages et de partager équitablement. Ainsi parle l'intelligence, approuvant Tinstinct delà sensibilité, qui répugne à la violence, au sang versé.
Xe conservons donc de l'idée de la lutte pour la
vie que l'énergie nécessaire pour ne pas nous laisser ravir par des concurrents indélicats ce qui nous revient légitimement. Elle ne nous est pas infligée par la nature ; elle n'est pas conforme à nos intérêts véritables ; elle révolte nos sentiments intimes. C'est la théorie de la brute ; l'homme intelligent lui substitue la collaboration harmonieuse.
Quel principe présidera à cette collaboration? La justice ou la bonté? Ce sont choses d'ordre différent et qui psychologiquement ne ressortissent pas aux mêmes facultés de l'âme. La justice se prête à une définition rigoureuse ; elle a une apparence nette, géométrique ; comme telle, elle plaît à notre intelligence et d'abord la satisfait. Mais elle ne satisfait pas notre être tout entier. La bonté moins précise, plus indéfinissable a des racines profondes dans notre sensibilité, qui ne s'en laisse pas volontiers dépouiller ; elle est le complément de la justice, un complément nécessaire, pour que nous n'ayons plus rien à désirer.
Il convient d'analyser les choses de près, pour déterminer exactement le rôle de l'une et de l'autre. 11 y a entre tous les hommes une telle identité fondamentale, qu'ils nous apparaissent comme les représentants d'un type unique, dont les effigies ne différeraient que par des hasards de fabrication ; ces inégalités nous choquent, nous n'en comprenons pas la raison, et il nous semble que c'est le devoir de la justice de les réparer; mais, dans celte tache, la
justice est vite à court de ressources et contrainte d'avouer son impuissance ; les inégalités de la nature affectent le corps et l'àme et dans l'un et l'autre cas la justice est désarmée; un bossu reste avec sa bosse et Ton ne donne pas la taille normale à un nain ; on peut rendre l'instruction accessible à tous; mais il y a des esprits ouverts, vigoureux, qui y font des progrès rapides et en tirent le suc et le profit ; il y en a d'obtus et de paresseux, qui la refusent et pour qui elle demeure lettre morte ; il est juste de la leur offrir; mais leur incapacité volontaire ou non reste irréductible. Il en est de même de l'éducation morale : Il est juste de déposer chez tous le principe du bien et d'essayer de le faire germer; mais, si les uns acceptent la règle morale et s'efforcent d'y conformer leur conduite, d'autres préfèrent le vice et Font dans le sang. L'aptitude à la moralité est répartie chez les hommes non moins inégalement que l'intelligence. Aux inégalités naturelles s'ajoutent les inégalités sociales ; pour celles-ci on prétend que l'injustice seule les laisse subsister, que cette injustice est criante, qu'il dépend de nous de la faire disparaître et que telle est notre obligation la plus pressante. C'est là un thème à déclamations faciles, dont les démagogues font le sujet banal de leurs philippiques et qu'ils seraient fâchés de voir leur échapper. 11 est certain que les sociétés se sont établies selon les besoins de la pratique, non d'après un plan rationnel, mûrement médité, qu'elles sont perfec-