‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismans (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT

Mon histoire, continua-t-il, ne sera pas longue à raconter. Il y a peu de vicissitudes dans la vie des hommes simples, qui obéissent naïvement à leur nature^ et qui subissent les lois inévitables de la nécessité sans ressources et sans secrets que la patience et le travail. Ce que j'ai fait, c'jBst ce que l'instinct universel de la con-

84 CUNTBS rANTASTIOtlKS.

sorvuliuii ciisei((nc k tous nos semblables. Ce que je suis ilevcnu, c est Dieu qui l'a fait.

Mes cris troublèrent comme les vôtres le silence presque inviolable où reposait depuis des siècles le génie de la montagne. Il m't^parut comme à vous, mais probablement plusimpatient cl plus fatigué , car il n'avait pas compté sur l{{jl[ une importuniU; nou- — velle. Aussi je ne vous cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui, sans avoir la force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma faiblesse , il s'empi'essa de me ntssurer par des discours bienveillants , (|ui me rondji-eul un peu de counigu, p;»rce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation , ils annonçaient un grand Ibnds de bonne foi et d'honnêteté naturelles. « Lève-toi, pauvre petit, me dit-il, et laisse-moi en repos snns t'infjuiéterpour toi-même, car je neveux point te faire de mal. Ce n'est pas ma faute, au reste, si tu dors d'un sommeil si dur , et je regi-ettc que tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Gomme ils m'avaient rendu service, et que toute peine vaut salaire, j'ai distribué entre eux quelques biibioles qui me sont venues d'héritage, mais dont je n'avais aucun boeoîD

pour mon usage particulier, le patrimoine que mes aïeux m'ont laissé me permettant de vivre ici à mon aise, insouciant et solitaire, sans autre ambition que de dormir la grasse matinée et de manger à mes heures. Je les ai dotés de la science, de la fortune et du don de plaire. C'était tout ce que j'avais de joyaux : un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quant à toi, tu me tmuves les mains vides, et j'en suis presque aussi fâché que toi. Vois pourtant, continua-t-il en frappant du pied -un vieux sac de cuir qu'avait laissé selon toute apparence quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu peux tirer quelque parti de ces ferrailles ; il ne me reste pas autre chose. » Après cela il disparut.

Mon premier soin fut d'examiner mon trésor , qui se composait d*outils bizarres que je croyais avoir vus quelquefois dans la main des ouvriers, mais dont je ne m'expliquais pas l'usage. Le second fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui m'en restait dans un autre sac qui les avait contenues, en répartissant les deux charges d'une manière à peu près égale, pour diminuer la fatigue du transport. Cependant je marchais lentement, parce que j'étais faible, et je m'arrêtais souvent, parce que j'étais paresseux cx)mme le sont tous les enfants ; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours, que l'habitude m'avait rendu ce travail facile et ce fardeau léger.

Bientôt je parvins à des lieux plus favorisés du ciel, où la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m'y serais arrêté

86 CONTES PAMTASTIQUES.

volontiers, si le cri des bétes féroces ne m*ayait pas inquiété pendant de longues nuits qui n'étaient pour moi que des veilles soucieuses. C'est alors c|ue j'appris la valeur des objets contenus dans mon sac de cuir. J'imaginai de détacher quelques fortes branches d'arbres avec un de mes instruments qui s'appelle une scie, de les enfoncer dans la terre avec un maillet, .de les unir avec des sions robustes que j'empruntais aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentais de terre glaise &vec une truelle, et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvais chaque soir le repos. Toutefois, je n'arrivais pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençaient à m'abanr donner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachaient facilement sous ma main, que je taillais avec des ciseaux et que je réunissais avecdesaiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me fournissaient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étais initié ainsi, par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étais ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères; j'étais ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étais ouvrier. La sobriété m'avait rendu sain et robuste; l'exercice m'avait rendu souple et léger; la nécessité môme, qui est une bonne maîtresse, m'avait rendu inventif et adroit. Je joignais à cela le contentement de l'âme qui rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'effraya point, parce que je savais que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer

de quelques aliments, Fintelligence, Tindustrie et la force. Au bout d*un jour, j'avais gagné ma journée. Au bout d'une semaine, j'avais économisé pour les besoins d'un jour; au bout de quelques mois, je m'étais assuré une vie d'un mois, car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Un an après, j'avais de l'aisance ; dix ans après, j'étais riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste à vivre honorablement, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.

A trente ans, le soin que je mettais à mon travail avait attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimais sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avais centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur était mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un bon usage des biens qu'il m'avait laissés, et je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'ai perdus.

Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avais jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous , il

VOUS i*estc du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d*unc tranquille vieillesse. Cet âge n*est plus celui des vives jouissances , ma's il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices , et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être heureux. Nous nous rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements , pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont fait passer de cet océan d'illusions orageuses dans un port de salut et de prospérité; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de plus sûr que le travail.

Ici tinit le discours du vieillard, et on ne trouvera pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proteste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je regrette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avais peine à dégager mou imagination et ma plume; mais l'aimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avait prêté à celle-ci des grâces que je n'ai pas retrouvées en écrivant. Vous jugerez si l'époque est venue où je dois renoncer à ses promesses, et j'apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de faibles droits à votre indulgence. Il faut bien que ce jour arrive, et il est peut-être arrivé.

DO

CTDB

Page 1