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CHAPITRE VI

Devoir de la reconnaissance.

Que la reconnaissance soil une vertu et une ver- ^' d'obligation, que l'ingratitude doive attirer le mép*^i sur celui qui a reçu le bienfait et qui l'a oublié, c'c^s ce qui n'est mis en doute par personne, * surtc^ "^J quand il s'agit de relations privées. Mais il en est ci< cette partie de la morale comme de beaucoup d'autrc^^^ quand on passe aux affaires publiques. La vertu, iovt^

* V. Remy, tout le chap. C, Comme est digne de blâme leviez d'ingratitiuie en tout état de personnes (p. 280 et suiv.). Le même^^ auteur, au chap. III (p. 9) se demande s' il est licite, en aucune occasion, oublier les bienfaits reçus, et se montrer peu reconnaissant envers son bienfaiteur : « Chacun, dit-il, blâme ordinairement le peu de reconnoissance de laquelle usent les hommes envers leurs bienfaiteurs ; et certainement quiconque par certaine malignité se montre ingrat ne mérite sinon d'être grièvement repris. Ce nonobstant se trouvent aucuns, lesquels, non de leur bon gré, mais induits par quelque présente nécessité, sont contraints se montrer peu reconnaissans vers ceux qui leur ont lait plaisir, et, connoissant qu'ils ne peuvent retirer ou délivrer le bienfaiteur de quelque danger imminent, sinon en y entrant eux-mêmes, pour y demeurer et périr avec eux, aiment mieux y laisser le bienfaiteur seul que se perdre avec lui... »

Vertu devient plus difficile à pratiquer, qyelque doive fetre l'indignation de ceux à qui il serait avantageux de la voir observer et quelques chances qu'ait leur plainte de trouver un écho dans les cœurs désintéressés, ceux que la morale constitue débiteurs hésitent souvent à s'acquitter de leurs obligations ; ils cherchent à démontrer, ou que la règle n'existe pas, ou qu'on ne saurait la leur appliquer sans l'étendre dé- «lesurément.

Personne n'a plus de services à recevoir et par con- Les serv

, . rendu

sequent à récompenser qu'un Roi. C'est un des de- aux rois e v'oirs les plus essentiels pour la royauté que de donner donnéi des récompenses et un des talens les plus utiles que ^*^ ^" de les donner à propos. Le maréchal de Brissac, s'adressant à François II, « supplie très humblement S. ^- ne trouver mauvais qu'il lui ramentoive que c'est ^hose digne et du prince et du serviteur de garder, par Pi'oportions différentes toutefois, honorable mémoire des services et des grâces reçues... » * Son esprit se retrouve dans son historien, parlant de l'ingratitude : « Ce n^est pas suivre les commandemens de Dieu, qui commande que rétribution soit rendue par proportions convenables aux bons serviteurs qui ont veillé à la multiplication du talent. — Les machiavélistes tiennent qu'ils ne faut jamais faire de si grands ni de si

1 Duvillart, liv. XI, t. XXX, p. 350.

S24 LIVRE 11. — CIIAPITBE VI,

' signalés services aux princes qu'ils soient pour entrer en opinion que leur gloire et leur grandeur en demeurent ou ravalées ou appariées, ou qu'ils se recomioissent plus foibles qu'ils ne voudroient à une condlgne récompense ; car, sitôt que ni l'un ni l'autre de soupçons prend racine en leur esprit, ils épient lois toutes sortes de couleurs ou de prétextes pour perdre ou pourravalertout-à-faiL celte trop éclatante vertu, Le conseil donné par les macAi'awe'&fes aux serviteurs des princes n'était pas généreux, mais l'expérience ne prouvait pas qu'il fût mauvais. Un autre conseil, où il n'enirait pas plus de grandeur d'ftme, était celui qu'on donnait aux princes de n'enrichir pas leurs serviteurs, pour les tenir plus sûrement dans leur dépen dauce ; ceux qui réfutaient Mactiiavot semblaiei souvent penser comme lui. '

Le véritable intérêt des princes, en même temps que leur devoir, est de so montrer reconnaissans. François I" eut trop souvent à se repentir de n'avoir pas bien traité ceux qui lui avoient rendu de grands services, à commencer par le connétable de Bourbon et à linir par André Dorîa. Pbilibert de Châlous, prince d'Orange, quitta les armées françaises, « pour avoir S. .M. commandé au maréchal-des-logîs de le déloger pour loger un ambassadeur du roi de Polog]

' P. 57 et 58.

' Hemy, eh. LXXIV : Que les princes iloivent permettre gui leurs serviteurs et fami^liers deviennent riches, mais nùK — moyens déshomMes.

Jlotle occasion est bien légère, mais elle est véritable, an bon cœur se fâche, quand on le méprise. »*

Dans deux des passaeres que nous avons cités, il Proporti

* " * . dans 1

est recommandé d'observer une exacte proportion tUsiribui dans la distribution des récompenses. •Faire trop est rêcompei un mal qui entraîne nécessairement un autre mal; quand on a comblé les uns, que reste-t-il pour les aixrtres, et peut-être pour les autres qui méritent plus? L«a. comparaison semble cruelle aux moins heureux : Brantôme, vieux et pauvre, se plaint, « ayant, dit-il,* 111:1 crèvecœur extrême dedans moi de voir une infiiiîté de petits compagnons en ce règne élevés grands, soit en biens, en richesses, grades et grandeurs, que d'autrefois j'ai vu qu'ils se fussent sentis très-heu ^^ux: qu'ils eussent eu quelques paroles de moi en ^orps, à la traverse ou sur l'épaule. Ce n'est poin*^ î^ie je ne Taie autant mérité qu'aucuns d'eux, car

J6 connois et sais par cœur toute leur vie ; mais c'^st la fortune, traîtresse et aveugle qu'elle est, qui, après m'avoir repu assez devant, m'a quitté et s'est inoquée de moi. » Brantôme ne s'en prend qu'à la fortune, mais en général on voit dans la manière de répartir les récompenses une partie de la justice ellemême.

* Monluc, liv. VI, p. 295, à propos d'André Doria ; v. spéciaiement, p. 296.

2 Brantôme, Des couronnels de l'infanterie de France, t. V, p . 396. Cf., sur l'excès dans les récompenses d'à présent, wi,, M. d^Essé, t. III, p. 390.

Desj. s. m, 15

a2b LIVRE II. — CnAPITRE VI.

■0 divcrsi! Lcs récompciisiis ne sont pas loiUcs de I éeonipi'usus. nalurt.', elles consistent quelquefois dans une attention délicate ; Brissac, CKéculant une retraite devant l'armée impériale, qui assié§:eait Landrecy, après beau l'ail d'armes, « le même soir, tout barbouillé et découpé, arriva en l'armée ainsi que le Roi (François I") achevait de souper. S, M. l'iionora el caressa fort, jusqu'à commander qu'on lui donn&t quelqui rafraîchissement dans la même coupe où elle venoil de boire. >• '

D'autres fois, ce sont des distinctions que le Ri accorde, mais c'est peut-être à propos des distînctioi qu'il est le plus nécessaire d'éviter l'excès; il y pri duil un inconvénient à ajouter îi ceux que nous signat.lioDS JL l'instant.

L'ordre de Sainl Michel avait été longtemps une des plus honorables récompenses que le Roi put donner; ce fut à ce litre que l'obtint Sansac, défenseur de Mirande, sous François I";^ en 15S0, le duc de Parme, entre autres avantages, fut " honoré du collier de l'ordre de Saint-Michel, tenu lors en toute autre vénération qu'il n"a été depuis les guerres civiles, qui en destoupèronl la bonde au mépris do sa dignité ; " ' eu 1S54, la même faveur fut accordée à Francisque-Bernardin Vimercati : « Ce sont grâces el faveurs concédées, au temps que j'écris, à peu de

' DuTillart, Jw lecteur, t. XXVIII, p. 36i.

' Brantôme, M. de Sansac, t. lit, p. 399. ■ Duvillart, t. XXVIII, liv. ï, p. 383.

personnes de valeur, toutes choses étant aujourd'hui si corrompues et déguisées, que j'ai quasi regret d'avoir tant vécu. » * Ce fut sous François II que Tordre fut si déprécié. Dès son avènement, MM. de Guise « firent donner Tordre de Saint-Michel à dix-huit chevaliers, qui étoit pour lors une grande et honorable dignité, et en cinquante ans il ne s'en étoit tant fait que cette année-là; car depuis Louis XI% qui avoit établi cet ordre, jusques à la mort du roi Henri II*, il avoit toujours été en tanrt grande estime^ aussi que par le statut dudit ordre il étoit expressément défendu d'excéder ce nombre de trente-six, pour danger inévitable qu'il y avoit que la trop grande multitude n'en apportât le mépris, et qu'enfin il fût anéanti du tout, » comme Tordre de l'Étoile. « Le mécontentelïîent fut général ; « le connétable ne se put tenir qu'il ûe dit que Tordre étoit mis en désordre et se retira chez lui . » ^ Encore la plupart des nouveaux chevaliers étaient-ils « d'apparence, si on fait comparaison i'iceux avec la canaille qui y a depuis été reçue indifféremment ; et toutefois dès lors commença ce dicton que le collier de Tordre, jadis témoignage de chevalerie bien éprouvée et sans reproche, étoit devenu un collier à toutes bêtes. »*

« /d., t. XXIX, liv. V, p. 280.

* Castelnau, liv. I, ch. VI.

3 De la Place, liv. III, p. 70.

* Régnier de la Planche, p. 217. — Cf. Mém, sur VieilievUle, liv. I, ch. XIX.

Ce discrédit continua sous Charles IX ; Tordre fu^ « méprisé et délaissé ; » quand Henri UI créa un autr^ ordre, celui du Saint-Esprit, « plusieurs personnes y virent « une suppression tacitement faite » du pr^

mier. *

Les récompenses lucratives sont encore les plus n^ i^

préciées ; elles consistent en pensions, en concessio^^^^ de biens pris sur le domaine royal ou de confiscation /^^ prononcées par des condamnations judiciaires, <?/? états, c'est-à-dire en places, en bénéfices ecclésias//— . ques, dont les laïques ont leur large part. Quand 1^^ reconnaissance se présente sous cette dernière forme elle se rattache à une autre qualité ou à une dM\xC^^^ vertu, à la libéralité.

Comment la La libéralité est une vertu vraiment royale, et nos

libéralité a été • » . - i i .• -rw i

pratiquée souvcrams n ont pas manque de la pratiquer. On la ^soiuTrains!^^ vanta chez Charles VIII; ^ si Louis XII n'aspira pas à

la même gloire, ce fut sous Tcmpire d'un sentiment excellent, « de peur de fouler le peuple, car la guerre et les dons épuisent un trésor, tant grand soit-il. » ^ La douleur fut générale à la mort de celle qui avait partagé le trône avec Tun et avec l'autre, d'Anne de Bretagne : « Il y avoit peu de gens de vertu en ses pays à qui une fois en sa vie n'eût fait quelques présents. » * François I" « fournissoit à tout, » dit Bran-

* Castelnaii, /. cit.

' Le Loyal serviteur, ch. IV.

3 Brantôme, Le grand roi François, t. III, p. 136.

* Le Loyal serviteur, ch. LVIII.

lÛTïie, * en Topposant à Louis XII : « Il donnoit aux gentilshommes et capitaines qui Tavoient servi signalement aux guerres, mais non si démesurément comme nous avons vu depuis ses petits-fils nos Rois; mais tant y a que, en lui faisant services, il les reconnoissoit toujours peu ou prou, n'oubliant jamais le nom de ceux-là. » Sa libéralité s'étendait plus loin encore que sa reconnaissance; il « savoit et connoissoit la plupart des gentilshommes de bonne maison de son royaume, et 'en disoit très-bien leurs races et généalogies, et de ceux-là qu'il voyoit être devenus pauvr-os, en avoit commisération et les assistoit, disant qvie rien au monde n'étoit si misérable que le riche <icvenu pauvre. » ^ Henri II ne demandait en général qu'à bien faire, mais il subissait des influences fâ- ^lieuses : « Comme, à l'avènement des rois, on lève de grosses sommes pour la confirmation des charges 'Vénales, des immunités et des autres privilèges, le roi lui lit présent (à Diane de Poitiers) de tout cet argent. A sa recommandation, Henri lit une autre libéralilé au duc d'Aumale,"' qui ne fut pas moins odieuse que la première : car il lui abandonna toutes les terres vacantes qui appartiennent au premier occupant. . . » Le Roi fit une largesse mieux placée à Martin du Bellay, pour payer les dettes considérables que son frère avoit contractées en Piémont, dont il étoit gouvcr-

1 Brantôme, /. cit.

2 Id. ih., p. 118.

3 Ce titré était alors porté par François de Guise.

I UVIIE 11. — CHAPITHE VI.

Tiour, afin d'y (liiiiiuucr la cliorlé de» vivres. Cette générosité (lu Uoi dissipa la haine itt la honte que lui avnient attirées ses autres prodigalités, t't réveilla l'éiDulalion de la noblesse, qui vit avec plaisirlarecoQ- -. naissance du Roi à l'égard Aua hons servilL-urs de soQm père cl k l'égard des siens. » ' Henri U passa tout soi règne bous le joug de la ftîmmf intelligente, hautaïn^^^ et avide qui profitait si bien do son amour ; en généra rai, il se laissait facilement dominer : ■ Si on demanda pourquoi ce grand Roi ne pouvoil avancer un digrr^ serviteur et de mérilo qu'il alfectionnoit, selon la v^i ionté qu'il enavnit, il est aisé de répondre que noza quand ceux qui le possédoic-nt étoicnt elîronlés et pa— trop convoitoux à l'cnvi de faire fleurit' leurs maâi sons; car il ne leur échappoil, nonpius qu'aux hiron— ^ délies des mouches, étal, dignité, evêché, abbayesoffice on quelque autre bon morceau qui ne fût incon— ' tinont englouti; et avoient pour cet effet, en toutes^ parts du royaume gens apoatés et .serviteurs gagés, ^; pour lour donner avis de tout ce qui se mouroit, saos^ épargner les confiscations, pour les demander. Mais^ bien plus, ils avoient des médecins à Paris, où les grands de France abordent, attitrés et comme pensionnaires, qui ne failloienL do leur mander I'ibsub de leurs patiens, quand ils étoiont d'étoffe; et bien souvfnt, sur le goùl de mille écus, ou d'un bénéfice de mille livres, on les faisoil passer... Ils éloient qua-

' De Thou, HUt., I. Ul, t. I, p. 186.

Ire qui le dévoroient (Henri II) comme un lion sa proie, jusques à ravir ce qu'il avoit donné à ses domestiques, pour en pourvoir les leurs, » Claude, premier duc de Guise, le connétable, Diane de Poitiers et le maréchal de Saint- André : « Et étoit contraint le Roi, s'il vouloit particulariser quelque bienfait, de nientir à ceux-ci et dire qu'il y avoit déjà pourvu; encore étoient-ils si impudens qu'ils le débattoient souvent contre lui par l'impossibilité, alléguant la diligence secrète de leurs avertissemens. » * Charles IX, plus indépendant et plus vigilant que son père, avait << une grande attention dans la distribution de ses gxâces et dans Texamen du mérite de ceux sur qui il les répandoit. Aussi ne passoit-il pas pour libéral dans ridée des courtisans, qui s'imaginent qu'un prince ï^e mérite pas ce nom, quand il ne remplit pas leur ^iisatiable cupidité. » « Ce fut sous Henri III que la profusion ne connut plus de bornes, mais c'était une

^ Mém.surVieillevilley l.II,ch.X. Cf.,Duvillart,liv.III,t.XXIX,

P- 81, sur le refus opposé en 1551, à M. de Bonnivet : « La faute

0^ soit ingratitude n*en devoit être rapportée au prince, qui étoit

^& même bonté et libéralité, et qui tenoit Bonnivet au rang de ses

plus familiers serviteurs, mais bien à Tenvie de ceux qui étoient

pfès de S. M., lesquels, ne pouvant goûter les prospérités du

maréchal (de Brissac) lâchoient d'y apporter ce contrepoids, que

nulle gratification ne pût sortir de sa main à Tendroit de ceux qui

servoient sous sa charge, ains de la leur seulement ; espérant par

ce moyen diminuer si fort ou infirmer Tamour et l'obéissance des

gens de guerre que ce lui seroient des chausse-trappes qui accable-

roient ses desseins et sa vertu, l'ingratitude étant une vraie peste

de sa nature, séminaire de discorde et de rébellion. »

« De Thou, Hist., liv. VII, t. VII, p. 63.

it gêoS^S

profusion qui produiisail un mécontentemont lal : la noblesse se plaignait de no rien recevi dis que Ions les honneurs, toutes les charges s' accu niulaii'Ul au profit (l'un petit nombre de favoris. Dans le temps où régnaient les fils t\n Henri II e ^ France, régnait en Angleterre une princesse qui n'aspirait pas k passer pour généreuse ; on Ja critiquait, ' les sujets ne se plaignaient pas de ce qu'une gloire si coûteuse peureux manquait à la souveraine. Henri IV fil à propos, pour recouvrer son royaume, d'énormes dépenses, mais il avait été à une trop rude école pour n'avoir pas appris l'économie. De là dos railleries ou des plaintes, ^ qui liouorent sa mémoire*

iglcs iio In L'énumération des différentes manières dont procédèrent nos rois nous fournil, pour ainsi dire, un cours de libéralité. Elle nous enseigne ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter; elle nous montre les mo-

< Toscane, l. IV, p. 739.

' Caslelnau, liv. III, eh. I, p. 27.

' Beauvais-Nangis rapporte que, en 1605, le duc de Nevers^ eiller la jeunesse de la cour, demanda permission a^ Roi de faire un combat à la barrière, ce que le Roi, qui prenoît pluair bce^ galanteries, quand il ne lui encoUtoit rien, lui accorda fort volontiers (p. 75). i> — n Vous remarquerez une chose, que, quoiqu'il ait fait du bien à plus da personnes que n'avolent jamuB taiX . les rois ses prédécesseurs, néanmoins il étoit si peu enclin à la libéralilÉ que, quand il donnoit pension, ou Taisoit autre bien, c'^ . c tel regret que. s'il l'eût pu, il l'eût Oté après l'avoir doniiA fW., p. 99).)!—" (JuandS.M. perd oit son argent au jeu, l'on noug retrauclioit toujours quelque chose » sur les pensions {Id.,p. 100).

il f s qui inspirent les actes généreux et les règles auxq^j«-elles il convient de les soumettre.

Avant de louer la libéralité, il est bon de savoir

p o>urqu6i elle s'exerce ; est-ce besoin de faire des heu-

r^i^iix? est-ce désir de plaire? est-ce désir d'acquitter

s Si. propre dette envers ceux de qui on est Tobligé ou

J-C3 reconnaître les services, do quelque nature qu'ils

s client, rendus au public?

Les dons que faisaient nos rois n'étaient souvent que le prix du mérite, du courage, des longs travaux patiemment supportés, plus particulièrement la ré- ^■^unération de grandes dépenses, de ce que nous appellerions aujourd'hui des avances noblement faites sur une fortune privée, au point de Tépuiser, dans <^es circonstances trop fréquentes où Targent du Roi était attendu en vain et où les retards apportés au paiement de la solde et des diverses fournitures pouvaient entraîner Téchec d'une entreprise importante. L'opinion publique approuvait sans réserve les générosités de ce genre. Ce qu'obtint Brissac à l'avènement de Henri II la consola de ce qui était donné à ^'autres : « Si M. le connétable mourut riche, certainement il ne faut pas nier qu'il n'ait eu des rois ses L v^g niaitres des dons et bienfaits : mais aussi les a-t-il ,7> § bienmérités et gagnés à bonne sueur de son corps, et pour les bons services qu'il leur a faits et rapporté beaucoup de bien à eux et à la France... — Je dis donc et je conclus que, si les rois lui ont fait des dons et bienfaits, qu'il les a très-bien gagnés, ni plus ni

moins qu'un serviteur domestique, quand il a très bien servi son maître, qu'il est récompensé de lui pa quelque don gratuit outre ses gages ordinaires. E voilà comme il faut et est bien raison que tels favori des rois soient gratifiés et récompensés en toute choses... » *

Une autre occasion s'offre aux rois, qui leur per met d'espérer une gloire durable. Qu'ils soient gêné reux envers les écrivains, surtout envers les poètes; Us s'assureront l'immortalité ; en attendant, leur po litique même pourra bien y trouver quelque avar tage. ^ Les poètes et les écrivains du dix-septièn: siècle compteront aussi sur la libéralité des rois. Ceu" ci ne borneront pas plus que leurs prédécesseurs c seizième siècle leurs bienfaits à leur royauna Louis XIV voudra avoir pour obligés ceux même q ne seront pas ses sujets,* et Mlle de Scudéry, traça le portrait de la reine Christine sous le nom de Cle buline, vantera en elle « cette autre 'vertu, qui e

^ Brantôme, M. le connétable de Montmorency, t. III,. p. 338.

* V. Arioste, OrL fur., ch. XXXV, st. 24 et suiv., dansE explications données par S. Jean à Astolphe, Téloge des poète et de ceux qui les protègent ; quant aux autres,

Credi che Dio questi ignoranti ha privi Dello 'ntelletto, e loro offusca i lumi ; Chè délia poesia gli ha fatti schivi, Acciô che morte il tutto ne consumi...

' V. les lettres de Paul Jove, réclamant l'accomplissement s rieux des promesses qui lui ont été faites en France et en Esp gne (Lettercy p. 314, 319, 320).

* Voltaire, Siècle de Louis X/F, ch. XXV.

proprement la vertu des rois, » la libéralité, étendue »\JLV tous les savans du monde. ^

Quand François P'' secourait les nobles tombés dans L'indigence, sa générosité procédait à la fois d'un bon s sentiment et d'une habile politique ; à ce double titre, on ne pouvait que la louer.

11 y avait malheureusement bien des cas où la Ic^uange était impossible, où la faveur et le caprice présidaient à la répartition des bienfaits royaux. On comprend le blâme, Tindignation même qui accueillii*ent l'accumulation de dons sur la tête do Diane de Poitiers, les profusions de Henri III. Les courtisans étaient insatiables : ceux qui méritaient le moins étaient souvent ceux qui exigeaient le plus. * Il y en avait peu qui méritassent l'éloge donné par Brantôme à un duc de Nevers : « Nullement coquin ni pressant demandeur après son roi. » ^ Ils n'en voulaient pas moins se dégager des liens de la reconnaissance : « J'en sais aucuns qui ont eu une infinité de bienfaits de leurs rois^ qui disent et publient : — Ja- ^nais le Roi ne m'a rien donné : on ne trouvera rien Signé pour moi en la chambre des comptes. — Ne ^ont-ils pas bien impudens et éhontés de tenir tels Pî'opos? » *

^ M. Cousin, La Société française au dix-septième siècle, 5« éd., *• II, p. 195.

* Brantôme, M. du Gua^ l. cit,

^ Id.^M- de Nevers, t. IV, p. 377.

* W., M. le grand écuyer Galiot, t. III, p. 74.

Les rois ne savaient pas suffisamment résister à des demandes qui se renouvelaient sans cesse; ils ne savaient pas plus mesurer que refuser les bienfaits ; leur générosité devenait de la prodigalité, le trésor se vidait, malgré toutes les précautions que Ton ima~ ginait contre les dons excessifs; les ordonnances se multipliaient pour protéger le domaine royal, mais la protection n'était pas toujours efficace; les édits fiscaux venaient pressurer des populations déjà épuisées.

Il y avait de quoi éveiller des remords chez ceux dont renrichissement faisait tant de malheureux : « Messire Louis Malet, sieur de Graville, amiral de France,... par son second codicille légua au menu peuple et bailliages du royaume les plus chargés des tailles, pour la diminution d'ieelles, quatre-vingt mille livres, déclarant qu'il avoit eu des rois de France, lesquels il avoit servis par longues années, de grands états, dons et bienfaits, à raison desquels le peuple avoit été surchargé; et, pour son regard, il en faisoit un grand scrupule de conscience, qui doit servir d'instruction aux favoris, serviteurs et officiers des rois, se contenir es termes de la raison et ne prendre pas tout ce qu'ils pourroient bien de la magnificence de leurs maîtres, de peur que,s'enrichissant outre mesure, ils ne soient cause de la foule du peuple. » Celait du Tillet qui avait rapporté ce fait à l'Hôpital : « Et suis tout assuré, ajoute celui-ci, que la plus grande partie des courtisans d'aujourd'hui s'é-

dateront de rire, lisant ceci ou seulement Voyant réciter, et diront que tels scrupules de conscience étoient bons au temps jadis, que Von se mouchoit sur sa manche ; que c'étoient de bonnes gens, à qui on en faisoitbien à croire ; mais, pour eux, qu'ils ont la croyance plus ferme, Tesprit plus fort et le courage plus relevé. » *

Si la libéralité est nécessaire aux rois, elle convient La libéralité aussi aux princes, aux grands, à quiconque se trouve i^g p^lîf^fcg ^^ avoir des inférieurs dans la errande hiérarchie de la , ^'^^^ ,

o les grands.

société.

Les princes ont, à un moindre degré et par rapport à moins de monde, une situation analogue à celle des rois. Bouillon, à dix-sept ans, en 1S72, vient à Paris: « J'étois, dit-il, '^ aimé et caressé de ces deux princes (les ducs d'Anjou et d'Alençon), à qui m'auroit, et recevois d'eux toutes sortes de faveurs, de bienfaits point, parce que je n'en recherchois pas ; et de cela ne faisois-je pas mieux^ n'étant jamais malséant de recevoir des bienfaits de son maître, pourvu qu'il nous les donne volontiers et que vous lui fassiez connoître que les services que vous lui rendez ne sont pour l'espérance du profit, mais seulement pour le devoir et ' honneur, qui doit être toujours la principale fin de

L^Hôpital, t. Uy Traité de la réformation delà justice, p. 170

toutes vosaclions.w En 1S76, Bouillon quitte le service du duc d'Aleuçon, en lui disant que ni lui ni les seigneurs el gentilshommes qui l'accompagnent n'ont reçu do ses bienfaits. — '■ J'avois dès mon enfance servi Monsieuravec fidélité el amour; et, sans se souvenir de cela, ses aiïaircs ne lui permettant de se servir de ceux de la reli^^ion lui tirent oublier k me bien faire. Exemple qui vous doit convier k ne prendre autre chemin pour votre grandeur que le plus juste, et en celui-lk y fairiî tant do bonnes et vertueuses actions que vous y trouviez votre place dans les honneurs ; et où la profession de la religion s'y opposeroit, ainsi que lors elle le fit k moi, prenant cela avec plaisir, d'autant que chacun vous louera, el votre esprit vous donnera repos, sachant que vos mérites surpasseront votre reconnoissance. i> '

Au-dessous des princes, les grands seigneurs, les chefs militaires ont besoin et trouvent sans peine Toccasion de déployer leur libéralité. Cette vertu contribua beaucoup k la gloire dont jouit Bayard, même de son vivant; le vaillant clievalier ne s'épargnait pas dans l'exercice de la charité proprement dite : n 11 étoit grand aumùnior et faisoil ses aumônes secrètemenL Il n'est rien si certain qu'il a marié en sa vie, sans ea i faire brait, cent pauvres filles orphelines, gentilleS' femmes ou autres. » ' Mais la libéralité est encore au-^ tre chose; elle ne suppose pas nécessairement l'indî —

1 Id., p. 408 et 409.

' Le loyal serviteur, ch. LXVI.

gence, surtout Tindigence avouée chez ceux envers qui elle se pratique; le présent indique un sentiment d'affection et d'estime, il honore en même temps qu'il enrichit. Bayard excellait dans Tart de trouver des prétextes ingénieux pour faire accepter ou apprécier ses dons, et il avait souvent à faire preuve de son ia,- Jent dans un siècle où l'organisation des services accessoires était si défectueuse et le paiement de la solde SI irrégulier : « Où trouverons-nous, s'écriaient les ff^ritilshommes de la compagnie de Bayard le jour de s^ mort, dorénavant capitaine qui nous rachète, quand ^0\is serons prisonniers, qui nous remonte quand '^^^^s serons démontés, et qui nous nourrisse comme "^ f aisoit? »* Ainsi jusqu'à sa mort Bayard s'était mon- ^^^ digne des débuts qui avaient fait dire à Ligny : « iNe lui fit pas Dieu grand tort qu'il ne le fît roi de ^vxelque grand royaume? Il eût acquis tout le monde à lui par sa grâce. «^ Le connétable de Bourbon, qui, i' ailleurs, était prince, avait « toujours pris grande peine d'entretenir toutes manières de seigneurs et gentilshommes, tant riches que pauvres, tellement, iit Marillac, ' qu'il est aujourd'hui estimé et tenu l'un *es plus aimés princes qui soient au royaume de ^l'an.ce, non-seulement par toute la noblesse, mais P^^ toutes les bonnes et grosses villes du royaume. » ^''s haut que Bayard et moins haut que Bourbon,

j ^<i.,ch.LXV.

, ^ci.,ch. VII.

Vieilleville * et Brissac- étaient généreux, Tun et l'autre avec discernement. ^ Ceux qui commandaient en chef trouvaient commode d'avoir sous leurs ordres des officiers qui pussent faire preuve de générosité, comme eux-mêmes. En lo5i, Brissac déféra par provision le commandement de la cavalerie « à Damville, qu'il voyoit courageux, bien suivi, et qui par une dépense fort honorable, entretenoit plusieurs pauvres capitaines. » * Il n y a pas de seigneur ou de gentilhomme dont Brantôme fasse Téloge sans lui reconnaître une qualité si nécessaire.

La tradition ne devait pas se perdre : « Cyrus est constamment représenté avec cette passion de la libéralité, qualité requise au dix-septième siècle de Thonnète homme et du héros, » ^ et c'est une analogie de plus entre le grand Cyrus et le grand Condé.

< Liv. VII, ch. XVII.

» Duvillart, liv. XXVIII, l. XXIX, p. 464. 3 Voilà pourquoi Duvillart dit que la libéralité de Brissac w fut plutôt resserrée qu'ouverte (Am lecteur^ t. XXVIII, p. 356).» * Id.y liv. V, t. XXIX, p. 317.

^ M. Cousin, op, dt., t. I, p. 74.

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