L-ei Noue
A la pureté de mœurs s'alliait d'une manière toute
naturelle la simplicité des vêtemens. Ce n'était pas
seulement contre les costumes indécens, c'était aussi
contre les modes luxueuses que s'élevaient les pro-
testans.
Ils faisaient bien d'autres recommandations. Nous citerons le discours prononcé à Valence par le procureur de la ville, en 1560; les violences, si fréquentes autrefois, avaient, disait-il, complètement cessé depuis les nouvelles prédications, « comme s'il fût venu, avec changement de doctrine, changement dô vie. Quoi qu'il en fût, nulle de ces violences ne s étoit exercée par aucun de ceux qui f ai soient profession de l'Evangile et qui s'étoient rangés à la discipline ecclésiastique, » ils étaient allés jusqu'à end^i'er paisiblement les injures et les attaques « pour Tamour de Dieu et pour le désir de nourrir paix. » ' pendant longtemps, les protestans déclarèrent que la
^ irf.,p. 410.
* Régnier de la Planche, p. 286.
48 LIVIIE I. — CHAPITRE H,
persécution même ne leur ferait pas abandonner le devoir de sujets tid&lcs et soumis. Les faits donne- ' rent, il est vrai, plus d'un démenti à ces promesses ?. de tolérance et à ces pruLeslalions de soumission. Les <i juremens,»' les blasphèmes et les jeux étaient sévèrement proscrits.
"istres Ceux qui donnaient l'enseignement aas. protostans .
leur donnaient-ils l'exemple? Il serait peu probablt^
qu'une doctrine contredite par la vie de ceux qui la«
prêchaient eût fait et gardé des disciples, Castelnau, i
après avoir dit que les ministres <• commencoient or-^
dinairement leurs sermons contre les abus de l'Eglise, «
qu'aucun catholique prudent ne voudroit défendre, ni
ajoute : " Et estcroyable que, si les ministres eussent j
été plus graves et plus doctes et de meilleure vie
pour la plupart, ils eussent eu encore plus de suite. »'
Mais l'évèque de Valence, Moulue, aurait craint de
soulever une contradiction immédiate, si ses paroles
n'avaient pas été au moins vraisemblables, quand il
s'exprimait ainsi, à Fontainebleau : " Que la doctrine
qui avoit divisé les sujets avoit été... apportée par
trois ou quatre cens ministres diligens et exercés aux
lettres écrites, avec une grande modestie, gravité e|
apparence de sainteté, faisant profession de détestei
' Le chansonnier huguenot, liv. I, p. 4. »Liï.lII. ch. VI,p. 136.
les vices, et principalement Tavarice » ' Cette gravité ioût parle Févêqué de Valence, une simplicité de veto mens destinée à faire le contraste avec le luxe des pi'élats frappaient singulièrement les contemporains; ' elles paraissaient ridicules aux uns, édifiantes aux autres. ^
Ce qui excita les plaintes de beaucoup de protestans^ ce fut la prétention qu'affichèrent les ministres de dominer, de gouverner tout, affaires temporelles comme affaires spirituelles, politique comme vie privée,
La Huguerie se plaint amèrement de Viliers, qui introduisit l'assassin Balthazar Gérard chez Guillaumele-Xaciturne : « Ce ministre Viliers étoit excellent en sa charge ; mais, voulant embrasser ambitieusement les affaires du monde, il chopa comme plusieurs de ses compagnons et fut occasion de la mort de son ïûaltre. Je lui ai souvent dit librement qu*il se faisoit ^^ grand tort et anéantissoit sa réputation par ses conseils d'état, étant toujours le premier d'avis de tuer et empoisonner, ce qu'il défendoit en sa chaire. Maïs c'est le naturel de tous ces gens-là, de vouloir » tout faire et croire que tout leur est permis. » '
* De la Place, liv. III, p. 55.
' Coll, de doc, in. sur VhisU de Fr,^ Lettres de Catherine de
Védiàs, publiées par M. le comte Hector de la Perrière, Introd, p. C.
' Livre IV, t. Il, p. 207.
- CUAPITIIE II.
se 1i(!tii'ta la
rèaclioii
morale diipm
testantianiu.
Pour îo sincfere «l st^rieus t'IToil des pruleslan-SB vers une vie plus pure, il n'y avail pas de plus dan.- i ■ gereuse épreuve que la guerre, et la guerre dura près de quaraute ans à l'intérieur de la France. Au début, i rien de plus surprenant que le spectacle de l'armée protestante, au léuioignage des liistoricna, parmi ' lesquels nous cileruns La Noue, toujours digne de , foi, même quand il dépose en favum' de sa propre cause; <> Alors que celte guene commença, les chefs i et les capitaines se rcssouvenolent encore du bel ordre militaire qui avoil été pratiqué en celles qui s'étoient faites sous les rois François et Henri son fils, et plusieurs soldnlsen éloientaussi mémnralifs... Mais ce qui eut plus de force à cet effet furent les continuelles remontrances cl prédications, où ils étoient admonestés de les employer (les armes] à l'oppression du pauvre peuple ; et puis le zële de la religion, dont laplus grande part étoil menée, avoit alors beaucoup de vigueur. De manière que, sans aucune contrainte^ chacun 'se bridoit volontairement pour ne commettre point ce que souvenles fois l'horreur des supplices ne peut empêcher... Je remarquai alors quatre ou cinq choses nolahles: la première est qu'entre cette grande troupe on n'eût point ouï un blasphème du nom de Dieu, car, lorsque quelqu'un, plus encore par coutume que par malice, s'y abaodonnoil, ou se courrouçoit sévèrement contre lui, ce
qui eïi réprimoit beaucoup ; la seconde, on n'eût pas trouvé une paire de dés ni un jeu de caries en tous les quartiers, qui sont des ressources de tant de querelles et de larcins ; tiercement les femmes en étoient I>aiinies, lesquelles ordinairement ne hantent en tels lieux sinon pour servir à la dissolution ; en quatrième lieu, nul nes'écartoit des enseignes pour aller fourrager, ains tous étoient satisfaits des vivres qui leur étoient distribués ou du peu de solde qu'ils avoient reçu. Finalement, au soir et au matin, à Tassiette et lëvement des gardes, les prières publiques se faisoienl,et le chant des psaumes retentissoit en Tair : es quelles actions on remarquoit de la piété en ceux qui B Ont pas accoutumé d'en avoir beaucoup es guerres. Et., combien que la justice fût alors sévèrement exécutée, si est-ce que peu en sentirent la rigueur, pour ce que peu de débordemens parurent. » *
Le zèle religieux et la sévérité morale des premiers temps ne pouvaient durer ; il n'est pas de croyance qui ne subisse bien des échecs dans sa lutte contre les passions humaines ; la ferveur des néophytes se refroidit et s'éteint. Au bout d'un certain temps, il n'y a pas beaucoup de difiTérence, à la cour par exemple entre les mœurs d'un gentilhomme huguenot et celles d'un gentilhomme catholique. Ce que le protestantisme eut k ressentir partout fut dans ses armées plus
* La Noue, ch. VI, p. 286. Cf. sur la manière dont le prince de Condé maintenait la discipline dans son armée^ en 1567, Toscane, t. III, p. 539.
manifeste encore qu'ailleurs. Colig'ny avait craint les inconvénients d'une guerre proloiigéc pourles mœurs de SCS soldats; ses craintes ne tardèrent pas k se réaliser, malgré ses efforts et à son grand chagrin: «Le premier désordro qui arriva fut à la prise de Beaugency, là oii ils (les soldats] exercërenl plus de. cruauté e*' de pillcrie sur ceux de la religion habitans d'icelle, qui n'avoient pu sortir, que contre les soldais catholiques qui la déféndoient. » Alors naquit « M"° la Picorécj qui depuis est si bien accrue en dignité qu'on l'appelle maintenant Madame.' El, si la guerre civile continue encore, je ne doute point qu'elle ne devienne princesse. ■ '' Quand les revers arrivent pour les proteslans, La Noue y voit un châtiment : « Ce fut pour le mépris de la discipline et pour la multiplication des vices, qui amenèrent le désordre et engendrèrent l'audace en plusieurs, non en tous, lesquels, sous l'ombre de la nécessité, prenoienl trop de licence. »'
De Thou rend à l'armée protestante des premiers
' La Noue parle souvent de Madame la Picorée.
■ L& Noue, l.cit., p. 287. L'impartial historien constate, • en faveur clés bandes catholiques, qu'elles étoient aussi,àce commeacemenl, bien policées et peu mairaisantes au peuple. Mais de dire combien de temps elles persévérèrent, je ne sais pas bonnement : toutefois j'ai entendu qu'elles mirent tout incontinent les voiles au vent et prirent la même route des autres. • Les huguenots faisaient constamment ressortir les excès des armées catholiques (V. Le Chansonnier huguenot, p. 239 et 240).
' Ch.XIX,p.3l3.
jours le même témoignage que La Noue;* il rapporte, presque dan^ les mêmes termes,la prise de Beaugency et les incidens où « disparut cette belle discipline : »* il parle ensuite d'une armée protestante bien changée, « accoutumée à la licence et à courir de côté et d'autre, » ' victime de cette licence qui avait détruit tout ordre* et qui indignait les peuples. ^
* Hist., Hv. XXX, t. IV, p. 213.
* Ib., ib. p. 219.
» Ib. liv. XXXIIÏ, ib., p. 443.
* Ib., ib., p. 447.
« /i».,liv.LXIV,t.VII,p. 504.