CHAPITRE II
LE DÉSIXTÉKESSKMENT,
Sans doute, il n'y a que trop de ffens qui sont dis- Sacrifice
rj . . . . . oe l'intért
"^^sés à sacrifier Tintérèt public à leur intérêt particu- personne: ^r, mais il n en manque pas non plus pour se de- public ^Ouer corps et biens à leur Roi, à leur patrie. Bayard '* oncques ne voulut servir que son prince » ; il pou- ^^ît gagner plus en s'engageant à Tétranger, « mais ^^vijours disoit qu'il mourroit pour soutenir le bien public de son pays. » * Que de chefs militaires, qui dépensaient leur propre argent pour lever, équiper, ^utretenir des soldats, sans savoir si et quand ils seraient remboursés ! Les mêmes hommes étaient capa- ^Us d'exposer, d^épuiser leur fortune dans un moulent de grand danger, et de la refaire ensuite par les voies les plus irrégulières ; les sentimens les plus opposés régnaient tour à tour dans leurs âmes, et Ton pouvait admirer un jour le généreux dévouement d'un homme dont le lendemain on aurait trouvé la main
Le loyal serviteur, eh. LXVI,
dans les pillages et dans les concussions ; ne croyail-il pas avoir quelque droil à se payer lui-même? Les chefs mililaires n'étaient pas les seuls à se dévouer ainsi dans les graves circonstances ; on admira iiifîaimcnl les paysans de la Provence et le concours qu'ils donnèrent à Montmorency faisant le vide autour de Gliarles-Quinl, lorsque celui-ci envahit la France: u Telle fut l'aiïectioii de tout le peuple, gros et menu, au bien et commodité de la chose publique, qu'ils oublièrent le regret du particulier dommage. "' — -i O le bel exemple que voici, dit Monluc â propos du siège (le Sienne, en i555, et que je veux coucher par écrit, afin de servir de miroir à ceux qui voudront conserver leur liberté I Tous ces pauvres habilans, sans montrer nid déplaisir ni regret de la ruine de leurs maisous, mirent les premiers la main à l'œuvre ; chacun accourt à la besogne, » ' Ces dures nécessités de laguerre élevaient toutes les âmes. Celaient des offres de service en tout genre qu'on adressait au Roi, quand on sentait le pays menacé. Les hommes haut placés n'attendaient pas que le péril fût arrivé; ilî ne prévoyaient que trop bien les maux et les difficultés. On trouva quatre mille écus chez le premier pré sident de Thon, après sa mort: « Il avoit rais celtsomme en réserve, ou pour subvenir à la nécessît dos temps, ou pour la prêter au Roi, quand S. M. I
' Du Bellay, iiv. VII. p. 592.
» Monluc, Uv. m, t. ir, p. 55.
" Du Uellay, l. cit.
lui demanderoil, ou pour en aider ses amis, i * D'Ossal regrettait vivement de ne pouvoir payer de ses deniers une somme due par la France au grand-duc de Toscane.* C'est encore un autre genre de dévouement à Tintérêt public que monlre, qu'étale même le chancelier de Cheverny, quand il dit, à propos de la mort de Gabrielle d'Estrées : « Jugeant quel changement cette mort apporteroit ^^toutes les affaires du temps, je commençai à aucunement me plaindre à moi-même de mon malheur particulier de m'êtrc si ^romptement et trop attaché à ses alliances par la j)ersuasion d'autrui ; et néanmoins, comme Dieu m'a toujours fait cette grAce de me faire recevoir de même asorte et le bien et le mal qu'il lui a plu de m'envoyer, e me résolus et consolai aussitôt en cette perte, sur la croyance que je pris que Dieu avoit voulu cela pour He plus grand bien du Roi et de cet Etat, qui entre- TToit en des périls et inconvéniens extrêmes pour ce :xnariage ; et je me ressouvins aussi que ce malheur ^toit arrivé comme en une bonne heure pour M"*' de ^e Sourdis, » dont le fils venait d'être fait cardinal. ^ Cheverny, dans un intérêt politique, avait noué une
1 DeThou, Mém., liv. II, p 609.
- « Je vous dirai encore davantage, et Dieu sait que je vous di- ^^i vrai, que j'ai tant de zèle au bien de la France que, si j'eusse ^u. le moyen de payer du mien la somme entière (réclamée par la Toscane à la France), je Teusse plutôt payée toute comptant que ^e laisser en tel temps ces places comme elles étoient (aux mains ^u grand-duc) (D'Ossat, t. III, p. 129). »
Desj. s. m. 18
214 LIVBE 111, — CHAPITRE 11.
liaison avec M"" de Soiirdis, tanlt- de Gabrielle d'Estrées ; il se regarde comme ayaiil eu un grand mérite à supporter avec résignation le coup qui frappait la iiifece (ie sa maitresse, au temps oii elle jouissait pleinement de la faveur royale el pouvait espérer le trône.
Tout le monde n'est pas disposé à .se sarrilier, et il n'est pas toujours temps de se sacrilier, même pour les plus désintéressés.
L'amour des grandeurs et l'amour de la gloire, qui se réunissent pour f3rmer l'ambition, ont assurément leur noblesse; « Les hommes généreux, dit Tavannes, ' se glissent facilement à l'ambition ; les entreprises hautes, soient-elles justes ou non, leur plaisent... I'
Nu! n'a exprimé l'amour de la gloire plus vivemenl que Monluc: " Sans les écritures qui se fontparmi le monde, la plupart des gens d'honneur ne se soucieroient d'acquérir de la réputation, car elle coûte Irop cher. Jamais homme n'en cul à pire marché que moi ; mais l'honnête désir que nous avons de perpétuer notre nom, comme on fait par les écrits, est cause que la peine semble bien douce à celui qui a un cœur généreux. Il me sembloit, lorsque je me faisois lire Tite-Live, que je voyois en vie ces braves Scipions,
> Liv. 11, p. 464.
DE DÉSIlfTÉRKSSEMEMT. 275
Calons et Césars; et, quand j'étois à Rome, voyant le Capitule, me ressouvenant de ce que j'avois ouï dire, car de moi j'élois un mauvais lecteur, il me sembloit que Je devois trouver là ces anciens Romains. »* Ailleurs il dit que « la gloire de l'honneur est un poignant aiguillon. »^
Dans la première moitié du siècle^ au moins^ l'ambition n'exclut pas tous les autres sentimens, le désintéressement même ; le maréchal de Brissac en était encore le représentant sous Henri II ; en 1556, il ne reçut à la cour qu'un bon accueil, mais peu ou point de récompenses: « Le maréchal, qui étoit ennemi de fausseté et de parade, et qui avoit le cœur autant noble que généreux, supporta si patiemment cette ingratitude que jamais on ne découvrit le regret ni la douleur qu'il en avoit, non tant pour Tenvie des biens comme pour le témoignage que la bénéficence eût rendu de sa valeur et de tant de mémorables services. » ' Le même sentiment se retrouve chez Mergey * ; la noblesse du cœur n'empêche pas d'attendre la récompense due aux services, mais elle commande une certaine résignation fière; on continuerait à servir
* LW. m, t. Il, p. 111.
' LiY.IV,i&.,p.l44.
^ DuviUarl,S\r. II, t. XXX, p. 57.
*' « Peut-étr» leront-ils (mes enfans) plus heureux que moi en la récompense de leurs services ;^non que je me veuille plaindre ^6 mesdits seigneuia et maîtres, qui m'aimoient et honorcHeni plus que je neméritoia; mais je n'avois pas bien retenu le prover- ^^ 9ui dit que service de seigneurs n'est pas héritage (Mergey, P- 275). »
276 LIVRE m. — CHAPITRE II,
fidfelemeiil, tout cii Irouvanl qu'on a lieu de se plaindre. '
Toutes les fîmes, d'ailleurs, n'étaicnl pas à celte hauteur, même dans la premitire partie du seizième siècle, même sous François l". Le connétable de Bourbon fui à peu prijs le seul traître, mais , quand François I" revint d'Espag-ne, André de Vivonne, sénéchal de Poitou, osa lui dire qu'il s'était aliéné le cœur de sa noblesse, en réservanL ses faveurs pour quatre ou cinq personnes ; « Si vous eussiez répandu également vos faveurs et moyens aux autres gentilshommes de votre royaume, iU vous eussent été plus affectionnés qu'ils n'ont été et eussent crevé auprès de vous et possible n'cussiez-voiis été pns, et possible aussi que pour ce sujet Dieu a ainsi disposé de vous à ce coup, pour y aviser mieux à l'avenir et vous en corriger. » '
Assurément, il n'y a pas d'époque où tout le monde soit désintéressé ; mais il vient, au seizième siècle, nu moment où personne ne l'est plus. Le cardinal de Lorraine, en 1569, fait manquer une opération, parce qu'il « vouloit que ses parens demeurassent en aulo-
' La Noue, ci ayant para boq armel de lauriers, » le montre à son couEin Montmartm et Lui dit : u Tenez, mon cousin, voilà toute la récompense que vous et moi espérons, suivant le métier. que nous taisons. >i — « Belle parole, ajoute l'historien, et digne d'un gentilhomme qui avoit le courage magnanioie. Aussi ceux qui sont nés à l'honneur n'ont point de spuhaits plus ardens ni plus ordinaires que d'employer leurs vies en de belles et vertueuses actions, afin que leur nom demeure à la postérité, immortel d histoires (Palraa Cayel, Citron, nov., liv. IH, p. 329).
' Brantôme, Le grand roi François, t. III, p. 153.
rite. Par là on voit que rintérêt particulier marche souvent avant celui du public ; mais ceux qui ne préfèrent le bien d'un état à leurs passions particulières ne sont point excusables. » ' Moulue impute aux grands toutes les misères du temps, « car ils n'ont pas coutume de se faire brûler pour la parole de Dieu. Si la Reine et M. l'amiral étoient en un cabinet, et que feu M. le prince de Condé et M. de Guise y fussent aussi, je leur ferois confesser qu'autre chose que la religion les a mus à faire entretuer trois cent mille hommes. » * Plus on avance dans la longue histoire de nos guerres civiles, plus on trouve l'intérêt personnel dominant sur tous les sentimens ; les ambassadeurs étrangers en font la remarque ; ' le roi de Navarre signale aux États-Généraux ces gens qui ont prétendu faire réformer les abus et qui ont fini « par une paix en laquelle ils n'ont pensé qu'à leur particulier. » * A l'édit d'union sont annexés trente-deux articles particuliers ; on y lit « tout ce que les princes et seigneurs de la Ligue estimèrent être de leur propre et particulier intérêt. » ^ — « Je rapporterai en cet endroit, dit Palma Cayet, ce qui fut remarqué en la révolte de tant de villes pour le parti de l'union : c'est
^ Tavannes, liv. I, p. "454.
* I-iv.VI,t. III,p. 140.
« Il n'y a personne qui pense au public, mais seulement à son jïtérêt propre et privé, sans avoir souci de l'honneur, de la foi et ^e^la postérité (Toscane, t. IV, p. 692). » ^ f^alma Cayet, Chron, nov., Introd,, p. 22. ^cl,yih,, p. 59.
278 LIVKE m. CIliPlTKE 1
que beaucoup do IJoiilonaus, de gouverucurs dos provinces ou des places parliciilitres se mirent la plupart de ce parti, sous l'espérauce d'être gouvermmrs en chef. Si la noblesse et les pens de guerre se meltoiont dans l'union pour eolte espérance, il y eu eut boauroup de gens dejusiice qui, pour s'agrandir, se mirent aussi de ce parti ; car où les licutonans-géuéraux se tenoionl fermés au parti du Uoi, les liimtenausparticuliers, les assesseurs ou les vico-sénécbaux en beaucoup d'endroits se mirent du parti do l'union pour (ïtre lieutenans-généraux ou sénéchaux et avoir tes premières charges en la justice. Si les prévAts des marchandsou échevins, consuls ou autres oflicjers des villes étoienl aussi catholiques royaux, d'autres habîlans, pour occuper leurs charges, se melloient du parti de l'union. " ' L'intérêt personnel contribua puissamment à dissoudre cette Ligue qu'il avait puissamnienl contribué à former et k étendre; * on connaît le scandale Avs traités particuliers faits par ses principaux chefs et adhérents avec Henri IV; c'était même le moins noble de tous les genres d'intérêt, l'inlérÊt pécuniaire, qui réclamait le plus impcricusemenl satisfaction.
' W..liv.I, p. i<)6.
^ L'autBur du Dhcours n.
parlant des lif^ueurs : ■ De lu coniei-vatiott demnptaci monde passent sans répliqi
■ l'cUiU de lit France (1591) disait, ea ijiiq paroles vous leur antendrei dire : BOUB ce litre toutes les violences du (P. Cayet, op. eit.,\U. III, p. 32i).«
UE DÉSINTÉRESSKMENT. 279
I^ eut-on, surtout quand on occupe des fonctions Les
Publiques, recevoir les présents d'un prince étranger, ^ pp-^nc^ ^^hs méconnaître ce qu'on doit à son propre souve- ^^angc ^^îii et à son pays ?
Sans doute, il y a tels présens qui ne sauraient engager la conscience ni compromettre la réputation, ï-i' occasion à propos de laquelle on les fait, une mission diplomatique, par exemple, les explique naturellement ; l'usage * prescrit aux uns de les accepter comme aux autres de les offrir ; un refus * serait mal-
* Le connétable s'excuse de ce que le départ précipité de Bryan, agent du roi d'Angleterre, n'a pas permis de lui faire un présent : « Mais je donnerai ordre qu'il lui sera envoyé de dans peu de jours par delà quelque honnêteté (2 août 1538, à Gastillon, Correspondance politiqtie de MM, de Castillon et de Marillac, p. 78). »
* En 1598, d'Ossat prenait congé de la seigneurie de Venise : < Et l'après-dînée vint de leur part un qui m'apporta la somme de mille écus de leur monnoie à raison de sept de leurs livres par écu, en quatre sacs de toile rouge, et en pièces d*argent de quarante de leur sols. Je fis difficulté de les prendre et les eusse refusés du tout ; mais il me fut remontré, ce que je savois depuis très longtemps auparavant, que c'étoil la coutume en tels cas, et que mon refus seroit pris, non-seulement à incivilité, maiB aussi à quelque espèce d'affront, et interprété pour une prohibition aux ambassadeurs de cette République de jamais rien prendre de nos rois (t. III, p. 115). » Peu de temps après, d'Ossat écrivait de Florence à Villeroy : u Ils (le grand duc et la grande-duchesse) m'ont fait présent de cinq pièces de damas cramoisi rouge, qui suffiront pour faire de la tapisserie pour une chambre, lesquelles je n'ai pu honnêtement refuser, n'ayant plus rien à négocier avec
séant; ils n'ont pas toujours assez de valeur pour éveiller les soupçons; d'ailleurs, la grandeurdu prince qui donne el la haute position de l'étranger qui reçoit font comprendre qu'ils doivent Ctre digues de tous les deux ; il n'est pas à présumer que, après les premiers. la même personne ait à en attendre d'autres et que cette attente la place dans la dépendance d'un bienfaiteur. Il n'en est pas de même de ces dons qu'inspire le seul désir do gagner un personnage influent, e sommes d'argent qu'on envoie à un ministre sans s'être trouvé en relations personnelles avec lui, à pins forte raison d'avantages qui doivent se reproduire plus ou moins réguliiirement, de pensions annuelles. Entre l'intérêt du prince dont on est le sujet, et celui du prince dont on a consenti à être l'obligé ou même le pensionnaire, ne se trouvera-t-on jamais embarrassé? Pour bien servir le premier, et c'est ce que le devoir exige , ne doit-on pas le servir exclusivement ?
Les souverains n'avaient pas attendu le seizième siècle pour acheter des partisans dans les cours étran- . Commynes rapporte " comment le Roi (Louis Xï) entretenoit les Anglois, aprfes la mort de Charles, duc de Bourgogne, afin qu'ils ne l'empêchassent eu la conquête des pays dudit duc. i> ' Le sagace Louis XI
LL. AA, et toutes clioses étant terminées (iti., p. 126). " D"OssB.t
a soin de prévenir le mimslre des présens qu'il a reçus el de lui
expliquer pourquoi il les a acceptés.
t Liv. VI, ch. I, éd. de Mlle Dupont, t. II, p. 1G4 et suiv.
vit bien « qu'il falloit qu'il s'entremît avec le dit roi d'Angleterre et avec ses prochains, lesquels il sentoit enclins à entretenir la paix et à prendre de ses biens. » A Edouard IV lui-même il payait une pension de cinquante mille écus ; il en distribuait seize mille entre les ministres et les grands-officiers d'Angleterre ; il ajoutait aux pensions annuelles des dons exceptionnels : « Et encore que aucuns connoissoient qu'il le fît pour gagner temps et faire son fait en cette guerre qu'il avoit commencée, si le dissimuloient-ils pour le grand profit qu'ils en avoient. » Tous donnaient des quittances, même pour des présens qui consistaient en vaisselle d^argent, et ces quittances étaient déposées « en la chambre des comptes, à Paris. » Louis XI ne trouva de résistance que chez le grand-chamiellan, lord Hastings ; il est vrai que celui-ci avait jadis touché de Charles-le-Téméraire une pension de tnille écus, et c'était Commynes qui l'avait décidé à la recevoir ; le même Commynes triompha, quand il lui en fit accepter une de deux mille de la part du roi de France. Mais Hastings fut inflexible sur un point; il répondit ad maître d'hôtel Clairet, qui demandait une quittance : « Monseigneur le maître, ce que vous me dites est bien raisonnable, mais ce don vient du bon plaisir du Roi votre maître et non pas à ma requête : s'il vous plaît que je le prenne, vous me le mettrez ici dedans ma manche , et n'en aurez autre lettre ne témoin : car je ne veux point que pour moi on die : le grand-chambellan d'Angleterre a été pensionnaire du
roi de France, ni qoe mes quittances soient trouvées en aa chambre des comptes. » Louis XI, si contrarié qu'il fût de ce refus, » en loua et estima ledit chambellan plus que Ions les autres serviteurs dn d'Angleterre, et depuis fut toujours payé ledit chambellan. » llasliiigti avait montré de la prudence, sinon du désintéressement. Sa conduite prouve que , au quinzième siècle, les grands-officiers d'un royaume acceptaient bien les dons des princes étrangers, mws que leur réputation pouvait s'eu trouver assez mal; on tenait à garder secret ce qu'on ne tenait pas à refuser.
A la lin du quinzième siècle, l'Angleterre avait ua roi qui ressemblait à Louis XI sur bien des points, connaissant assez le prix de l'argent pour s'appliquer en amasser, mais aussi en connaissant assez la puissance pour savoir en dépenser; c'était Henri VII. Le 16 décembre 14^2, Henri VII, en considéralioa des bons offices qui lui avaient été rendus dans le i et de ceux qui pouvaient lui être rendus dans l'avenir par Olivier de Coëtlogon, procureur général du duché de Bretagne, déclarait l'admettre et retenir à son service, en lui assignant une pension annuelle 3 mille couronnes d'or et, en promettant de l'indemniser de toute perte éprouvée « par infortune ou autrement pour ce service.)) ' Olivier avait évidemment exprimé la crainte que son zèle pour le roi d'Angle».
' Documents inélits. — M. Champollion-Fijeac, Leiires deroù, reines et autres personnages, t. 11, p. 504.
LE DéSINTÉREBSEMENT. 283
terre ne fût niai interprété dans son pays et ne lui attirât des désagrémens ; lui aussi, il redoutait Topi* nion, celle de ses maîtres ou celle du public, et il pre* nait ses précautions.
Le seizième siècle offre une réciprocité naturelle de dons faits h des Français par des princes étrangers et aux sujets de ceux-ci par nos rois.
Eu 1509, c'est Louis XII qui accorde une gratification annuelle à a son très cher cousin et grand ami,» le comte de Shrewsbury, pour le rendre « toujours plus enclin à vaquer et entendre à Tentretènement de la bonne et fraternelle amitié et alliance qui est et se traite entre nous et notre très cher et très aimé frère et cousin, le roi d'Angleterre. » * Si au même sujet Louis XII se borne pour le moment h remercier Wolsey, il ajoute à la fin de sa lettre : « Je le reconnoîtrai envers vous par façon que vous aurez cause d'être hien content. » ^ Du temps de François P% la puissance de Wolsey était plus grande encore que du temps de Louis XII ; il ne pouvait manquer de toucher que pension française, et ce qu'il faisait, plusieurs personnages importans de la même cour le faisaient aussi. '^ A son tour, le connétable de Montmorency recevait de Henri YIII quinze cents couronnes par aUjTamiral de Brion en recevait mille, * lien
1 iA., p. 539.
« iè., p. 541.
3 M. F. Décrue, Anne de Montmorency , p. 93.
* /d., ib., p. 205.
[II. CHAPITHE 1
était euUfi la France et l'Espagne comme entre la France et l'Angleterre, ' et, pour miuux dire, il n'y avait pas de pays où ne fussent envoyés et d'où ne vinssent de semblables présens. '
Les souverains autorisaient leurs sujets à se faire ainsi les pensionnaires des princes étrangers ; ils faisaient plus ; ils leur donnaient quelquefois l'exemple ; Henri VIII acceptait l'argent do François 1°', comme Edouard IV avait accepté celui de Louis XI, comme Charles II devait accepter celui de Louis XIV.
L'usage était si général et paraissait si naturel que^s ceux à qui l'on faisait attendre les arrérages de leur^ pensions les réclamaient avec impatience ; ces récla — mations passaient, d'ailleurs, parles voies régulière» ot officielles. Celles des pensionnaires anglais impor-
' L'AubespinB écrivait au cardinal de Lorraine, le 19 juillei iS£/i) : .< MM. d'Arres et de Courteville, auxquels le feu Roi aroil promis et fait dire qu'il enverroit quelque honnâte prëseat, sont encore à en avoir nouvelles. Je vous supplie. Monseigneur, ae permellre que pour si peu de cliose cette promesse manque, considère le pouvoir et crédit que l'un et l'autre a parmi ces Bas- Pays (p. 32— Cf. p. 59 et 74J. .. A la Tm (lettre du 8 août suivant) las prtisens arrivent ; ce sont deu.ï buiîels de vaisselle d'argent ; Graovelle (M. d'Arras) fait voir le sien d. la compagnie, dit i'Aiibespine, et (p.84) il écrit une lettre de remerciemens au cardinal de Lorraine.
» Carloix (liv. I, eh. XLV'I) fait l'éloge de François 1-r^ lenanl tant de grosses pensions aux princes, colonels et grands capitaines d'Allemagne et d'Italie, et semblaliiement aux cantons des Suisses, pour la commodité de ses levées, même aux bâchas du Turc, pour détourner le grand sei<;neur de lui courre sus avec tant d'autres ennemis. » ISolimau, de son cOLè, et inOme Barberouase faisaient des cadeaux au connétable (M, Décrue, p. 358j.
lunaient fort Montmorency,* mais lui-même ne craignait pas de se rendre importun de la même manière. 2
Les souverains qui envoyaient les cadeaux ou qui donnaient les pensions savaient bien ce qu'ils faisaient: « Le 1" mai i573 avaient été officiellement publiés à Bruxelles les articles de la convention entre l'Espagne et TAngleterre, relativement aux difficultés des Pays-Bas. Le duc (d'Albe), en communiquant à son maître la conclusion de ces arrangemens , lui recommanda tranquillement de s'assurer dorénavant de la conscience des ministres anglais. Il conseilla particulièrement à S. M. de donner un pot-de-vin annuel à lord Burleigh, — qui tenait le royaume entre les ^ mains, car j'ai toujours été d'avis, ajoutaitil, que c'était une excellente pratique pour les princes de donner des pensions aux ministres des autres potentats et de laisser à la maison ceux qui n'en acceptent de personne. » ^
Ce n'était pas seulement la sympathie qu'on cherchait à se ménager d'une manière générale, c'était un concours que Ton voulait gagner pour une affaire déterminée. Phîlibert-Eînmanuel, duc de Savoie, dé-
* M. Décrue, p. 93.
' M. le comte de la Perrière, Archives des missions^ 2e série, t. V, Premier rapport sur les recherches faites au Bristish Muséum et au Record Office concernant les documens relatifs à l'histoire de France au seizième et au dix-septième siècles, p, 3i2.
^ Mottley, op. cit., t. IV, p. 71»