CHAPITRE PREMIER
Qu'était la foi religieuse à la veille, que devint-elle au milieu des dissensions et des guerres religieuses ? Quelle place occupait-elle au commencement du siècle, garda-t-elle plus tard dans l'âme et dans la vie des hommes?
H n'est pas possible de nier que la foi religieuse Affaiblisses'affaiblisse au xvf siècle et qu'elle s'affaiblisse de religieuse. plus en plus à mesure que l'on s'éloigne de l'ancienne unité ; il y a bien des esprits qui sont tentés de ne plus croire, quand ils apprennent qu'il y a plusieurs manières de croire. Un ambassadeur Vénitien écrit: «La crainte de Dieu est diminuée ; et cette considération doit toujours passer avant toutes les autres ; car c'est sur elle que reposent la règle de la vie, la con-
2 LIVKE I. — CHAPITRE I.
corde entre les hommes, le maintien ^es États et le fondement de toute grandeur. » * On apercevait bien le danger qu^aurait couru la morale, si toute croyance, si toute instruction religieuse avait disparu : « Je suis d'avis, écrivait un autre ambassadeur, ^ que, quand même on pourrait conduire au bâton les peuples à la messe, si on ne les instruisait pas dans Tune ou dans l'autre croyance, on n'en ferait que des athées, et on les rendrait pires que des bêtes. » Le jour de l'athéisme n'était pas encore venu cependant, au moins en France ; c'était un scandale unique pour notre pays que la mort du maréchal de Strozzi, proférant des impiétés et des blasphèmes, <( qui étoit un testament assez commun à ceux de sa nation florentine, et digne de la vie qu'il avoit toujours démenée et selon sa foi, qui n'étoit pas plus chrétienne ni religieuse qu'il ne falloit. » ' En général on ne nie pas Dieu ouvertement ; on ne l'attaque pas de front ; on s'inquiète moins de lui obéir ; mais il arrive presque toujours un moment où il prend sa revanche ; il est peu de cœurs où la foi soit éteinte.
« Amb. yen, t. I. p. 537. {Collection des Documents inédits sur l'histoire de France* — Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au xvi^ sièclCy recueillies et traduites par M. N. Tommaseo). — Nous désignerons cette publication parles mots Ambassadeurs Vénitiens,
« id.,t.II, p,133.
' Mém, sur Vieilleville^ liv, VII, ch. XI (Mémoires sur la vie du maréchal de Vieilleville par Vincent Garloix, son secrétaire). -r- Panthéon Littéraire).
Xa Noue se plaint que tout le monde ne croie pas ^^ p^^^iJen k Dieu et à sa puisssance : « On verra aujourd'hui des gens qui diront que la fortune des anciens païens (qui étoit vaine) et Tordre que Dieu tient en la conduite des choses inférieures (qui est certain) sont des couvertures qu'on prend pour cacher son ignorance, et que c'est Thomme qui, en se guidant mal ou bien, attire son malheur ou son bonheur, combien que plusieurs expériences y contrarient. On doit repurger son entendement de telles opinions et se persuader, encore que Fhomme pense et délibère, que c'est à Dieu de donner accomplissement à l'œuvre qu'il entreprend. » * Telle est bien, en somme, la conviction générale, et le catholique Tavannes pense comme le protestant La Noue : « La fragilité et imbécillité de l'homme est déplorable en ce qu'il ne demeure jamais en un même état. Nous ne devons espérer rien de notre vertu et force sans la bénédiction du Tout-Puissant, ni autre appui que celui qui vient de lui-même, comme dit l'Écriture-Sainte : Qui plante et arrose n'est ^^n, mais Dieu, qui donne accroissement, est tout à toutes choses. » *
Nous appelons Providence le gouvernement des Gommen choses humaines par la puissance divine. C'est à la sonactioi Providence que tout doit être rapporté. Elle ne se
' Ch. I, p. 277 {Panthéon Littéraire).
' Mémoires des choses advenues en France es guerres civiles^
monarchie, avoit voulu celle grâce particulière à LL. MM. de leur donner un fils, pour assurer el combler de prospérilés cet Étal. ))*De telles grâces ne sont heureusement pas réservées aux souverains : « Mon fils, dit Bouillon, ^ j'ai cru n'avoir pas assez fait pour vous en vous mettant au monde par la bénédiction de Dieu. )) L'ordre divin décide des mariages comme des naissances ; en 1503, le duc Pierre de Bourbon meurt avant d'avoir pu marier sa fille avec le duc d'Alençon, « comme si Dieu le voulût par l'intercession et continuelles prières de tous ses sujets, qui lui en faisaient humbles et instantes requêtes en faveur dudit comte Charles, » ' le futur connétable. La duchesse Anne de France, restée veuve, obtint le consentement du Roi, « à l'aide de Dieu, qu'elle soUicitoit et faisoit solliciter souvent par prières es bonnes et dévotes religions et par toutes bonnes personnes. »* Dieu donne la vie ou la mort, la santé ou la maladie. Les jours du roi d'Ecosse sont menacés : « Enfin Dieu voulut, comme Roi des rois et leur vrai protecteur, que le dit roi se fit entendre par une fenêtre, criant au secours, w^ D'Aubigné enfant est atteint par une contagion horrible ;
* Ph. Hurault, p. 389.
* Mémoires (Panthéon LiUérairé)^ p. 375.
* Marillac, Yie du connétable Charles de Bourbon, {Panthéon Littéraire)^ p. 431. Revenant plus loin sur la rupture du mariage projeté, il dît qu'on la u croit procédée de Dieu, % que c'est « quasi miracle (p. 137). »
* Id., p. 136.
* Ph. Hurault, p. 370.
un serviteur « qui est mort ministre en Bretagne, ditil, * ne m'abandonna jamais et me servit durant toute ma maladie sans prendre le mal, n'ayant pour tout préservatif qu'un verset du psaume XLV continuellement à la bouche. » Pour Bouillon, c'est la maladie même qui est un bienfait, parce qu'elle le force à s'occuper de son salut.' Il n'est pas d'embarras duquel on ne soit tiré par le secours de Dieu. En 1563, à Lyon, d'Aubigné est tenté de se donner la mort : « Mais, un reste de bonne éducation et de piété me faisant souvenir de prier Dieu avant de satisfaire mon envie, je le fis, et, les derniers mots de ma prière finissant par ceux de la vie éternelle, cela m'effraya et m'obligea de demander à Dieu qu'il voulût bien m'assister dans une telle agonie. » Aussitôt d'Aubigné aperçut un valet qui lui apportait de l'argent. ' En 1578, Catherine de Médicis interrogeait sa fille Marguerite sur les projets de fuite qu'on imputait au duc d'Alençon : « Lors, me trouvant entre ces deux extrémités, ou de manquer à la fidélité 9^6 je devois à mon frère et mettre sa vie en danger, ^^ de jurer contre la vérité (chose que je n'eusse voulue pour éviter mille morts), je me trouvai en si grande perplexité que, si Dieu ne m'eût assistée, ma feçon eût assez témoigné sans parler ce que je craignois qui fût découvert. Mais, comme Dieu assiste les bonnes intentions et que sa divine bonté opéroit en
* Mémoires {Panthéon Littéraire), p. 473. ' Mémoires, p. iO\ .
* Mémoires, p. 475.
celte œuvre pour sauver mon frère, je composai tellement mon visage et mes paroles qu'elle ne put rien connoîlre que ce que je voulois, et je n'offensai mon âme ni ma conscience par aucun faux serinent. » * Dieu se manifeste souvent par ses rigueurs.En 1513, il veut que les Français perdent le Milanais, et, en 1515, il punit rinsolence des Suisses àMarignan. ^ En 1549, les Français échouent devant Boulogne : « La fortune envieuse du bonheur de S. M. ou, pour parler plus chrétiennement, Dieu, qui ne voulut, par quelque jugement occulte et à nous inconnu, faire abonder le Roi en tant de félicités, » souleva une tempête qui renversa le camp et força Tarmée à la retraite. ' Les coups tombent sur chacun de nous ; Givry, gendre de Cheverny, succombe dans une entreprise téméraire : « Dieu, qui s'ennuie et se lasse de nos vanités et de nos présomptions mondaines, termina le cours de sa fortune et de sa vie par un malheureux coup de mousquet. « * elles sont Ce n'est pas au hasard que sont distribués les biens
s causes - T • •
qui la et les maux. Il serait téméraire de juger les décrets de Dieu, mais il est permis d'en chercher les causes, ne fût-ce que pour régler sa conduite sur les enseignements qu'ils contiennent.^
* Mémoires (Panthéon littéraire), liv. II, p. 553. s Marillac, p. 162.
2 Mém, sur Vieilleville, liv. III, ch. XXII.
* Cheverny, p. 307.
5 € Combien qu'on ne doive juger des faits de Dieu, toutefois on peut présumer des biens le bien et du mal le mal à notre cor-
Comment donc peuvent-ils s'expliquer?
Dieu tient à montrer son pouvoir. Monluc a eu )΀în des maladies et reçu bien des blessures, w m'ayant Oîeu toujours voulu donner une bride, pour me faire coxinoître que le bien et le mal dépend de lui, quand il lui plaît. » *
Les faveurs sont en général pour les hommes dont la cause est juste et dont Tàmeest pure. Dieu soutient le bon droit. En 1S63, Elisabeth avait refusé de renire le Havre à la France : « Comme ses prétextes étoient en substance autant pleins d^injustice qu'elle échoit de les faire paroître au dehors justes et saints, aussi fut-il clairement reconnu que Dieu avoit pris en main la juste querelle des François. » ^ En 1S85, Bouillon eut une longue conversation avec le roi de Navarre sur Tétat des affaires publiques ; ils conclurent « que la cause étoit fondée en la justice divine et humaine, que Dieu la maintiendroit ; que Dieu le maintiendroit (le roi de Navarre) en son droit si la nature lui en ouvroit Toccasion. Sur cela il me dit avec ferveur : — C'est de là que j'attends mon secours, et sous cette enseigne je combattrai nos ennemis. )) 3 Dans les bienfaits de Dieu, il faut voir aussi la récompense de la piété et de la vertu. Marignan a
rection,sous la crainte de Dieu, duquel les jugemens sont un abîme et néanmoins sont tous en vérité justifiés en eux-mêmes » ('Maril-
I Liv, I, t. I, p. 85.
Gastelnau, Mémoires (Panthéon Littéraire) t liv. V,ch. II,p.i83. ' Bouillon, p. 428.
« préservé d'humilîalionlaFrance, comme le royaume dessous ie ciel où Dieu est mieux servi et houoré. » ' L'heureuse issue du siège de Melz est due k ce que le duc de Guise « faisoil bien paroilre qu'il craignoit Dieu, qui le favorisa possible plus pour ce sujet là que pour autre. » '
Malheureusement Dieu a plus souvent à punir qu'à récompenser. Il « ne permeUroil, disoil le chancelier Duprat à Wolsey, ' un homme frauduleux, plein de dolosité, durer longuement, ains, en la multitude de sa miséricorde, l'envoie en abomination, » et Wolsey convenait que Duprat « disoit vérité » Dieu condamne les entreprises injustes, telles que les guerres civiles :* (c La rébellion d'un sujet envers son prince se peut rapporter à ce que nous disons péchés envers Dieu, puisqu'elle procède rie la désobéissance que Dieu défend. Aussi sa justice divine les punit en temps et lieu rigoureusement. Un hardi et insolent entrepreneur n'emporte aucime louange, quand même ses desseins réussiroient heureusement pour lui, ce qui arrive fort rarement, caries méchans projets sont périssables. Il
> Marillac. l. cit.
' Branlflme, Œuvres, publiHes pnr M. Lud. Lalanne (Soc. de l'hist, lie France], H. de Monlttc, t. IV, p. 56. Cf. Salignac-Fëne- Ion. Le siège deMet:,par l'empereur Charles V,sn l'aiil552.(Panthéon Littéraire) p. 47.
' Coll. de Doc. in., Négociations diplomatiques entre la France et l'Aulriche pendant les trente premières années du seiùéme siècle, publiées par M. Le Glay, l. li, p. 519. Nous désignerons cette publication par les mots Franceet .Autriche.
» Bouillon, p. 388.
faut donc, pour bien réussir, suivre les bons desseins, lesquels toutefois n'arrivent pas toujours au but désiré , Dieu se réservant la disposition du succès des choses humaines, afin que nous ne nous en glorifions poîint et pour nous faire connoître notre faiblesse. Si est-oe pourtant qu'ils réussissent plus souvent que les méoîians, par la faveur que le ciel leur accorde. »* Les pécliés sont châtiés : de Thou, à propos du fameux duol de Jarnac et de la Châtaigneraye, dit : « Le succès <le ce combat fit voir manifestement que la victoire ne dépend ni de la force, ni de l'adresse du corps, ni de la faveur des princes, mais uniquement de la voloixté de Dieu. Car la Châtaigneraye, que tout le monde coxxïioissoit pour avoir été l'agresseur et que son org^oil présomptueux flattoit de l'espérance d'une victoix-^ certaine, fut vaincu par son ennemi, qui, se confi^^t moins dans sa force que dans la justice de sa ca.Xise, avoit humblement imploré le secours du ciel.»^ Lc^s châtimens sont mesurés sur les fautes. * Il n'est p^s de plus grands péchés que ceux qui sont commis centre Dieu même; il n'en est pas dont la punition s<>ît plus certaine et plus sévère. Il est vrai que tout ^^ monde, ne s'accordant pas sur la religion, ne s'ac-
* Tavannes, liv. II, p. 464. — Cf. ib, p. 469, à propos de l'issue qu'eurent les desseins du duc Henri de Guise.
* Histoire universelle depuis 1543 jusqu'en 1507, trad. ; Londres, 1734, liv. III, t. I, p. 199,
^ Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, éd. par M. P. Histelhuber, d. II, l'* Partie, ch. XXVI. Comment, ainsi qu'il y a en notre temps des méchancetés plu^s étranges que jamais, aussi ^tt ks châtie par façons plus étranges.
i2 LIVRE ï. — CHAPITRE 1.
corde pas non plus sur ce qu'il faut entendre par péchés contre Dieu, * Los protestans déclarent que Dieu a voulu s(î venger sur Henri II et sur Henri UI, « non sans admiration de sa justice, ^ » tandis que les catholiques avaient vu la colère céleste s'abattant sur
* Henri IV, se trouvant très-malade, demanda à d'Aubigné si celui-ci croyait qu'il eût jamais péché contre le Saint-Esprit. Ils eurent là-dessus « une conversation de plus de quatre heures, et souvent interrompue par des prières ferventes que faisoit ce monarque de temps en temps ; enfin tout ce long discours n'aboutit à rien, et mon maître, se trouvant mieux le lendemain, ne me parla plus de retoucher cette matière (d'Aubigné, Mem.^ p. 503). »
* La Huguerie, Mémoires, publiés par M. le baron de Ruble (Soc. de l'Histoire de France), liv. IV, t. III, p. 300 et 303. Cf. sur Henri II, Brantôme, Le grand roi Henri 11, p. 292 « Les huguenots le peuvent expliquer et condamner comme ils voudront, mais je crois que la principale occasion pour laquelle Dieu nous i'ôta, c'étoit pour nous punir de nos maux qui nous doivent arriver en France par sa mort, laquelle nous les a fait voir et sentir. » C'est toujours l'idée de châtiment, mais elle reçoit une autre application. On ne constatait pas seulement que la colère de Dieu avait éclaté sur ceux qui l'avait offensé ; on annonçait qu'elle éclaterait. Les protestans surtout prenaient le ton des prophètes menaçant les rois d'Israël. La Huguerie prédisait que la justice de Dieu frapperait Henri IV, parce qu'il avait fait alliance avec les Turcs et épousé une Médicis (liv. IV, t. III, p. 305). On connaît les vers où d'Aubigné annonce que Henri IV sera châtié le jour où il aura abjuré de cœur, comme il a déjà abjuré des lèvres ; il montre Havaillac après Jean Châtel :
Quand ta bouche renoncera.
Ton Dieu, ton Dieu la percera.
Punissant le membre coupable ; Quand ton cœur, déloyal moqueur, Comme elle sera punissable.
Alors Dieu percera ton cœur.
(Tragiques, Préface, p. 24 et 25, Œuvres complètes de Théodore- Agrippa d'Aubigné,publiées par MM. Eug. Réaume et de Caussade.
le connétable de Bourbon dans Tassant sacrilège qu'il donnait à Rome. * En 1589, Notre-Dame de Pontoise, Tune des plus belles églises de France, fut détruite : « Dieu y avoit été bien offensé à raison que, lors du jour de Notre-Dame la Vierge Marie, huitième de septembre, la plus grande partie du peuple qui y alloit idolâtroit, dansant, chantant, riant, se folâtrant le long de la nuit aux chansons lubriques et impudiques devant le saint lieu ; chose grandement dissolue et déplaisante à Dieu, qui, à ce que je crois, à raison de telles insolences, avoit permis tels désordre et démolition d'un si beau et si saint lieu. » ^ Le châtiment ne s'arrête pas à un coupable, à un lieu profané. C'est la croyance générale, dans les dernières années du siècle, que la France tout entière expie les péchés de ses enfants par ses malheurs, et cette croyance, les moralistes, les historiens ne sont pas les seuls à Texprimer; Bongars, un diplomate, écrit : « Il me semble que la face si affreuse d'un royaume qui avoit été tout le siècle si florissant tireroit des larmes des pierres même. C'est là le fruit de nos discordes civiles qui sont nées de nos dérèglements et de nos excès. Dieu
' Sac de Rome au temps du pape Clément VU, en 1527, par Jacques Buonaparte (Panthéon Littéraire, p. 201).
* La ligue dans le Vexin normand. — Journal d'un Bourgeois de Gisors, Relation historique concernant les événcmens accomplis à Paris et dans les environs et notamment dans et entre les villes de Rouen, Amiens, Beauvais. Pontoise (1588-1617), publié par MM. Le Charpentier et Fitan, Paris. Ducher, 1878, p. 9. — Quand nous aurons de nouveau à citer cet ouvrage, nous le désignerons par le mot Gisors, — Cf. p. 31, à propos de la bataille d*Ivry.
li UVII& I. — CHAPITRE I.
les a voulu chàlior par toutes ces plaies dont jo vois avec douleur que nous portons les marques sanglantes sans en di'venir meilleurs, tant il est vrai que nous sommes endurcis et inflexibles dans le mal. <• '
Comment faut-il recevoir et comment reçoit-on, tantôt les bienfaits, lanldt les rigueurs de Diou ?
Dans la prospérité, on doit rester humble et se montrer reconnaissant. Certes, après la bataille de Pavïe, on n'aurait pas été surpris (ju'un jeune empereur fût enivré par un succès si prodigieux, mais il laissa sans plus parler ses gens et entra en son oratoire, ofi il fut deux on trois heures regrAciant Dieu, le créateur et le rédempteur de tout le monde, soi soumettant du tout à sa volonté... El, quand il fut retourné en Valladolid, commanda que, par les pays, pour les nouvelles, Jésus-Christ en fût loué, servi cl honoré, etles pauvres revêtus et sustentés. » ' Quand Henri IV apprit la défaite et la mort du chevalier d'Aumale à Saint-Denis, " se retournant vers sa noblesse, raagni6oit Dieu {ce qui est beau e.n un roi et de tant plus louable qu'il est rare), leur disant qu'il ne pensait pas, je ne dirai point, leur disoit-il, roi, mais homme au monde, qui ait reçu tant de bienfaits et gr.'iCGS de Dieu que moi. » ' Sa lettre circulaire, après la victoire d'Ivry, portait : « C'est une œuvre mïra-
' Bongars, Lettres Intiues, p. 279, L. LXXV. ' Macquéreau, Chronique de la maison de Bourgogne (Panthéon Littéraire), cb. Ul, p. 149.
» L'Estoile; Coll. Pelitot. t, XLVI, p, 119.
culeuse de Dieu, qui m'a premièrement voulu donner celle résolution de les attaquer, et puis la grâce de la pouvoir si heureusement accomplir. » * Dans le préambule de redit de Nantes, il remercie Dieu qui lui a permis de vaincre tant de difficultés : « De quoi à lui seul en soit la gloire tout entière, et à nous la grâce et obligation qu'il se soit voulu servir de notre labeur pour parfaire ce bon œuvre. » En s'exprimant ainsi, un roi donne un exemple qui doit être suivi. Le Guidon des gens de guerre nous avertit « qu'il faut rendre grâce à Notre-Seigîieur après une victoi- ^«; — à cette fin que je ne parachève ce livre sans dire ce qui appartient à Notre-Seignour en une guerre, il faut qu'un capitaine ne soit ignorant que, après avoir eu et obtenu victoire de ses ennemis, il doit avec toute son armée, rendre grâce à Notre- Seigneur et le remercier, afin qu'au temps à venir il soit aidant à lui et aux siens en bataille et ailleurs. Pour ce que, sans l'aide et secours de Dieu, les puissances humaines sont nulles. Eh, si Dieu nous regarde et qu'il soit pour nous, quelles épées de nos ennemis nous sauront molester ? Incontinent donc un dévot et sage capitaine, après la bataille, avec tous ses gens, doit remercier Dieu, avec dons et oblations à sa majesté ; dont on l'apaise merveilleusement et contraint de
* Coll. de doc. in. sur V histoire de France^ Recueil des lettres missives de Henri IV, publiées par M. Berger de Xivrey, t. III, p.i67.
16 LIVRE I. — ClIAPITRK I.
donner aux hommes ce qui leur est propice et conve — nable ; » * M. de Guise ne manqua pas de remplir c^ devoir k Metz, après le siège levé, ^ les habitants d(3 Rouen, dans des circonstances analogues, « après l& Te Deiim chanté et les feux de joie faits, envoyètent incontinent à Notre-Dame-de-Lorette une lampe de deux cents marcs d'argent qu'ils y donnèrent et fondèrent pour allumer à perpétuité au nom des députés de ladite ville pour leur délivrance du siège. » * L'humilité se mêle à la reconnaissance : « C'est à Dieu, certes, dit Bongars, * c'est à sa miséricorde seule qu'on doit rapporter cette victoire ; car comment la pourrait-on attribuer à la piété des hommes, qui a été étouffée entièrement parles guerres civiles? » Tout homme a des motifs pour rendre grâce à Dieu ; Bouillon le remercie : « de nous avoir faits de rien et de l'avoir conservé et gardé comme la prunelle de son œil; w*^ le premier soin de De Thou après une maladie, est « de lui donner des marques publiques de sa reconnaissance ; » ^ Cheverny expose tous les bienfaits qu'il a reçus de lui. ^ La reconnaissance serait vaine, si elle s'exprimait seulement par des paroles et des
* Le Guidon des gens de guerre, par Michel d'Amboise, publication du Journal de la librairie militaire, p. 150.
' Salignac-Fénelon, p. 55. — D'Aubigné, Mémoires, p. 583. 3 Ghevernv, p. 281.
* P. 381, f.XCV,juin 1595.
« i»f(^m.,liv. VI, p.656.
cérémonies ; il faut des actes : « Que si après cela nous ne revenons à lui, sa rigueur égalera sa bonté, et nous nous devons attendre aux plus effroyables châtiments. j> *
Quand Dieu frappe, il faut se soumettre. Nos rois donnèrent l'exemple de la résignation. François I", vaincu àPavie, « s'étant mis à genoux devant le grand autel, * dans le temps que les chartreux étoîent au chœur et qu'ils chantoient le psaume H8, après qu'ils eurent achevé le verset 70 et fait la pause ordinaire, le Roi les prévint et dit par cœur à haute voix le verset suivant, qui se rencontroit à propos pour sa consolation : — Seigneur, il m'a été très utile que vous m'ayez humilié, afin que j^apprenne à observer vos commandements. » ' Il lui en coûta peut-être plus encore, lorsqu'il perdit son fils aîné, de réprimer sa douleur, mais, « tendant la tète nue, les yeux, les mains et la pensée au ciel, » il fit entendre une prière résignée. * Les mêmes sentiments se manifestèrent chez Henri II lors de la bataille de Saint-Quentin : « Incontinent après cette mauvaise nouvelle annoncée au Roi à son lever par le sieur d'Escars, au
* Bongars, l. cit.
* Delà Chartreuse.
^ DeThou, Mém.y liv. I, p. 572.
* Du Bellay, liv. VII, p. 616. Il ea lut de même même à la mort de son troisième fils, le duc d'Orléans (V. la lettre de Tambassadeur d'Espagne rapportée par M. Laugel, La mère d* Henri JVf Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1877, p. 826).
Dësj. s» m. 2
même instant, au lieu de perdre le temps en regrets et plaintes inutiles, et avoir appelé Dieu en son aide, comme celui de qui il reconnoissoit cette verge lui être envoyée, et pour ses péchés et pour ceux de son peuple, desquels avec eux il lui falloit également supporter la pénitence... »* En outre, il fit « admonester son peuple de s'humilier et mettre en jeûnes et oraisons. » ' La défaite fut suivie de la perte de Saint- Quentin ; Coligny, qui avait défendu la ville avec gloire, mais sans succès, dit : a Tout le reconfort que j'ai, c'est celui qu'il me semble que tous les chrétiens doivent prendre ; que tels mystères ne se jouent point sans la permission et volonté de Dieu, laquelle est toujours bonne, sainte et raisonnable, et qui ne fait rien sans juste occasion: dont toutefois je ne sais pas la cause, et dont aussi peu je me dois enquérir, mais plutôt m'humilier devant lui en me conformant à sa volonté. » ' Les malheurs privés ne doivent pas nous révolter plus que les malheurs publics : « Comme Dieu m'eut envoyé cette grande affliction de perdre ainsi une si vertueuse femme, de laquelle je recevois tout le contentement, honneur et consolation, tous mes enfants étant encore en bas âge et moi si conti-
* La Châtre, Mémoire du voyage de M, le duc de Guise en Italie, son retour, la prise de Calais et de Thionville (Panthéon littéraire), p. 79.
* Rabutin, Commentaires des dernières gusrres de la Gaule Belgique (Panthéon littéraire), liv. IV, p. 573. — Cf. id., Jiv. IX, p. 699.
nuellement attaclié aux affaires du public qu'il m'éloit impossible de songer à leur conduite, je commençai dès lors plus que jamais à reconnoître le peu de cas que nous devons faire de notre vie en ce monde, quelque prospérité et faveur que nous y eussions, et me préparai et disposai tout à fait à la mort, pour la recevoir, quand il plairoit à Dieu me Tenvoyer. » * Celui qui écriv^ait ces lignes, Cheverny, fut disgracié quatre ans après être devenu veuf: « Dieu, dit-il encore,^ m ayant fait la grâce de me savoir contenter dans les faveurs et prospérités du monde, m'avoit aussi toujours fait celle de me tenir toujours préparé aux disgrâces qui dévoient arriver et à me savoir promptemeiit accommoder et doucement résoudre à ce qui est de la volonté de mon maître. » La résignation religieuse apprend à regarder la mort en face, même sous les formes les plus terribles ; une tempête menace la flotte sur laquelle l'archiduc Charles, bientôt Charles-Quint, se rend en Espagne, un des bateaux est perdu : (( Lors le roi (d'Aragon) prie pour leurs âmes et dit : — Ce poise moi ^ des créatures, mais des biens ne plus ne moins. Dieu en soit loué, et veuille garder par sa grâce le reste ! »* Bouillon ne montre pas moins d'énergie : « Voyant ceux qui
* Cheverny, p. 243.
« P. 251. — « Dieu soit loué du tout, disait Moulue, en racontant sa disgrâce, puisqu'il lui a plu que les choses allassent ainsi ! » (Liv. VII, t. III, p. 340).
3 J'ai regret.
* Macquéreau, liv. IV, p. 72.
borne pas à établir, à conserver un ordre général ; elle s'exerce d'une manière directe et particulière, s'occupant et disposant de chacun de nous, tantôt faisant paraître sa bonté, tantôt déployant sa rigueur, selon une sagesse et une justice toujours infaillibles, alors même qu'elles sont impénétrables. C'est une insolence que de ne lui rendre point le témoignage qui lui est dû. Charles IX se plaignait de la manière dont le duc de Guise avait remporté la bataille de Dreux : « Vous diriez... que la victoire vient de sa main et de sa conduite, ne faisant aucune mention de Dieu, qui par sa grande bonté nous Ta donnée ; » * il répara l'omission en commençant sa réponse au vainqueur par des hommages rendus à celui qui dispose de la victoire.
Il n'est pas, en effet, de succès qu'il ne faille attribuer à la protection spéciale de Dieu, qu'il s'agisse des combats où le sort de l'État est engagé, * de chaque
depuis Van 4560 jusques en l'an 1596, par messire Guillaume de Saulx, seigneur de Tavannes {Panthéon Littéraire) liv. I, p. 434.
* Mém, sur Vieilleville, liv. IX, ch. II.
» Lautrec félicitait Vieilleville d'avoir pris des galères, ce u que j'attribue, après Dieu, à votre assurance, valeur et trèssain entendement (ib,, liv. I, ch. XIII). » — Monluc dit, en parlant du siège de Sienne : u Et veux croire que ce ne fut pas œuvre d'homme, mais œuvre de Dieu, d'en échapper en cette sorte Commentaires publiés par M. de Ruble (Soc. de Vhist, de France, liv. III, t. Il, p. 109). » — Cheverny rapporte que, après la bataille de Jarnac, il complimenta le duc d'Anjou : « Il me fît une réponse digne certainement d'un grand et sage prince, que ce n'étoit pas de lui que cela venoit, mais de Dieu seul auquel il en falloit at-
incident qui s'y produit, de chaque soldat qui y figure. * Dieu n'est pas seulement le Dieu des combats ; quand Henri IV, marchant contre le duc de Savoie, se trouve arrêté à Lyon par la neige : « Je vois bien, dit-il,^ que Dieu veut la paix, il la lui faut donner, » et il se hâte de traiter pour lui obéir. Il y a d'autres événements que les victoires glorieuses et les traités avantageux qui affermissent les monarchies : « Toute la France reçut une joie incroyable (de la naissance du Dauphin), chacun estimant que Dieu, qui aime cette
tribuer tout Thanneur et la gloire, et, peu après, se jetant de luimême à un coin à genoux, il le remercia avec toute dévotion et humilité du bon succès qu'il lui avoit donné en cette journée {Panthéon Littéraire, p. 226). » Le même auteur dans la prise d'Yvetot par Henri IV voit « un grand effet de la grâce particulière de Dieu à la conservation de cette monarchie (p. 202). » Un peu plus tard Dieu faisait « paroître les effets de la puissance de sa bénédiction, » au moment où Henri IV venait d'être sacré, par les nombreuses « réductions qui se faisoient à son service (/J., p. 301). » La victoire de Fontaine-Françoise éveilla la même idée : « Les François estimèrent que cette victoire étoit une marque de la providence de Dieu, des enseignes de sa faveur, et des effets du soin qu'il avoit de leur Roi et de son royaume (P. Cayet, Chronologie novenaire, liv. VII, p. 17. Panthéon Littéraire). »
* « Tant y a que, avec l'assistance du Tout-Puissant, qui bénit notre résolution, il demeura des ennemis bien six-vingts sur la place et des nôtres trois ou quatre... Dieu voulut que je recouvrai un guide (Saint- Auban, Panthéon littéraire, p. 411). » — « Dieu voulut que celui qui portait le drapeau fût abattu de quelques arquebusades, qui rabattit un peu de leur ardeur (id., p. 401). » — La ville de Péronne assiégée eût été un jour brûlée par les feux des assiégeants, « si Dieu n'eût par sa grâce envoyé une forte pluie, laquelle éteignit le feu, et non sans que cette pluie fût, par amis et ennemis, tournée en miracle divin (Du Bellay, Mémoires, Panthéon littéraire, liv. VIII, p. 648). »
* Ph. Hurault, Mémoires (Panthéon Littéraire), p. 377.
que le tout soit à ton honneur et gloire. » * La bataille fut résolue, ce fut celle de Cérizolles. Monluc disait, de lui-même: « Or, ne trouvez pas étrange si j'ai été si heureux comme j'ai écrit, car je ne me suis jamais proposé que ma charge, et ai reconnu que tout venoit de Dieu, auquel je remettois tout, quoique les Huguenots m*aient estimé un athéiste ; ils sont mes ennemis et ne les faut pas croire. » - Il a eu des imperfectio^is et même des vices, mais il a toujours mis son espoir en Dieu, et c'est en lui adressant une prière composée par lui-même ou en récitant les prières ordinaires en latin qu'il a retrouvé son courage ordinaire au fort du péril. Le matin de la bataille de Jarnac, le duc d'Anjou, « voyant que ce jour-là il seroit près de voir les ennemis, ayant suivi sa bonne et louable coutume, qui étoit de commencer sa matinée par se recommander à Dieu, voulut recevoir le corps précieux de Notre-Seigneur, comme firent les princes et quelques capitaines de notre armée. » ^ Les protestans n'ont pas moins de confiance dans la prière que les catholiques : « Les ennemis, dit Saint- Auban, * ne me laissèrent autres armes offensives qu'un poignard que j'eus toujours à la main ; mais certes les meilleures furent de prier Dieu, et puis dire à bon droit, comme ce grand prophète roval
» Monluc, liv. II, p. 253.
« Liv. VII, t. III, p. nu.
« Castelnau, iiv. VII, ch. IV, p. 230. * P. 406 {Panthéon littéraire).
"^^^it, que la prière avoit été son refuge en son adver- ^^'é. Dieu me mit en la bouche de dire pour prière 1g psaume 142, comme le plus propre que j'eusse su choisir, étant aux périls où j'étois. » Le camp huguenot tout entier s'associait à la prière. *
Les catholiques ne se contentaient pas de prier, ils faisaient des vœux ; mais il n'était pas toujours facile d'exécuter ce qu'on avait promis ; du moins fallait-il faire le possible. '
U est nécessaire de s'interdire tout ce qui offenserait directement Dieu. De là les recommandations faites aux gens de guerre : quil faut s'abstenir de ra-oir et contaminer les choses sacrées ; ^ qu'il se faut abstenir, dans la guerre, de spolier les temples : * « Car souvent advient que par telles spoliations cruelles et sacrilèges les batailles sont perdues et les grands exercites défaits et confondus, pour ce que Dieu ne veut laisser impuni un fait tant abominable et digne de punition. » Allons plus loin ; Moulue, cherchant à se rendre Dieu propice pour travailler au service du Roi, mettait résolument ses défauts de côté.
Faire ce qu'on peut pour se concilier Dieu, tel est le premier devoir à remplir et le premier moyen à em-
' Id., p. 412. Cf. La Noue, ch. V, p. 284.
' « Je me fis mener devant Naples, ayant envoyé un gentilhomme des miens à Notre-Dame-de-Lorette pour accomplir mon v®u, puisque je n'y pou vois aller (Monluc, liv, I, p. 16). »
' Guidon des gens de guerre, p. 58.
* Ib. p. 105.
Le salut,
11 faut
travailler il s
24 UVBE 1. — CHAPITRE I.
ployer. Qu'on ne se croie pas dispense de se donner ensuite de la peine pour réussir, mais qu'on s'en remelle enfin à la volonté suprême. Ces deux dernières idées sont exprimées par La Noue : « Ce que j'ai dit n'est pas pour laxer ceux de qui j'ai parlé, la vertu desquels j'ai toujours grandement admirée, ni pour faire négliger la prudence et la diligence aux affaires, ains seulement pour avertir que l'accomplissemenL de nos œuvres ne gîl pas tant en l'humaine proposition qu'en la bonne disposition, " ' En 1541, François I" se résolut à faire la guerre, « estimant que, quelque issue qu'il plût à Dieu, au saint vouloir duquel il s'en remeltoit et en lui mettoitson bon droit et espoir de sa cause. ... n *
UI
Mais les sentiments religieux ne sont pas seule- ' ment inspirés par le désir de ménager un maître tout-puissant et de réussir grilce à. son appui dans les entreprises que l'on forme ici-bas. La foi ne se confond pas avec l'intérêt, avec ce genre d'intérêt, qui n'est même pas le plus grand ; le salut, voilà ce qui domine tout. Le salut est la préoccupation unique
"Ch. XII, p, 30i.
* Du Bellay, liv. IX, p. 711. De Thou avait horreur des dignités, H mais, après ces réflexions, il dèposoit ses craintes et toutes ses vues dans le sein de la providence divine, persuadé que en la suivant, il rempliroit dignement les emplois qu'elle lui deslinoit. » (Hem., Panthéon Littéraire, liv. 1, p. 583).
d'un soldat, tel que Bayard, mourant sur le champs 4e bataille ; * c'est la consolation d'un princç auquel échappe une couronne, ^ comme celle des grands capitaines auxquels échappent la jeunesse et la force. ^ Aussi, loin de fuir la grave pensée de la mort, se la représente-t-on souvent à Tesprit, aux yeux même L'empereur Maximilien se faisait suivre partout d'un grand coffre qu'on croyait plein d'or ou de papier iinportans : « Ce n'étoit que sa sépulture, où il vouloit être ensépulturé. » * Rien d'étonnant à ce que la légende d'après laquelle le petit-fils de Maximilien aurait fait célébrer de son vivant ses propres funérailles se soit accréditée. On sait quel soin la plupart des rois et des grands donnaient aux monuments dans lesquels ils devaient reposer un jour. Le chancelier de Cheverny avait eu une autre attention ^ ; son fils rapporte ainsi ce qui se passa après sa mort :
^ La très joyeuse, plaisante et récréative histoire du gentil seigneur de Bayard composée par le Loyal Serviteur, publiée pour ïa Société de Thistoire de France, par M. J. Roman, ch, LXV. Cf.Bouillon, p. 425.
" « El à présent est à croire, vu la bonne fin qu'il (le comte ^<ïws de Bourbon qui avait failli devenir roi de Naples) fit, qu'il est citoyen de Paradis qui est plus grande dignité que roi de Naples (Marillac, p. 133). »
' « Il est vrai que la résurrection glorieuse que Dieu nous a promise satisfait à tout (Brantôme, M» le maréchal de Brissac, t' IV, p. 71). »
* Fleurauge, Histoire des choses mémorables advenues aux Tègne^ de Louis XII et François /«', en France^ Italie, Allemagne^ et aux Pays-Bas, depuis l'an 1500 jusqu'en Tan 1521. ch. LXl.
^ Cheverny, p. 243.
^ CjOmmft nouM fùmo» tous assemblés et que noo^ voulions jiromplornent donner ordre et faire dépèchei d^^s parenrKtns do deuil et omemens d^ooe chapella pour les obsi;queH, un ancien concierge du château nommé Mathurin, nous vint dire qu'il avoit dans un« grande garde robe une chapelle toute complète de velours noir aux armes de fou monsdit sieur, qu*i] avoit fait faire toute propre aux autels, tant de l'église que do la chapelle du château, avec celle de feue madame la chancellifere, dès Theure qu'elle mourut, laquelle chapelle ledit chancelier lui avait toujours commandé de conserver et ne la montrer à personne qu'aprës sa mort. Cela nous étonna tous de voir un si grand soin et si louable prévoyance en une personne de cette condition si longtemps avant sa mort, nous laissant à tous exemple d'en faire de même. » ' t ù Hauvor Ce serait mal servir son propre salut que de négliger celui de» autres ; il y a un grand devoir et un grand péril pour les princes, dont les résolutions peuvent entraîner la perte de tant d'àmes. Une des raisons qui inspiraient tant d'humanité à Henri IV pendant le siège de Paris, c'est que, les assiégés « étant chrétiens, il leur falloit ùter le moyen de se désespérer et se perdre. )>'
< Ph.Hurault,p. 357.
« P. Cayet, op, cit., liv, II, p. 262. — En ^545, le roi des RoîîiainB, Kerdinanrl, dit que, « puisqu'il avoit plu à Dieu faire cette paix tant nécessaire, qu'il la falloit bien garder et qu'ils avoient tous grandement offensé Dieu ; que^ eux étant les chefs
Pour sauver son âme, il faut remplir les devoirs ^chretfen^^ du chrétien. Celui qui résume tous les autres, c'est llfautservir»
^ ^ , . glorifier Diei
de penser, c'est de travailler au service et à la gloire de Dieu. Quand le père de Bavard lui fait ses recommandations : « La première, dit-il, * c'est que, devant toutes choses, vous aimiez, craigniez et serviez Dieu, sans aucunement Toffenser, s'il vous est possible... » L'empereur Maximilien ne tenait pas un autre langage à son petit-fils ; il « lui remontra de belles choses, en l'avertissant toujours d'être large d'honneur, sage et courtois à toutes gens et vivant en la crainte et amour de Dieu, toujours obéissant à notre mère Sainte Église.»^ Bouillon exprime bien haut le « dessein de ne contenter personne au monde tant que Dieu, »^ et, quand d'Aubigné fuit, à douze ans, avec le regret amer d'abandonner sa bibliothèque, son précepteur Béroalde lui dit : « Mon petit ami, ne sentez vous point l'heur que ce vous est de pouvoir» dès l'âge où vous êtes, perdre quelque chose pour celui qui vous a tout donné? »* C'est à Dieu qu'on doit tout rapporter, notamment la « connaissance des
de la chrétienté, ils étoient cause de tant drames perdues... (L'Au- ^espine, Introd. p. VII). »
^^ Loyal serviteur, ch.U.
Macquéreau, liv. IV, ch. VI, p. 71.
* I^'Aubigné, Mém. p. 472.
bonnes lettres, moyen ordonné de lui pour apprendre à le connaître duement. » * La pensée qu'exprime en ces termes Régnier de la Planche surprend un peu plus sous la plume de la reine Marguerite. En 1576, elle fut retenue prisonnière par ordre du roi Henri III, et elle passa le temps de sa captivité « au plaisir de la lecture, où, dit-elle, ^ je commençai lors à me plaire ; n'ayant cette obligation à la fortune, mais plutôt à la Providence divine, qui dès lors commença à me produire un si bon remède pour le soulagement des ennuis qui m'étoient préparés à l'avenir: ce qui m'étoit aussi un acheminement à la dévotion, lisant en ce beau livre universel de la nature tant de merveilles de son créateur; car toute âme bien née, faisant de telle connoissance une échelle de laquelle Dieu est le dernier et le plus haut échelon, ravie se dresse à l'adoration de la merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible essence, et, faisant un cercle parfait, ne se plaît plus à autre chose qu'à suivre cette chaîne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui part de Dieu même, principe et fin de toutes choses. Et la tristesse, contraire à la joie, qui emporte hors de nous les pensées de nos actions, réveille notre âme en soi-même, qui, rassemblant toutes ses forces pour
* Régnier de la Planche, Histoire de l'État de FrancCy tant de la république que de la religion ^ sous le règne de François II (Panthéon Littéraire), p. 202.
* Mémoires {Panthéon Littéraire), liv. II, p. 529.
rejet:.er le mal et rechercher le bien, pense et repense sans cesse pour choisir ce souverain bien, auquel avec assurance elle puisse trouver quelque tranquillité; qui sont de belles dispositions pour venir à la connaissance et amour de Dieu. Je reçus ces deux biens de la tristesse et de la solitude à ma première captivité, de me plaire à Tétude et m'adonner à la dévotion, bien que je ne les eusse jamais goûtées entre les "Vanités et les magnificences de ma prospère fortune. ,) Le goût des effusions mystiques gagnait jusqu'à Marguerite de Valois.
Il n'est pas question d'une religion naturelle ou philosophique. Dieu veut être adoré, mais il a révélé la manière dont il veut Têtre ; la foi et la piété doivent prendre certaines formes et se soumettre à certaines règles en dehors desquelles elles se consultent en vagues et inutiles efforts. Chaque culte a ses pratiques, elles sont nécessaires à ses fidèles pour exprimer Tentier abandon aux mains du Créateur et pour obtenir le secours sollicité de lui ; elles sont utiles pour rendre plus solennels et plus stables les actes importans, surtout les engagemens que Ton prend dans la vie privée comme dans la vie publique. La crainte de Dieu devrait empêcher les blasphèlï^es et les « juremens ». Le pouvoir civil ne cessa de lutter contre ces deux péchés, mais avec peu de succès. En mars 1510, une ordonnance rappelait les peines dont à plusieurs reprises avaient déjà été frappés les blasphémateurs: « Mais est advenu que.
30 LIVRE I. — CEIAPITRE 1.
par la négligence d'aucuns nos officiers, lesdites or-^ donnanccs, inhibitions et défenses n'ont été réitérées, dont s^en est ensuivi, comme nous avons été avertis, à notre très-grand regret et déplaisir, que nos sujets n'ont été records ne mémoratifs et trop peu curieux de leur salut, et, suivant leurs reprouvées et damnables coutumes et perverses affections, sont retournés à dire et proférer en tous lieux publics et privés plus détestables blasphèmes et vilains sermens que devant. » Dès le 30 mars d815, François P' renouvelait Tordonnance de Louis XII, et sa propre ordonnance était constamment renouvelée ou aggravée par ses successeurs jusqu'à Louis XIV, en 1666. * Le mal ne persistait pas moins que la répression : « Que faut-il dire, s'écriait Henri Es tienne, * d'un siècle auquel les jeunes princes ont leurs précepteurs de blasphèmes et d'autres choses que la honte me garde de proférer? » A vrai dire, Charles IX, contre lequel est probablement dirigé ce passage avait plutôt l'habitude de jurer que de blasphémer. On avait remarqué le soin avec lequel Charles VIII s'abstenait de jurer, disant seulement : « Par la foi de mon corps y ou autre petit serment ». ' On remarqua la facilité avec laquelle Charles IX s'y laissait aller ; il disait même quelquefois « que jurer étoit marque de courage à un jeune
* V. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XII, p. 25, note 2.
' Apologie pour Hérodote, ch. XI, p. 156. ' Le Loyal serviteur^ ch. IV.
Yiomme. Cela donc me rendit fort grand jureur, dit bouillon, * et me rendit effronté, reconnoissant bien que cela plaisoit au Roi. » Blasphèmes et juremens étaient également condamnables, également fréquens dans toutes les classes de la société. La sévérité des ordonnances royales était provoquée par les plaintes du pays tout entier, dont les États-généraux se faisaient régulièrement les organes. '
La foi ne suffit pas sans les œuvres ; les pratiques ne dispensent pas de la vertu. Ce sentiment religieux qui survit à Tunité de TEglise chrétienne a-t-il quelque influence sur la conduite? ou faut-il reconnaître quil a été relégué dans le domaine des idées, sans relation avec les actes et avec les faits?
Le seizième siècle a vu bien des vices et bien des crimes; le plus souvent, toutefois, chez les vicieux et chez les criminels même subsistait quelque croyance, permettant d'espérer le repentir au moins à la dernière heure. Dans les âmes partagées et troublées se produisaient des rapprochements étranges, faits pour compromettre des doctrines qui devraient transformer en saints tous leurs adhérons. Un prince priait
* Bouillon, p. 382.
2 V. les remontrances de la ville de Paris, en 4575 (De Thou, Histoire, liv. LXI, t. VII, p. 207), et le discours d'Etienne Bernard aux Etats de Blois, en 1589 (Id. ib., liv. XGIV, t. X,p. 506). — Cf. M. Picot, Histoire des États-généraux, t. II, p. 452. — M. Arthur Desjardins, Élats-généraux, p. 465.
Les œuvres et
la vertu.
Influence de
la foi
sur
la conduite
privée.
32 LIVHE I. CHAPITRE l.
pour l'Ame de son ennemi, dont il apprenait la mort en faisant éclater sa jote. ' La manière dont on célébrait les fèLcs religieuses n'était pas toujours ddifianti! : » Lesdits de Provins ne se contenlèrenl de s'être réjouis ensemblement le jour de petite Fête- Dieu, ains continuèrent au lendemain leur liesse pour une plus grande partie, qui fut le vendredi au soir, qu'ils recommencèrent k se réjouir cl souper ensemblement les voisins, et continuèrent leurs danses après leur souper, qui durèrent jusqu'à onze beurea du soir, eu aussi grande insolence comme le jour précédent; chose qui déplaisoil aux anciens et gens expérimenl(5s, gens dévots et sages, à cause du jour du vendredi, auquel les chrétiens ne doivent danser, sauter ni s'ébattre publiquement, pour l'honneur de Jésus- Christ, qui à tel jour souffrit mortel passion poui" racheter l'homme de l'enfer où il s'étoit donné et pour lui ouvrir paradis. « ^ Brantôme blâme à plusieurs reprises les hypocrites qui cachent leur inconduitc sous leur dévotion ; ^ mais il blâme aussi une femme qui se laisse mourir d'amour sans vouloir le dire ; « C'étoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son âme, d'autant qu'elle-même se donnoit la mort, étant J en sa puissance de l'en chasser, et pour pou de '
' Macquéreau, liv. VI, ch. X.p. 146.
' Ci, Halon, Mémoires {Coll. de Doc. in, sur l'kisl. de Fr. publiés par M. Bourquelot p. 612.)
* Brantôme, Des Dames, Sur le sujet qui contente te plus en amour (Œuvres t. IX, p. 2136) ; Discours sur les femmes mariées, ib., p. 780.
chose. » * Le langage du même écrivain est moins choquant, lorsqu'il dit, à propos d'un suicide : « Quelle humeur, quelle résolution et quel courage d'homme ! Ce trait ne vient pas du chrétien, car il ne nous est pas permis de partir de la garnison de cette vie sans le congé du grand capitaine, qui est notre souverain Dieu, et pour ce ne devons louer sa mort ; mais le courage et l'âme généreuse sont dignes de toute louange. » ' En général, on ne cherche, nia autoriser de la religion, ni à soustraire au blâme les actes qu'elle condamne ; on reconnaît et Ton montre que la vertu lui est étroitement unie. « Ces deux monstrueux vices (l'ambition et liiivarice) éloignent et détournent Vhomme non- seulement de la crainte de Dieu, mais le font bientôt couler, voire précipiter <ïan8 l'athéisme. » ' Celui qui pense à sauver son âme ne trompe pas autrui : « Voilà comment i'un pipa l'autre : ce n'est que galanterie pour les grands et crime pour les petits. Et vous irez en Paradis, mais ce sera à reculons, si Dieu ne vous fait grâce et jniséricorde. D'alléguer, Dolus aut virtus, quis in hoste requirat? ne sauvera ni les uns ni les autres. * » Aussi le père n'a-t-il pas de devoir plus sacré que celui d'instruire ses enfants dans la religion, et naturellement dans celle qu^il professe lui-même, * ne leur
« Ib.y p. 554.
' Id., Les vies des grands capitaines, M. d'Aussun, t. IV, p. 15.
« Mém* sur Vieilleville, liv. VII, Préface.
* Duvillart, (coll. Petitot), liv. XXVIII, p. 400.
3 Bouillon, p. 375.
Desj. s. m. 3
laisse-t-il pas du plus précieux hérilagc qiic " la même crainte cl amour de Dieu qu'il a toujours eus en sa vie. » '
Il est peut-(Hre plus difiicili! encore do plier i"i la règle de la morale relig:ieuse la conduite poliliquc qui! la vie privée ; mais le zèle qui fil commolire tanl de désordres el même tant de crimes ne fut-il jamais éclairé, n'eut-il jamais le pouvoir de modérer lea passions? On ne saurait le soutenir. Il faut reconnaître l'influence du sentiment religieux sur les actes ' d'un prince tel que Ctiarles-Quint. C'est ce sentiment qui lui fit conclure la paix en 1344. " Il n'avait pas été assez fort pour l'empêcher de tirer parti do la prise de Rome et de la captivité de Clément VII, en 4K27; mais peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs la raison qui le détourna de tenter une nouvelle entreprise sur la ville sainte après l'élection de PauL IV, enucmi déclaré de l'Espagne. ' C'est peut-être aussi celle qui détermina son abdication ; quand l'ambassadeur de Florence, un évêque, voulait n de rechef, lui inculquer et remémorer les affaires de ce monde, S. M- l'interrompit j le priant croire que ses pensées et cogitations n'avoient plus rien de commun avec
' Chevemy, p. 220.
' Du Bellay, lîv. X, p. 779, Sur la force et la sincérité <lu sentiment religieux chei Cliarles-Quint, v. Grauvelle, (t. I, p. 252 et Buiï., p. 542, 550; t.lll,p. 267 et suiv.;t.IV, p. 385, 496^ et 497),
' Cr. M. Georges Darvy, Le cardinal Carlo Carafa, p. 29.
LA FOî RELIGIEUSE ET SON INFLUENCE. 35
^^ monde, auquel il disoit adieu et à lui aussi. » * La ^^traile de Yuste ne le détacha pas tout-à-fait de la politique, et la dévotion ne lui fit pas oublier qu'il
avait été un homme d'État ; Paul IV étant passé des
intentions aux actes hostiles, le vieil empereur ne conseilla nullement à Philippe II, ni de céder, ni de ralentir ses opérations, ni de modérer ses demandes. * Mais les conséquences de la lutte inquiétaient sa conscience : « Le plus grand ennui et regret qui de ce feit ^ troublât l'empereur et son fils étoient les menaces que Ton leur rapportoit que le pape les vouloit excommunier, et le duc de Florence, avec tous leurs fauteurs et adhérons. 11 est incroyable combien l'empereur pour cela étoit en peine comme il a été su par hommes dignes de foi, qui l'en virent plaindre en sa ^hanabre deux heures avant son partement et du grand ^^^^ qu'on lui faisoit pour quelque vengeance. » * De tels scrupules ne sauraient étonner de la part d'un P^'iïXce qui se donnait la discipline. ^ Les rois très-
[ Rabutin, liv. VIII, p. 674.
^. Prescott, Hist, du règne de Philippe II, trad. par G. Renson et P. Ithier, 1. 1, p. 297.
' tûePItalie.
Rabutin, L cit., p. 675.
î^hilippe II, en mourant, montra à ses en fans « un fouet du
bout duquel se voyoient en apparence quelques marques de sang
et le fit élever et déployer haut, et dit que c'étoit du sang de son
sang et que c'étoit la discipline dont l'empereur Charles-Quint
souloit châtier son corps par dévotion qu'il avoit ; et pour cela
voulut toujours soigneusement garder pour la laisser à ses enfans,
avec garantie de semblable discipline et macération (Cheverny,
p. 334j. » — Cf. Prescott, p. 390, et spécialement note 3,
36 LIVRE 1. — rilAPITHE I.
cbrétieas avaient les mêmes sctiLimciis que les rois catholiques. ' Louis XII, lutlant contre Jules II, élail gêné, presque paralysé par les reproches qu'il se faisait à lui-même et par ceux qu'il recevait il'Aime de Bretagne. Charles IX repoussait l'idée d'entreprendre une guerre où le pape serait un de ses ennemis. * Les grands personnages, les ministres, les chefs d'armée ou (le parti étaient comme les rois eux-mêmes, constamment partagés entre l'intérêt politique et les scrupules religieux. Le sentiment chrétien parlait tout à coup dans l'âme du vainqueur. On voulait tirer au sort des prisonniers, comme on eût fait le butin, « parce qu'ils étoient de pays inconnus et d'étranges régions, sans aucune espérance d'en tirer un seul denier de rançon, sinon qu'ils se Sisoient des environs du destrie de Gibraltar, mais en Europe el par conséquent chrétiens ; mais M. de Vieillevilie s'en courrouça fort âprement et les cuida tuer, quand il les surprit sur le fait, trouvant trop inhumain, tant il étoît homme de bien, que l'on turquisAt ainsi le christianisme et par les mêmes chrétiens ; il mit tous les prisonniers en liberté sans rien payer, et chassa ces barbares joueurs, leurs maîtres, de sa suite, sur
' V. la conduila et le discours ds François I^f, pardonnant aui habiUms de la Rochelle après une révolte (du Bellay, liy. IX p. 727-739. p. 738;.
' Coll. de doc. in. sur l'hist. de Fr., Négociations diplomali' gués de la France avec la Toscane, documents recueillis par Giuseppe Canestrini et publiés par Abcl Desjardins, I. III, p. 655. -~ Nous désJgaeroDs celte belW publication, à laquelle nous ferons de fréquents emprunts, par le mot Toscane.
çeine de la vie s'ils y étoîent trouvés deux heures après le commandement. » *
On le voit, le sentiment religieux existe encore, il Sincérité de la est encore puissant au xvi*" siècle. Mais on Taccuse religieuse, souvent, surtout à partir des guerres de religion, de n'être qu'une apparence, un prétexte. Dès 1560, les niagistrats d'Angers écrivent au cardinal de Lorraine : « Monseigneur, comme il a plu à Dieu, en ce temps, agiter ce royaume d'émotions et séditions causées, sous le voile de religion, par gens séditieux et perturbateurs du repos public. . . , » ' et longtemps après. Pallia Cayet, se reportant à l'origine des troubles, com- 'ttence ainsi son ouvrage : « Toutes les guerres civi- '6s advenues en France depuis Tan 1560, qui com- 'nencèrent à Amboise, ont été entreprises, tant par '^* catholiques que par ceux de la religion prétendue réformée, qui furent dès lors appelés huguenots, sur ces beaux et spécieux prétextes de la manutention de la religion et pour le bien public. » ^ Que les accusations de ce genre fussent dirigées par les catholiques contre les réformés et réciproquement, on ne peut s en étonner, mais on était exposé à les rencontrer dans son propre parti. Quelques jours avant la bataille d^ Jarnac, « à M. le Prince il échappa quelque mot de règne : — Monsieur, lui dit M. de Briquemaut, il semble par votre dire que vous tendez plus à Uam-
* Mém., liv. V, ch. XXI.
* L'Aubespine, p. 657.
^ Introd., p. 7. — CI', Avant-propos, p. 3.
38 LIVRE I. ■ — CItAFITIlE I.
bîtion iju'r la rdigÈon; je vousrpiillc, si venez là; prenons li.' parti de Dieu ; autremcntje me retire. » ' Tavanitee iocrimine MM. (le Guise plus souvent encore que les chefs liuguF-nots. ' L'cspril diï concilialion ne semblait pa.s une meilleure garantie que le zèle belliqueux ; le duc rie Montpensier avait travaillé H un accord entre Uenri III et le diicdAlençon, alors allié aux protestans : « Ce qu'on trouva à la cour et en France fort élraufiîo que celui qui avoit été si grand ennemi et le lléau des huguenots, maintenant il étoit à demi li>ur appui el soutien. Ce qui Tit penser et dire à aucuns qu'il se taissoit plus donner à son mécontenlemenl elà son ambition qu'à la religion. 1) ^ De loul temps, de semblables accusations s'élèvent contre les hommes les plus convaincus, quand ils reconnaissent, quand ils ne font mt^me que subir une nécessité, en acceptant une transaction. Ceux qui furent appelés les politiques el qui condamnaient à la fois les deux partis pour arriver à les réconcilier ou ii les dominer prononçaient sur l'un ou sur l'autre avec une égale impartialité ; Montaigne ilisail, en 1588, à De Thou : » Pour la religion dont tous les deux (le roi de Navarre et le duc de Guise) font parade, c'est un beau prétexte pour se faire suivre par ceux de leur parti ; mais la religion ne les touche ni l'un ni l'aulro : la
' BrantiJme, Ji, le jirinr.e île Condi'. l. IV, \\. S^iS.
• Liv. I, p. 435. — Liv. II, p. 464 >-l 467.
* BranWme, M. ilf Motiipcmicr, t. V, p. 23.
ctaïute d'être abandonné des protestans empêche seule le roi de Navarre de rentrer dans la religion de ses pères.... » * Les observateurs étrangers, à qui il était possible de juger on toute liberté d'esprit, ne moutraient pas plus de confiance dans la sincérité des convictions religieuses pour lesquelles on se combattait avec tant d'acharnement ; là où se montrait le zèle, ils déclaraient n'apercevoir que la vengeance, l'ambition, l'avarice et l'indiscipline sans frein. '
n serait cependant très injuste de dire que dans tous les partis, que même chez tous les chefs, la foi religieuse n'existait pas, que l'intérêt les animait seuls. Brantôme, si attaché à la religion catholique, bien qu'il en respectât fort peu la morale, a dès longtemps défendu Coligny contre le reproche d'avoir « eu plus d'ambition que de religion, » rappelant « toutes ces paix qu'il a faites ; car, aussitôt que le Roi lui accordoit et à ses partisans l'exercice de leur religion, le voilà qu'il mettoit aussitôt les armes bas, sans retenir une seule ville pour sa sûreté ; et les rendoit aussitôt toutes, ce que n'ont fait les autres qui ont comn^andé après lui. »'*0n ne saurait taxer ni d'indifféï*ence,ni d'hypocrisie le connétable de Montmorency.*
* DeTbou, M(hn,,\iv.Uh P- 628.
* Toscane, t. IV, p. 619.
' Brantôme, M. Vamiral de Châtillon, t. IV, p. 296,
* « L'intérêt ne parlait pas seul dans son âme. Le vieillard ne se piquait pas d'être théologien, mais il tenait sincèrement à la foi catholique, parce qu'elle était l'ancienne religion et la religion du Roi ; ceux qui voulaient la changer devenaient à ses yeux ennemis de TEtat (M. le duc (r.Aumale, Op. cit,, 1. 1, p. 106). »