‹ Les sentiments moraux au XVIe siècleChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La société est une vaste hiérarchie, légitimement constituée ; chacun a sa place propre ; il serait à désirer qu'il y restât, sinon, qu'il y fût promptement remis; ainsi le veut le droit, ainsi le veut la paix publique. C'est ce que reconnaissent tous les partis : « 0 qu'il y a de peine à servir les grands, et de danger quant et quant, s'écrie Monluc, * mais il faut passer par là. Dieu les a fait naître pour commander et nous pour obéir. D'autres nous obéissent à nous, et toutefois nous sommes tous d'un père et d'une mère ; mais il y a trop longtemps pour alléguer nos titres. » L'ordre établi par Dieu et confirmé par le temps vient-il à être troublé, il faut qu'il soit rétabli. « Le remède le plus convenable à nos maux, dit le chancelier aux États

« Liv. VI, p. 295.

Desj. s. m.

Caractère

hiérarcliiqu

de

la société.

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d^Orléaiis, ou 1S60, ' esl (jiil- chacun rentre dans les bornes de sa condition.» -

Au sommet de la biérarcliie, si haut qu'il est, pour ainsi dire, en dehors, se trouve le Roi ; autour et audessous de lui, sur les premiers degrés se tiennent les membres tic sa famille. D'Aubigné accuse le duc d'Epornon, comme bien d'autres, d'avoir voulu, à plusieurs reprises, attenter à sa vie, et cherche klui faire accepter un duel ; les gentilshommes du duc se retranchent derrière ces qualités, « dont il iie peut se dépouiller, » quoiqu'elles lui appartienneut depuis fort peu de temps ; d'Aubigné leur répond : n Messieurs, nous sommes tous en France, où les princes qui y sont nés dans la peau de leur grandeur ne peuvent s'en dépouiller sans l'écorcher ; mais sachez qu'on peut sans -se blesser se dépouiller de sa grandeur, quand on ne la possède que par requête ; le duc d'Epernon peut s'en dépouiller, puisqu'il n'est né que simple gentilhomme comme moi. » '

Le respect dû aux princes s'étendait aux personnes

' De Thou, Hisl., liv. XXVIl, lit. tV, p. 4.

* Du Vair (Exhortation, p. 615) dit que la. France est heureQse pur le caractère de ses habititna, r< hommes de doux et gracieux < naturel qui, sous la cniinle de Dieu, du prince el des ioig, vivoient distingués entre eux par divers ordres et différentes vacations et liée les uns aux autres d'une telle suciélè, par un si l'arme nœud de bienveillance et fli étroit lien de justice, qu'ils compo soient un corps si saint, si triomphant si opulent en toute piété, vaillance et i ricliesse, que tout le monde te révéroit, le redoutoit et l'admiroit. u >

' liém., p. 512, V. aussi, dans Beauvais-Nangis (p. 73), la quereUe du comte d'Auvergne avec le comte de Soissons, en 1604.

Là HIÉRARCHIE SOaALE. 323

de leurs maisons : « La témérité qu'il (Bois-Dauphin) fit d'y (à Lucé) retenir au cbAteau M'^"** de Montaffié, filles de M""" U princesse de Conti, afin de n y être attaqué et par ce moyen s'y tenir en sûreté, lui coûta depuis la vie. Cela doit servir d'exemple pour montrer combien il est dangereux de s'attaquer aux grands, auxquels nous devons honneur et service. » *

£8t-il besoin de dire que ceux qui étaient attachés âti^ personnes des princes abusaient souvent de leur position? Ils pouvaient avoir à s'en repentir, quand il^ s'attaquaient à trop forte partie.

En 1363, Rapin, maître d'hôtel du prince de Condé, « avec commission du Roi bien ample, dit G. Haton, * î^it. par icelui prince envoyé audit Toulouse. Lequel, ^^ant arrivé en la ville, à peine prit-il le loisir de sedé- ^otter pour aller audit parlement pour présenter sa Commission, ensemble l'édit d'icelle paix : et, pour ce ^ii'il étoit maître d'hôtel dudit sieur prince,avec grand Orgueil et audace présenta sadite commission et édit, duquel sur-l6*cbamp demandoit Fentérinement et pui)lication quant et quant sous peine de faire déclarer lesdits sieurs dudit parlement séditieux et rebelles au Roi, et comme tels les punir par sentence de mort, suivant qu'il disoit en avoir pouvoir et mandement. Lequel après avoir été patiemment ouï en sa harangue si orgueilleuse par lesdits sieurs, lui fut ordonné de mettre

« P, Cayet, Chr. nov., liv. I, p. 210. « P. 358.

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au greflTc el sa commission el l'édit de paix «juaut et quant, afin d'être par eux vu pour en délibérer entre eux, pour !ui en répondre au lendemain. Ce qu'il refusa à faire, disant qu'il n'en étoit besoin, et qu'il leur devoit suffire d'en ouïr la lecture pour faire ladite publication; auquel fut répondu qu'il éloit besoin qu'il mit ses besognes au greffe, et principalement ladite paix, pour l'enregistrer, avant qu'en faire la publication audit parlement ni par la ville. Ce que finablement il fit, puis se retira en son logis. ,MM. dudit parlement, après avoir vu l'audace de ce commissaire, sa commission et l'édit de celte paix, considérant les menaces de cet audacieux commissaire, je ne sais pas pour quelles causes procédèrent contre lui par procès criminel, et fut par eux condamné à être décapité, et eut la tête coupée par le bourreau audit lieu de Toulouse. Il

Dès le seizième siècle, le rang spécial auquel aspiraient les princes d'origine étrangère établis eu France soulevait de vives réclamations dans notre haute noblesse ; la qualité n'en avait pas moins un certain prestige ; elle ajoutait à l'impoitance des personnages ; elle contribua puissamment à la grandeur du rôle que jouèrent les Guises. Vieilleville n'eût pas contesté le gouvernement de Toul au duc de Ncvers '

' Liv. IV. ch. II. Vieilleville lui-raôme ne s'efTaga pas loujoiirs avec iiulant de résignation ; en 1558, il ftvail tout préparé ponr le siège de Thionville, quaud le duc de Guise s'en fll donner le nommandement. Le grand niaîire de l'artillerie, d'Estrees, déclara

« et Teût assisté de sa personne et de sa vie, étant trop averti que Ton ne gagne jamais rien d'entreprendre ou de se prévaloir de quelque chose contre le gré et volonté des princes. » Monluc s'étonne qu'on ait pensé à donner à M. de Termes plutôt qu'au duc d'Aunjale le commandement d'une armée dans laquelle servaient des princes, « comme si M. d'Aumale n'é- *oit de meilleure maison que M. de Termes, et que fes princes dévoient plutôt obéir à un pauvre gentilionune qu'à un qui est prince, encore qu'il ne soit pas dui sang royal. »*

Xa distinction des rangs ne dispense pas le supérieur 4o respecter les droits de l'inférieur ; le Roi et les princes i^^^ doivent pas seulement s'abstQuir de porter aux biens, ^^xx prérogatives légales de la noblesse des atteintes Contre lesquelles, d'ailleurs, celle-ci invoquerait les ^^îs auprès des tribunaux ; il faut qu ils lui témoignent ^es égards, qui, sous les Valois, vont encore jusqu'à H familiarité ; François P' se disait volontiers le preînier gentilhomme du royaume; ses successeurs, comme lui, voient dans les nobles des semblables, sinon des égaux. Tout le zèle monarchique n'empêche pas les nobles de réclamer vivement quand ils ne sont pas traités comme ils croient avoir le droit de l'être.

qu'on faisait tort à Vieilleville : « Aussi en parlait-il pour Fintérêt commun de tous gentilshommes de qualité, car il fâche fort à tous seigneurs de marque et d'honneur quand les princes courent sur leur fortune et leur viennent, par ambition, ravir la gloire et le fruit de leur labeur (liv. VII, ch. IX).» * Liv. VI, p. 295.

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leur situation ; Monluc sait bien qu'il n'est pas l'é^'al d'un Monlmorency, '

" Je ae vous dirai rinn do notre extraction, dit BoauvaÎH-Nangis à son fils,' car nous sommes genlilshommoB fort anciens ; mais il faut que vous croyiez qu'il y a force maisons lesquelles d'ancien sont plus relevées en biens et charges que la nûtre, et cinq cents autres maisons qui n'ont rien â nous céder. Une chose vous dirai, que nos prédécesseurs ont laissé nne estime de probité et de vertu, de laquelle ni vous ni moi ne dégénërerons point ; j'espère que Dieu fera la gritce de la prolonger dans notre maison. »

La noblesse ne laisse pas échapper une occasion de faire sentir au tiers la distance qui le sépare d'elle ; les hauteurs ne sont pas ménagées aux hommes les plus distingués par leur mérite ou les plus éminens par leurs charges ; on comprend à peine que le connétable de Montnnorcncy ou le duc de Joyeuse aient osé traiter avec une telle insolence des premiers^ présidons de parlement ; ' le Roi ne peut même pas, dans son conseil, garantir ses ministres des violences que se permet le .cardinal de Lorraine. Mais la morgue et l'insolence sont vivement ressenties ; bicntâl— elles seront relevées; elles feront plus de tort aux privilégiés que les privilèges eux-mêmes.

' V. liv.VII, i. ni, p. 394,

' Mémoires, Prolflgue, p, 1.

' Brantùme, M. le connélable Anne de Montmorency, l. III, p, 301-303.

Les lois maintiennent la distance. Une ordonnance du 7 août 1533 interdit la chasse « à toutes gens, de (Quelque état, qualité ou condition qu*ils soient, réservés les nobles, ji le nombre des chasseurs s'étant lûultiplié à ce point que « tant nous qu autres nobles, de nolredit royaume , à qui et non à autre appartient - soi récréer à chasse pour éviter oisiveté, et soi exercer duxdites chasses, ne trouvent aucun gibier... Et par ce moyen lesdits laboureurs laissent à cultiver les termes, consumant leur temps aux dites chasses, vaquant parles cités et villes, èsquelles ne doivent converser, po\ir vendre le gibier, gâtant leurs biens aux tavernes 6t jeux, dont proviennent blasphèmes et grandes chertés des blés, et autres maux et inconvéniens, et les g'ons de métier laissent Texercice d'icelui, au préjudice de notredit royaume et icelle chose publique...

Considéré que les nobles, après avoir exposé leurs

personnes tant au fait des guerres qu'ailleurs en notre service et autour de notre personne,n'ont d'autre ébat, récréation ni exercice approchant celui des armes, si- ^^ti èsdites chasses, et au contraire les laboureurs, ^^tîsans et autres mécaniciens et ruraux s'adonnent à icelles, délaissent leur agriculture et artifice, sans lesî^els la chose publique de notre royaume ne pourroit ^^^e substantée... »

Il arrive quelquefois que l'intérêt l'emporte sur l'org^^il : « La noblesse jusques aux barons et autres de grandes maisons et des états de la justice aussi font bien cet honneur à ceux de notre état qui ont bien et

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iionorabloment vécu de rechercher leurs alliances pour s'en accommoder à leurs affaires. » '

S'il y a des rangs dans la noblesse, à plus forte raison dans le liers-étal;' le seizîijmc siècle a remué le fond mi^mo de la population ; c'est avec stupeur, avec épouvante que, à ciirtains momens, la nation avu tout h coup ceux qui étaient les derniers se saisir du pouvoir : ou ne faisait, au début des troubles, que prévoir j cet étrange renversement des rfilcs ; Régnier de la Planche craignait que la guerre civile ne rendît les citoyens esclaves, non-seulement des Guise, « mais de aire Jehan, sire Pierre, sire Claude, monsieur cestuy-ci, monsieur cestuy-là. Car, comme ils ne soient à présent que des moindres de la ville, vïendroient pour leur récompense h acquérir sur nous tous une itiloiérable domination et autorité; >.' les désordres qui I se produiraient alors rappelleraient ceux qu'excitèrent à Rome Saturninus et Antoine, et les Guises euïtnfimes ne pourraient s'y opposer avec succès. La prévision se réalisa ; on sait ce que fut à la fin du siècle la démocratie exaltée de Paris ; 1rs raCmes désordres se reproduisirent en bien des endroits, éveillant, avec une juste horreur, le sentiment d'une grande loi sociale méconnue : <• Ce qui nous rend quasi en déscs-

' Reguie]' da la Planclie, Le livre des Tnarcliands, DiscourB du | drapier, p, 433.

* V. le discoure du chancelier aux Ëtals d'OrléaDs (de la Place, liv. IV, p.85).

' Lii)re des marc katids, p. 445.

poir, n'y ayant point eu de justice pendant ces troubles, que les plus petits ont fait la loi au!^ plus grands. Car nous avons vuDandenot tenir et occuper par forcé le prieuré de Viviers et en recevoir les fruits comme seigneur, et davantage jusqu'à des pauvres savetiers, vignerons, chaudronniers, tenir aussi des places et Biaisons seigneuriales, en ayant déchassé les vrais propriétaires, qui n'en ont point joui sinon par bénéfice de ladite trêve, qui a remis chacun en son bien : * ce que nous voyons être exécuté réellement et de fait. Et partant les gens de bien doivent bien désirer cette paix et la demander, afin de vivre sous un roi qui réintègre ses sujets et les police d'ores en avant sous meilleures lois et ordonnances et que nous puissions rentrer en notre première Mberté. »'

Ainsi, il fallait rentrer dans l'ordre pour rentrer dans la liberté. La hiérarchie sociale fut rétablie, et elle le fut avec le plein assentiment de tous. Pendant longtemps, les esprits ne firent aucune difficulté de l'accepter, et Massillon pouvait dire : « Le citoyen obscur vit content de la médiocrité de sa destinée ; héritier de la fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état ; il regarde sans envie ce qu'il ne pourroit souhaiter sans extravagance ; tous ses désirs sont renfermés dans ce qu'il possède ; et, s'il forme quelquefois des projets d'élévation, ce sont de

* En 1593.

^ Carorguy, p. 160.

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ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux, mais non pas des inquiétudes qui le dévorent. »* Grâce à des princes qui avaient « maintenu chacun à sa place, »^ Tordre était rentré même dans les esprits.

* Petit Carême, Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu, pour le 3"** dimanche de Carême, p. 93.

* Id.j Sur les caractères de la grandeur de Jésus Christ, pour le jour de rim^arnation, p. 154.

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