CHAPITRE QUATRIÈME
Les phénomènes que nous avons décrits dans les chapitres précédents ne sont ' point en désaccord avec les théories généralement admises ; de plus, nous avons pu les reproduire si souvent et avec une telle netteté que nous les présentons avec assurance comme les premiers linéaments d'une science qui se constituera peu à peu. Il n'en est plus de même pour ce qui va suivre. Je tiens à en prévenir le lecteur pour qu'il ne confonde pas mes assertions avec mes hj-pothèses ; mais, sans hj'pothcses môme hasardées, les sciences expérimentales piétineraient souvent sur place.
Quand, au lieu de produire, chez Lina, un état d'hApnose superficiel, soit par la fixation du regard, soit par la pression d'un point hypnogène, soit même par un simple commandement, on la soumet à des passes magnétiques prolongées, elle voit se former, peu à peu, autour d'elle un certain nombre d'enveloppes
lumineuses, devenues le siège de sa sensibilité qui a abandonné la peau. Ces enveloppes finissent par se condenser en une colonne nébuleuse, légèrement brillante, placée environ à un mètre en avant d'elle et où toute sa sensibilité est concentrée; c'est-à-dire que Lina ne sent plus rien si l'on pince, par exemple, sa peau ou l'air autour d'elle, sauf quand les pincements s'exercent dans l'espace qu'elle voit occupé par cette colonne.
Cette propriété ne lui est, du reste, pas spéciale ; elle se rencontre chez un assez grand nombre d'autres sujets, même avec une intensité beaucoup plus grande, en ce sens que, chez eux, la colonne prend la forme du corps charnel et finit, dans quelques cas, par être visible et palpable pour tout le monde.
Cette forme, ce fantôme, qu'il soit encore à l'intérieur du corps ou qu'il soit extériorisé, est connu sous les noms de corps astral ou corps éthérique, ainsi que nous l'avons déjà dit à la page 202.
Chez Lina, les parties de l'organisme qui s extériorisent sont généralement trop peu considérables pour que le corps astral puisse être perçu directement par d'autres que par les sensitifs ; mais voici le dispositif grâce auquel nous avons pu en manifester l'existence.
MM. d'Arsonval, professeur au Collège de France, et Charles Henrv, maître de conférences à laSorbonne, ont cherché à déterminer la différence des actions thérapeutiques produites par des secousses électriques rythmées et par les secousses isochrones données par les trembleurs dans les appareils à induction communément employés. A cet effet, M. Charles Henry a établi, à l'une des extrémités de son appartement, une boîte à musique M, dite Po/v/>/207î, sur laquelle il a placé un microphone Hughes à quatre charbons, relié, d'une part.
ACTION de' LA MUSIQUE SUR LE CORPS ASTRAL.
au pôle positif d'une pile P donnant une force électromotrice constante d'environ quatre volts, d'autre part, à l'une des bornes du circuit primaire d'une petite bobine R (sans interrupteur) du téléphone Bert-d'Arsonval, l'autre borne du même circuit primaire étant reliée au pôle négatif de la pile. Des deux bornes du circuit secondaire de la bobine partent des fils isolés. E et F, destinés à les relier à l'organisme de l'expérimentateur.
Un rhéostat G intercalé dans le courant primaire permet d'en régler l'intensité et d'éviter les crachements du microphone, dont les vibrations, qui ne sont autres que les vibrations sonores, font l'otlice de I interrupteur de la bobine.
Si on se place dans un lieu assez éloigné pour ne pas entendre directement les airs joués par le polyphon, il suffit, pour les entendre, de placer, aux extrémités E et F des fils du courant secondaire de la bobine P, des récepteurs téléphoniques et de les porter contre ses oreilles.
Quand on ôte les récepteurs et qu'on tient simplement les extrémités E et Feutre les doigts, on n'entend
plus rien, mais on sent des secousses plus ou moins intenses suivant l'intensité du son, les sons graves étant perçus plus fortement que les sons aigus.
J'ai endormi Lina et je l'ai laissée d'abord dans cette phase inférieure où la sensibilité commence à s'extérioriser. Je lui ai fait prendre alors les deux extrémités des fils du courant induit, pendant que le pol3'phon jouait ; elle n'a pu supporter la commotion et nous avons dû diminuer l'intensité du courant par l'interposition de résistances convenables jusqu'au moment où l'aiguille du rhéostat était à peine déviée.
Lina put alors percevoir, sans souffrance, le rythme des vibrations et exécuta une mimique appropriée à l'air qu'elle entendait. On s'en assura, non seulement en constatant que les gestes étaient bien conformes au sentiment exprimé par l'air, mais encore en vérifiant qu'ils se reproduisaient identiques lorsqu'on supprimait le contact des fils et que, ouvrant toutes les portes, on laissait le sujet entendre directement la musique.
Si maintenant, après avoir de nouveau fermé les portes pour intercepter le son, on ne fait toucher à Lina que l'un des deux fils, laissant l'autre à terre, le phénomène se reproduit , mais avec un peu moins d'intensité.
11 se reproduit encore quand on touche, avec l'extrémité de l'un des fils, une des couches de la sensibilité du sujet , la mimique cessant dès que le fil n'est plus en contact avec cette couche.
Bien plus, quand , à l'aide de passes, on a déterminé la formation du corps astral et qu'on a reconnu son emplacement dans l'espace au moyen de pincements, on constate que, si l'on place l'extrémité de l'un des fils sur un point quelconque de la colonne fluidique
ainsi reconnue , le sujet entend la musique et réagit en conséquence. Il ne réagit pas si l'on place cette extrémité partcjut ailleurs, même sur son propre corps. En variant les airs de la boite à musique à linsu du sujet et même de moi qui tenais le fil, on a constaté d'une façon certaine qu'il y avait bien là une perception réelle, indépendante de toute suggestion : les personnes qui ont contrôlé l'expérience dans deux séances différentes, M. Charles Henr}-, M. le D' Foveau de Courmelles et xM. Serge Youriévitch, attaché à l'ambassade de Russie, y ont vu une preuve incontestable de la formation du corps astral, quelle que pût être la théorie qu'on adoptât pour l'expliquei'.
Les effets de la musique sur le corps astral pourraient être encore bien plus intenses, à en juger par ce qui nous arriva un soir, chez M. Gailhard, le directeur de l'Opéra, où nous étions réunis pour essayer, avec Lina, des restitutions de danses grecques. M. Paul Vidal joua, sur le piano, comme intermède, une habanéra si entraînante que M"'= Emma Gaivé et M. Gailhard se mirent à l'accompagner en chantant. Lina, exaltée par cette admirable symphonie, nous ravit par la grâce de ses mouvements, et M. Gheuzi, qui avait un kodak tout préparé, prit un certain nombre de poses à la lumière du magnésium. Quel ne fut pas, le lendemain, l'étonnement du photographe quand il vit se développer sur la pellicule de gélatine les deux clichés de la page 265 !
Dans le premier, la partie antérieure du corps de Lina dégage des effluves qui se diffusent dans l'air ambiant ; ils y forment des nébulosités qui couvrent sa figure de stries dues, sans doute, au tourbillonnement de l'air entraîné par le mouvement de rotation de la
danseuse ; la partie postérieure du corps est devenue transparente à la hauteur de la ceinture et laisse voir le décor du mur de tond.
Dans le second, ces effluves sont condensés et stratifiés en une série de raies très brillantes, d'épaisseur variable, et presque parallèles, dont la plus basse prend naissance à l'emplacement du nœud vital, à la base du cervelet. Les bras semblent se fondre dans ces courbes lumineuses et on ne distingue plus la tête. Ce dernier phénomène peut être simplement dû à ce que, Lina tournant son visage du coté opposé à l'appareil, sa chevelure brune se confond comme teinte avec le fond de la niche moresque où elle se trouve fortuitement encadrée par suite de la perspective. Il y a lieu de noter cependant qu'ensuite , pendant plusieurs jours, Lina eut la mémoire très affaiblie et les mains insensibles.
Peu de temps après, nous avons essayé de reproduire ces singulières apparences; malheureusement, les conditions avaient changé. M"" Calvé et M. Paul Vidal n'étaient plus là ; il n'j^ avait plus le même entrain. Une seule des photographies obtenues a paru indiquer la dématérialisation d'une main ; mais ce n'était pas assez net pour qu'on ne pût attribuer l'effet enregistré à un jeu de lumière '.
Je repris alors les expériences seul, successivement avec Lina et M""" Vix, en essayant de suppléer à l'excitation musicale par des passes destinées à extérioriser d'une autre façon le corps astral. J observai , chez
' Est-il nécessaire de dire que, pour ces deux figures, un examen attentif à la loupe des deux clichés nous permet d'affirmer qu'il n'y a là aucun efïet dû à leur imperfection ? Peut-être pourrait-on expliquer, dans le premier, la transparence du corps et les effluves par les mouvements rapides du sujet : mais le second ?
toutes les deux, que les notes basses avaient la propriété de condenser ce corps astral en le rendant plus brillant et en le rapprochant du sol, tandis que les notes hautes l'élevaient en l'allongeant et en diminuant son éclat. Je con«;tatai ces phénomènes non seulement par les affirmations des sujets, qui disaient les voir, mais encore par la direction de leurs regards qui suivaient les mouvements de la colonne fluidique ' et aussi par l'emplacement de leur sensibilité en dehors de leur corps charnel. Je ne pus m'empccher de me rappeler alors un passage d'Hanslick cherchant à définir les causes du beau dans la musique -.
« Que contient donc, dit-il, la musique? pas autre chose que des formes sonores en mouvement.
« La manière dont la musique peut nous offrir de belles formes, sans avoir pour sujet un sentiment détermine, trouve une analogie et une démonstration frappamtcs dans une branche de la sculpture d'ornement : l'arabesque.
« Là, on voit des lignes qui paraissent vibrer, tantôt se rapprochant insensiblement, tantôt s'éloignant et se relevant d'un bond hardi, se quittant, se retrouvant, se correspondant dans de grands et de petits arcs, infinies à ce qu'il semble, mais toujours parfaitement coordonnées, saluant partout un contraste ou un pendant ;
• Quand le corps astral de i.ina n'est point reformé en dehors de son corps charnel, mais simplement dilaté et extériorisé tout autour de celui-ci, comme dans nos séances musicales ordinaires, l'eflet produit est le même ; le corps charnel, entraîné par le corps astral, semble vouloir s'envoler sous l'inlluence des notes élevées et s'affaisse presque vers la terre sous l'inlluence des notes basses : le chant final de Faust et le Die» irx en montrent des exemples frappants.
- Du beau dans la Musique, p. 49.
réunion de petites individualités, et cependant formant un tout.
« Figurons-nous maintenant une arabesque, non pas sans vie et sans mouvement, mais s'animant devant nos yeux dans une sorte d'autogénèse continuelle. Voici des lignes de toute grosseur qui se poursuivent, qui prennent leur élan par une courbe gracieuse et montent d'un bond à des hauteurs orgueilleuses, puis retombent , quittent brusquement leurs voisines et les rejoignent enfin pour former un faisceau, réjouissant la vue par de charmantes alternatives de repos et d'activité, par des surprises toujours nouvelles. Le tableau est déjà plus noble. Mais, allons plus loin et représentonsnous l'arabesque vivante comme le rayonnement actif d'un esprit artiste dont l'imagination tout entière passe, par un travail incessant, à travers les mille fibres sensibilisées : l'impression ressentie ne sera-t-elle pas bien voisine de celle de la musique ? »
Ce que Hanslick n'ose donner que comme une analogie répond à des sensations réelles plus ou moins nettement éprouvées par un très grand nombre de personnes. Pour moi, quand j'entends jouer un morceau et que je me recueille en fermant les yeux, il me semble voir les sons monter ou descendre suivant leur degré d'acuité; grâce à la faculté que possède l'oreille de percevoir séparément des notes simultanées, je distingue celles du chant qui se dessinent dans l'espace en lignes fines et brillantes, au contour bien net, de celles de l'accompagnement qui m'apparaissent comme de gros traits bruns et veloutés.
Il est difficile de méconnaître le rapport frappant qui existe entre ces impressions et le graphique d'une si admirable netteté que nous présente le cliché n' 2 de la page 265.
Ne sommes-nous pas autorisés à supposer que ces courbes brillantes sont dues aux particules extrêmement ténues du corps astral de Lina extériorisé*, qui se sont condensées et stratifiées sous l'influence des sons musicaux, de manière à pouvoir influencer la plaque photographique dont la sensibilité décèle, on le sait, des milliers d'étoiles invisibles à nos yeux ? Pousserions-nous trop loin l'hypothèse en admettant que les larges faisceaux sont dus aux notes basses de l'accompagnement et les lignes ténues aux notes élevées de la mélodie ?
je ne me dissimule pas combien tout ce qui se rapporte au corps astral doit paraître invraisemblable à ceux dont l'horizon intellectuel ne s'étend point au delà du cercle tracé par la science qu'on enseigne dans les écoles. xMais on ne doit pas oublier que, si le rôle de cette science est de n'accepter que des faits parfaitement établis, chaque jour amène des observations nouvelles, souvent en désaccord avec les théories basées sur l'ensemble des seuls faits que l'on connaît; il faut alors recourir à d'autres hypothèses qui subiront vraisemblablement, à leur tour, le sort de celles qu'elles ont remplacées.
Depuis quelques années, grâce aux mo3ens nouveaux que nous présentent la chimie et les sens hypcresthésiés de certains sujets, nous entrons dans un monde
' Dans les quelques expériences qu'on a pu faire sur le corps astral, on a constaté que ses particules se comportaient comme celles qui constituent les odeurs.
nouveau et nous commençons à pouvoir enregistrer quelques-unes de ces vibrations en nombre infini qui, jusqu'ici , avaient échappé aux sens du commun des hommes.
Le tableau ci-contre, obtenu en doublant successivement le nombre des vibrations d'un pendule à partir du battement qui s'effectue en une seconde, et en appelant octave l'intervalle qui existe entre un certain nombre de vibrations et un nombre de vibrations double (par extension du sens adopté dans la langue musicale), montre quelles énormes lacunes subsistent entre les groupes perçus à l'aide de ce qu'un savant anglais a appelé « les portes naturelles de notre connaissance ».
On peut dire que les sons perceptibles à l'oreille humaine ordinaire comprennent un peu plus de 7 octaves, depuis 16 jusqu'à 38.000 vibrations par seconde. Quant à notre œil, il perçoit moins d'un octave, depuis le rouge sombre, donnant environ 450 trillions de vibrations par seconde, jusqu'au violet qui en donne 750.
Supposons maintenant que notre oreille soit assez parfaite pour percevoir une trentaine d'octaves de plus du côté des sons aigus ; nous arriverions probablement* ainsi à entendre ce que les autres hommes voient. De même, l'être dont la vue s'étendrait suffisamment du côté des rayons infra-rouges, verrait ce que nous entendons-; et si c'était du côté des ultra- violets, la plupart des corps opaques pour nous deviendraient transparents pour lui.
< Je dis prohablemenl, parce que, dans ces hypothèses, qui n'ont d autre but que de soulever un coin du rideau qui nous sépare de l'inconnu, on n'a pas tenu compte du sens des vibrations.
- Ces deux êtres verraient ou entendraient en plus les vibrations électriques.