‹ Les sept baisers de Buckingham [microforme]Chapitre 21 sur 24 · LE PERRON, LA GRILLE ET LA PETITE PORTE · texte numérisé non relu

LE PERRON, LA GRILLE ET LA PETITE PORTE

Toutes les ruses de Buckingham avaient done réussi,

glorieux Anglais, la reine connai plus petits détails ] d’honneur, dont ell P ri avec la septième, ce qui avait égayé les ennuis d’une si longue attente.

Enfin le jour fixé pour l’entrevue était arrivé, et il ne rectait plus la moindre crainte à concevoir quant à la surveillance des jolies espionnes du cardinal, puisqu’à, l’heure convenue elles seraient toutes éloignées de l'hôtel dans l'intérêt de leurs propres passions.

Mais ce haut espicnnage n’était pas le seul à redouter: il Y avait encore celui des gens de service : et ce n’était pas le moins gênant.

S’ils ne pouvaient approcher de le reine pour avoir l'oeil sur ses actions, ils étaient du moins chargés de la garde des portes extérieures, et nul ne pouvait s’introduire dans l'hôtel sans être soumis à leur inspection.

Cet inconvénient paraissait d'autant plus grave et plus fâcheux que ces gens étaient des créatures du cardinal.

Parmi tous ::s hommes attachés à la maison de la reine, il ne s’en trouvait réellement que deux sur le dévouement desquels elle put compter,

C'était son porte-manteau Laporte, qui était en ce moment à Boulogne, et son valet de chambre, Bertin.

Ce fut donc à celui-ci que s’adressa mademoiselle d'Angennes.

— Monsieur Bertin, — lui dit-elle avec son plus gracieux sourire dès qu’elle put saisir l’occasion de se trouver seule avec lui, — vous êtes iei le seule personne que je puis interroger au sujet de certains renseignements dont je dois m’assurer. La portée de mes questions ne vous échappera probablement pas, mais on connaît votre attachement et votre discrétion, L’on est persuadé qu'on peut avoir en vous une confiance aveugle. Cependant il y a des secrets auxquels il est dangereux quelquefois d’être initié, et des démarches qu’il est plus dangereux encore de favoriser, Je ne voudrais point vous précipiter par surprise dans une affaire dont les suites pourraient être terribles, Je vous préviens donc que, en me répondant et en me rendant le service que j'aurai peut-être à réclamer de votre obligeance, eus courez de grands risques. Si vous n’êtes pas d'avance résolu à braver, cet entretien doit être im. édiatement rompu.

— Mademoiselle, — répondit Bertin avec calme,

— je soupçonne fort, d’après vos { question du service d’une personn serais trnp heureux de sacrifier jt goutte de mon Sang. Parlez donc süins crainte et ne vous préoceupez en aueune façon de dangers que Je bénirais comme une heureuse occasion de faire Preuve de mon dévouemen:,

— Eh bien! je commence mon interrogatoire.

Veuillez d’abord répondre à cete Question: Supposez, monsieur Bertin, que vous attendiez dans cet kôtel une Personne qui ne devrait être aperçue Par aucun des gens de service, quel moyen emploieriez-vous pour l’introduire?

— Si la personne doit pénétrer dans les ments, j'avoue que la cho

— Dans les appartement Mais dans le jardin?

cile.

— Ne pourrait-on Pas escalader les murs?

— Ce serait folie d’y songer, Ils sont trop élevés.

— N'avez-vous pas la clef de la grande grille?

— Je ne puis en faire usage sous l’oeil du concierge, cerbère intraitable qui, quoique borgne comme un cyclope ,inspecte minutieusement tout ce qui entre ou tout ce qui sort, hommes et choses.

— Alors je ne vois Pas ce que vous trouviez de praticable d

Paroles, qu’il est € pour laquelle je :

1squ’à la dernière

appartese me paraît impossible.

s, je le crois comme vous,

eci est praticable, quoique encore très-diffi-

humide et pères.

— Ah! merci, mon bon monsie

ür Bertin, vous

il est elle je rnière nte et

rs que faire

toire, uppos cet erçue ploie-

arte-

sible, vous,

liffi-

me mettez le paradis dans l'âme, Et c’est vous qui avez lu clef de cette bienheureuse petite porte?

—Malheureusement non,—reprit Bertin, vous le concierge.

— Mais alors nous sommes perdus! — s’écria mademoiselle d’Angennes, — (C’est mal de m'avoir fait ainsi une fausse joie. Et vous dites ce concierg® incorruptible?

— Comme un vrai poltron qui sait que le cardinal le ferait rouer en Grève s’il trahissait sa consigne.

— Et ne pourrait-on lui dérober sa clef?

-— Il peut la perdre et nous la retrouver. Le hasard est si grand! Il faudrait une occasion, C'oinlien de temps a vons-nous?

— Jusqu'à ce soir.

-— Ce n’est pas assez. quand on compte sur le hasard.

-— Vous avez donc juré de me désespérer, monsieur Bertin?

— Mais c’est plu: qu’il ne faut, continua Bertin en ayant l'air re se parler à lui-même, —plus qu'il ne faut à un ouvrier intelligent pour #abriquer à l’aide d’une empreinte ure seconde clef, qui aura l’avantage de ne pas éveiller les soupçons par sa disparition.

— Vous me rendez la vie, mon bon monsieur Bertin, — dit la jeune fille d'honneur, — et vous êtes vraiment un complice merveilleux... Mais qui prendra l’empreinte.

— Mon Dieu! — répliqua nonchalamment le valet de chambre, — qui n’a pas toujours un peu de cire dans sa poche.

— Et qui trouvera l’ouvrier?

—Je m’en charge, quoique ce ne soit pas chose des plus faciles. Les ouvriers d'Amiens sont sur les

dre

“ents, Depuis que les dames de la cour sont ici, toutes les serrures sont dérangées et les clefs égarées.

— Vous vous lancez dans l’épigramme, monsieur Bertin, — dit mademoiselle d'Angennes, — mais je vous pardonne cette méchanceté en faveur de votre fidélité. Une dernière recommandation: vous garderez le clef afin d'ouvrir la petite porte vousmême, ce soir, à neuf heures.

—Comptez sur mon exactitude, madame.

Pendant cet entretien de mademoiselle Catherine d’Angennes avec le valet de chambre de ln reine, il se } “sait chez le concierge de la grille du jardin une scène qui coïncidait singulièrement avec la précédente.

Le comte de Rochefort, botté, éperonné et poudreux comme un homme qui descend de cheval après un long voyage, était entré chez le concierge, l'avait tiré à part et lui disait:

— Maître Guillaume, la plus rigoureuse discrétion vous est recommandée sur les ordres que je vais avoir l’honneur de vous transmettre de la part de Son Eminence.

— Muet comme un poisson, monsieur le comte, et obéissant comme un valet de bourreau : voilà mon aractère, — répondit respectueusement maître Guillaume,

— Ce soir vous ne quitterez pas votre poste, ne fût-ce qu’une minute.

— Jamais je ne le quitte, monsieur le comte, mais ce soir on enlèverait ma femme à dix pas de noi que je n’en ferais pas un pour aller à son aide.

— De plus, vous aurez soin de vous trouver seul à la grille.

— Seul! -- répéta le concierge embarrassé.

— Hésiteriez-vous? — dit Rochefort surpris.

ei, tougarées.

onsieur — mais de vo-

vous

vous-

therine eine, il jardin la pré-

t poucheval vierge,

discréue je a part

*omte, à mon naître te, ne nte,

as de

on ai-

r seul

er 101

-- Non, monsieur le comte mais il faudra done yte je me sépare de ion chat Raton, qui me tient toujours si fidèle compagnie ?

— Non, — dit en riant Rochefort, — tn peux garder ton chut pourvu qu'il ne miaule pas,

— Je me tiendrai done près de la grille et je n’en hougerai jusqu’au jour.

—- Tu n'auras pas si longtemps à attendre.

— Faudra-t-il que je me munisse de mes armes?

— C’est inutile... deux cavaliers, enveloppés de leurs manteaux et le feutre rabattu sur le visage, se présenteront à la porte. Vous leur demandere, à voix basse le mot d'ordre, maître Guillaume,

— Ils me le donneront et, alors...

— Îls ne vous répondront Pas, au contraire,

Le concierge resta ébahi, la bouche ouverte.

— Seulement l’un d'eux, — reprit Rochefort, — portera à ses lèvres l'index de sa main...

— Pardon, monseigneur, de quelle main? la droite ou la gauche? demanda maître Guillaume.

— Peu importe, mais je dois vons avouer que vous êtes né concierge, maître, — répondit le comte. -

—Vous êtes trop bon, monsiegneur, — balbut'a Guillaume évidemment flatté,

— Non, ça se voit tout de suite à votre physiona mie, mon brave! Mais revenons à vos instructions Quand un des cavaliers aura fait le signe cor.venu, vous ouvrirez la grille et vous les laissorez entrer. Gardez-vous surtout de les interroger où de cher-

cher à les reconnaître sur quelque indice que e2 soit,

— Et lorsqu'ils seront entrés, que ferai-je?

— Mais, ce que vous voudrez, maître Guillau-

me, vous serez libre comme Fair, pourvu que vous ne bougiez pas de la grille jusqu’à ce q'r’il plaise

à nos deux cavaliers de sortir. Alors vous ouvrirez de novveau la porte devant eux, sans attendre qu’ils Vous en donnent l’ordre.

— Quand même ils ne recommenceraient pas le signal de l’index?

— Sans doute. Les : enez-vous pour des Scaramouches destinés à jouer la pantomine pour vous distraire? Songez-y bien, maître Guillaume, ces hommes ne doivent ni parler ni se montrer à visage découvert, car il faut que vous restiez dans une ignorance absolue de leur qualité et de leur nom.

— Ils auraient pu se fier à ma discrétion, — grommela le concierge.

— Is s’y fient, et c’est même pour ne pas conserver le moindre doute à ce sujet qu'il vous mettent dans l'impossibilité d’être indiscret.

Maître Guillaume ne comprit pas nettement la profondeur de ce raisonnnement machiavélioue, mais il le prit pour un éloge et répliqua :

— Monsieur le comte, il sera fait ainsi que vous le désirez. ; .

— Voici une gratification de diz pistoles pour votre veille de ce soir, — dit Rochefort. — Demain, vous aurez le double pour votre silence.

Puis le comte remonta sur son cheval, qu’il mit au galop et disparut,

Vers la fin de l’après-midi, la reine au retour d’une promenade dans le parc, s'était assise sur une terrasse, au-dessous des fenêtres de l’hôtel.

Tout à coup elle parut saisie d’un grand accablement et déclara qu’elle se sentait fort indisposé: de la chaleur, qui était en effet suffocante.

À cette déclaration, les demoiselles d’honneur réunies en ce moment pâlirent à l’unanimité.

Elles s’imaginaient que la reine allait exiger leur

vrirez qu’ils

as le

caravous ces sage une

assistance pour le reste de la soirée, peut-être même pour toute la nuit.

Etre ainsi scellées à la chaîne lorsque chacune d’elles se promettaient tant de bonheur du rendezvous qui devait occuper sa soirée, ce n’était certes leur compte.

Aussi, quoiqu’elles ignorassent la pensée les unes des autres, elles semblaient s'être donné le mot pour faire la même moue, à l’exception toutefois de mademoiselle d’Angennes, et cette moue fut si piteuse et si consternée que la reine et sa confi. dente, seules instruites du secret de ce merveilleux ensemble de désespoir, eurent toutes les peines du monde à s’empêcher d'éclater de rire,

Cependant Anne d'Autriche murmura avec ln voix la plus languissante de son royaume :

— Quel cruel affaiblissement! il me semble que mon âme se détache de mon Corps et que tous mes membres se brisent !

— Cependant, madame, — dit la première mademoiselle de Ville-aux-Cleres d’un ton aigre-doux, — jamais je ne vous vis meilleur visage.

— Ah! les apparences sont bien trompeuses, — dit Catherine d’

maigre, et, la marée ay-

anqué, Sa Majesté a été réduite comme nous toutes à une pauvre chère... des légumes et des fruits... — ajouta-t-elle avec dédain. — Aussi, Mol-même je ne me sens pas fort bien... il me Fasse comme des vapeurs.

ré

— Vous êt*s délicate, ma chère fille, — répondit la reine avec un imperceptible sourire; — asscyez-vous, je le permets.

Mademoiselle de Liancourt ne pouvait contenir son impatience; ses petits pieds trépignaient avec colère sur un tabouret et ses ongles roses effilaient la bordure de soie d’un coussin.

— Pour moi, — dit-elle, — si j'avais un conseil à donner à Sa Majesté, ce serait d'essayer du calme ei de la solitude. Le repos est souverain pour les spasmes que cause la chaleur. Certainement Sa Ma- Jesté est fort pâle ce soir et agitée de tressaillements nerveux. C’est un signe de grand orage Il y aura, j'en suis sûre, une affreuse tempête ce soir. L’horizon se couvre déjà de nuages noirs. Et si nous fatiguons Sa Majesté du bruit de nos conversations, j> suis sûre qu’elle passera une très mauvaise nuit.

— Oh! oui, le repos, c’est le meilleur préservatif —- murmura mademoiselle d’Hautefort; le repos avec de doux songes, au milieu de suaves senteurs : c'est même le souverain bonheur.

Cependanf, la reine, prenant en pitié les pauvres désolées, ne prolongen pas trop leur angoisse :

— Vous avez raison, — dit-elle; — l’air et le bruit me fatiguent; il m'est pénible de parler et même d'entendre. — Un sourire radieux épanouit les vsigaes des six jeunes filles dawadawadawaw les visages des six jeunes filles. — Je vais me retirer dans mon appartement, ajouta-t-elle, — et j> vous prie, mesdemoiselles, de m’y laisser seule. Les soins de Catherine me suffiront .

Ces paroles de la reine produisirent un effet magique. Mademoiselle de Ville-aux-Cleres elle-même fit ses adieux à Anne d’Autriche avec une expres. sion de sympathie pour. ses souffrances. Mademoi-

selle de Grancey, devenue aussi gaie et fringante que si elle avait fait ses quatre repas, sortit précipitamment la première sans que mademoiselle de la Lochefoucauld songeât à la gourmander de ne pas lui s voir cédé le pas.

La tendre mademoiselle d'Hautefort était si rèveuse et si distraite dans l'attente de son bonheur céleste, qu’elle marcha sur le bas de la robe de mademoiselle de Liancourt, et cependant cette dernière ne prit pas le temps de se mettre en colère contre la maladroite.

Bien mieux, mademoiselle de Thémines oublia sur la terrasse, dans sa précipitation, ses gants parfumés à boutons d’or ciselés, et ses bracelets d’améthyste, cadeau mystérieux et récent qu'elle avait détaché de ses bras pour les faire admirer à sa compagre l’envieuse Ville-aux-Clercs.

Chacune de ces demoiselles se hâta de regagner sa chambre, puis d’en sortir sans bruit et de se rendre au lieu convenu, en évitant d’être aperçue de ses amies, la figure cachée sous le capuchon d’une mante, le pied mignon et le coeur palpitant d’esnérance.

Pendant que ces six étoiles filantes s’éloignaient en divergeant de l’hôtel de la reine, deux cavaliers en prenaient au contraire le chemin en observant de semblables précautions.

Embossés dans leurs manteaux et le feutre rabattu sur le visage, ils choisissaient les rues les moins fréquentées et s’entretenaient à voix basse :

— Monsieur le cardinal, — disait l’un, — vous me faites voyager dans un singulier équipage. Je sens que par moments la rougeur me monte au front.

— Pourquoi done, sire? — répliqua l’autre.

— Parce que, dans son but comme dans ses moy-

ens, la démarche que nous tentons d'après votre conseil nous semble peu conforme à notre dignité.

— $ire, de pareils principes ne conviennent qu'aux gens faibles et craintifs qui aiment à voir flotter toujours entre eux la vérité et le voile de l'illusior.

-— Cette phrase sent l'étude approfondie du style de M. Chapelain, monsieur le cardinal, — dit avec une nuance d’ironie le roi déguisé. — Descendez done, si faire se peut, de ces sommets lyriques. Je n’a jamais su aligner des vers comme mes aïeux Charles IX et François ler. Parlons sans pathos. s’introdure auprès de sa femme afin de la surprendre en faute, n’est-ce pas s’abaisser au rôle d’un mari bourgeois?

— Si les bourgeois emploient les bons moyens, — répliqua alors avec rudesse le cardinal, qui reprit Paccent net, bref, absolu, rigide, qui avait tant d’empire sur son maître, — je ne vois pas pourquoi les rois n’en feraient pas leur profit.

— Sans doute... sans donte..… Néanmoins je crois que j'aurais mieux fait de résister à vos instigations. :

— Mes instigations! — répéta avec aigreur le cardinal. — Vo ‘à le grand mot lâché. Ah! vous avez raison, sire. Les rois ont d’autres idées que les bourgeois: il: se plaignent qu’on les pousse à défendre leur honneur, tandis qu’un bourgeois tuerait celui qui voudrait l’empêcher de se venger de la tache de honte qu’on lui jette au visage. Un roi est si glorieux, si puissant, si élevé, qu’il ne doit pas voir les nains qui le bravent, qui le bafouent, qui l’insultent dans l’ombre et face. à face au soleil, Un roi, mais c’est une statue d. bronze à laquelle le divin sculpteur a jugé inutile de donner un coeur, et dont l’épée immobile ne saurait châtier une of-

fense. Je suis prêtre, sire, mais, j'ai su porter la cuirasse sur ma robe de prêtre, et tirer l'épée pour votre service. Je suis plus heureux qu’un roi.

— Votre Eminence est belliqueuse, — répondit Louis XIII ému et troublé par ret appel fait à son courage, — mais je ne crois pas qu’elle ait jamais vu le roi de France se cacher derrière elle quand il s’est agi de charger à la tête de ses braves mousquetaires,

-— Sie, la chaleur de mon zèle pour vos intérêts ma entraîné trop loin, — dit gravement Richelieu satisfait du coup qu’il avait porté. — Tout le royaume connaît votre courage chevaleresque. Mais je n’ai pas été maître de moi lorsque je vous ai vu hésiter à trouver un coupable dans cet insolent Buckingham, ce coupe-jariet vantard, bouffi d’arrogance et de gloriole, amoureux de l'éclat et du scandale, déshonneur vivant de toutes les femmes, mannequin d’oripeau qui n’a pas une idée politi- «ne dans sa creuse cervelle, et qui croit vous faire peur, à vous le plus grand roi du monde.

— Me faire peur! — répéta en tressaillant Louis XIIT qui sentit une sueur moite couvrir son front et perler à ses cheveux.

— Tel est son espoir, sire.

—Marchons plus vite! — dit le roi en pressant le pas. — Cependant, monsieur le vardinal, êtesvous bien sûr de ce que vous avancez, et n’eût-il pas mieux valn attendre une occasion plus favorable!

— Attendre! toujours attendre! — répliqua d’une voix amère Richelieu emporté par sa haine pour Buckingham et son désir ardent de se venger des mépris de la reine. Pendant que Votre Majesté attendra, les complots mâriront à point. Les alliances seront occultement conclues avec l'étranger. On

grossira le nombre des mécontents, on gagnera jusqu’à vos serviteurs, on fera venir une armée espagnole jusqu'aux portes de Paris. Enfin le roi de l'rance se verra imposer honteusement la loi par l'Angleterre et l'Espagne, car il y a dans tout ceci plus qu’une atteinte à votre honneur de mari, sire : il y a toute une trahison d'Etat.

- — Ah! monsieur, — s’écria le roi de plus en plus effrayé et fatigué de la sinistre perspective déroulée par son ministre, — ne mêlons pas la politique aux affaires de famille. N'’ajoutons pas l’ennui au ridicule que me préparent des SoOUpçons qui u’ont peut-être aucun fondement.

Qui eût pu voir à cet instant le visage du cardinal eût été épouvanté de son expression implacable et railleuse.

— Qui vous a donc insinué que mes soupçons étaient erronés, sire? — demanda-t-il impérieusement.

Le roi surpris eSsaya en vain de balbutier une réponse évasive. Il rougit comine un écolier pris en faute et finit jar répondre :

— La reine mère m’a tiré à part l’autre jour et m'a dit que madame Anne était innocente de toure complicité dans les folies du due, et que d’ailleurs elic avait toujours été trop bien entourée pour mal faire.

— Et vous avez trouvé ce raisonnement flatteur ec ressurant pour l'honneur de Votre Maie:t4?

— Mais il y a du vrai là-dedans, — dit Louis XIIT essayant d’esquiver une réponse directe. — Jusqu’aujourd’hui du moins, monsieur l’ambassadeur n’a pu se trouver seul avec la reine, n’est-il Pas vrai? — Le cardinal ralentit le pas et ne réponpoint, — Vous en convenez vous-même! — con-

tinua le roi à moitié rassuré en se frottant les mains.

— Sire, reprit tout à coup Richelieu en s’arrétant, — c'était une belle fête, n’est-ce pas, celle que vous à donnée dans son hôtel l: connétable, madame de Chevreuse, cette dame spirituelle, hardie et intrigante comme un démon quoique jolie comme ur ange?

— À quel propos cette question? demanda le roi étonné.

— Pour changer un sujet de conversation qui vous est pénible, sire. Je me souviens qu’à cette fête je pris grand plaisir à vous voir applaudir un certain masque, qui dansa à ravir dans un ballet de diablotins dont vous aviez composé la musique. Vous êtes aussi bon musicien que je suis mauvais poëte, sire. La reine joignit son suffrage au vôtre. C'était peut-tre la musique qu’elle applaudissait.

— En effet je remarquai ce danseur, qui déploya une grâce merveilleuse,

— Et Votre Majesté ne demanda pas son nom à Madame de Chevreuse?

— Je ne suis pas aussi curieux que vous, monsieur l cardinal. Je pensai que c’était un de nos dixsept dangereux. Vous allez sans doute me le nommer, vous?

— Je n’arrache pas les masques, sire, Mais vraiment, cette nuit, la reine marcha de surprise en Surprise. Elle vous quitta pour faire un tour dans les parterres, appuyée sur le bras de la connétable. À peine eut-elle avancé de vingt pas qu’un jeune et galant jardinier vint lui offrir d’une main une corbeille de fruits, et de l’autre un bouquet. La reine prit le bouquet, et sa main toucha celle du jardinier, qui lui dit quelques mots à l’oreille. Made:noiselle de Ville-aux-Cleres m’a raconté que la reine

fit alors un geste de surprise, rougit et s’éloigna brusquement.

— Comment n’a-t-elle pas ordonné d'arrêter cet homme et de punir son insolence? — dit le roi d’une voix altérée.

‘— Sans doute Sa Majesté en eut l'intention, mais en une seconde le jardinier avait disparu, et cinq minutes après madame Anne se trouvait à l’entrée d’une grotte habitée par un magicien. Légère et impressionnable comme toutes les femmes, elle avait déjà oublié le jardinier et ne songeaït qu’à se fais dire sa Loune :venture par le magicien, qui sais’: sa belle main dans les siennes et chercha à deviner le sens des lignes qui s’y entre-croisaient, Croiriezvous, sire, que cet habile devin prédit à la reine des choses si étranges que, troublée, palpitante, effarée, elle fut sur le point de s’évanouir? Mademoiselie d’Hautefort dut la retenir dans ses bras, et la connétable fit alors au magicien signe de se retirer.

— Ceci est fort singulier! — murmura Louis XIII dont le front s’assombrit et qui se remit machinalement en marche.

Du reste, le plus beau divertissement de la fête, reprit le cardinal, — ce fut sans contredit celui du Grand Mogol.

— Ah! ici il n’y a pas de raystère! — s’écria le roi avec satisfaction, — Les incas, les sophis et les khans d'Orient qui venaient me rendre hommage étaient représentés par les princes des maisons souveraines de France que j'r7ais désignés. Ceux-ci je peux les nommer: c’étaient messieurs de Lorraine, de Rohan, de Chabot, de Bouillon et dela Trémouille. !

— Mais, sire, serai-je vous demander quel seigneur de la cour vous aviez chargé de jouer le personnage du Grand Mogol?

— Vous le savez comme moi, mon cousin, — répondit le roi, souriant à l’air mystérieux et ténébreux du cardinal. — C'était

e Chevreuse. Il

ce costume de Mogol,

nt de pierreries que s’il avait volé

usieurs couronnes, Il fit une en-

dansa et complimenta si galam-

ment la reine qu’au souper, lorsque j’eus ordonné

à chacun de se démasquer, je le félicitai sur ses succès.

— Monsieur de Guise eut tort de recevoir vos f:.

licitations, sire, — répliqua froidement Richelieu;

—- Car il vous trsnipait, Ce n’était pas lui qui avait dansé et complimenté la reine sous le cafetan du Grand Mogol.

Louis XIII tressaillit.

— Des preuves de ce que vous venez de me dire,

monsieur le cardinal! Je l'eufe car j’en tirerai Qu

une vengeance exemplaire! donc eut l’audace de se jouer ainsi de moi avec M. de Guise?

— Un seigneur qui lui avait prêté trois mille pistoles pour obtenir ce mademoiselle de Liancourt

per. Que voulez-vous! endiablé et mangé aux usuriers: t été fatale cette semaine-là. T1 avait essayé de faire le tire-laine sur e pont Neuf: mais il a eu beau rosser le guet, nous sommes en été, les manteaux donnent peu en cette saison, et amant sux bourses des bourgeois elles sont fort allégées par les DOUYERUX impôts. M. de Guise ne savait plus comment se procurer

de l’argent et un costume digne de son rôle, lorsque

le seigneur irconnu lui a apporté une bourse de trois mille pistoles et les diamants qui ont tant ébloui nos yeux.

— Je saurai tirer de la bouche de M. de Guise le nom de ce seigneur, dussé-je le faire appliquer à Ju question, — s'écria Louis XIII indigné. ;

— Ce ne ‘at pas le seul incident remarquable de cette fête, — continua Richelieu, — Elle eut son cinquième acte.

— Comme votre tragédie de Mirame, mon cousin, — dit le roi qui aimait à railler par de petites épigrammes les prétentions poétiques du cardinal.

Celui-ci, atteint dans son amour-propre d’auteur, se mordit les lèvres, mais gurda sur son visage une expression hautaine et sévère.

— O mon Dieu! sire, — répondit-il, — je suis trop pauvre d'imagination pour jamais inventer rien de si dramatique et de si saisissant que cette scène.

— Je vous écoute, — murmura Louis XIII troublé jusqu’ar profo de l’âme par un rressentiment instinctif.

— Vous ne reviîntes pas dans le carrosse de la reine, sire, — reprit Richelieu, de sa voix âcre, sèche et mordante; — vous eûtes même In bonté de m'offrir une place dans le vôtre.

— Oui, je me retirai à quatre heures, et je me souviens que la reine ne me fit aucune instance pour rester plus longtemps au bal.

— En effet, le bal était fini du inomenr que îes incas, les sophis, les schahs, les khans et surtout le Grand Mogol avaient, disparu, emportant avec eux tout l’éclat et la joie de la fête.

— Mais votre cinquième acte, mon cousin? — demanda le roi essayant de déguiser sa terreur secrète.

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Le cardinal s'arrêta, ct, redressant sa grande taille :

— La reine regagna son carrosse, — dit-il lentement — Un laquais à Ja livrée et aux armes de la connétable se tenait debout à la portière, qu’il venait d'ouvrir, A l'aspect de la reine, ce laquais mit Un genou en terre, sire; mais, au lieu d’abaisser le marche-pied, il tendit sa main nue,

— Ah! c'était sans doute une galanterie de madame de Chevreuse? — bégaya Louis XIII d’une voix presque inintelligible,

— Soit hasard, soit émotion, soit excès de zèle, — Poursuivit avec force le vardinal, — la main de ce laquais pressa si bien le pied de la reine que la reine regarda le laquais, poussa un cri de surprise où d’effroi, et qu’à la lueur des flambeaux madame de Lañnoy la vit devenir pourpre.

— La reine n’avait-elle pas ses officiers autour d'elle? -- cria Louis XIII pâle comme un mort.

— Ils accourürent, sire, mais déjà Sa Majesté était assise au fond de son carrosse avec mesdames de Lannoy et Vernet. N'’ais-je pas eu raison de vous promettre une scène plus saisissante que nul auteur tragique, fût-ce Tristan l’Ermite ou le sieur Garnier, n’en aurait jamais osé inventer?

— Et ce laquais, — demanda le roi d’une voix sourde et tremblante de colère.

— Ce laquais qui a osé toucher à la reine, crime puni de mort par l'étiquette espagnole, s’agît-il d’un grand d’Espagne! ce laquais, — dit Richelieu, — avait été dans la même soirée jardinier, magicien, démon et Grand Mogol, sire.

— Son nom! son nom! C’est son nom que je vous demande, monsieur, si vous ne voulez encvurir toute mon indignation! — s’écria Louis XIII fs

sonnant comme ‘ne fe! ce, le visage crispé, les yeux injectés de sang.

Et il s’adossa au mur, tant le tremblement fiévreux qui l’agitait le rendait faible,

— J'obéis, sire, — dit froidement le cardinal. — Madame de Lannoy a cru reconnaître, dans ce laquais ugenouillé devant la reine, Sa Grâce le duc de Buckingham.

— Lui encoro! lui toujours! — murmura le roi accablé en passant dans ses cheveux ses doigts amaigris. — Le duc est un félon, un trutre... Mais ln reine, elle, rien ne prouve qu’elle ait été sa complice... elle a craint le scandale... elle a entendu ses aveux insolents, mais elle ne lui a pas répondu par un sourire, par un geste favorable... Elle ne s’est pas trouvée seule avec lui... Lui seul est donc coupable.

— Sire, — reprit l’implacable ministre, — &ans le cabinet de l’ambassade d'Angleterre, Buckingham a placé le portrait de votre fernme sous -“m dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges

— Avez-vous une preuve que Je duc tienne ce portrait de la reine elle-même? — demanda Louis XIII se débattant contre la pensée de son déshonneur

— $ire, une dernière accusation va changer en certitude vos soupçons, —— répliqua vivement le curdinal, qui voulut porter le cour suprême à son malheureux maître — Une vieille tradition assure qu’un fantôme revient de loin en loin au Louvre, 1: vieux palais de vos aïeux

—Vous voulez parler de la dame blanche, —murmura le superstitieux Louis XIII en se signant — Oui, il y a un mois à peine, les gens de service l’ont entrevue dans les couloirs, et ç’a été une grande

terreur dans le château. Vous auriez tort, mon cousin, de révoquer en doute ces upparitions.

Le cardinal sourit dédaigneusement.

— Réelles, je ne les craindrais pas, puisque j'ai le pouvoir de les exorciser et de chasser les démons devant moi; mais je dois vous révéler ce que j'ai appris à ce sujet en gagnant, à l’aide de Bois-Robert, le nommé Patrice O’Reilly, valet de chambre de Buckingham,

— Quel rapport y at-il entre In dame blanche et l2 duc? — interrompit le roi. ù

— Sur le conseil de madame de Chevreuse, le noble ambassadeur a voulu jouer nu fantôme, sire, Sous le travestissement de la dame blanche il est resté un quart d’heure dans l’oratoire de In reine, seul avec elle,

— Seul? — répéta Louis }. {II avec un accent de rage indicible,

— Il se sauva au bout d’un quart d'heure, piree que vous passiez devant la porte de la rcine pour al ler coucher au rendez-vous de chasse de Saint-Germain en Laye, et que madame de Chevreuse, croyant que vous ulliez entrer chez Sa Majesté, se précipita dans l’oratoire en criant: “Voilà le roi!”

— Seul avec elle! — répéta Louis XIII foudroyé rx cette horrible révélation.

— Puis, saisissant le cardinal par le bras, il l’entraîna avec une précipitation furieuse, sans ajonter une parole, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dovant la grille.

—$1i l’événement trompait mes pévisions, sire, -— dit alors Richelieu, — nous sortirons de ce jardin comme nous y somme entrés, sans être reconnus, : [es précautions sont bien prises, et nous parrons immédiatement d'Amiens, où nul n’aura pu même soupçonner notre présence.

Le roi garda son farouche silence. Une seule pensée brülait son cerveau et faisait battre son coeur.

— Le mot d'ordre, messieurs? — demanda à voix basse maître Guillaume, qui était à son post@ fidèle aux recommandations de Rochefort.

Richelieu posa sur ses lèvres l'index de la main droite, La grille s’ouvrit et les deux cavaliers entrèrent.

Peu auparavant, la reine Anne d'Autriche, enveloppée d’une mante et son beau visage caché sous un loup de velours noir, descendait l’hôtel appuyée sur le bras de mademoiselle Catherine d’Angennes.

À l’autre extrémité du jardin, au fond de l’allée des Vipères, une petite porte s’entr'ouvrait, et le valet de chambre Bertin introduisait Buckingham.

L'ALLEE DES VIPERES.

Anne d’Autriche rencontra Buckingham vers le milieu de cette allée solitaire.

Dès que le duc fut près d’elle, il tomba à genoux et se bit à baiser le bas de sa robe avec des transports

si violents que la reine resta toute confuse et interdite, et que mademoiselle d’Angennes ne put s’empêcher de dire doucement au beau gentilhomn :

— Mais, monseigneur, vous oubliez devant qui vous êtes.

— Je me prosterne comme un valet et un eselave devant la plus adorable divinité qui soit jamais descendue sur la terre — répliqua Buckingham.

— Mais ce n’est pas la coutume en ran ce, — poursuivit la jeune fille d’honneur, — de se conduire ainsi à l’égard des reines.

— Eh! mademoiselle, — reprit le duc avec impatience, sans détacher ses regards ardents des veux troublés d'Anne d'Autriche, — je ne suis pas Francais, et les coutumes de France ne peuvent m’engager. Je suis l'ambassadeur d'Angleterre, et comme tel je représente moi-même une tête couronnée. En cette qualité, il n’y a ici qu’une personne qui ail le droit de me donner des ordres, et cette personne c’est la reine. Alors, saisissant la blanche

main de cette dernière comme eût fait un suppliant : — Madame, — ajouta-t-il, — ces ordres, je les attends à genoux et j’obéiraï, je vous le jure, quels qu’ils soient, à moins qu’ils ne me commandent de ne plus vous aimer. Anne d'Autriche, embarrassée, n’osait répondre et cherchait à armer son regard d’une sévérité impossible. — Pour vous je puis tout entreprendre, je puis-mourir, mais je ne puis cesser de vous aimer que lorsque mon corps sera glacé par la mort et mon coeur arraché de ma poitrine.

La reine quitta le bras de mademoiselle d’Angen-

nes, puis se retira un peu à l'écart.

—Ecoutez, milord, — répondit-elle avec émotion, — j’ai consenti à cette entrevue. C’est une faiblesse que je devrais me reprocher, et pourtant je ne m’en sens nas le courage, car votre passion me paraît sincère, et il m’est cruel de faire souffrir le seul homme qui n’ait pas vu en moi seulement une reine. Mais si j'ai consenti à vous voir et à vous écouter, c'était afin d’exiger de vous que vous partiez au nom de cet amour que vous me jurez, c'était Pour vous dire un dernier adieu avant que nous soyons séparés pour jamais.

— Oh! madame, vous ne comprenez pas combien je vous aime, parce que, vous, vous n’aimez pas!— s’écria Buckingham, — Autrement, parleriez-vous de départ et de séparation? Savez-vous que mon bonheur à moi serait de vivre, à quelque condition que ca fût, dans le rayonnement de votre vie? Sn. vez-Vous que l’espoir d'entendre votre voix me don ner un ordre, de regarder l’empreinte de vos petits pied; sur le sable, de harnacher le cheval qui doit, fier et heureux, bondir sous votre fardeau et vous emporter dans le bois, de sentir le parfum de vos cheveux, d’écouter le frôlement de votre robe, de

voir vos yeux rêveurs suivre dans le ciel les nuages qui vont vers l'Espagne votre patrie, l'espoir de vivre enfin dans votre existence, me ferait envier le sort du bouffon qui a soin de vos perruches, ou du dernier de vos fauconniers? (Q Majesté! laissez-moi une mir te à vos pieds oublier qu’il y a autre choseaum de que cette allée mytérieuse où nous sommes, laissez-moi voir le paradis s'ouvrir dans vos yeux, laissez-moi écouter le battement de nos coeurs et le souffle de nos soupirs, qu’étouffe à deux pas de nous le feuillage qui se balance dans ‘’ombre! Oh! si vous saviez de quel courage m’enivre mon amour! Il me semble que le monde entier pèserait peu dans ma main, et que, si vous le vouliez. je répéterais l’aveu de ma passion à la face de tous, tant elle est sincère et loyale, tant je sens bien au fond de mon coeur qu’il n’est pas de puissance divine ou hun aine qui puisse m'empêcher de vous aimer.

—. Mais, pauvre malheureux, — répondit la reine attendrie et qui sentait des larmes rouler dans ses yeux, vous voulez donc me faire mourir de douleur en bravant la colère de monsiegneur et maître?

— Que m’imjorte sa colère! — dit le due en se relevant, — Louis le Juste a beau être un adroit George Villiers.

— Mais vous avez une ennemi encore plus terrible, qui ne pardonne jamais et qui atteint toujours son adversaire! —reprit la reine plus effrayée que rassurée par cette téméraire confiance ‘du duc de Buckingham en son étoile.

— Un ennemi... Vous voulez dire un rival, madame, un rival en robe rouge, — dit le duc, Oh! je sais le sort qu’il me réserve. J'ai reçu à cet effet des avis officieux. El m’a fait savoir sous main que l’aif de France pourrait me devenir plus malsain

que les brouillards de la Tamise. Je n’ai pas voulu comprendre; je suis resté.

— Vous vous fiez à votre qualité d’ambassadeur, n’est-ce pas, milord? — répliqua la reine, — EH mais vous avez tort, car on peut respecter l’ambas- HI sadeur...

: — Et faire égorger dans un guet-apens le galant coureur d’aventures, comme on fit de Saint-Mégrin e: de Bussy-d’Amboise, coupables de moins grands crimes, Ma foi! le cardinal est assez subtil et assez profond pour faire cette distinction. J’ai même deux motifs pour le croire, madame,

— Vous auruit-on déjà tendu quelque piège? — demanda Anne d'Autriche frémissante.

— Madame, les minutes qu’il m'est donné de rester près de vous sont trop précieuses pour que je les perdre à vous raconter les misérables embüches que m'a tendues maître Gonin. Comme vous voyez, j'ai Passé à travers ses toiles d’araignée, et je n’y ai pas laissé un cheveu ni une goutte de mon sang.

— N'importe, je veux tout savoir, dit la reine.

— J’obéis, mudame. Deux fois déguisé en marinier j'ai erré Cans une barque sur la Somme, le long de vos jardins, dans l’espérance de voir votre robe glisser entre les arbres, Absorbé dans ma rêverie, la premièer fois j'oubliais le monde pour penser à vous; il me semblait voir votre visage glisser devant mes yeux et me sourire, lorsque je fus tout À coup renversé Par un choc violent, Une autre barque avait aboré Ja mienne et l'avait fait chavirer. Quand je repr r1s à la surface de l’eau, les prétendus pêcheurs cherchèrent à me fracasser la tête vec leurs avirons, qu'ils agitaient sous prétexte de me secourir; mais comme Je nage en vrai posson, je me tins à distance et je me tirai d'affaire moi-même.

f — Et c’est pour moi, pour moi! — répéts Aüñe

Vou-

SSa-

Das-

ant Tin nds asme

d'Autriche dont le regard s’illumina d’une flamme soudaine, — que vous avez couru ce danger?

— C’est pour vous, madame, — reprit Buckingham en imprimant un baiser sur la main de la reine, — que le lendemain, je retournai ramer sur ln Somme.

— Imprudent! murmura-t-elle.

— Ce soir-là, le ciel était azuré, — continua-t-il, — les étoiles ressemblaient aux yeux d’or de mes anges gardiens souriant à mon amour. Pas une autre barque ne glissait sur la rivière. J'étais seul et je sentais mon coeur inondé de joie, car j’approchais de la rive qui longe * « Jardins, j’espérais pouvoir me cacher sans être vu dé:rière quelque charmille d’où j'aurais le bonheur de vous entendre et de vous voir, lorsque, au moment où ma barque heurta la terre, les planches du fond s’entr’ouvrirent. Monsieur le cardinal avait renouvelé en petit à mon usage l’anecdote d’Agrippine.

— Quelle horreur! — murmura la reine, — quelle lâcheté!

— Mais non, madame, — dit Buckingham, c’est de la politique d’empereur romain, tout ce qu’on peut désirer de mieux en ce genre. M de Richelieu connaît son histoire ancienne. Cela prouve qu’il a fait d'excellentes études.

Anne d'Autriche regardait avec admiration le galant gentilhomme qui plaisantait avec tant d’abandon sur les terribles dangers que son audacieuse Passion avait évoqués autour de Ini.

— Mais comment parvîntes-vous à vous sauver cette fois?

— Madame, — répondit le due, — je dois avouer que je restai d’abord étourdi de la secousse pendant une minute au fond de l’eau. Lorsque je revins à moi ct Que j'essayai d'aborder le talus du jardin,

et des torches dans les al.

à mon projet. Le cardinal e plus voisin où je pouflot que joint à la ville

sous notre poids.

Nous ne poussâmes Pas un cri, mais, entrelacés l’un à l’autre et Presque suspendus sur le tourbillon qui

bouillonne à cet endroit, nous luttâmes comme deux serpents. J'étais si faible que peut-être j’eusse succombé si je n’avais songé à vous; mais à mesure que votre image revenait flotter devant moi, et que je vous invoquais, me disant que je ne pouvais mou- Tir ns vous avoir revue, sans avoir entendu une douce parole sortir de vos lèvres, je sentais ma forcé grandir. Enfin, dans un instant où mon adversaire serrait convulsivement dans sa main, pour se retenir à moi, la chaîne d’or à laquelle est suspendu votre portrait, cette chaîne se brisa, et le misérable roula en blasphémant dans la Somme.

— Et cest moi qui suis cause de tous ces périls qui se multiplient autour de vous, milord! — qit la reine d’une viox étouffée, — Et vous persistez à rester dans ce Pays, où tout je ne puis vous protéger! Vous me condamnez done à vivre dans une angoisse continuelle, priant Dieu

sans cesse de vous défendre, et tremblant sans cesse d’apprendre que cet amour insen..{ vous a donné la mort! Oh! pourquoi ne voulez-vous pas partir?

— Parce que je vous aime, madame, — répliqua le duc d’une voix ardente; —- pour moi c’est un bonheur de lutter sous vos yeux, de vivre dans le danger, comme la salamandre dans la flamme, si votre pensée me suit, si votre coeur ne m’est pas fermé!

— Muse en Angleterre, milord, vous ne seriez pas exposé aux misères de cette vie aventureuse que vous menez ici. Libre, tout-puissant, favori d’un 10i, tenant d’une main la clef du trésor du royaume, dans l’autre l’épée souveraine, modèle des gentilshommes, vous n’auriez rien à désirer, rien À envier, ei vous rempliriez la plus brillante et la Plus heureuse existence qui ait jamais été accordée par Dieu à un homme.

— En Angleterre, moi, madame, je mourrais, — dit Buckingham avec un accent douloureux.

— Vous mourriez! — s’écria la reine en tressaillant.

— Oui, — reprit-il d’un air sombre. — Non pas que je craigne ia dague ou le poison ; avec une cotte de mailles et des contre-poisons on les brave. Mais il n’y a pas que le poignard et le poison qui font mourir. Au milieu de ces fausses joies dont vous parlez, je serais sans relâche assiégé par un souvenir ineffaçable; je ne Pourrais vous oublier, et mon amour, stérile, sans but, sans espoir, sans luttes, me consumerait peu à peu. D’ailleurs que m'importerait la vie loin de vous! Que ferais-je des trésors dont j'aurais le clef, du moment qu’ils n’auraient pas le pouvoir de me rapprocher de vous! Que ferais-je de cette épée que je ne pourrais pas employer pour vous et contre +os ennemis! Comment

Vous croyez, madame, que je serais calme, heureux, triomphant, lorsque je vous saurais emprisonnée, humiliée, asservie dans cette cour sombre, à l'étiquette saupconneuse et outrageante, esclave de ce prêtre qui a le génie d’incruster ses propres passions au coeur de votre débile mari! Et moi qui voudrais voir les royaumes à vos pieds, moi le toutpuissant, je n'aurais pas seulement le droit de poser Ma main sur l’épaule de cet orgueilleux cardina] et de le faire ramper aux genoux de sa reine comme un serpent dompté! Ah! ne parlez pas de bonheur, madame, il n’y en avait qu’un seul possible pour moi!

La voix de Buckingham prit, une expression déchirante en Prononçant ces dernières paroles,

— Mais si ce bonheur est un crime, milord, — répliqua Anne d’Autriche toute tremblante.

— Un crime! — répéta-t-il avec une sorte d’ironie et de violence. — Ce serait un crime d’aimer l’homme que votre beauté, votre esprit et votre grand coeur ont rendu assez fou pour oser âvcuer son amour, l’homme qui donnerait son pouvoir pour un sourire de vous, le nom de ses pères pour un regard attendri, son honneur pour une parole ou un battement de coeur, car sa vie il vous l’a sacrifiée du premier instant qu’il vous a vue! Aimez donc alors ce mari qui garde sa tendresse pour ses lévriers et ses faucons, qui vous oublie et vous dédaigne, vous si belle: qui vous insulte même, vous s! noble et si fière, vous la fille des rois, pour obéir à la haine de son ministre, pour vous punir sans doute d’avoir repoussé l’amour honteux de ce prêétre! Ah! madame, que n'’êtes-vous réellement la souveraine maîtesse de ce beau royaume! C’est alors que ma vie eût été belle et triomphante quand J'aurais pu vous la consacrer toute entière, être vo-

tre conseillelr, votre épée, votre serviteur. Alors j'aurais été heureux, lorsqu’au retour d’une victoire vous m’auriez donné votre main à baiser, lorsqu'après avoir signé un traité glorieux j'aurais entendu la noblesse et le peuple s’écrier : ‘‘Anne d’Autriche est ne grande reine!” — Il serait impossible de décrire l’expression rayonnante du visage de Buckinghar: en prononçant ces fières paroles. Elles produisirent sur la reine une impression irrésistible. Nulle femme n’était plus sympathique que cette belle princesse aux idées qui flattaient son ambition et son orgueil. Un amant timide qui se fut contenté de soupirer et de débiter quelques bergerades ne se fut attiré que le mépris de la reine dont la nature n'avait rien d’idyllique ni d’élégiaque. Le sang espagnol coulait dans ses veines. Tout ce qui frapait son imgination devait réussir auprès d'elle. Les paroles du due avaient trouvé un écho dans son eur. Agitée, émue, frissonnante, elle se sentait invinciblement attirée vers le beau et hardi gentilhomme qui avait compris toutes ses douleurs secrètes et qui aspirait à ia venger de ses ennemis, au risque de sa vie et de son honneur. — Madame, — dit encore le duc, — le devoir de ma charge me force à partir. Me permettez-vous de tenter de revenir?

— Je le permets, — répondit Anne d'Autriche.

— Puis-je espérer, — reprit Buckingham, — de ne pas être oublié?

— Qui donc pourrait vous faire oublier? — murmura la reine.

Cette réponse était un aveu.

Le duc éprouva alors une telle commotion qu’il se mit à trembler comm eun enfant, et ses yeux se remplirent de larmes.

La reine porta son mouchoir à ses lèvres et étouf-

fa violemment les sanglots qu’elle n’avait plus la force de contenir.

C'était un adieu, peut-être éternel, que tous deux allaient se faire.

Une flamme ‘‘vange brilla dans les yeux de Buckingham, qui ne pouvait se détacher de la princesse. ,

— Elle m'aime! elle m'aime! elle m'aime! s’écria-t-il.

Et, en disant ces mots avec une sorte de délire, il s’avança si près de la reine que son souffle brûlait le visage de ln grande dame.

— Milord, il est temps de nous séparer, — Jui ditelle. : ,

— Non pas avant que j’emporte un souvenir de cette heure, — répondit Buckingham, — dût un mur de charbons ardents se dresser entre nous!

Et saisissant entre ses bras Anne d’Autriche, il

l'étraignit dans un embrassement passionné.

La reine

son Coeur,

Au même instant, Comme tous les deux faisaient silence, ils entendirent un craquement de feuilles ou de branches sèches dans le massif, Ce bruit fit tressaillir la reine. Buckingham resta calme, comme absorbé dans une espèce d’extase. — ÂÀvez-vous entendu? — demanda Anne d’Autriche.

— Ce n’est rien... peut-être le frôlement de la robe de mademoiselle d’Angennes.

— Non, — reprit-elle. — J’aperçois Catherine sur ce banc que la lune éclaire, .

— Rassurez-vous, madame, — dit-il tout has, —

on n’entend plus rien... vos serviteurs seuls veillent dans ce jardin...

— Oh! j'ai peur! dit la reine. — Le silence méême m'épouvante. Si tout à coup cent torches allaient briller au milieu de ces feuillages et me désigner à la risée de la cour!

— Je ne vous laisserais pas insulter, madame, — dit Buckingham, — fût-ce par le roi lui-même!

— Imprudent! taisez-vous! — s’écria-t-elle en rajustant à la hâte son loup de velours noir et posant sa main glacée sur les lèvres du duc.

— Voulez-vous que j’entre dans ce massif et que j'aille à la recherche des espions? — demanda le duc touché de la frayeur de la reine.

Mais celle-ci, s’adossant éperdue à un arbre lui saisit le bras d’une main, et, étendant l’autre vers un massif :

— Tenez ,milord, ne voyez-vous pas deux ombres gui ont traversé rapidement l’allée?...

— Vous avez raison, madame.

ie qui se dirigent du côté du perron de l’hôtel!

— Je vais les aîteindre, madame.

Et le duc s’élançait déjà, prompt comme l'éclair, sur les traces des espions, mais les ombres disparurent presque aussitôt dans le massif.

Au même instant, mademoiselle d’Angennes quittait le banc où la reine venait de la voir assise, et elle accourait dans le plus grand trouble suivie de Bertin.

— Fuyez! — dit-elle à Buckingham, qui, la lèvre gonflée, le regard enflammé et menaçant, venait de tirer son épée du fourreau.

— Jamais, — répliqua-t-il, — George Villier ne fuira devant les espions,

— Fuyez! — continua la fille d'honneur sans l’écouter, — le roi et le curdinal sont ici.

—Le roil—répéta Anne d'Autriche au comble de l'effroi. :

— Etes-vous bien sûre de ce que vous avancez-là, mademoiselle? — demanda vivement Buckingham.

—C'est à monsieur Bertin de répondre à Votre Grâce, — dit Catherine.

— Parlez, monsieur, — dit le duc avec impatience.

— Après vous avoir introduit, monseigneur, se hâta de dire le valet de chambre, je remontais du côté de la grille lorsque j’ai vu venir à moi deux cnvaliers enveloppés dans leurs manteaux.

— Ah! ce sont nos deux ombres de tout à l’heure! — interrompit le duc. — Continuez!

— Surpris de cette rencontre, je me cachai derrière un arbre. ls passèrent à côté de moi en parlant à demi-voix, J’entendis l’un d'eux dire : &Cette nuit, le Grand Mogol recevra un étrange compliment du roi de France!” Je reconnus la voix du cardinal. L’autre répondit avec un rire sinistre : “Nous verrons, mon cousin, laquelle des deux majestés fera peur à l’autre !”’ Je reconnus la voix du roi.

Lorsque le valet de chambre eut dit, il y eut un moment de silence rempli de terreur.

La reine était foudroyée. Immobile, pâle, les yeux hagards, on eût dit une statue.

Buckingham lui-même semblait atterré et ne savait encore à quel parti s'arrêter. II faisait bon marché de sa vie; mais si la reine était surprise avee lui dans les jardins, elle était perdue et publiquement déshonorée. Il serait 14 cause de sa perte, et sans doute elle le haïrait?

A ces horribles pensées, il sentit son sang-froid

ordinaire l’abandonner et sa raison près de s'éga- >, Comme un nageur épuisé qui se noie, i] entendait le vertige bourdonner à es oreilles,

Anne d'Autriche, la première, recouvra un peu sa présence d'esprit :

— Le roi et le cardinal ont pénétré duns ce mussif, — dit-lle en rapelant ses souvenirs; — s'ils ont entendu vos paroles, miiord, je suis condamnée?

Il faut cependant essayer de sauver la reine, — dit mademoiselle d’Angennes. — Je vais retourner à l'hôtel avec elle, tandis que monsieur Bertin, fera évader monsieur le due par Ja petite porte, qui doit encore être libre,

— Retourner à l'hôtel, — objecta ia reine, — C'est me trahir moi-même, Le roi et le enrdinal m’attendent sans doute déjà au perron comme deux juges prêts à m'interroger.

— N'esi- ‘u:" pas permis à la reine de France, — reprit Catherine, — de se promener le soir dans ses jardins en compagnie de ses demoiselles d’honneur?

— Folle! tu n’as donc rien compris? — dit Anne d'Autriche, toujours pâle et les yeux fixes, — Le 7: était là tout à l'heure, le roi, mon maître et mon juge... il a vu le duc près... trop près de moi... il à peut-être entendu des paroles... que milord n’aurait pas dû Prononcer... des paroles qu'aux yeux du roi et du cardinal je suis criminelle d’avoir écoutées!

-— Mais grâce à ce masque qui couvre votre figure, à cette mante qui dérohe votre taille, — s’empressa de dire Buckingham, — ils ne peuvent vous avoir reconnue.

— Eh! qu'y puis-je gagner? Je me débarrasserais de cette mante j’arracherais ce masque, que

ma présence dans le jardin suffirait pour confirmer toutes les accusations. Je suis condamnée, te dis-je, Catherine?

— Vous ;ma maîtresse bien-aimée, vous si bonne, — s’écria mademoiselle d’Angennes, — je vous verrais tomber dans un abîme sans rien risquer pour vous en retirer! Oh! c’est impossible !

— Que peux-tu faire. pauvre enfant, contre ces hommes implacables qui m'ont prise au piège? — dit la reine avec bonté. —— Sois heureuse, mignonne, et laisse-moi! Que mes juges me trouvent seule du moins, et qu’ils ne te punissent pas de ma faute, toi, chère enfant innocente!

Des larmes brûlantes coulèrent des beaux yeux de Catherine d’Angennes: mais, frappée et inspirée tout à coup par les derniers mots d’Anne d’Autriche, elle s’écria avec un transport de joie indicible : È

— Ou plutôt que je sois seule condamnée et perdue!

— Que veux-tu dire? — demanda la reine étonnée.

— Vous êtes sauvée peut-être, madame, — répondit mademoiselle d’Angennes. — Entrons dans ce massif, toutes deux seulement. Vous, monsieur Bertin, veillez avec monsieur le duc à ce qu’on puisse nous surprendre,

Et elle entraîna vivement sous les arbres la rei- Le qui la crut un instant frappée de délire et de £o-

ie.

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