‹ Les sept baisers de Buckingham [microforme]Chapitre 22 sur 24 · L’UNE POUR L'AUTRE · texte numérisé non relu

L’UNE POUR L'AUTRE

Ceux qui avaient alors intérêt à surprendre Anne d’Autriche étaient en ce moment occupés à dé-

libérer sur Ia conduite à tenir dans une telle circonstance.

La question était en effet des plus délicates. TI s'agissait d’une feine, et son complice était l’ambassadeur d’un roi puissant.

‘Les preuves, suffisantes pour déterminer la conviction d’un mari, quoique Louis XIII et le cardinal n’eussent entendu que quelques vagues paroles d’nmour de Buckingham, se réduisaient, pour les indifférents, à une promenade dans les jardins, que l’on pouvait facilement colorer d’un prétexte politique.

On savait le peu de sympathie de l’Angleterre pour Richelieu et l’inimitié qui divisait ce dernier et la reine.

La promenade à cette heure compromettante ne serait plus qu’une conférence secrète, entourée de toutes les précautions usitées en pareil cas. Comme On n’était pas er mesure de rompre avec l’Angleterre, un scandale acc. npagné d’une semblable exblible explication n'aboutirait qu’à la confusion du ministre,

Richelieu fut donc le premier à dissuader le roi d'un éclat dont il pouvait être la première victime ; mais il voulut, pour ruiner à tout jamais l’influence d’Anne d'Autriche, qu’il ne restât aucun doute sur Sa trahison dans l'esprit de Louis XIII, et de son côté la reine fut parfaitement convaincue que le roi savait tout.

Il ne s’agissait que de surprendre le duc et sa royale complice au moment où ils rentreraient à l’hôtel, et de les conduire devant Louis XIII, qui les attendait dans l’apartement de madame de Lannoy, dont l'absence de cette dame leur laissait la libre disposition.

Richelieu réfléchit cependant que la reine devait avoir quelques éclaireurs dévoués dans le jardin, et que bientôt, avertie du mouvement inaccoutumé qui troublait le calme de l’hôtel, elle pourrait faire évader le duc.

Le comte de Rochefort fut chargé de veiller à ces détails. Il placa quelques gardes devant la grille afin de prêter aide, si besoin était, à maître Guillaume, Puis il interrogea celui-ci pour savoir s’il n’y avait pas d’autre issue dans le pare.

Le concierge indiqua la petite porte de l’allée des Vipères. Rochefort s’y rendit aussitôt avec une demi-douzaine de gardes du cardinal, qu’il y mit en faction jusqu’au lendemain. Mais, quelque diligence qu’il eût faite, la petite porte venait de se refermer, lorsqu'il arriva, sur le valet de chambre Bertin et une autre personne que son costume eût fait reconnaître pour mademoisel!: d’Angennes.

Enfin le comte établit un cordon de mousquetaires devant toute la façade de l’hôtel du côté du jardin, et se plaça lui-même à l’entrée du vestibule, que Richelieu parcourait en tous sens.

Le cardinal attendait sa proie avec unc iipatien-

ce mal contenue, et savourait par anticipation les âcres délices de la vengeance.

I y avait un quert d'iure environ que tous ces préparatifs de guerre étaient terminés lorsque parurent au bas du perron un cavalier et une dame.

La dame avait un masque de velours Loir sur la figure, et les plis d’une mante espagnole dérobaient la finesse de sa taille.

Richelieu s'était avancé sur le seuil du vestibule, et fixant sur elle un regard où brillait une joie cruelle, il dit à Rochefort :

— Ce sont eux, monsieur le comte. Allez donc les recevoir ainsi que l'exige leur qualité.

Cependant le cavalier avait saisi la main que la dame au velours lui tendait, et y avait imprimé respectueusement ses lèvres.

Il se disposait à s'éloigner par le jardin, et la dame posait le pied sur la première marche du perron, lorsque le comte de Rochefort s'avança vers eux :

— Pardon, monsieur, — dit-il au cavalier qui brusquement reculé en le voyant apparaître, —vous chercheriez en vain une autre issue que celle-ci pour vous retirer.

— Monsieur, répliqua l'inconnu, d’une voix altière, — je ne suis ni un tire-laine ni un page en escapade, et je n’ai nulle envie de fuir devant vous.

— Que faisiez-vous dans ces jardins? — demanda durement Rochefort irrité de la bravade du cavalier.

— Je me promenais et prenais air, — répondit ironiquement l'inconnu.

— Je ne suppose pas cependant, — répliqua le comte d’un ton aussi railleur, — que votre intention soit de prolonger votre promenude jusqu’à demain,

— Ce n’est pas votre compagnie qui m'en donnerait l’envie.

— Je comprends que vous préfériez celle de madame.

La pauvre femme tremblait de tous ses membres pendant cet échange de sareasmes.

Le cavalier, tonché de son effroi, demanda d’un ton hautain à Rochefort :

— Qui êtes-vous donc, monsieur, pour oser me barrer le chemin et m'interroger?

— Un homme qui d’un mot, — répondit le comte, — peut réunir autour de vous une vingtaine de mousquetaires postés dans l’ombre à ln façade de l'hôtel.

Le cavalier jeta un regard rapide sur la muraille et put vérifier l’assertion de son interlocuteur.

— Que m'importe? — répliqua-t-il, — pas un de ces gentilshommes n’oserait me toucher du bout du doigt quand je lui aurai crié mon nom.

— Et oserez-vous bien le leur crier à cette heure, dans le jardin de la reine, monsieur? — [La dame au masque trembla plus fort à ces mots et pressa de ses mains le bras du cavalier, comme pour le supplier. Rochefort vit ce geste. — Monsieur, — ajouta-t-il, — vous ne me contraindrez pas à user de violence à votre égard?

— De violence! — dit l’inconnu. — La violence n’a jamais profité à ceux qui l’ont employée contre moi.

—Personne ne met en doute votre courage, — répliqua Rochefort; mais, au lieu de vous escrimer, contre vingt mousquetaires, ne vous paraît-il pas plus convenable d’avoir sous ce vestibule, avec celui qui m'envoie, quelques mots d'explication, sans témoins f'cheux? — La dame fit un geste de terreur et recula, regardart autour d’elle comme s1 el-

ne-

nares un

me

de

le eût voulu fuir. — Rochefort sourit. — Son Eminence à deviné juste, — pensa-t-il,

— J'ai parlé, — continua le comte en remarquant l’hésitation du ’avalier, — dans l’intérêt de la dame que vous accompagnez, si ce n’est dans la vôtre, dont vous prendriez peut-être peu de souci.

L’inconnu, se tournant vers la jeune femme épouvantée, lui dit:

— Décidez vous-même, madame! Je suis prêt à verser tout mon sang pour arrêter les mousquetaires au passage et vous gagner une minute pour vous échapper.

— Toutes les issues sont gardées, vous dis-je, milord! — murmura à voix basse Rochefort,

— Ah! je suis reconnu, — dit le chevalier, — Allons!

La dame, qui avait gardé un profond silence, in-.

terrompu seulement par des tressaillements nerveux et des sanglots étouffés sous le masque, reprit e bras du duc.

Ils montèrent lentement le perron, suivis de Rochefort. Arrivés sous le vestibule, qu’éclairaient plusieurs flambeaux, ils se trouvèrent en présence du cardinal. :

A un signal de Rochefort, quelqües mousquetaires accoururent du dehots et gardèrent l’entrée du vestibule,

— C’est une trahison! — s’écria Buckingham.

— C’est une précaution, rien de plus, monsieur le due, — répondit le cardinal d’une voix calme et froide.

— Puisque Votre Eminence prend de telles mesures contre moi; — reprit Buckingham, — je lui demanderai hautement ce que signifie tout ceci, car je ne comprends rien à re qui se Passe. [1 me sem-

ble qu’on me traite comme un criminel d'Etat. On m’arrête, on m’insultu; je suis presque étonné que monsieur de Rochefort ne m’ait pas demandé mon épée. Il est vrai que s’il avait eu cette audace, je la lui aurais donnée aussitôt... mais dans la poitrine, — Rochefort pâlit et il allait répondre: mais Richelieu lui ordonna de se taire par un signe impérieux. Le comte obéit et lançant à l’amoureux de la reine un regard sinistre, —- Enfin, de quoi m’accuse-t-on? — demanda l’impérieux Buckingham.

Le cardinal fixa ses yeux perçants sur lui et répondit avec un sang-froid irritant :

— Monsieur le duc, en nous faisant des questions, oublie un peu trop qr<, dans l’état des choses, c’est véritablement à nous qu’appartient le droit de lui en adresser,

— Vous oubliez vous-même qui je suis, monsieur le cardinal! — dit fièrement Buckingham.

— Je sais, — reprit Richelieu, — que vous êtes uu fort galant seigneur de la cour de Sa Majesté Charles Ier, roi d'Angleterre, heureux au seu, heureux à l’épée, plus heureux qu’un roi en amour!

À ce sarcasme terrible, tous les assistants tressaillirent et regardèrent la jeune dame masquée, toujours frémissante, que-le duc semblait soutenir avec orgueil.

Chacun attendait avec une curiosité anxieuse la réponse du gentilhomme anglais.

T1 lança sur le cardinal an regard brûlant comme un éclair et chargé de mépris, soulevant son feutre avec grâce et s’en servant pour éventer sa compagne, il dit avec une adorable expression d’impertinence :

I y a de par le monde des lâches qui sont bien heureux d’être prêtres.

Les lèvres blêmes et minces du cardinal se contractèrent.

Une furtive rougeur vermillonna les pommettes de ses joues, puis par un effort surhumain il sou: it, mais ce sourire était horrible comme celui d’un damné <

On eût entendu une mouche voler sous le vestibule. Après un instant de silence, Richelieu se signa et dit à haute voix.

— O mon Dieu! pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés!

Tiens! — dit le duc, — je savais que votre mattre s’occupait beaucoup de tragédie, monsieur de Rochefort, mais j’ignorais qu’il excellât aussi dans la comédie,

Nul ne répondit.

— Trève d’insolences et d‘impiété, monsieur le duc, — dit le cardinal qui avait repris son calme terrible pour lutter contre son fougucux ennemi.— Préparez-vous à répondre à un juge.

— Je ne reconnais pas de juge sur la terre de France, — répliqua orgueilleusement le dnc, — car j'y représente mon seigneur le roi d’Angleterre, dont je suis l’ambassadeur. Ah! vous n'avez pas af- ‘aire ici, monsieur de Richelieu, à un de ces gentilshommes dont vous faites vos espions, vos valets et vos bourreaux, et auxquels vous défendez de se battre. Je ne vous tiens pas même pour mon égal, monsieur. Votre maison est de pauvre noblesse à côté de la mienne, et l’ambassadeur de Charles Ier ne cède point le pas au ministre de Louis XIII. Vous mon juge! fi donc! vous plaisantez!

Le grand cardinal, auquel les pri it sang eux-mêmes n’osaient résister en face, qui faisait plier les volontés de son maître sous la sienne,, fut

atteint au coeur Par ce sarcasme contre la mince noblesse de sa famille, et sa olère fut envenimée par la défense légère, insolente et dédaigneuse du coupable,

Pas un muscle ne remua sur sa figure glaciale, mais il jura au fond de l’âme que Buckingham mourrait bientôt .

Cependant il reprit son interrogatoire.

— Je ne sache pas, monsieur le due, que le roi d'Angleterre envoie un ambassadeur dans les jardins de la reine à cette heure de la nuit. Passons done, s’il vous plaît, cette qualité sous silence.

— Prenez garde! s’écria Buckingham: — prenez garde, monsieur le cardinal! Une parole si hardie, sortie d’une bouche aussi prudente que la vôtre, doit couvrir quelque dessein étrange et tortueux. Vous êtes un grand politique: mais gardezvous de viser trop haut, si vous voulez viser juste.

— Merci de vos conseils, monsieur le duc, — dit ironiquement Richelieu; — mais quand j’ai résolu quelque chose je ne sais Pas rester en chemin. Voy- Ons, consentez-vous à répondre à mes questions?

— Jamais! monsieur, — s’écria Buckingham.— En présence de tous ces gentilshommes, je réclame ma ‘.berté immédiate et celle de la dame que je couvre de ma protection.

— C’est impossible, milord.

— J’exige des excuses pour la violence que vos agents viennent d’exercer à mon égard, monsieur le cardinal.

— Vous aimez à rire, milord,

— Eh bien! si vous persistez dans votre odieuse conduite, je prends Dieu et ceux qui nous entourent à témoin de la violation du droit des gens que vous commettez en ma Personne, cardinal de Richelieu,

ne

et je vous en demande cêmpte au nom du roi Charles, mon maître.

— Je pourrai done discuter sur ce sujet avec vous, milord-duc, lorsque vous aurez fait connaître le nom de la dame dont vous avez l’inappréciable honneur d’être le cavalier,

— Je vous croyais gentilhomme, monsieur de Richelieu! — s’écria le duc indigné.

— Je suis de petite noblesse, vous l‘avez dit, milord, mais je saurai la faire grande, — répliqua le cardinal.

— Eh bien! si vous êtes noble, vous devez savoir quelle réponse je ferais à une pareille question si elle ne m'était adressée par un homme d’Eglise.

— Dites toujours, milord.

— Je lui jetterais mon gant au visage, monsieur,

— Lt celui qui dénoucrait les cordons du masque de cette dame? — demanda avidemment Richelieu.

— Je le tuerais, fût-il cardinal! cria impétueusement Buckingham.

Un murmure de stupeur courut dans la salle.

— Et s’il était de plus haute qualité encore qu’un cardinal ct qu’un prince? — insista Richelieu avee ur satanique sang-froid.

La dame masquée, n’ayant plus la force de se soutenir au bras du due, était tombée sur un siège que Rochefort avait fait opporter.

Quoique défaillante et écrasée d’émotion, elle se leva tout à coup, à cette question perfide, et posa sa main tremblante sur les lèvres de Buckingham.

Celui-ci comprit l’imprudence à laquelle le poussait Richelieu: sa réponse pouvait compromettre et dénoncer sa complice.

—— Je ne toucherai jamais l’oint du Seigneur, — répondit-il enfin, — mais je me tuerais moi-même

avec la femme dont je n’urais pu empêcher le déshonneur.

— Un frémissement d’admiration accueillit les paroles héroïques du brave gentilhomme.

Richelieu réprima d’un regard rigide ces marques de sympathie,

— Ne craignez rien, milord, — dit-il d’une voix claire et perçante, — nous sommes tous gens d’honneur. Il n’y a qu’un mari qui puisse arracher sans honte le masque d’une femme, — Ces derniers mots renfermaient une menace et une allusion si terribles que, malgré toute sa témérité, le duc de Buckingham changea de visage. — Je ne vous fait plus de questions, — continua le cardinal: — j’ai voulu seulement vous faire comprendre qu je sevais tout.

— Tout! n’est-ce pas là un nouveau piège?

— Tout, jusqu’au nom de cette dame.

Et il tendit sa main vers la pauvre femme, dont l’épouvante, croissant de plus en plus, eût ému de pitié tout autre coeur accusateur.

Alors Buckingham, las de cette lutte douloureuse, voulut en précipiter le résultat par une provocation, et, s’avançant à deux pas de Richelieu, il s’écria avec un sourire insultant :

— Prononcez-le donc ce nom qui brûle vos lèvres, monsieur le cardinal!

Maïs Richelieu recula devant l’audace du favori de Charles Ier. Il n’osait pas flétrir la reine d’une accusation directe au milieu de ces gardes qui les entouraient. :

Il essaya de sourire.

— Milord-duce, — reprit-il, — je puis être un Mauvais juge en affaires de galanterie et d’épée, je l’avoue en toute humilité; mais il se trouve ici ici un juge dont vous ne déclinerez pas la compé-

tence. Ce juge c’est le roi de France. Refuserezvous de m’accompagner près de lui?

— Non, — dit Buckingham, — car je lui demanderai justice de la violence que vous m'avez faite.

Le cardinal ne répondit point; se tournant vers la dame masquée et lui offrant son bras:

— Madame, permettez qu’à mon tour je devienne votre cavalier,

Œlle accepta, ou plutôt elle obéit, et tous trois montèrent seuls le grand escalier.

Buckingham conservait son air calme d’arrogance inaltérable; la dame sentait ses genoux fléchir à chaque pas et son bras frissonner contre celui du cardinal. Celui-ci se promettait un triomphe assuré.

Ils entrèrent dans le salon où les attendait Louis XIII. Le roi était pâle, inquiet, agité; une lueur fiévreuse étincelait dans ses yeux et leur donnait une expression hagarde.

— Vous voilà donc enfin, milord-duc! dit-il vivement. — J'étais impatient de vous voir. — Buckingham s’inclina avec respect et se découvrit, — J’ai un compte sévère à vous demander de vos actions. N’essayez pas de me tromper, monsieur. Vous avez rempli ma cour du bruit de vos galanteries, et, par égard pour mon frère d'Angleterre, je ne vous ai adréssé ni blâme secret ni blâme public, moi qui hais le scandale. Vous vous êtes battu en duel, malgré mes édits; et j’ai feint de l’ignorer. Vous avez parlé légèrement de moi, et, quoique le sachant, je vous ai fait bon visage. Mais cela ne vous a pas suffi: vous avez élevé si haut vos folles prétentions que vos intrigues sont devenues des crimes. Mon indulgence vous a enhardi. Vous avez attenté à honneur du roi, sachant bien que le roi doit compte de sa vie à son peuple et ne pouvait la risquer

contre la vôtre, Mais ]1n colère des rois, pour être lente parfois, n’en est Pas moins redoutable, Elle éclate comme la foudre et consume tout ce qu’elle touche, Répondez Maintenant. Pouvez-vous vous justifier?

— Sire, — répliqua le due avec ‘une expression d’étonnement profond, — je ne vous comprends pas!

— Vous ne me comprenez pas! — s’écria Louis XIII indigné, — Expliquez-moi done votre présence à cette heure dans les jardins de la reine? Qui done vous a introduit? qui vous y a donné rendeyvous? Ah, vous aussi, vous me croyez aveugle! Un roi, pensez-vous ne voit que par les yeux des autres, n’entend que par leurs oreilles, Si quelqu'un offense un roi, il est le dernier de son royaume à l’apprendre, Eh bien! milord, sachez done que, caché dans le massif qui cotoie l'allée des Vipères, j'ai été témoin de votre galant entretien et que la rougeur m'en monte encore au visage, — Louis XIIT s’avanca alors avec une rage convulsive vers vers la dame masquée et lui saisissant violemment le bras : — Cotte femme, — ajouta-t-il, — qui tremble comme la dernière des courtisanes agenouillées dans la boue d’un carrefour aux pieds de son vieux père déshonoré, cette femme dont j’entends Te sanglots, tout à l’heure elle S’abandonnait dans vos bras, elle vous tendait sn main blanche à baiser, clle si fière, si chaste, si impérieuse en public! — Et l’attirant plus près de lui encore, brûlant son masque du feu de son haleine, il lui eria: — C’est bien vous, n'est-ce pas, madame, qui vous faites une joie de cette trahison, un orgueil et un bonheur de cette honte secrète? Oh! le secret, l’ombre, c’est là toute la vertu des femmes! Et Croyez-vous donc, milord,

que je ne sache pas Je nom de cette dame charmante?

— Sire, — d'+ Buckingham, — les soupçons de monsieur le c...uinal sont infâmes,

— Pas un mot, monsieur, — reprit le roi avec un accent terrible, — Je sais son nom, vous dis-je, Je vois son visage pâle comme si elle ne le cachait pas lächement sous ce masque. Et ce n’est pas, comme on pourrait le croire, l'impudique Marion de Lorme qui donne des rendez-vous dans le jardin de la reine au due de Buckingham. Ne trouvez-vous pas milord, qu’un diadème irait à ce beau front que J'entrevois? — Ta malheureuse femme tomla agenouillée devant le roi, dont la main tordait déjà le capuchon de sa mante. — Oh! si la mesure des fautes de cette femme est comblée, — ajouta Louis XII, -— si elle est adultère je ne respecterai ni les droits du sang ni les droits des nations. Le sang coulera, milord!

Alors Buckingham tirant son épée, et, la ployant sous son genou, la brisa et en jeta les éclats derrière lui, Puis, s’avançant hardiment entre la dame masquée et le roi:

— Sire, ne touchez pas à cette femme! s’écria-t-

— Vous menacez le roi de France! — dit Je cardinal de Richelieu.

— Non, — répartit le duc, — mais je veux lui épargner une action indigne d’un gentilhomme. Cette dame se démasquera elle-même: mais je sollicite deux grâces de Sa Majesté.

— Parlez! — répondit le roi avec dureté.

— Je réclame justice de la violence que m’a faite le cardinal, et discrétion pour la dame Que parie de protéger.

Richelieu regarda le due avec une expression de

surprise et de défiance. Sa résignation le confondait.

— Si nous vous devons justice, milord, — répliqua Louis XIII, qui se contenait à peine, — soyez sûr que vous l’obtiendrez pleine et entière. Quant à madame, nous lui donnons notre parole d’une discrétion à toute épreuve, si elle n’est pas du sang royal.

— Obéissez au roi Très-Chrétien, madame!—dit Buckingham avec douceur.

La dame ôta son masque.

Louis XIII poussa un cri de joie. Le cardinal resta stupéfait, Ce n’était point la reine, mais sa jolie fille d'honneur, mademoiselle Catherine d’Angennes.

Le roi lança à Richelieu un regard sévère. Au même instant un page entrait dans le salon et s’arrêtait intimidé sur le seuil à la vue des illustres personnages qui s’y trouvaient.

— Que voulez-vous, monsieur de Grancey?—demanda le roi.

— Sire, — balbutia l’enfant, — je ne m’attendais pas...

— Expliquez-vous!

— Sire, Sa Majesté la reine est souffrante depuis quelques heures et se trouve seule dans son ap. partement. Je suis allé par son ordre chercher ses demoiselles d’honneur. Je n’ai pu en trouver aucune à l’hôtel, et, les supposant chez madame la surintentendante, j’y venais.

— Relevez-vous, mademoiselle, — dit sévèrement Louis XIII à mademoiselle d’Angennes toujours prosternée. — et allez reprendre un poste que vous eussiez mieux fait de ne point quitter. — La fille d’honneur se leva, s’inclina devant le roi, sans avoir la force ni le courage de proférer une parole ,tant

cette scène l’avait brisée de désespoir et d’angoisse, et, les yeux baissés, la tête penchée sur sa poitfine, courbée pour ainsi dire sous l’humiliaiion, elle suivit le page. — Monsieur le cardinal, — reprit Louis XIII après le départ de la pauvre enfant, — vous devez des excuses à monsieur le duc de Buckingham.

— Monsieur le duc me pardonnera, — dit Richelieu avec un sourire contraint et faux, — de Jui avoir procuré l’occasion de prouver d’une façon éclatantes le néant des sourdes calmonies répandues contre lui. Il sait que la femme de César ne doit Pas être même soupçonnée.

— Assez sur ce sujet! — interrompit Louis XIII. — Milord, fous ferez demain mes compliments à Madame Henriette, à Boulogne, et dans deux jours, j'espère, à notre bon frère d’Angleterre.

— de serai le fidèle et respectueux interprète de vos sentiments, sire, — répondit Buckingham.

Et, saluant le roi suivant les fermes de l’étiquette la plus rigoureuse, il sortit du salon.

Il eut le plaisir de passer la téte haute, Jans le vestibule, devant Rochfort, et ses mousquetaires, auxquels il rendit gracieusement leur salut,

Lorsque le roi se trouva seul avec Richelieu, :] lui dit sèchement :

— Vous êtes un trop zélé serviteur, monsieur le cardinal.

Et ,lui tournant le dos sans vouloir écouter ses explications, il alla se jeter dans un fauteuil.

Tous deux repartirent au point du jour.

Louis XIII ne demanda pas à voir la reine. Ævec son naturel si singulièrement timide, il eût été trop embarrassé de lui donner un prétexte de sa venue brusque et subite, qu’il ne lui avait pas fait annoncer.

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