‹ Les sept baisers de Buckingham [microforme]Chapitre 19 sur 24 · acte · texte numérisé non relu

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uous nous servons de nos dents... l’habitude m’a emporté.

— Prenez garde au moins de me blesser .

Elle tendit son second bras pour recevoir l’autre bracelet, dont le ressort se trouva ne pas aller mieux que le premier.

Mademoiselle de Thémines était dans une situation d’esprit impossible à décrire. Elle se regardait avec extase.

Si elle l’avait osé, elle se serait prosterné devant sa propre image, que le miroir lui renvoyait comme l'apparition d’une divinité au milieu d’un ciel parsemé d’étoiles scintillantes.

— Madame est-elle satisfaite? — demanda le commis.

— Si je n'étais que satisfaite, je ne serais pas juste; cette parure est un véritable chef-d’oeuvre. Je daute qu’il se trouve à la cour u’ > seule femme, lù reine exeeptée, qui en possède une aussi admirable pour la richesse et pour le fini du travail... Aussi, — poursuivit-elle en baissant les yeux, — ne négligerai-je aucune occasion de me parer d’un souvenir qui doit m'être précieux sous tous les rapports.

Grâce à la minauderie dont elle crut devoir accompagmer ces paroles, prenoneées d’une voix un peu plus émueque ne semblait le comporter la circonstance, mademoiselle de Thémines n’aperçut point le sourire quelque peu railleur qui effleura les lèvres du commis de maître Samuel.

Cependant, comme elle ne pouvait rester éternellement à se contempler devant ce miroir, en présence d’un commis et d’une servante, elle se mit à détacher successivement les bracelets, les pendants et le collier. En ôtant ce drenier, elle poussa un cri:

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l'agrafe, qui était d’une grande richesse, venait de se séparer et de tomber à terre.

Le commis s’empressa de la ramasser, examina le dommage avec une feinte surprise, et dit d’un ton propre à rassurer mademoiselle de Thémines:

— Grâce au ciel! ce n’est rien.

— Ah! tant mieux! — fit-elle en respirant plus librement; — j'a itremblé que tout ne fût brisé.

— Les diamants n’ont aucun mal, la monture seule est endommagée... permettez, madame, que j'examine le collier.

— Le voici, monsieur, et je vous prie de me par-

donner la peine que vous occasionne ma maladresse. , — C'est l’ouvrier qui est un masudroit; cet amneau, qui devait être fermé solidement, n’avaït pas même été soudé. Il en résultera malheureusement un nouveau retard.. Je vais emporter le collier avec l’agrafe, et, après-demain...

— Après-demain! fit mademoiselle de Thémines avec un soupir qui annonçait que le retard lui paraissait bien long:

— Après-demain, —.reprit le commis, — le dommage sera réparé.

— Aïions, il faudra bien que j’attende jusquelà.

— Madame daigne-t-elle m’auto.sser à lui rapporter moi-même son collier?

— Mais... oui... comme vous voudrez, — répondit en balbutiant mademoiselle de Thémines.

— Est-ce toujours iei que j'aurai l'honneur de me présenter?

— Non, ear demain je prends possession d’un appartement dans l’hôtel de de la reine. — Mais. apercevant sur la physionomie du commis tous les signes d’une vive contrariété, elle se hâta d'.jou-

ter : — Cependant, j’ ysonge,... un jour me suffira pour mettre de l’ordre dans mes affaires; je serai obligée de revenir après-demain dans ce logement; c’est donc ici que je vous attendrai.

— J’y serai, madame, à neuf heures du soir.

— Du soir! — se récria mademoiselle de Thémines.

— L'ouvrier le plus habile ne saurait avoir terminé une heure plus tôt,

— Venez donc à neuf heures du soir... mais je ne puis vous promettre de m'y trouver.

— Je ferai observer à madame qu’il est indispensable qu’ell eessaye son collier devant moi.

— Qu'il soit donc fait selon votre volonté: vous me trouverez ici après-demain, à neuf heures du SOIF, — Buckingham, que nos lecteurs n’ont sans doute pas moins bien reconnu que mademoiselle de Thémines, se retira Joyeux, avec un succès de plus, et la demoiselle d'honneur non moins joyeuse, dit à Marie-Jeanne : — Est-ce-que tu crois qu'avec une telle parure je ne l’emporterai pas sur toutes mes rivales?

— Je crois qu’elles brilleront autour de madame comme les étoiles autour du soleil.

— Aussi, vois-tu, ce serait une dépense tout à fait inutile que de changer mes rubans: ma robe restera telle qu’elle est.

COMMENT UN SYLPHE AMOUREUX PROPOSA A MADE- MOISELLE D'HAUTEFORT DE L’ENLEVER ET DE LA RENDRE SYLPHIDE,

Il était neuf heures du soir, mademoiselle d'Hautefort, seule dans sa chambre à coucher, était languissamment étendue sur un fauteuil et soupirait. Son regard humide se portait avee une expression de regret sur les divers objets dont elle était envi-

ronnée, et auxquels elle disait un dernier adieu.

Le lendemain, pour obéir au cparice du cardinal, elle allait donc quitter cette délicieuse demeure, Ce vrai paradis terrestre si bien approprié aux douces extases e taux fantastiques rêveries d’un Coeur voluptueux! Quoi de plus agréable à l'oeil que ce tapis moëlleux diapré de fleurs come une verte prairie! Quelles étaïent fraîches ot barmonieuses ces draperies de gaze blanche qui laissaient transparaître un fond de soie bleu céleste, et que relevaient des Patères en forme de vases où s’épanouissaient de riches bouquets de fleurs artificielles,

Quatre glaces de Venise, artistement disposées multipiiaient et étendaient à l'infini les fleurs, la gaze, la soie et les sièges aux formes élégantes et gracieuses, et le lit à baldaquin si frais, si léger,

qu'en S'y couchant on devrait se sentir transporté vers les demeures célestes, balancé mollement sur les ailes des amours.

La personne qui avait décoré ce ravissant et coquet réduit, ne pensait Pourtant aux mutins enfants de la blanche Cypris: mais elle songeait souvent aux anges, qui n’ont rien à envier aux amours, sous le raport des frais visages et des ailes, C'était une belle dévote, parente de mademoiselle d'Hautefert, noble châtelaine des environs d'Amiens et vivant dans ses terres, qui avait fait arranger cet oratoire, où elle venait régulièrement passer le carême, les avents et les fêtes, afin de ne pas perdre Un sermon où un office. La pieuse dame, peu curieuse des Pompes de ce monde, avait consenti sans peine à céder momentanément son paradis à medemoiselle d’'Hautefort, qui en faisait un temple quelque peu Païen, et s’inspirait dans ses rêveries profanes des mêmes objets d’où tiraient leur origine les idées mystiques de la dévote.

Enfoncée dans un coussin de duvet dont les bords S: relevent en bouffant autour de sa taille, comme Pour en caresser les suaves contours, mademoiselle d'Hautefort “’abandonne done à de mélancoliques pensées. Elle songe qu’elle va reprendre ceite vie régulière du Palais, non moins sévère sans doute que celle du couvent, mais dont la liberté n’approche pas celle dont elle à joui depuis que la cour séjoue à Amiens. Et pourtant quel usage a-t-elle fait de cette liberté? Pas un jour, Pas une heure ne s'est écoulé qu’elle n’ait Surpris un soupir, entrevu uue oeillade, entendu une déclaration: mais de cet- {e fine fleur de galanterie semée Partout sur ses pas quel souvenir lui est resté? Est-il un de ces hommages qui ait doucement chatouillé son coeur ou ‘°# amour-propre? Hélas! non. Pas un des mille

esclaves qui se pressent autour d’elle, dont les traits viennent se représenter victorieusement à sa mémoire, dans le silence et la solitude! Ce qui s’explique ‘ait chez toute autre par l’insensibilité, comment le comprendre dans un coeur où ne manque assurément le désir d'aimer?

C’est que tous ces adorateurs, quelle que soit l’ardeur de leurs fr:x, ne sont malheureusement que de simples morteis: et, préoccupé de mille pensées d’ambition, de glu: » d’intrigue, un mortel pourrait-il jamais lu: porter un tribut suffifant de cet amour dont ‘: soif la dévore? Ce qu’il lui faut, c’est un coeur dégagé de tous les soucis terrestres, un coeur où le flambeau, une fois allumé, ne s‘éteigne qu'après une entière consomption.

Un soir que, dans le jardin de l'hôtel de la reine de France, il y avait une réunion intime, composée des deux reines, de leurs demoiselles d'honneur et de quelques seigneurs, au nombre desquels se trouvait Buckingham, une discussion métaphysique s’engagea sur Pamour; on cherchait à déterminer le véritable siége de cette passion: les uns le plaçaïent dans le coeur; les autres voulaient qu'il fût dans la tête.

— Pour moi, — dit mademoiselle d'Hautefort,— j° ne crois pas plus dans la tête que dans le coeur.

— Pourquoi, — mademoiselle? — demanda Buckingham.

— Parce que l'amour doit être tout le corps et toute l’âme de celui qui l’éprouve.

— Eh! que prétendez-vous là, ma belle enfant: — s’écria la reine d'Angleterre; — à ce compte bien fou qui chercherait l’amour sur cette terre!

— Aussi, madame, — répliqua mademoïisel], d’Hautefort, — ne regarderais-je point ici-bas mais là-haut,

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— Dans la région des sylphes, — dit en souriant Buckingham.

— Ne riez point, monsieur le due, je crois aux sylphes...

— Et moi je n’y crois pas.

— Suite naturelle de l'insuffisance et de l’orgueil des hommes; nous sommes trop mécontentes de vous pour ne pas souhaiter mieux, et vous êtes trop vains pour vouloir qu’il existe des êtres qui vous soient supérieurs,

Cette profession de foi de mademoiselle d'Hautefort avait peu fla'i4 Buckingham, qui n'eût pas été fâché de trouver une occasion d’en tirer vengeance.

Au doux éclat de quatre bougies parfumées la demoiselle d'honneur voyait se réfléter dans les glaces son joli visage,ses blanches épaules, ses mains effilées et mignonnes, ses cheveux blonds et ondoyants. Elle songeait que de pareils trésors ne pouvaient être en effet le partage d’un indigne mortel, de sorte que, détournée peu à peu de ses tristes pensées, par la contemplation d’elle-même, elle oublia et la reine, et Richelieu et l’aimable séjour qu’il fallait abandonner, et l’ennuyeux palais où elle allait être enfermée. Son esprit avait quitté la terre pour voyager dans les espaces aériens; ses yeux semblaient regarder et ne voyant plus; sa respiration était précipitée: son sein s'élevait et s’abaissait par des palpitation inégales : c'était une extase véritable dont elle sortit, brisée, abattue, succombantsà la fatigue et au sommeil. Alors elle S> déshabilla, éteignit les lumières, se jeta sur son lit et s’endormit en poursuivant les rêves commencés éveillée.

Il y avait une heure environ que mademoiselle d'Hautefort dormait, lorsqu'un bruit qui se fit entendre dans la ruclle de son alcôve la réveilla à moitié; mais, plongée dans cet état d’engourdissement physique et moral qui n’est pas le sommeil, elle ne put se rendre compte que ce qui était venu interrompre son repos.

Elle n’eût pas tardé à retomber dans une complète insensibilité, si tout à coup son oreille n'avait été délicieusement caressée par les accords à peine saisissables d’une musique aussi douce qu’harmonieuse; et peu à peu, ces sons qu’elle devait croire d’abord très-éloignés, devinrent plus distincts et parurent se rapprocher. Mademoiselle d’Hautefort se sentit enfin tout à fait réveillée. Appuyant le coude sur son oreiller, elle redressa la tête et ouvrit les yeux.

O prodige! un demi-jour voluptueux éclaire sa chambre; la cloison qui forme le fond de son alcôve a disparu: son regard pénètre dans une salle tendue d’étoffes précieuses, ofnées de fleurs odorantes qui paraît un temple immense à son imagination frappée. Des parfums d'Orient brûlent çà et là dans des cassolettes d’or et se mêlent aux senteurs des fleurs. On n’aperçoit point les bougies d’où part la lumière: les globes d’albâtre qui les renferment tempèrent leur éclat, qu’ils changent en une clarté douce et uniforme, Cette musique céleste ,ces odeurs enivrantes, ces teintes mystérieuses agissent puis- Samment sur mademoiselle d’Hautefort, portent à la fois l’exaltation dans son esprit et 16 trouble dans

: SON coeur.

— Où suis-je— s'écria-t-elle, — et qui m'a trans- .brrtée dans ce lieu de délices?

— Tu n’es point sortie de ta chambre, — réponà son oreille une voix si douce qu’il lui semble

qu’une créature humaine n’en saurait avoir une aussi touchante et aussi harmonieuse. Un trouble trouble inexprimable s'empare de mademoiselle d’Hautefort P est-ce de la frayeur? Elle ne saurait elle-même définir le sentiment qui l’agite. Elle reste immobile dans la position qu’elle a prise ; elle garde le silence; elle ose à peine respirer. Peut-être tout cela n’est-il qu’une illusion, et elle craint de la faire évanouir par un mouvement, par une parole, par un souffle si léger qu’il soit. La musique, affaiblissant de nouveau ses sons, paraît se perdre dans le lointain tremolo, et la voix reprend avec un timbre plus doux encore que la première fois. — Aije eu le malheur de te déplaire en parlant! Ah! j'aurais dû me contenter du plaisir de contempler tes traits, aimable fille des hommes, et ne pas m’expas m’exposer à ta colère par l’indiscrétion qui t’a révélé ma présence.

— Votre présence? mais je vous entends et voilà tout; mes yeux vous cherchent en vain et ne vous uperçoivent point; je n’en saurais douter, je suis en ce moment le jouet d’un songe.

— Non, un rêve n’abuse point ton esprit : ves parfums, ces fleurs, cette musique, tout cela est réel.

— Mais qui êtes-vous done? Comment se fait-il que vous soyez ici? D’où vient que vous n’apparaissez pas à ma vue? Tout ce qui m’environne est prodige ; encore une fois, je ne puis y croire; votre voix même n’est plus qu’une illusion.

— O la plus belle et la plus aimable parmi les mortelles! n’as-tu jamais entendu parler de ces êtres qui sont plus que les hommes et moins que Dieu, qui vivent entre la terre et le ciel. ayant de l’homme une passion, l’amour, et de la divinité un

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