‹ Les sentiments moraux au XVIe siècleChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'humanité.

On ne remplit pas tout son devoir, quand on se

borne à s'abstenir d'actes qui nuiraient à autrui, qui

léseraient le droit d'autrui. L'homme est poussé par un

^^ntiment profond et puissant à faire plus ; les souf-

^''^nces de ses semblables l'émeuvent naturellement ;

^^ Voudrait les voir cesser, mieux encore, les faire

^^sser, tout au moins les soulager; ce n'est pas seu-

^^Uent pour délivrer ses yeux d'un spectacle qui les

^*^flige et pour débarrasser de tout mélange pénible la

^^tisfaction que lui-même parvient à se procurer;

^^tis doute la vue du malheur dont il est contraint

^ être le témoin trouble son plaisir ; mais la vue du

^^^Iheur auquel il n'apporte ni consolation ni re-

^^^de, quand il en a le pouvoir, trouble plus encore sa

^^Hscience ; ainsi son sentiment lui révèle son devoir.

Les Êommes du seizième siècle se montrent sou-

^^ixt durs; ce qui permet de les excuser, c'est qu'ils

*^^ sont envers eux-mêmes ; mais leurs âmes ne sont

PsLs complètement fermées à la pitié; ils sentent et

ï\s savent qu'ils ont des obligations envers tfes mal-

heureux ; la foi religieuse, d'ailleurs, ne leur perme trait pas de les oublier.

»mpassion On entreprend souvent la guerre avec beaucoup d

rois pour . ,

les maux légèreté ; mais on n'est pas insensible aux mau

la guerre.

qu'elle entraîne et au sang qu'elle fait couler. E 1553, Henri II s'affligeait moins encore deThérouann prise par les Impériaux que « des vertueux homme qu'il estimoit en plus grand nombre être morts là -de dans qu'il en fut trouvé en après. » * — « C'est gran déplaisir de la perte de Hesdin, écrivait Catherine d Médicis la même année, * mais il me semble que 1 Roi tient tant de leurs places que cette perte ne seroi rien, si ce n'étoient les gens de bien et de nom qu sont morts et pris dedans, et me fâche de penser qu' n'y va point de telles personnes de leur côté à guerre. » A la compassion se mêle ici un autre sen« ment, désir de vengeance ou regret politique de ^ pouvoir établir entre les pertes des deux armées il égalité véritable .

Nos rois sont touchés aussi des désastres que guerre fait éprouver à leurs sujets. ' Pendant les tr«z blés civils, ce sentiment n'a que trop souvent à se

1 Rabutin, liv. V, p. 590.

' Lettres, t. I, p. 77.

^ Cl. Haton, p. 78, parle de la compassion qu inspiraietit- Henri II les souffrances éprouvées par les pauvres gens de ^ cardia.

l'humanité. 213

î^ifester. Catherine écrit à Monluc : « D'une chose vous veux-je parler, qui est que je vous prie commander qu'on ne saccage plus les maisons des gentilshommes, d'autant que cela n'apporte rien de bon au service du Roi monsieur mon fils, et ne fait que désespérer les hommes davantage. » * Elle ne réserve pas sa pitié pour les gentilshommes ; elle la manifeste ^ussi pour (( le pauvre peuple.... tant foulé et chargé. » ^

L'humanité prend la forme de la clémence à l'égard Leur

j clémence

^e ceux dont la révolte a outragé la majesté royale. Eu 1543, les habitans de la Rochelle se sont soulevés à l'occasion de la gabelle, mais François I" ne veut pas traiter ses sujets comme les Gantois ont été traités par Charles-Quint : « Aussi a-t-il, avec l'effusion du sang des siens, la perdition de tant de têtes et de tant d'âmes, perdu semblablement les volontés et les cœurs. » Les actions judiciaires sont abolies, les prisons sont ouvertes, la ville recouvre ses privilèges. ^ Catherine deMédicis se félicite, en 1562, de voir le duc ^^Montpensier aller à Toulouse : «D'autant, dit-elle,* Î^G, à ce que j'ai entendu, ceux du parlement conti- ^^^^rxt tous les jours de faire de cruelles exécutions

l J:^ettres, Ll, p. 398. ' ^^., ib,, p. 154.

' '^u Bellay, liv. IX. p. 728.

litres, 1. 1, p. 414.

LIVBK II. — r-lIAPlTHE V.

de ceux qui avoiont pris lis armos et que... j'ai pardonnô b. tout cy pauvre peiipli; ipij a i^té abusé ol so veut recunnoltre et qu'il n'esl raisonnable d'éteinilre la chose jusques à l'eslrémilé, jo vous prie vous-même allor dans ladite Cour de l'arlenienl et ôlre moyen qu'elle fasse cesser ces [UuiitionH de ce pauvre peuple; car eu tellecliose, quand les cliefs sont punis, l'on so doit contenter; card»! vouloir Imil ('li(l.tior, l'on n'auroit jamais fait. "

L'humanité n'est |ia.s leprivili.'g'e ou la propre obligation des rois, et ci? n'est pas seulement une guerre ou une révollo qui lui fournil l'occasion do so manifester. Ceux à qui la naissance a donné la supérioritô sur les autres ont dos devoirs envers eux. Personne n'a vécu <( plus douccmeul entre les humbles no plus humainement entre les petits, h que le chevalier sani pour et sans reproche ; personne n'a été i< à l'état de labour plus pileux ne socourable. » ' Le connétable dâ Bourbon tenait les états do son duché « pour entendre les plaintes des petits afiîigés qui avoient été foulés par les grands ou par ses officiers, pour en faire la punition requise et les faire venir h la raison. » ' Un tel secours était souvent nécessaire. Les hommes sont enclins par nature iï prendre pitié des autres hoin-

' Le loyal serviteur, l'rologue < Marillac, p. UO.

I^'UUMAMTÉ. 245

^^s, mais ils le sont aussi à faire abus de la supériorité qu'ils peuvent avoir. Il peut être utile d'aider les tétines dispositions à remporter sur les mauvaises : ^^ Oommanderez que tous gentilshommes se compor- ^^Txt en toute modestie et douceur avec vos autres sujets, » disait Bretagne, au nom du tiers, à Saint-Ger- «ïCLin.*

Xes petits ont besoin d'être protégés ; les malades o:i:> t besoin d'être soignés, les orphelins d'être recueilli sb^ , élevés et dirigés, les pauvres d'être secourus.

la charité chrétienne avait provoqué, au moyen ^le^^^ldes!^ e, la fondation de nombreux hôpitaux; mais Tadînislration en était souvent défectueuse ; les revenus, ^^irfois considérables, dont ils jouissaient, risquaient A' être détournés de leur destination bienfaisante et pieuse à la fois ; on les mit en commission, pour en assurer, avec une exacte perception, l'emploi régulier.^ Les États-Généraux s'occupèrent des mesures qui devaient couper court aux abus et en prévenir le retour. *

* De la Place, liv. VI, p. 149. A Angers, Grimaudet parlait des nobles qui « sont au village à battre et outrager le pauvre homme, voler le bien des pauvres marchands, faire infinies forces au peuple, avec grands blasphèmes du nom de Dieu en grande furie. Se disant fort magnanimes comme Hercule pour terrer et intimider le pauvre peuple... (Régnier de la Planche, p. 394). »

2 Edits de février 1553 et d'avril 1561. — Cl, Haton, p. 223 et

3 V. M. Arthur Desjardins, op, cit.j p. 313.

orplieliiis abonduTint'i'.

216 IIVKE 11, — ClIAPITItE V.

Lu concile do Trente presciivil aux ordinaires de lenir la main au bon gouvernement dss hôpitaux,' de les visiter, de recevoir les comples des administra- ! leurs;' il les constitua exécfuleurs des dispositions i pieuses,^

Les soins â donner aux orphelins, aux cnfans abandonnas forment une des parties les plus louclianles de la charité. Sans sa rendre encore un compte bien net de l'intérêt qu'a le public ou l'État, anrait-on dit ao, seizième siècle^ la société, dirions-nous maintenant, â| prévenir l'éclosion des vices, à préparer une vie hon-; nète et laborieuse dans cet âge qui subit docilemei^ les inlluencL'H de toute nature, on songeait à nourr3l les enfans k qui des pareiis ne donnaient pas de pai^i k les former aux bonnes mœurs, k les placer de m. nière à leur faire gagner honnêtement leur vie.

Cette préoccupation inspire k nos rois un ass grand nombre d'actes. L'établissement dos Enfara. Rouges est fondé, en 1ÎS36, par François I" pour rccc voir les enfans dont les parens, d'origine étranger" sont morts à l'Ilôtel-Dieu . Dans l'édit du 27 mai ISi-* il est question des enfans orphelins qui apparliennor3 à labanlieuede Paiùs : «Nous avons donné à lagranX-i priëro et requête de notre trës chère sœur et uniqiLla reine de Navarre des deniers des condamnalioi îles usures la somme do 3,600 liv. tournois, pour en

' Sesa. VII, Décr. de Rtr., ah. XV.

' Sfiss. XXII, Décf. de Kcf., eli. VIII et IX.

' /ft., rt.,ch. Vill.

l'humanité. 217

ployer en l'achat d'une maison en notre bonne ville et cité de Paris, pour retirer et loger les pauvres enfans orphelins étrangers que leurs pères et mères malades, venant à THôtel-Dieu de Paris pour être pansés, délaissoient, après leur trépas, sans aide ni secours de personne qui les recueillît et retirât, encore qu'ils fussent sains ; et l'occasion de quoi et pour le gros air lui est audit Hôtel-Dieu, ils mourroienl quelque peu ie temps après, sans nul excepter, comme nous est a.pparu, par information sur ce faite par notre ordonria.nce, et pour éviter, pour l'avenir, le dit inconvénient, auroit été ladite maison achetée pour y retirer ^^lles manières d'enfans orphelins, ce qui auroit été f^it jusques ici par personnages auxquels en aurions donné la charge, et pour ce que, en faisant ladite pre- ^^ière fondation, n'auroit point été dit par nous que il n y auroit, en ladite maison, autres enfans orphelins que ceux qui seroient tirés dudit Hôtel-Dieu, et ^Ue avons été averti que de ceux qui en ont été tirés 3 risques ici nos bons bourgeois et bourgeoises de Pai*is en prennent beaucoup, tant pour s'en servir que pour apprendre leur métier, et quelquefois en don quand ils n'ont point d'enfans pour les nourrir pour Vamour de Dieu, tellement que ledit nombre reçu est fort diminué et est pour encore plus dorénavant diminuer à l'occasion de Tamour que lesdits bourgeois et hourgeoises leur portent et les demandent pour les raisons dessusdites. — A cette cause, et pour nourrir celie charité, qui vient de Dieu et non des hommes

tre^*

[ 2i8 LlVIli; II, — CHAPITRE V.

el la muUiplicr toujours ()o plus on plus, el croître nombre des Lmfaiis pauvres orpliplins étrangers qui n'ont biens meubles el immeubles, et lem- faire apprendre la loi de Dieu, bonnes mœurs Gt conditions, afin qu'ils soient gens de bien pour l'avenir, et que Dieu premièrement, nous el la chose publique en puissions être servis en plusieurs manières ci-après. >i En 1553, un édil du 12 février ' porte n que tous maltreade métier et artisans de notre ville el faubourgs de Paris pourront prendre et tenir, si bon leur semble, k leur service, cbacun en son métier et art, un second ^j apprenti, outre le nombre que d'ancienneté il leumrj étoit permis d'avoir, pourvu toutefois que lesdit^s^j maîtres et artisans seront tenus prendre iceux ap— ^[i] prentis en la maison duriit hôpital de la Triiitlé, otc»- ,— ;e par les mains dudit hôpital ou commissaires des pau^c:r^ vres, qui leur bailleront el délivreront lesdils apprec^^^ tis, auront pouvoir de les obliger envers iesdits ma"^ ^ très du métier ; et lesquels niallres du métier sembl^Eiblement s'obligeront envers eus à tenir, apprendre -^t instruire les enfans en la manière accoutumée... >i U y avait des établissemens destinés aux cnfa-~s)s

t II est dit dans le préambule : u L'htlpital de la Trinité a ét érigé et institué en ladite ville (de Paria) pour retirer, nourri ■- ci alimenter lespauvresenl'uns mendians par ladite TÎlle et faubou «"&■«> et pour instruire en la Toi chrétienne, el leur apprendre quelq»-»* art et métier, dont à l'avenir ik puiseent flre nourris et aubbta. ^' tés... — Et cela fera la place vide aux autres jeunes enians m^""' dians, qui affluent chacun jour en grande quantité en ladite m-^at son de la Trinité... »

l'humanité. 219

trouvés en plusieurs villes du royaume. Un ensemble de règles, les unes, datant du moyen-âge, les autres, passées au seizième siècle, assuraient le sort de ces malheureux. *

La parole évangélique : «Ily aura toujours des pau- Charité en vres parmi vous, » se vérifiait bien au seizième siècle. pauvres La misère^ dans les premières années, fut grande, surtout en Allemagne;' elle le fut partout vers la fin; les longues guerres avaient tari toutes les sources de la. prospérité ; le siècle suivant reçut un legs terrible a.iiquel, pendant longtemps du moins, il ne fit qu'ajouter. M. Berriat-Saint-Prix ^ expose les résultats de ses recherches dans les registres municipaux : « Nous "Soyons, dit-il, (dès le commencement du siècle) les 'Municipalités ou conseils de ville en proie à de vives '^quiétudes, à cause de Taffluence des pauvres et de ■ ^^^^ nombre immense, et avoir fréquemment recours ; ^ *^Gaucoup de mesures pour se prémunir contre les inconvénients auxquels ils les exposaient. » Ces mesures ^^t souvent inspirées parla prudence et même par la P^iir plus que par la charité ; on chasse les mendians *^aes des villes dont ils viennent solliciter et ef- ^yer les habitans aisés pour les renvoyer dans leurs ^s : « A regard des pauvres valides des villes elles-

f^ V. le très intéressant ouvrage de M.Léon Lallemand, Histoire ^ ^^fants abandonnés et délaissés^ liv. III, ch. I, p, 109 et suiv.

ly "" V. M. Ed. Schuré, Lès légendes de r Alsace, Revue des Deux- ^^des, 15 déc. 1883, p. 810 et 811.

^ J^echerches sur le paupérisme en France au seizième siècle, p. * ^. 8, 9 et suiv.

220 LIVRE II. — ■ CIUPITRE V.

nifinies, on avait cherché, à Grenoble, k eu dimmuer le nombre en défcndanl à son de trompe (1320) aux propriétaires de louer leurs maisons aux individus n'ayant pas de métier propre à leur faire g'agner leur vie [noji habeiitibus arlem sive mestiertim ad lucrandam vitam) et en ordonnant ensuite (1538) de chasser de la ville les locataires qui ne payaient pas lours ter-* mes et envoyaient leurs enfans mendier, » D'autri part, certaines villes faisaient des entreprises pou. donner du travail à ceux qui en manquaient ; les ate liers nationaux remontent au seizième siècle. Detr sentimens dirigeaient les pouvoirs publics; s'ils ir^^ posaient aux pauvres l'obligation de porter sur lei^ r; vêtemens une marque dislinclive, ils la comp&Msaienl par l'organisation de secours. La royauté donnait IV.'icmple ; citons seulement un édit du 9 juilJ^sl 1317, portant règlement pour la nourriture et l'entre^ lien des pauvres do la ville et des faubourgs de Paris LoBprotestans cherchèrent un auxiliaire puissant dans le sentiment charitable, et, quand ils engageaient le Roi, en 1557, à mettre la main sur les biens du clergé, une des destinations qu'ils donnaient à la conliscation souhaitée était « la nourriture des pauvres l't enlretènement des collèges et d'instruire la pauvre jeunesse. » ' La charité ne comprenait pas seulement lei soins matériels, on le voit; la royauté, enlevant clergé ses ressources, se sérail du moins chargée ai

' De la Place, liv. I, p- 6.

l'humanité. 221

continuer ses œuvres : « Au seizième siècle, c'était SLux gens du Roi qu'incombait le devoir de défendre les pauvres et misérables personnes. Preuve évidente que l'assistance judiciaire, qui n'était pas inconnue au nioyen-âge, était considérée plutôt comme une pratique charitable que comme une institution régulière.»* La charité officielle n'eût d'ailleurs jamais suffi sans le concours de la charité privée, toujours stimulée par la foi religieuse ; une ombre fâcheuse obscurcissait la réputation de ceux qui ne donnaient rien aux pauvres.*

Ce qu'il y a peut-être de plus difficile, c^est d'être La tortui

u . * . . , lespein

i^iamam même envers ceux qui sont soupçonnes ou convaincus d'avoir commis des actions punies par la loi, de n'employer pas de rigueurs inutiles envers ^eux qui peuvent être innocens, de modérer jusqu'aux rigueurs méritées envers ceux qui sont reconï^us coupables. Ce genre d'humanité manque tout-àtoau seizième siècle. Il soumit les simples prévenus Ua torture, à une torture souvent atroce ; pour les condamnés, il inventa ou conserva les supplices les plus raffinés ; rien de plus pénible et de plus repoussant que les prisons où les uns et les autres étaient renfermés.

* M. R. Delachenal, Histoire des avocats au parlement de Paris, p. 60, texte et notes.

2 M. ionberi. Bussy d'Amboise^p, 101.

Page 1