‹ Les sentiments moraux au XVIe siècleChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Sévérité norule des protestants

Il faut rendre justice aux disciples de Luther et surtout à ceux de Calvin : « Ce qui accrédita le protestantisme, dit avec raison M. de Meaux, * ce fut d'abord le courage de ses sectateurs ; ce furent aussi les mauvaises mœurs de ses ennemis. Les hommes ^ qui mouraient savaient accuser quelquefois ceux quL les faisaient mourir. » Le protestantisme se présents^, comme une réaction contre Timmoralité dominante, favorisée par les princes : « Nous sommes, disaientils, désobéissans aux princes, d'autant que nous n'offrons rien à Baal... (faut-il) faire vertu de blasphémer son nom (celui de Dieu), approuver... mille... insolences qui ne sont point reprises?... Cessez, cessez vos brûlemens, et retournez à Dieu en amendement de vie. » ^ Ils « ne demandoient aucune liberté et repos pour vivre à Tabandon de vices et dissolution,

* Les luttes religieuses au seizième siècle, p. 40.

* De la Place, Commentaire de l'état de la religion et république sous les rois François II et Cfiarles IX (Panthéon littéraire), liv. I, p. 22 et 23, Discours d'Anne du Bourg avant et après sa condamnation

LÀ MORALE ET LE PROTESTÂPiTISME. 41

mais plutôt pour eux conformer au plus près qu'il leur seroît possible aux commandemens de Dieu et à l'Evangile de Jésus -Christ, duquel ils faisoient profession. » *

Le culte devenait plus simple, mais la pensée de Dieu n'en devait être que plus constamment présente ^ Tesprit, dégagée de rites et d'intermédiaires que la liouveUe doctrine déclarait inutiles. L'importance de la prière individuelle s'accroissait encore : « Les pro- ^estans avoient établi dans les villes dont ils étoient ïïiaîtres une louable coutume observée par tous les

juges, de prier Dieu avant que de rien commencer. Damville défendit cet|usage. Un juge nommé Calver lui ayant dit : — Qui est-ce qui nous enseignera les voies de la justice,, et de qui recevrons-nous les secours nécessaires pour la rendre, si nous n'invoquons pas le nom de Dieu? — Damville répondit que, s'ils vouloient bien s'assujettir, eux et leurs sectateurs, à cette coutume de prier, le Roi ne vouloit pas imposer ce fardeau à ceux qui ne s'embarrassoient pas de leurs coutumes. » ^ Jeanne d'Albret se mit elle-même un jour à l'amende « pour avoir oublié de faire sa prière », et ia Chambre des comptes de Pau conserva dans ses registres la mention des cent livres qu'elle paya à ce sujet. '

« Id,, liv. III, p. 54, requête de l'amiral à Fontainebleau. « De Thou, HisL, liv. XXXV, t. IV, p. 534. 3 M. de Lagrèze, Henri /F, vie privée, détails inédits, Paris, 1885, p. 265.

Ils se défoiidaîent de prêclier une foi sté^ aux bonnes œuvres, disait Théodore de Bèze au colloquQ do Poissy, s'il y eu a aucuns qui osliraent que nous les méprisions, ils sont très-mal informés; car nous no séparons non plus ]a fol de la charité que la oholeur ut lumière est séparéo du feu... — Nous con- ■ damnons toute dissolution, exhortant les hommes' sans fin et sans cosEe k toute sobriété, ii la mortifica-^ lion de la chair selon la nécessité de chacun, et i prières assiduellcs. » '

La chastfté est la. vertu la moins pratiquée peut-< être au seizième siècle ; c'est aussi celle que les pro— Lestans s'appliquent le plus à remettre en honneur. De là leur sévérité pour un si grand nombre d'écrivains. Un d'entre eux rappelait à Catherine de Médi— cis H comme le cardinal (de Lorraine) avoil mis ei» usa^e, au lieu des psaumes, certains vers lascifs et impudiques d'Horace et autres poèmes infâmes, «' qui avait causé tous nos mallicors. Les hugueuots dérobent les armes des ennemis qu'ils combattent, soit en faisant eux-mêmes des chansons contre les chansons luxurieuses,' soit en adaptant de pieuses paroles aux airs que répand la mode ; ' il est vrai qu'on retourne contre eux leur propre stratégie ; d'Au-

' De la Place, lîv. VI, p. 166.

* Régnier de la Planche, p. Hl.

* Le Chansonnier huguenot du seizûHne a p. XXVII.

' H., p. XXXII. — Cf. p. VIII et IX.

l^igt^ê se plaint que, dans des mains coupables, ce qui lomit Dieu

Change un psaume en chanson. ' Ni les prédications, ni les chants ne suffisent ; dès ^562, dans un synode tenu à Orléans, « on traita principalement de la discipline, qui commençoit à s'affaiblir par le relâchement de la licence, que des esprits %ers s'efforçoient d'introduire parmi le peuple. » * Les synodes décrétaient souvent et les ministres appliq^uaient volontiers des mesures qui rappelaient, soit la censure, soit l'inquisition. En 1562, quand Crussol fut désigné par les États comme gouverneur du Languedoc, « on résolut que Crussol... ne donneroit à qui que ce fût aucun gouvernement, ni aucun emploi qu'après une information exacte et dans les for- "fïôs de sa religion, de sa vie et de ses mœurs. » ' Là où les huguenots étaient les maîtres, ils ne reculaient pas devant la peine de mort ; en 1563, « on rendit à Orléans un jugement qu'on peut dire n'être pas de ce siècle et bien contraire aux mœurs des François, dont Jeam Le Fèvre, célèbre jurisconsulte, a écrit qu'on n'y coudamnoit point l'adultère. Deslandes, sieur du Mou- Un, ayant été atteint et convaincu d'avoir débauché Godarde, femme de Jean Godin, pendant que son mari étoit à l'armée, fut condamné à mort, et l'un et l'autre furent pendus dans la place publique. Ce fut Puygreffier, que le prince de Condé avoit nommé prévôt

* Tragiques, II, Les Princes, p. 79.

* De Thou, HisU, liv. XXXIIl, t- IV, p. 206. ' /d., ih,, ib., p. 452.

44 LIVRE 1. CHAPITRE n.

de la ville, homme du vieux temps et juge sévère, qui fit rendre celte sentence, soutenant que, dans ni temps où le vice faîsoit tant de progrès, l'on avoi( besoin d'un pareil exemple. Ce jugement fut si mi reçu à la cour, que la plupart eurent l'impudence di dire tout haut qu'ils seraient toujours Irès-opposéaJ aux pi'olestans et qu'ils ne preudroient jamais pou^ leurs maîtres des g'cns qui, par une sévérité nouvelIJ et jusqu'alors inouïe parmi nous, avoient puni dl mort l'adultère, qui avoit toujours été impuni. » ' L^ protestans aimaient à dire que leur sévérité leur f»^ sait des ennemis ; sons François II, quand la gari royale fut augmentée, « la charge de lever ces gej fut baillée au moine Richelieu, choisi par le duc Guise, pour le connnître confît en loutes dissolutiom lequel fit sa levée d'entre tous les voleurs et ruffiai qui se peuvent trouver, comme n'ayant telle manièi de gens aucune convenance avec la manière do vi' des luthériens. » *

n n'était pas sans difficulté de se montrer si sévèn à l'égard des princes, dont on avait besoin, qui élaien fort exposés à certains périls, qui souvent ne deman daient qu'à y succomber, et que la politique, autan: ou plus que la conviction, engageait ou retenait parm les huguenots. II faut le dire à la louange de ceux-ci ils ne ménagèrent ni les conseils, ni les reproche aux chefs qu'ils trouvaient on faut<j, au risque

' W.,!È.,liv. XXXV, ifr., p. 53i.

' Régnier de la Planche, p. 256.

^6s aliéner. * A Louis de Condé, ramiral « avoit tellement remontré qu'il offensoit Dieu et perdoit sa fortune, qu'il lui avoit fait épouser la sœur du duc de I^ongueville. Mais, voyant que nonobstant tout cela, il faisoit mille nouvelles amourettes et continuoit les anciennes, il lui dit nettement que Dieu le puniroit, s'il n'y prenait garde, et, prenant un ton de père, sans s'éloigner néanmoins de ce qu'il lui devoit, il lui fit promettre de tenir une autre conduite. Ce fut une parole qu'il eut bien de la peine à tenir, mais enfin il lui portoit, pour ainsi dire, tant de respect qu'il tâcha depuis de se cacher de lui. » * Il est probable que Henri de Navarre n'était pas fâché, quand on l'engageait à ne pas reprendre sa femme : « La plupart de ceux qui étoient près de lui n'adhéroient à sa venue, et aussi peu le corps des églises, estimant qu'elle porterai beaucoup de corruption. » ^ Peut-être écoutait-il avec moins de patience les reproches qui lui fcrenl adressés à lui-même ; on desservait d'Aubigné auprès de lui, « ajoutant à tout cela qu'un prince des huguenots avoit autant de contrôleurs de ses actions que de serviteurs. » Bellièvre « m'avoit demandé, dit

' « Il lui fâchoit (à Antoine de Bourbon) d'être contrôlé par Ta* mirai de Châtillon et autres protestans de la cour, qui le vouloient par trop réformer et contraindre. .Cela fut en partie cause de le faire incliner du côté des catholiques, joint aussi que la doctrine «es protestans ne lui étoit pas trop agréable... (Castelnau, liv. lï, ""^'^ VI, p. 138). „

^« vie de Gaspard de Coligny, à Cologne, 1686, liv. IV, ' ^^^illon, p. 414.

46 LIVHE i. — CHAPITRE 11.

encore d'Aubigné, ' en me cilaiil les honneurs qu'on rend aus maîtresses des i-ois de France, comment les courtisans de la cour de Navarre laissoient ainsi aller fa bonne amie de leur roi (la comtesse do Guiche) J sans avoir rhunnêtelé de lui faire corttgo, k qaoî j'avois répondu qu'il n'y avoit en notre cour qu'uni noblesse généreuse et amatrice de la vertu, et que b mercure, le bouffon, le more, le laquais, le singe et b barbet qn'il venoit de voir (accompagnant la comtessi à la messe), éloient les seuls esclaves qui y tussent. >^i II est assez étonnant que le roi de Navarre ait con — • suite d'Aubigné sur le projet d'épouser cette mèm^i comtesse ; il devait s'attendre à une réponse comm ^ celle-ci : » Le paiement qu'il faut donner à ceux qo^ vous regardent comme le défenseur de leur religio xd est plus difficile à faire : car il est besoin de contente: ces derniers par un grand zfele pour leur cause, pa/^ une vie intègre, par de bonnes actions et par de beaux \ exemples. »' Mais le Roi put sourire, quand il vit, peu de temps après, celui qui lui avait donné ces fermes leçons venir au rendez-vous assigné chez Gabrielle d'Estrécs. ' Ceux qui n'avaient pas le droit ou le courage de s'exprimer avec tant de franchise prenaient quelquefois le parti de se retirer : « J'avais, dit Bouillon, * un sujet qui me convioil à m'éloigner du-

' D'Aubigné, p. 495.

« Id., p. 502, ♦ P, 420.

^^ toi pour m'éloigncr des passions qui tirent nos

^^^^ et nos corps après ce qui ne leur porte que

ioûte et dommage ; à quoi Dieu nous assiste, lorsque

fions nous gardons assez puissans pour nous servir et

prendre les occasions qui nous éloignent du mal. »

ôviand on restait auprès du roi sans approuver sa

conduite et surtout sans vouloir la servir, il fallait se

resigner à une espèce de disgrâce ; c'est ce qu'éprouva

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