‹ Les sentiments moraux au XVIe siècleChapitre 25 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On nous permettra d'employer un mot qui n'existait pas encore au seizième siècle pour désigner un sentiment qui existait déjà, prenant, il est vrai diverses formes, tantôt se confondant avec Tamour du Roi, vivante image de la patrie, tantôt se dégageant, dans la conduite comme dans le langage, pour devenir distinct et indépendant, quand la personne du souverain n'était pas aimée ou respectée, quand on ignorait à qui la couronne appartenait en droit, à qui elle reviendrait en fait.

Il ne serait pas exact de dire que le patriotisme Dévelopoenaît en France au seizième siècle ; ce serait oublier patriotisme au Jeanne d'Arc; ce qui est vrai, c'est qu'il se développe sièclermdgré c'est que l'idée en devient plus nette et le sentiment défSfh^ces ;

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plus fort, à travers les incertitudes et les défaillances.

Les plus célèbres de ces défaillances sont la trahison du connétable de Bourbon et l'appel des partis religieux aux étrangers ; elles servent, d'ailleurs, ellesmêmes à montrer quel changement, quel progrès s'étaient produits dans les esprits.

Le connétable Le connétable de Bourbon fit ce qu'avaient fait les

de , ...

Bourbon. ducs de Bourgogne un siècle auparavant, mais la situation était différente, les idées aussi. Il n'entraîna pas même ses propres vassaux; au lieu d'un grand feudataire faisant la guerre à son suzerain, il ne fut, aux yeux de tous, qu'un rebelle et qu'un traître ; sans doute on continua de rendre justice à ses grandes qualités et la conduite de la cour envers lui servit à excuser en partie son crime ; * l'esprit qui l'animait et qui l'abusait n'était pas éteint autour de lui, et Brantôme a pu l'appeler encore « ce grand monsieur de Bourbon. » ^ Mais le sentiment général le condamna; ceux même qui profitèrent de sa trahison le méprisèrent ; sa propre conscience le tourmentait ; Brantôme rapporte que, voyant à Pavie le cadavre de Bonnivet, il dit : « Ah ! malheureux, tu es cause de la ruine de la France et de la mienne. » '*

Des entreprises comme celle de Bourbon ne pou-

* Mém, sur Vieilleville, liv. I, ch. XLIV. — Monluc, liv. VI, p. 295.

* M, de Montpensier^ t. V, p. 5.

3 jjf l'amiral de Bonnivet, t, III, p. 67.

vaient-elles pas se renouveler ? On craignit jusqu'à la fin du siècle. En 1595, Henri IV, c qui voyoit bien qu'on ne lui deinandoit une trêve que pour le besoin que * l'on en avoit, jugea qu'il étoit meilleur de retenir en France par ce moyen ceux-là qui lui avoient fait la guerre que non pas, après les avoir chassée du cœur de son royaume sur les frontières, de les forcer encore d'en sortir, comme il étoit en sa puissance, et de se retirer du tout avec l'Espagnol. Il n'y a que trop d'exemples dans Froissart et autres historiens du mal qu'ont apporté plusieurs grands seigneurs François, élaut contraints par la force de nos rois de se retirer en Angleterre pour leur rébellion, où depuis ils suscitaient toujours les Anglois de venir faire la guerre ^û France, et donnoient Tavis où on devoit faire des descentes des armées et de ce qu'il falloit faire : ce qui a été la cause des victoires que les Anglois ont obtenues quelquefois sur les François. » *

Les craintes de Henri IV n'étaient pas chimériques.

Lui-même eut à punir Biron ; sous le règne de son

fils, pendant la minorité de son petit-fils, l'Espagne

trouva des alliés parmi les grands seigneurs, parmi

Jes princes du sang royal. Mais le sentiment national

ne faisait que croître et nul n'eut à s'applaudir d'avoir

porté les armes contre son Roi et contre son pays.

*^ . . ^ '^ L'appui

Quand les troubles religieux commencèrent, une demandé a

, .. ,1 -il' étrangers

des premières pensées de ceux que menaçait la perse- par les pai

religieux.

« P, Cayefe, op, cit,,'\ïy, VII, p. 33.

Desj. s. m. 17

308 LIVRE m, — CHAPITRE 1.

cution fut do recourir aux étrangers qui partageaient leurs croyances ; les protostans do France ne cessèrent de solliciter, souvent avec succès, l'intervention diplomatique ou le secours militaire des princes allemands ; ils allèrent jusqu'à compromeltro la conquête encore récente dt^s Ïrois-Evéchi^s pour acheter leur concours. ' Ils traitèrent aussi avec la reine Elisabeth, " Ce fut ensuite au lour des catholiqiies â chercher un appui chez lo plus redoutable de nos rivaux, chez Philippe II; laLig'ue devint un instrument pour ses desseins ambitieux ; « Les Seize se trouvèrent taxés d'avoir eu des affections contraires à celles que doivent avoir les naturels François, » '

On ne saurait toutefois comparer sans injustice la conduite des partis religieux avec celle de Bourbon, Ce n'était pas dans un intérêt personnel que les premiers s'adressaient à l'étranger : ils s'y croyaient forcés par la plus impérieuse des nécessités ; ils croyaient servir Dieu. La royauté, d'ailleurs, leur donnaitrexemple ; elle allait, elle aussi, chercher au dehors des subsides et des soldats.

Ce qu'il y avait de plus cruel peut-être dans la guerre civile, c'était qu'elle favorisait les desseins de nos ennemis : " lant l'appêLit de vengeance dominoit

' Regtiier de la Planche, p. 3S8. 330, 333. — La Huguerie, passàn.

* Sur les rapporta des protcstana avec Elisabeth, v. M. le tluc d'Aumale, op. cit., 1. 1, p. 162, 186, 232, 410, 484, 490.

3 P. Cayet, op. cit., liv. IV, p. «7.

la plupart des esprits forcenés des François^ enivrés au carnage les uns contre les autres, que par telle furie préparoient un beau chemin et entrée aux étrangers pour se faire seigneurs de la France. » * En attendant que la France fût assujettie ou démembrée, elle était ruinée : « Les plus sages du royaume avoient conseillé, avec la nécessité du temps, défaire la paix ; autrement que TÉtat étoit perdu ou pour le moins fort ébranlé par le grand nombre d'étrangers qui étoient en France, laquelle étoit entièrement ruinée et les peuples désespérés. » * On comprenait que la paix était néceesaire, non-seulement pour le soulagement des particuliers^ mais encore pour le salut de l'État ; celui qui la rétablirait ferait une grande œuvre^ politique et nationale.

Ce sentiment ne fut jamais tout à fait éteint dans patriotisme les deux grands partis. La devise du premier Condé dans les était : « Doux le péril pour Christ et la patrie. » Nul ne résista plus que lui à Talliance anglaise. Le

^ Castelnau, liv. VI, ch. IX, p. 220: « Ces princes étrangers, entre autres ceux de la maison d'Autriche, ne demandoient pas mieux que de voir ce grand État de France, si fort et si puissant, se ruiner par ses propres mains. Le duc de Savoie sentoit aussi encore le dommage qu'il avoit eu par la France, où il eut plutôt attisé le feu que de TétoufFer, sachant bien qu'elle auroit plus de perte en un an par les guerres civiles qu'en vingt contre ses voisins, qui en étoient plus forts et plus assurés ; car il est certain que la ruine et perdition d'un État est la conservation et accroissement des autres; et nul ne perd en ce monde -ci que l'autre ne gagne, et delà corruption de beaucoup de choses se fait la génération (Castelnau, liv. III, ch. IX, p. 145). » /

s Jd., f&.^ch. X,p.221.

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deuxième Condé ne voulut pas s'enlendre avec te duc de Savoie, derrière lequel il craignait de trouver le roi d'Espagne : « Et résolut de se conlenler des moyens qu'il espéroit recueillir desdites trois provinces de Dauphiué, Languedoc et Provence, étant ce prince si amoureux de l'honneur du royaume de France qu'il ne vouloit en rien' dépendre des moyens d'Espagne, ennemie et jalouse de sa grandeur. » ' Les princes de Condé n'oubliaient jamais qu'ils étaient de la maison de France. II y avait, derrière eux, beaucoup de braves gens qui se rappelaient aussi leur qualité de Français. A la nouvelle du traité conclu avec la reine Élisabetb, « l'indignation fut générale : parmi les protestans eux-mêmes, les ministres seuls, qui se piquaient d'une sorte de cosmopolitisme chrétien, avaient approuvé et exigé la ratilicalion du traité; mais chez les laïques la douleur et l'humiliation étaient profondes. Quelques-uns même renoncèrent à servir une cause ainsi déshonorée. » * Quand, après les premiers troubles, Elisabeth refusa de rendre le Havre, les protestans mirent autant d'ardeur que les catholiques à le lui reprendre. Un des seconds rend aux premiers ce témoignage que, on 1568, ils aimërent mieux « recevoir une paix douteuse que tirer avec leur ruine celle de tout le royaume, qui étoit inévitable. » ^ En décembre 1.^72, La Noue, qui

' La Huguerie, liv. IV, l. H, p. 7t.

' M. !b duc d' Au m aie, op. cit., t. I, p, 164.

ï CastelDau, liv. VI, ch. SI, p. 222,

était gouverneur de la Rochelle, s'opposa, au péril de la vie, à ce qu'on livrât la place à Elisabeth. *

Les catholiques n'étaient pas indiÉFérens aux dangers qui pouvaient menacer le royaume : « Et est apparent, écrivait, le 13 décembre 1561, la duchesse de Parme à son frère Philippe II, ' comme Ta discouru l'ambassadeur de V. M. en France avec ledit porteur, que, si l'on prenoit opinion que les entreprises de V. M. fussent pour occuper quelque chose en France,... tous les François, et catholiques et autres, selon que l'on les connoît grands défenseurs de la couronne, se joindroient pour la défense et contre V. M. » Certes les États de Blois, en 1588, semblaient n'avoir d'autre préoccupation que do servir la Ligue contre l'État et la maison de Lorraine contre la dynastie capétienne : il n'y en eut pas moins dans leur sein un élan patriotique, lorsqu'ils apprirent l'occupation du marquisat de Saluées par M. de Savoie : « II n'y avoit point d'honnête homme qui ne fût touché de voir que la division et la foiblessc de ceux qui gouvernoient eussent réduit le royaume à un état si déplorable que les ennemis de la France, à force de nous mépriser, étoient devenus assez insolens pour oser se jouer d'un roi puissant, à la face, pour ainsi dire, de toute la nation. » La noblesse surtout était irritée : on suppliait le Roi de déclarer la guerre, et M. de Guise, soupçonné

* Toscane^ 1. 111, p. 8(x).

^ Gmnvelle, t. VI, p. 447.

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de s'entendre avec M. do Savoie, n'en montrait que plus d'empressement. *

On ne peut que souscrire au jugement porté par M. Labitte : « La Ligue a complètement manqué du sentiment national. » ^ Ce n'est pas qu'il y eût dans son sein beaucoup de gens qui méritassent proprement le nom de traîtres, qui eussent « l'âme tout espagnole, » comme le docteur Boucher, ^ qui eussent été « espagnolisés, » comme le cardinal de Pellevé, » à Rome, y vivant pensionnaire du roi d'Espagne ; » * on signalait, à titre d'exception, le curé de Saint- André-des-Ars, prêchant que, « encore qu'il fût François, toutefois qu'il aimoit mieux avoir un étranger catholique pour roi que non pas un François qui fût hérétique. » " Mais les ligueurs manquèrent doublement au devoir du patriotisme, d'abord en plaçant sous la protection d'un monarque étranger l'immense association qui prétendait absorber tout l'État, puis en fermant volontairement les yeux sur les avantages que ce monarque espérait tirer de sa protection pour ne lès rouvrir qu'au moment où ses projets éclateraient au grand jour, où peut-être il ne serait plus possible de s'y opposer. ^

< De Thou, HisL, Hv. XCII, t. X, p. 406 et suiv. — Cf. P. Cayet, op, cit. y Introd,, p. 76.

s Op. df.,p. 366.

3 P. Cayet, op. ciL,\iv. II, p. 260.

* /rf., zè.,liv. V, p. 483.

5 L'Estoile, t. XLVI, p. 387.

6 P. Cayet, op, cit., liv. II, p. 205-207.

LE patriotisme:. 263

Les ligueurs se trouvaient dans une situation difficile; le concours de TEspagne leur était nécessaire, ils l'acceptaient, ils le sollicitaient, mais beaucoup d'entre eux ne voulaient pas en donner le prix qui y était mis, tout au moins par sous-entendu. Philippe II était trop soupçonneux et le duc de Parme trop fin pour ne saisir pas cette disposition : ils comprenaient, le second surtout, * qu'il était nécessaire de la ménager ; mais ils tenaient, surtout le premier, à n'en être pas les dupes, et ils mesuraient leurs secours sur le profit qu'ils en pouvaient tirer au moins autant que sur le besoin que l'on en avait. La défiance réciproque nuisit beaucoup à la Ligue et à l'Espagne.

Mayenne se défendit toujours d'avoir voulu servir les projets du roi d'Espagne sur la France ; il déclarait, le 5 janvier 1593, « que, en implorant le secours de ce grand roi, allié et confédéré de cette couronne, il n'a rien requis de nous, et n'avons aussi fait de notre côté aucun traité avec qui que ce soit dedans ou dehors le royaume à la grandeur et majesté de l'Etat, pour la conservation duquel nous nous précipiterions très-volontiers à toutes sortes de périls. » ^ Les partisans de Henri IV, reprochèrent vivement à Mayenne d'avoir « attribué ce titre de grand à un roi étranger ; » " c'était pousser trop loin la susceptibilité patriotique. L'année suivante, à la suite du célèbre arrêt

* W., ib., liv. IV, p. 383.

* P. Cayet, Chr. nov.y liv. V, p. 461. ^ Id., ib,, ib.j p. 464.

264 LIVKE m. — C1IAP1THE 1.

renduparlepartument de Paris, Mayenne atteslail encore 1' qu'il ii'avoil jamais eu volonté de capituler avL'c Ips Espagnols. » ' Nous pouvons croire à sa sincérité : il n'y a pas do raison pour penser qu'il n'y eîit dans son Ame aucune place pour l'honneur, et même pour le palrîotisme, el, d'ailleurs, l'espoir qu'il nourrissait de ceindre la couronne doit faire supposer qu'il n'eût ni aidé un prétendant étranger ni accepté un démembrement du royaume au profit de l'Espagne. ' Il est certain que, malgré les secours militaires et les subsides en argent trop souvent fournis par celle-ci aux ligueurs, Mayenne lui fui toujours suspect. Ses actes expliquent assez la méfiance dont il fut l'objet. Il « étoit lors si mal mené des Espagnols, lesquels le pressoient plus que jamais de promettre la couronne à leur infante, » et il travaillait à ne leur fournir pas des occasions de se saisir " de plusieurs bonnes villes es quelles ils avoienl de grandes intelligences et pratiques. i< ' Bien plus, " l'auteur du livre du Manant et du Malieuslre dit que M. de Mayenne

• W.. iA.Jiv. Vi, p. 597.

' Dans un iIkb écrits que l'on publia pour justifier la révolte des Lyonnais contre le duc (le Nemours, on lisail : " Ne doutez point que M, de Mayenne n'avoue et approuve voire réBolulion, car il seroit bien navré qu'on put lire un jour daos l'histoire de France que sous son gouvernement, du temps qu'il a tenu le rang de lientenant-gènéral de celle couronne, on a dépecé l'État {H., ib., liv.V, p. 563). ..

' Villeroy, Apologie..., p. 617. — De Thou rapporte que, en 1594, Mayenne refusa de livrer Soissona aux Kspagnois (liv, XCl, l.XII, p.a99).

fit pendre ces factieux (en 1591) pour le seul fait d'avoir communiqué avec l'Espagnol, sous un prétexte qu'il emprunta, encore que la vraie occasion étoit la lettre que les Seize avoient écrite au roi d'Espagne comme à leur vrai roi,... ainsi que Mme de Montpensier le sut bien dire le lendemain de l'exécution... Voilà l'opinion de l'auteur de ce livre. Il étoit de la faction des Seize. » *

Mayenne était un esprit modéré, et les vues de l'Espagne contrariaient les siennes propres. Mais on sent le patriotisme s'éveiller chez les plusardens des chefs et des meneurs, sans aucun mélange d'intérêt personnel. Dès 1589, l'archevêque de Lyon, d'Espinac, celui-là même qui avait pu craindre de partager à Blois le sort du cardinal de Guise, « revint de prison, et ce à propos, car il fortifia et autorisa grandement ceux qui contredisoient auxdits Espagnols.»* Quatre ans plus tard, il déclarait solennellement « qu'il souffriroit plutôt cent fois la mort que d'être ni espagnol ni hérétique. » ^ Les prédicateurs et les théologiens, même ceux qui déployaient le plus d'acharnement contre Henri IV, étaient loin d'être tous ralliés à Philippe IL* Ce qui étonna le plus ce fut la conduite du fougueux évêque de Sentis, Rose : « Le duc de Feria proposa au conseil de faire l'infante reine de France,

* P. Cayet, op. cit., 1. 111, p. 363.

* Villeroy, Apologie, p. 578 et 579.

» P. Cayet, op. cit., liv. V. p. 542.

* L'Estoile,t.XLVI,p.387. — M. Labitte, op. cit., p. j^83.

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alléguales grands mérites, puissance, forces et secours que le Roi son maître avoit depuis trente ans employés pour maintenir et conserver la religion en France. Auquel Rose va répondre tout en colère, mais fort à propos, ce disoit-on,pour un fol, que le roi d'Espagne n'avoit rien fait en tout cela qu'il ne dût faire, voire et bien davantage pour la religion ; qu'il attendoit son^ loyer là-haut aux cieux. Mais quant à la terre, les lois fondamentales de ce royaume énervoient sa proposition, pour ce que par icelles on ne pouvoit avoir un roi espagnol. »* A quelques jours de là, le duc de Ferla, ayant renouvelé sa proposition, rencontra le même adversaire.' Quels que fussent les motifs qui firent agir Rose,^ son opposition fut un événement considérable ; il inspira le patriotisme, s'il ne fut pas inspiré lui-même par le patriotisme ; quand il répudia la cause derEspagne,elle fut ruinée ou tout au moins on sentit qu'elle Tétait.

Les assemblées ou corps constitués qu'avait organisés la Ligue ou qui la soutenaient ne se soulevèrent pas avec moins de force contre les propositions qui devaient faire passer le royaume sous le sceptre ou sous la tutelle du roi d'Espagne. Il n'est pas besoin d'insister sur le rôle décisif que joua le parlement ligueur de Paris. Le même sentiment se manifesta dans

* L'Estoile, ib., p. 392. — Cf de Thou, Hist, liv. GVI, t. XI, p. 758.

* Id.f ih,, p. 415.

^ V. M. Labitte, op. cit.^ p. 248.

les Elals-généraux de 1593. On y résolut, au commencement, de mander Mayenne ; on le suppliait de venir: « Le cardinal de Pellevé, ayant pris la charge de lui écrire, mit au bas de la lettre que M. le légat et le duc de Feria Tavoient enchargé expressément de lui écrire que sa présence en ce lieu étoit très-nécessaire. MM. des États, ayant vu cette adjonction, voulurent qu'on rayât ces deux lignes, pour ce qu'ils ne vouloient ni n entendoient que les étrangers se mêlassent aucunement de leurs affaires.»* Les Espagnols finirent par constater « Topiniâtretédes Etats, qui ne vouloient entendre à rinfante d'Espagne seule ni à l'archiduc Ernest. » ^

Dans la masse du parti, dans le peuple, Tardeur était grande. Chez les uns, elle n'aurait pas reculé devant le sacrifice de l'indépendance nationale ; chez les autres, le sentiment français ne se laissait pas éteindre ; ceux-ci furent, à la longue au moins, les plus nombreux. En 1592, à Paris, « un gentilhomme fran- Çois, vêtu à l'espagnole, fut battu en qualité d'Espagnol. » ^ L'Estoile parle des disputes qui se renouvelaient constamment à Paris, en 1593 : « Criant tout le peuple que, puisqu'il (Henri IV) étoit catholique, qu'il étoit leur roi, et qu'ils n'avoient plus que faire de Wallons ni d'Espagnols. »*

* L'Estoile, t. XLVI, p. 364.

* P. Cayet, op, cit,, liv. V, p. 540. 3 Id., liv. IV, p. 434.

* T. XLVI, p. 478.

268 LlVllE m. — CU.WITRE l.

Eu i594, à Lyon « il n'y eut rue ni carrefour où l'on ne brùIflL les armes et livrées d'Espagne, de Savoie, de Nemours, et l'effigie de la Ligue, faile el peinte en forme de sorcière... »' Les villes qui se soumirent les unes après les autr«s au roi légitime et national eurent soin de distinguer entre la foi religieuse dont eU^ les avaient pris la défense et la cause étrangère qu'elles avaient refusé de servir; les députés de Sainl-- Malo remontrèrent au Roi » que, nonobstant tout ce qu'ils avoient fait, qu'ils n'avoient voulu tolérer les Espagnols en Bretagne Pt s'y éloienl rourage use nient

Le patriotisme s'était développé au milieu des troubles qui avaient failli coûter si cher à la patrie. Le mol de patrie depuis le commencement du siècle était employé couramment. Le connétable de Montmorency ne croyait pas faire tort au Roi en disant à ses capitaines que 11 devions tous nous employer de corps et de biens à faire quelque digne chef-d'œuvre pour l'assurance, tuition et défense de la patrie. "' Henri IV écrivait à Frémyn, le 22 octobre 1594: « Vous faites... non-seulement Toffrc d'un bon sujet et patriote... »*• Les mots nouveaux de la langue exprimaient les senlimens qui prenaifMit dans l'ilmc! nne force nouvelle.

' P, Cayet, 0)1. cit., liv, VI, j.

= W., ib., p. 679.

» DuBellav, iiî. VU, p. 595.

' T, IV, p. 238.

Le patriotisme est dans toutes les classes. Il se ma- Combicr nifesle dans les dépêches des agens diplomatiques : est

« Je ne me tiendrois pas, dit le cardinal d'Ossat, * je ne dirai pas pour bon ecclésiastique, mais pour bon chrétien, si je n'aimois la paix: mais, plutôt que cette honte et infamie (de laisser le marquisat de Saluées au duc de Savoie) demeurât au nom et en la réputation du Roi et de la couronne de France, j'aimerois mieux perdre tout ce que j'ai en ce monde, et cent vies après, si je les avois. » Le peuple est attaché du plus profond de son cœur à son Roi et à la France ; en 1520, le maréchal de Châtillon entra dans la ville de Tournav, que rendaitle roi d'Angleterrc;leshabitans, «pour montrer l'affection qu'ils avoient au Roi, firent des feux de joie, par les contours de la ville, des bancs et scabel- 'es sur lesquels s'étoient assis les Anglois, donnant par là à entendre qu'ils ne désiroient jamais retourner sous leur autorité. »^ Aussi fait-on de grands sacrifî- ^6s et les fait-on sans résistance, quand ils sont néces- ^^ires, après la bataille dePavie, après celle de Sainty^entin; la situation est grave, quand on voit « le Peuple appauvri et grandement refroidi au zèle et Poilue volonté qu'il avoit accoutumé de porter à leur pi^ince et à ses ministres. » ^ Les Français qui sont hors

* 5 août 1600, Lettres, t. IV, p. 49.

* Du Bellay, liv. I, p. 335.

* Bêla Place, liv. m, p. 54.

répandu

270 LIVRE m. — CHAPITRE I.

de leur pays ne demandent qu'à y rentrer. Brar parle de ceux qui revinrent de Mételin, sous Loui: « Comme est la coutume du François, car, quoi soit, il faut qu'il tourne voir fumer sa chemint bien pour faire montre de sa fortune, ou de sa lance et voyage. » *

^ Discours sur les couronnels, t. V, p. 400.

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