VI. — Comparaison de Lina avec d'autres sujets
M. Jules Bois, qui s'est fait une spécialité de la vulgarisation des sciences ps3xhiques , crut , après avoir assisté à plusieurs de mes expériences faites en très petit comité, pouvoir les présenter devant un public plus nombreux. Grâce au concours de M. Fernand Lemaire, premier prix du Conservatoire, et assez habile improvisateur pour pouvoir à volonté, grâce aux observations exposées précédemment , faire exécuter à Lina les gestes les plus divers aux simples sons du piano, plusieurs conférences, données dans la salle de la Bodinière pendant l'été de 1898, furent extrêmement suivies; mais, naturellement, quelques spectateurs ne virent dans cette jeune femme qu'une danseuse à l'oreille extrêmement juste et admirablement dressée. M. Lionel Dauriac répondit aux sceptiques par l'article suivant :
« On a beaucoup glosé , beaucoup bavardé. Des musiciens de profession ont vu, ont souri, n'ont pas compris. Il n'est pas bon, quand des faits nouveaux se produisent, que tout le monde s'en émerveille, et l'incrédulité est l'une des marques les plus fréquentes de l'esprit critique Aussi bien cette incrédulité est-elle des plus excusables. Les faits nouveaux, pour être reconnus tels, veulent être non pas seulement constatés, mais contrôlés, vérifiés. Et nous aurions mauvaise grâce à oublier que tout mo3-en de contrôle fait détaut chaque fois que les expériences ont lieu sur une scène et qu'une
rampe sépare l'opérateur et les spectateurs. Et puis devant un^ public nombreux il faut tenir ses promesses. Si on lui annonce que telle chose vase produire, il faut, bon gré, mal gré, qu'elle se produise. Et pour être sûr qu'elle se produira, toutes précautions sont prises. — Mais, que voulons-nous dire ? Que le sujet présenté par M. Jules Bois avait été dressé? — Sans doute. Seulement, s il y avait eu dressage, ou pour mieux dire préparation, cette préparation (nous en pouvons parler en ayant été témoin) restait exempte de toute supercherie. On s'était préalablement assuré des morceaux qui déterminaient les réactions motrices les plus complètes, qui provoquaient les gestes les plus éloquents. Puis, comme on se proposait de mettre en évidence la correspondance des gestes à l'expression des phrases musicales, on aviiit dû choisir des phrases connues de tout le public et sur l'expression desquelles l'opinion du public était censée fixée. Tout le monde sait, en effet, ou passe pour savoir ce qu'exprime le Miserere du Trovatore. Et tout le monde sait ce que la Marseillaise exprime. Supposez qu'au lieu de choisir des morceaux aussi connus, aussi banals même, on eût préféré en faire entendre d'autres, il eût fallu tout d'abord déterminer leur signification émotionnelle. Et alors le public aurait eu quelque motif de défiance. On eût pu reprocher à y\. Jules Bois d'avoir interprété à l'avance les attitudes de son sujet et de s'être réglé sur ses attitudes pour déterminer l'expression du morceau. Le reproche eût été injuste. Il eût quand même été inévitable. Les réflexions qui viennent d'être faites mènent donc à cette conclusion : c'est qu'il est assez impossible de présenter au public, même au plus intelligent des publics, autre chose que des k résultats». Or. ce qui intéresse dans
ces résultats, ce qui en fait la valeur, c'est la manière dont on les prépare. Et on ne peut les préparer presque qu'à huis clos. Il ne faut jamais de curieux dans un laboratoire, pas plus que dans une clinique.
« Or, c'est précisément dans une clinique que sont actuellement en préparation, en élaboration, devrais-je dire, les expériences dont je vais parler. On sait que rue Saint-André-des-Arts, le docteur Bérillon dirige une clinique des maladies nerveuses et préside à des expériences de psychothérapie. Quand nous lui fîmes connaître nos premières observations faites sur le sujet du colonel de Rochas, présenté par M. Jules Bois au théâtre La Bodinière, il me proposa de venir rue Saint-Andrédes-Arts essa3-er sur d'autres sujets. Nous fîmes bon accueil à sa proposition. Mais notre espoir fut médiocre. Le sujet sur lequel avaient porté nos premières observations était exercé depuis de longues années et la perfection de ses réiictions motrices pouvait résulter de la profondeur des états d'h3^pnose dans lesquels il était accoutumé d'entrer... A parler franc, nous ne doutions point, pour notre propre compte, que les phénomènes observés sur le sujet ne fussent de nature à être observés sur d'autres. Mais comme ils ne l'avaient jamais été, du moins à notre connaissance, nous étions en droit d'attribuer aux aptitudes de ce sujet un caractère éventuellement exceptionnel. Donc, sans être fermé à toute espérance, nous étions sur nos gardes, pour ne rien dire de plus.
« Aussi, quelle ne fut point notre surprise lorsque, le jeudi 3 novembre dernier, à la clinique du docteur Bérillon, un sujet en état d'h3'pnose, pendant que nous étions au piano, après avoir donné des signes d'attention d'abord, d'émotion ensuite, quitta le fauteuil sur
lequel il était assis et se mit à faire des gestes , à prendre des attitudes, bref, à mimer ce que nous jouions ! Et cette mimique n'était dénuée ni de cohérence ni de correspondance. A mesure que la phrase se développait, aux variations dans le mouvement de la mélodie correspondaient des variations dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie.
« Le sujet nouveau dont j'entretiens nos lecteurs est tout l'opposé du sujet déjà présenté à La Bodinière. L'intelligence est cultivée, l'esprit est tout ce qu'il y a de plus ouvert. Il s'agit non d'un <( modèle », comme dans le premier cas, mais d'une « artiste » selon le sens ordinaire du mot. Dans ces conditions, il y a lieu de prévoir que la musique agira sur l'àme et pas seulement sur les membres. Oh ! sans doute notre second sujet, tout comme le premier, dansera sur toute musique, mais avec plus de discrétion et surtout avec plus d'hésitation au début. La réaction motrice n'aura jamais ou presque jamais lieu sans une émotion ou sans une intellection préalable. Entre la sensation et le mouvement s'intercalera un fait intermédiaire d'ordre psvchique.
« En veut-on la preuve ? Je ne vais ni plus ni moins raconter que des choses vues. M""' B... est endormie du sommeil hypnotique. Je lui joue la valse en la bémol de Schulhofil". Elle quitte son fauteuil et valse de tout son ccL'ur. je n'ai pas dit de tout son corps : entre l'un et l'autre il y a plus qu'une nuance. — Je passe à la valse en la mineur ào Chopin. Les jambes cessent de valser, mais non les bras : le buste seul se met en cadence. Et à mesure que la mélodie se développe, le geste devient plus rare et, si l'on peut ainsi parler, l'expression s'intériorise. — Je fais succéder à cette valse de Chopin la
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célèbre grande valse en mi bémol, une vraie danse, celle-là. Si j'en doutais, je n'aurais qu'à regarder M™" B..., dont la danse recommence.
« Changeons de mélodie, de mouvement, de rythme et faisons une expérience véritable, au sens strict du terme. Il est deux « berceuses », toutes deux exquises, l'une est la classique Berceuse de notre aimable et parfois admirable Henri Réber, l'autre est la Berceuse de Grieg. La plus romantique des deux n'est assurément pas la première. Et des deux , la moins <( berçante » n'est pas la première non plus. Mais attendons ce que va nous apprendre M"" B...
« Donc, je joue la Berceuse de Réber. M™' B... fait comme Dinorah dans le Pardon de Ploermel, à cela près qu'au lieu de se figurer qu'elle tient dans ses bras une chèvre, c'est, selon toute vraisemblance, un enfant qu'elle croit endormir. Puis je passe à la Berceuse de Cjrieg. Alors M'"" B... se rassied, dodeline de la tète et simule le sommeil. L'expérience est unique; elle n'est donc pas concluante Mais nous avons là un commencement de preuve, et la vérification que nous avions à cœur d'obtenir est, à tout le moins, très avancée.
« La séance continue. Je reviens aux airs de danse. Je joue une danse bretonne. i\l""' B... remue les bras comme font nos paysans de Quimper ou de Landerneau quand ils dansent au son du biniou. Puis tout d'un coup entre dans la salle une autre hypnotisée : celle-ci fait les mêmes gestes, mais, en outre, elle trappe violemment du pied. Le docteur Bérillon croit à une crise de colère imminente. J'apprends au docteur que les Bretons frappent le sol du pied quand ils se livrent à leur danse nationale. Ainsi, le pas de la danse bretonne, inconnu de nos deux sujets, était spontanément
retrouvé par eux à l'appel des sons de la musique bretonne. L'expérience avait déjà réussi une première fois, faite sur le sujet du colonel de Rochas.... »
J'ai voulu, moi aussi, étudier les facultés de M'"' B..., et je n'ai constaté chez elle qu'une sensibilité à la musique très grande, mais analogue à celle de beaucoup de temmes qui « sentent leurs jambes s'agiter toutes seules )) quand elles entendent un air de danse ; les différentes notes de la gamme ne produisent pas d'effets spéciaux, sans doute parce que. même profondément endormie, elle ne sent pas à distance. C'est le rythme qui détermine surtout ses mouvements presque exclusivement limités à la partie inférieure du corps, tandis que la mélodie agit sur son esprit pour éveiller des visions qu'elle décrit volontiers avec un très grand luxe de détails. Je rappelle que Lina', chez qui la mélodie détermine automatiquement les gestes de la tète et des bras, ne parle que très ditTicilement dans cet étal et se
' Quand Lina esl fortement impressionnée par une mélodie , elle entr'ouvre la bouche comme pour parler, et on voit sa langue remuer ; elle ne profère cependant aucun son. Toute son activité s'est portée sur les centres moteurs spéciaux aux gestes, en abandonnant les autres, notamment ceux du langage. Je dois ajouter, cependant, qu'à la suite de nos expériences répétées pendant plusieurs mois, des visions appropriées aux morceaux entendus ont commencé à se produire chez elle.
On peut rapprocher ce fait de l'observation donnée par h\. Striker {Du langage et de la musique, p. 109. — Alcan. 1885).
« Je puis me représenter des mélodies soit en les chantant tout bas, soit en les sifflant; par conséquent, au moyen de sentiments aux lèvres, au lieu de sentiments au larynx. Mais si je me représente ensuite une mélodie que j'ai jouée sur le violon, il se rattache bien, à l'idée que j'en ai, le souvenir du mouvement des doigts; mais ce ne sont que des impressions accessoires. Je ne puis me représenter la mélodie seulement par le secours d'impulsions nerveuses dirigées vers les doigts : // me faut recourir à celles des lèvres et du larynx, n
borne à indiquer vaguement, quand on l'interroge, le sentiment qu'elle éprouve. Il y a là une différence de tempérament analogue à celle qu'on constate entre les visuels et les auditifs.
J'ai également étudié M'"= 'Vix, AP Berthe et M''^^ Helled qui, extériorisant plus ou moins leur sensibilité, ont présenté des facultés intermédiaires entre M"" B... et Lina, de sorte qu'on doit voir, dans la monographie de ce dernier sujet, exceptionnellement doué, l'exposé d'aptitudes se rencontrant à des degrés divers chez les autres humains.