‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismans (volume 2)Chapitre 25 sur 33 · CONSOLATION · texte numérisé non relu

CONSOLATION

COMPENSATION. — lUËVARATIOH. — BÉNDMÉR MYSTIFICATION. SPHYNX. ^ ENDRIAGUE. — DRAGON.

TABAHQUE - VOUIVRE, - HARPIE. — COQDEC!

PAMTOUFEiB !

€ipliration.

pantoufle! que signifie ce mot?

Quelle est son acception usuelle?

Où trouve-t-on sa définition logique?

De quelle langue ancienne ou moderne est tirée son étymologie?

Est-il indigène oii exotique?

Est-il autochtone ou de seconde formation?

Est-il radical ou dérivé?

Représente-t-il un fait matériel, ou cache-t-il un emblème ? ^

L*auteur l'emploie-t-il au sens propre ou au sens

figuré?

Et si le pudique et pieux censeur auquel ce livre sera nécessairement soumis, avant de s'introduire dans les séminaires et dans les lycées, allait supposer...

Jamais! cette odieuse interprétation est d'une époque étrangère à nos mœurs. Elle ne saurait présenter la moindre apparence de vérité à cette génération grave et modeste qui ne sourit qu'en rougissant aux bouffonneries cyniques de Rabelais, et qui oublie depuis longtemps dans la boue la marotte effrontée de Diderot, de Duclos et de Crébillon.

La pantoufle dont il est question ici est tout simplement celle de mon gracieux maître Popo(îambou-le-

brèche-dent, 42,663* autocrate de Tombouctou, sous le règne duquel fut élevée cette fameuse pyramide que Philon de Byzance n*a pas comptée au nombre des merveilles du monde , parce que du temps de Philon de Byzance , on allait fort rarement à Tombouctou. Elle égale dix-huit fois en hauteur la tour de Babylone qui surpassait- d'autant la pyramide de Chéops» et elle est bâtie sur la pointe...

Soit préjugé de l'éducation» soit prévention invétérée de ITiabitude —

Soit entêtement politique» soit fanatisme religieux-—

Soit instinct , soit expérience de ce que valenUles choses du monde, — Popocambou» depuis qu'il était parvenu au pouvoir, n'avait rien vu qui lui parût préférable à cette pantoufle.

Il y pensait le jour. Il y pensait la nuit. Il y pensait .le soir. Il y pensait le matin.

Il se tournait sur le côté gauche. Il se tournait sur le côté droit. Il se couchait sur le ventre. 11 se couchait sur le dos. Il ne rêvait que de cette pantoutle.

Il est vrai que cette pantoufle n'était point à dédaigner. On aurait fait bien du chemin sans rencontrer une pareille pantoufle.

C'était une pantoufle fourrée.

C'était une pantoufle ouatée.

C'était une pantoufle satinée.

C'était une pantoufle raflînée.

C'était une pantoufle perfectionnée.

C'était une pantoufle d'hiver , c'était une pantoufle d'été ;

DU KOI D£ BOHÈME. 149

C'était une pantoufle élégante, une pantoufle svelte,, une pantoufle de bonne mine, une pantoufle distinguée;

C'était une pantoufle bien conditionnée , une pantoufle qui n'était ni trop large ni trop étroite, une pantoufle solide, une pantoufle élastique, une pantoufle moelleuse , une pantoufle confortable , une pantoufle essentielle;

C'était. une pantoufle qui ne faisait pas le plus petit pii ;

C'était une pantoufle naive, une pantoufle naturelle, une pantoufle sans manières et sans prétentions , une pantoufle qui ne se donnait ni les airs éventés du brodequin, ni les airs avantageux du cothurne, et que vous auriez reconnue de cinquante pas pour une honnête pantoufle.

Ce n'était pas une pantoufle arriérée, une pantoufle^ gourmée; une pantoufle à quatorze quartiers, une pantoufle loyoliste, une pantoufle ultramontaine, une pantoufle absolutiste;

Ce n'était pas une pantoufle raisonneuse, une pantoufle libérale, une pantoufle industrielle, une pantoufle légale, une pantoufle électorale, une pantoufle d'opposition ;

Ce n'élait pas une pantoufle antique, une pantoufle systématique, une pantoufle aristotélique, une pantoufle économique , une pantoufle encyclopediciue, une pantoufle académique, une pantoufle classique;

Ce n'était pas une pantoufle gothique, une pantoufle mystique, une pantoufle éclectique, \me \«»\swî^fc

150 BISTOIRB

romantique, une pantoufle germanique ; une pantoufle frénétique;

C'était une excellente petite pantoufle;

C'était une de ces pantoufles dont on voudrait n'dter jamais le pied.

C'était la reine des pantoufles !

3nnotation.

Son étyniologie, dites-vous?

Je ne me suis pas dissimulé qu'il aurait été notablement utile» dans un ouvrage destiné . à devenir classique, de consacrer au moins un chapitre supplémentaire à l'importante matière que Baudouin a si superficiellement effleurée dans son traité de Paniouflis, veterum; mais ce travail aurait exigé des recherches si prodigieuses que le volume eût risqué de ne pas paraître avant la bonne édition du Dictionnaire de l'académie, et en fait de nouveautés piquantes on ne saurait trop éviter la concurrence.

Et puis vous seriez effrayés de la pauvreté des notions anciennes et modernes sur la seule valeur étymologique du mot pantoufle !

Pan est un monosyllabe grec dont tout le nK>n(le

connaît le sens, dit Schrevelius; ou dont tout le monde est libre de chercher le sens, page 723 de mon Dictionnaire, dit M. Planche.

Sous la seizième lettre de Mphabet, dit Scapula.

Henri Etienne, qui a tant à se plaindre de Scapula, ne dit pas le contraire.

Pour toufle , je donne un demi-pied de mon nez si je sais d'où il vient, dit Tumèbe, qui avait réellement le nez assez long pour se permettre cette saillie.

« Il pourrait venir, répondit don Pic en souriant, » du syriaque tophel^ ou de l'allemand rtHCel, qui est » le même que Titalien stivale. —

» Mais il est probable que le nom de la pantoufle » est produit du grec papteïn et du grec pholeos qui » signifient en composition une chose creuse qui sert » à marcher. —

(Ce qui est, par parenthèse, une excellente définition des pantoufles.)

9 A moins que vous n'aimiez autant qu'il soit fait » de panteïn et de tophos pare« que la pantoufle est » une chaussure propre à fouler des terres friables et » légères : et je ne vous conseillerais pas d'en user » sur les pavés anguleux de Vire, sur les galets pé- » dicides de Fécamp, et sur le gravier roulant du » Lido de Venise.

» Je m'arrêterais peut-être même à cette explica- » tion si je n'éprouvais soudainement la conviction » profonde que Télément complétif à la recherche du- » quel nous venons de nous égarer trop longtemps^ >» n'est autre que phellos nom grec du liège dont on

ita HISTOIRE

» fait ordinairement la semelle des pantoufles, quoi » est probandum. i

— Eh ! qui en doute ; m'écriai-je , en repoussan du pied un vieux tabouret de paille défoncé qui n'avait pas besoin de ce dernier échec.

Que m'importe, à moi, l'origine et le sens de pan toufte y ajoutai-je en m'arrachant brusquement de cett chaise longue que j'ai acquise à l'enoan de Matana si us, et en m'élançant vers la porte pour me soustrain au démon qui me crucifiait impitoyablement à sa sotti étymologie.

Je serais vraiment bien fou, dis-je en ramenant le: deux battants sur moi, de me faire du mauvais san[ pour savoir lequel de topHos ou de phellos est entré élémentairement dans la construction du nom d'une pantoufle !

Et s'il me plaît de m'ennuyer ce soir , peiisai-je en traversant le carré, n'est-ce pas jour de Bouffes et séance à l'Athénée ? D'ailleurs , repris-je

eu

descendant

les

sept

rampes

. de

l'escalier.

— D'ailleurs, la semelle de Popocambou n'était pa^ de liège. Elle était de cabron.

Que dit monsieur? demanda le portier en ouvrani son vasistas, ou w«0 îst bas de verre obscurci par lî

DU ROI DE BOHfiME. IliS

lée , et en y passant sa tête grotesque illuminée c'e

is d'octobre.

~ Je dis qu'elle était de cabroti.

<Dbdertiation

Sur quoi je dois faire observer une

fois pour toutes — ces chapitres demandant une explication qui aurait dû les précéder : —

Mais cette observation est inutile pour les lecteurs qui commenceront le livre par la fin.

. . . . Que le mot pantoufle est pris dans cet exemple au nombre singulier , parce que ledit nombre représente sa valeur intrinsèque et virtuelle, et non en raison de la figure nommée métonyrme , au moyen de laquelle on prend la partie pour le tout — ou de la figure nommée 8ynecdoche,qm a exactement la même propriété; ce qui me porte à croire qu'il y a au nftoins une de ces figures de trop.

— Et il en serait autant des pantoufles de Popocambou si ce grand prince avait eu plus d'une pantoufle...

Non qu'il faille conclure de là avec Orus ApoUo que Popocambou était monopode comme les gaines d'Hermès ;

Ou avec messieurs de l'Académie celtique , qu'un de ses pieds était nu, plat, membraneux et palmé, comme celui de la reine Pédauque ;

Ou, ce qui serait plus vraisemblable., qu'il avait

une jambe tle bois coirïme Agésilas, ou un pied bot conime Don Sébastien.

Le fait est que les lois constitutives de Tombouctou astreignent le souverain de ce pays-là , à se tenir debout sur un pied toutes les fois et pendant tout le temps qu'il vaque à l'exercice d'une de ses fonctions royales — ce qui n'impliquerait pas en conséquence sévère qu'un roi de Tombouctou dût avoir toute sa vie un pied chaussé et l'autre nu. —

Mais le règne de Popocambou fut si fertile en entreprises colossales —

La construction de la grande pyramide détourna tant de bras de l'exploitation des communs états mécaniques —

Les matières premières nécessaires à la confection d'une pantoufle bien établie devinrent si rares —

Les théories économiques si parcimonieuses —

La politique si arithméticienne, et l'arithmétique si populaire —

^Les majorités si ombrageuses et si tracassières , principalement en fait de pantoufles, qu'il n'y a pas d'exemple que la commission du budget ait passé plus d'une pantoufle au roi de Tombouctou.

Heureusement, dit le roi, c'est une fort belle pantoufle.

Ptétcritipn.

Si vous préfériez, cependant -~ et quel auteur peut deviner votre goût du lendemain!

Une scolie grecque... — Une atellane romaine... -' Une farce gallique... — Une parade Scandinave... — Une bouffonnerie celtique ou gothique... — Un bardit germanique, . . — Une mascarade italique. . . — Un saynète ibérique... — Un pismé illyrique... — Une chronique rabbinique... — Une fable talmudesque... — ■ Une histoire bérésithiaque... — Un roman apocalyptique...

Vous n'avez qu'à parler, mesdemoiselles! le sac de Bi-eloque est plus riche dans ce genre que celui de Sammonokhodum. Breloque &it la figue, avec son sac, it VEdda comme au Koran, à la Voluspa comme au Védam, au Lamacutanibam comme au Landnamabeck, au Catéchisme de Volney comme à VAitnattaeh de Matthieu Laensberg.

Vous mo demanderez peut-fitre où Breloque a trouvé son sact 11 en a hérité de Jean des Vignes.

nu ROI DE BOHÈME.

IDamnation.

Dans mon dernier

Afrique, si l'idée que j'en ai conservée est autre chose qu'un songe, il m'est survenu je ne sais quelle aventure

étrange dont je veux entreprendre de fixer

le souvenir. Vaincu par la chaleur du jour , je m'abandonnais à la lente marche de mon cheval, sur les bords d'un fleuve que je ne nom merai point, parce qu'il n'a jamais eu de nom, quand tout à coup, à travers ie rideau d'aloès aux girandoles d'or, de baobabs aux feuilles démesurées , et de roseaux géants qui voi-

latent ses rivages , m'apparut un petit esquif monté d'un seul homme qui suivait négligemment le cours des eaux, sans s'occuper ni de la rame ni du gouvernail ; et , au môme instant , je vis un crocodile énorme qui saisissait la poupe de ses mains écailleuses, et qui battait les ondes de sa queue comme d'un fléau. Je poussai un cri, mais tout avait disparu, la barque, le monstre et le voyageur. Je m'arrêtai, frappé d'épouvante,et contenant difficilement mon cheval dont l'horreur n'était pas moindre que la mienne. Quel fut mon étonnement quand je vis l'onde se rougir de sang, et l'inconnu, indifférent pour ^es blessures, aborder paisiblement auprès de moi, en marchant à la surface du fleuve, comme si elle avait été surprise en un moment par une gelée boréale. J'avais à peine eu le temps de le regarder que ses traits s'étaient ine£Paçablement gravés dans ma mémoire, car ceux qui l'ont vu ne doivent jamais l'oublier.

Sa taille était droite et élevée, ses mouvements souples mais subits, sa marche brusque et précipitée, non pas comme celle de la crainte, mais comme celle de rimpatience. Les détails de sa figure ne manquaient ni de régularité ni de grâce, et cependant leur ensemble était triste et menaçant. Sa bouche longue, ses lèvres étroites qui laissaient apercevoir en frémissant Tune contre Tautre des dents blanches et serrées, sa barbe épaisse et noire, son teint aduste et bronzé, ses joues creuses, moins basanées que livides, ses yeu^i profondément enfoncés d'où jaillissaient des regards.de feu comme Téclaii' du fond d'une nue obscure, le con-

traste inexplicable des formes les plus puissantes de la vigueur, avec les vestiges infaillibles de l'âge et du temps, faisaient de cette physionomie une énigme que kl raison humaine ne peut pas résoudre. Le premier sentiment que cet homme inspirait, après celui de la terreur, était l'idée de cette pérennité que les artistes prêtent à leurs dieux. Comme son aspect physique appartenait à toutes les époques de la vie, l'étrange costume qu'il avait adopté appartenait à tous les pays. Le bandeau rouge qui couvrait son front semblait luimême le signe d'initiation de quelque ordre monastique. Il portait le turban de l'Orient, la doliman de l'Albanais, le pantalon du Basque, le plaid de l'Ecossais, les espardilles de l'Espagnol. Sa ceinture de cuir écru renfermait le cangiar de l'Esclavon, la zagaie du More et le stylet du Vénitien ; mais il était facile de voir aux brillants dont elles étincelaient que ces armes de parade étaient le caprice du luxe et non la précaution d'une prudence inutile.

Comme il avait les yeux tournés vers moi, et qu'il me couvrait d'un regard qui me figeait le sang, je fus tiré de cette espèce de fascination par le hennissement d'un cheval qui n'était pas le mien. Je fis un mouvement, -et je vis bondir à mes côtés le coursier de cet homme. C'était un de ces petits chevaux de Sibérie dont le poil ressemble à une laine crépue, et qui, au premier abord, offrent quelque chose de fantastique, comme les animaux imaginaires qui nous étonnent dans les rêves. Il bondissait avec une légèreté incroyable, mais qui annonçait plutôt de Téfiouvante que de

la joie. Ses yeux ardents et remplis d*une sorte dlntelligcDce humaine, témoignaient qu*il était amené en ce lieu par la puissance d'une volonté étrangère, et que toute son agilité surnaturelle ne pouvait le soustraire à rappel de son cavalier. Il y avait d'ailleurs en lui quelque chose d'aussi mystérieux que dans l'incompréhensible inconnu. Son mors paraissait d'un or pur, et se terminait à des bossettes de rubis. Le filet qui assujettissait sa tête avait la flexibilité de la soie et le brillant du métal. Ses crins tressés de fil d'argent tombaient à longs flots, et balançaient des nœuds de cristaux et de pierreries , liés par des rubans couleur de feu; son harnais était tout entier de ce cuir pdi et parfumé que les Levantins tannent avec de rencens, et son pied frappait le sable d'un fer d'or aux doos de diamant. Le voyageur tomba d'un élan sur la housse (le pourpre, et il allait s'éloigner pour jamais, quand il sembla retenu par une de mes pensées, car je doute que j'aie eu la force de l'exprimer d'une voix intelligible.

Il resta donc immobile devant moi sur son cheval immobile, et tout restait immobile autour de nous, jusqu'à la vapeur enflammée qui nous tenait lieu d'atmosphère, jusqu'au nuage de sable rouge qui voilait sur notre tôte le soleil à son zénith , jusqu'au soleil même dont le disque, arrêté dans Tespace ainsi qu'au temps de Joshua, béait sur ce lac de feu comme une bouche sanglante. On aurait cru la nature entière surprise de mort, si l'on n'avait entendu se traîner au loin on sourds miaulements et en râlements lamentables»

ni 1101 n& nonËME. 161.

la longue plainte du chacBl, qui crie comme une femme qu'on égorge.

— « Vous voulez me connaître, dit-il, en pénétrant > au fond de mon âme d'un regard acéré ; et je con- B sens à satisfaire votre curiosité , car je sais, b vous » voir, que nous suivons la même route... »

' Et pendant qu'il prononçait ces paroles , ii avait ?aJsi le bridon de mon cheval, et il m'empoctait dans la course du sien avec une rapidité!' dont aucun des sl)uvenirs de notre vie terrestre ne peut donner l'idée, mais qui avait cela d'étrange que je n'en éprouvais pas mente le mouvcmcitt , cl que je nie demandai un

instant si ce n^était pas le désert, le fleuTe et le ciel, qui fuyaient.

* — Vous le voulez, continua-t-il ! je vous racon- » terai une histoire , telle qu*il D*en a jamais été ra- » conté de pareille... une histoireque je ne raconterais, » ni pour le présent que je déteste, ni pour Tavenir » que j 'abhorre; ni pour la gloire dont le nom ne » tom}>e de ma bouche qu'avec dégoût , ni pour la fortune que je ravirais si aisément aux prétendus » heureux de la terre, si Tarrét de ma condamnation » ne m*avait pas comblé de trésors comme de dou- » leurs... ni pour Tamour, la seuk de ces illusions A* stupides qui laisse un regret après des sièeles. Je » ne vous la raconterais pas pour m^afihmchir du » plus grand forfait qui ait pesé sur la tête de lliomme,. » car ce crime est resté tout mon orgueil et toute ma » joie. Je vous la raconterai pour obéir, infortuné » que je suis, à la volonté de cet éternel tyran du » cœur humain qu'on appelle l'enfer dans Tautre » monde, et dans celui-ci la conscience. — Vous le » voulez, continua-t-^il , mais la révélation seule de » mon nom vous laissera-t-elle la force ou la volonté » de m'entendre ? Homme mortel ! — et combien je » vous envie ce privilège ! — homme indiscret et » curieux, liez-vous d'une main ferme aux crins de » mon cheval! Je suis ce vagabond, rebut étçrnel du * monde, qui doit, plus infortuné que jamais, en » devenir le maître. Je suis le juif-ekrant. Je serai

A. rANTECIIlUST ! »

A celte horrible révélation, je sentis une sueur gla-

DU ROI DE BOHÊME. s 163

zée ruisseler de mes cheveux» et, l'œil flté sur le maudit, j'attendis chacune de ses paroles avec la terreur qui saisit le patient sous le fer lourd et froid du bourreau ; mais je m'y accoutumai peu à peu comme un fiévreux au retour de son accès, comme la victime épuisée aux périodes de la torture.

Ce ne sont pas ces prestiges de l'âme que je puis essayer de faire partager au reste des hommes , car il n'y a rien qui soit capable de les rendre dans cette expression incertaine de no^ idées qu'un souffle entraîne dans l'air, que la marche d'un petit insecte efface sur le sable, que la trace d'une plume détruit sur le papier. Un songe seul peut les communiquer à la penséesolitaire dans toute leur grandeur, et il ne faut rien moins pour, les traduire qu'une faculté dont la Providence est avai:e.

— Quoi donc? dit Victorine.

— Le génie du légendaire de saint Gengulphe, ou de l'historien de Fortunatus. —

— Alors, reprit-elle, j'aimerais mieux l'autre !

Commrmoraiion

« Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n'avait pas )> manqué de ({ucique douceur, car le ciel a placé une » douce compensation k Tinfortune dans la pitié des » bonnes âmes. »

— Je recoimais cçtte voix, dit-elle, en laissant retomber gracieusement sa tête contre mon épaule. — Ce doit être celle de Gèrvais. —

— Une autre fois, ma douce amie, je n'écrirai que pour toi seule; mais un ouvrage solidement scientifique, et nourri d'une saine et utile instruction, comme V Histoire du roi de Bolicnne et de ses sept châteaux^ peut seul me oonduire à la société d'émulation de Castelnaudary.

— Et quelle Ame, cependant, fut jamais plus inaccessible que la mienne aux vains prestiges de l'ambition €t de la gloire?

* Je jouissais de cette heureuse ignorance des maux, » continua Gervais, quand la présencxî d'un nouvel hôte » au village des Bois vint occuper toutes les conversa- » tions de la vallée. On ne le connaissait que sous le » nom dé monsieur Robert, mais c'était, suivant l'o- ¥ pinion générale , un giand seigneur étranger que *) des pertes irré])arables et de profondes douleurs

:» avaient décidé à cacher ses dernières années dans » une solitude ignorée de tous les hommes. Il avait » perdu bien loin, disaitK)n, une épouse qui faisait » presque tout son bonheur, puisqu'il ne lui restait j» de leur union qu'un sujet d*étemel chagrin, une j» fille aveugle-née. On vantait cependant à l'égal des » vertus de son père l'esprit, la bonté, les grâces d'Eu- » lalie. Mes yeux n'ont pu juger de sa beauté, mais » quelle perfection aurait ajouté en moi au charme » de son souvenir ! je la revois dans mon esprit plus » charmante que ma mère! »

— Elle est morte? m'écriai-je.

— « Morte? » reprit-il d'un accent où se confondaient l'expression de la terreur, et celle de je ne sais quelle inconcevable joie. « Morte ? qui vous l'a » dit? »

— .Pardonnez, Gervais, je ne la connais point : je cherchais à m'expliquer le motif de votre séparation.

— « Elle est vivante! » dit-il, en souriant amèrement. Et il garda un moment le silence. « Je ne sais » si je vous ai dit, ajout^-t-il à demi- voix, qu'elle » s'appelait Eulalie. C'était Eulalie , et voici sa » place. »

Il s'interrompit encore. « Eulalie ! » répéta Gervais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.

Puck lui lécha les doigts, et; reculant d'un pas, il le regarda d'un air attendri. Je n'aurais pas donné Puck pour un million.

prctfritivn.

Si vous préfériez, cepeadant -~ et quel auteur peut deviner votre goftt du lendemtùnt

Une scolie grecque... — Une atellane romaine... — Une farce gallique... — Une parade Scandinave... — Une bouffonnerie celtique ou gothique... — Un bardit germanique. . . — Une mascarade italique. . , — Un saynète ibérique... — Un pismé illyrique... — Une chronique rabbinique... — Une fable talmudesque... — Une histoire bérésithiaque... — Un roman apocalyptique...

Vous n'avez qu'à parler, mesdemoiselles! le sac de Bi'eloque est plus riche dans ce genre que celui de Sammonokhodom. Breloque tait la figue, avec son sac, à VEcUta comme au Koran, fc la Voluspa comme au Védam, au Lamatuttmibam comme au Landnamabock, au Catéchisme de Volney comme à YAbnatmch de Matthieu Laensberg.

Vous me demanderez peut-fitre où Breloque a trouvé son sac? Il en a hérité de Jean des Vignes.

nu ROI DE DOHËME.

Dans mon

dernier voyage en -=^ Afrique, si l'idée que j'en ai conservée est autre chose qu'un songe, il m'est survenu je ne sais quelle aventure

étrange dont je veux entreprendre de fixer

le souvenir. Vaincu par la chaleur du jour, je m'abandonnais à la lente marche de mon cheval, sur les bords H'un fleuve que je ne nom merai point , parce qu'il n'a jamais eu de nom, quand tout à coup, à travers Je rideau d'aloès aux girandoles d'or, de baobabs ■u\ feuilles démesurées , et de roseaux géants qui voi-

laicnt ses rivages , m'apparut un petit esquif monté (l'un seul homme qui suivait négligemment le cours des eaux, sans s'occuper ni de la rame ni du gouvernail ; et , au même instant , je vis un crocodile énorme qui saisissait la poupe de ses mains écailleuses, et qui battait les ondes de sa queue comme d'un fléau. Je poussai un cri, mais tout avait disparu, la barque, le monstre et le voyageur. Je m'arrêtai, frappé d'épouvante,et contenant difficilement mon cheval dont l'horreur n'était pas moindre que la mienne. Quel fut mon étonnement quand je vis l'onde se rougir de sang, et l'inconnu, indifférent pour ^es blessures, aborder paisiblement auprès de moi, en marchant à la surface du fleuve, comme si elle avait été surprise en un moment par une gelée boréale. J'avais à peine eu le temps de le regarder que ses traits s'étaient ineffaçablement gravés dans ma mémoire, car ceux qui l'ont vu ne doivent jamais l'oublier.

Sa taille était droite et élevée, ses mouvements souples mais subits, sa marche brusque et précipitée, non pas comme celle de la crainte, mais comme celle de rimpatience. Les détails de sa figure ne manquaient ni (le régularité ni de grâce, et cependant leur ensemble était triste et menaçant. Sa bouche longue, ses lèvres étroites qui laissaient apercevoir en frémissant Tune contre Tautre des dents blanches et serrées, sa barbe épaisse et noire, son teint aduste et bronzé, ses joues creuses, moins basanées que livides, ses yeux profonclcnient enfoncés d*où jaillissaient des regards .de feu comme J'édair du fom\ A'wwo, wvx^ vtosje^wve^ le con-

traste inexplicable des formes les plus puissantes de la vigueur, avec les vestiges infaillibles de Tâge et du temps, faisaient de cette physionomie une énigme que la raison humaine ne peut pas résoudre. Le premier sentiment que cet homme inspirait, après celui de la terreur, était Fidée de cette pérennité que les artistes prêtent à leurs dieux. Comme son aspect physique appartenait à toutes les époques de la vie, l'étrange ' costume qu'il avait adopté appartenait à tous les pays. Le bandeau rouge qui couvrait son front semblait luimême le signe d'initiation de quelque ordre monastique. Il portait le turban de l'Orient, la doliman de

l'Albanais, le pantalon du Basque, le plaid de l'Ecossais, les espardilles de l'Espagnol. Sa ceinture de cuir écru renfermait le cangiar de l'Esclavon, la zagaie du More et le stylet du Vénitien ; mais il était facile de voir aux brillants dont elles étincelaient que ces armes de parade étaient le caprice du luxe et non la précaution d'une prudence inutile.

Comijfie il avait les yeux tournés vers moi, et qu'il me couvrait d'un regard qui me figeait le sang, je fus tiré de cette espèce de fascination par le hennissement d'un cheval qui n'était pas le mien. Je fis un mouvement, et je vis bondir à mes côtés le coursier de cet homme. C'était un de ces petits chevaux de Sibérie dont le poil ressemble à une laine crépue, et qui, au premier abord, offrent quelque chose de fantastique, comme les animaux imaginaires qui nous étonnent dans les rêves. IJ Jbondissait avec uï\c\è%<bte\,fe\w^^vs^^- Ah, ma/s qui annonçait plutôt de Vêi)0\]L\av\\.^ o^ife ^^

la joie. Ses yeux ardents et remplis d'une sorte d'intelligence humaine, témoignaient qu*il était amené en ce lieu par la puissance d'une volonté étrangère, et que toute son agilité suraaturelle ne pouvait le soustraire à l'appel de son cavalier. Il y avait d'ailleurs en lui quelque chose d'aussi mystérieux que dans l'incompréhensible inconnu. Son mors paraissait d'un or pur, et se terminait à des bossettes de rubis. Le filet qui assujettissait sa tête avait la flexibilité de la soie et le brillant du métal. Ses crins tressés de fil d'argent tom- })aient à longs flots, et balançaient des nœuds de cristaux et de pierreries , liés par des rubans couleur de fou ; son harnais était tout entier de ce cuir poli et parfume que les Levantins tannent avec de rencens, et son pied frappait le sable d'un fer d'or aux clous de diamant. Le voyageur tomba d'un élan sur la housse (le pourpre, et il allait s'éloigner pour jamais, quand il sembla retenu par une de mes pensées, car je doute que j'aie eu la force de l'exprimer d'une voix intelligible.

Il resta donc immobile devant moi sur son cheval immobile, et tout restait immobile autour de nous, jusqu'à la vapeur enflammée qui nous tenait lieu d'atmosphère, jusqu'au nuage de sable rouge qui voilait sur notre tête le soleil à son zénith , jusqu'au soleil même dont le disque, arrêté dans l'espace ainsi qu'au temps de Joshua, béait sur ce lac de feu comme une J)ouche sanglante. On aurait cru la nature entière surprise de mort, si l'on n'avait entendu se traîner au loio en sourds miaulements et en râlements lamentables?'

ni 1101 ne noHËHE. 161-

la longue plainte du chacal, (|ui a'Ie cumme une femme qu'on égorge.

— « Vous voulez me connaître, dit-iJ, en pénétiTUit » au ibnd de mon âme d'un regard acéré ; et je cmi- » sens à satisfaire votre curiosité , car je sais, à vous > voir, que nous suivons la même route... >

' Et pendant qu'il prononçait ces paroles , il avait tùsi le bridon de mon cheval, et il m'emportait dans la course du sien avec une rapidité dont aucun des sbu- TOiiré de notre vie terrestre ne peut donner l'idée, ■Dus qui avait cela d'éli'ange que je n'en éprouvais pninfme le mouvement, cl que je nie demandai un

IHi HISTOIRE

instant si ce n'était pas le désert, le fleuve et le ciel, qui fuyaient.

» — Vous le voulez, continua-t-il ! je vous racon- » terai une histoire , telle qu'il n'en a jamais été ra-

> conté de pareille... une histoire que je ne raconterais,

> ni pour le présent que je déteste, ni pour l'avenir

> que j'abhorre; ni pour la gloire dont le nom ne » tombe de ma bouche qu'avec dégoût , ni pour la » fortune que je ravirais si aisément aux prétendus » heureux de la terre, si l'arrêt de ma condamnation 9 ne m'avait pas comblé de trésors comme de dou- » leurs... ni pour l'amour, la seule de ces illusions V stupides qui laisse un regret après des sièdes. Je » ne vous la raconterais pas pour m'afiranchir du » plus grand forfait qui ait pesé sur la tête de l'homme^ » car ce crime est resté tout mon orgueil et toute ma

> joie. Je vous la raconterai pour obéir, infortuné » que je suis, à la volonté de cet éternel tyran du » cœur humain qu'on appelle l'enfer diufis l'autre » monde, et dans celui-ci la conscience. — Vous le » voulez, continua-t-»-il , mais la révélation seule de

* mon nom vous laissera-t-elle la force ou la volonté » de m'entendre ? Homme mortel ! — et combien je » vous envie ce privilège ! — homme indiscret et » curieux, liez-vous d'une main ferme aux crins de » mon cheval ! Je suis ce vagabond , rebut étçrnel du » monde, qui doit, plus infortuné que jamais, en » devenir le maître. Je suis le juif-errant. Je serai

* Tantechrist ! »

A cette horrible révélation, je sentis une sueur gla-

DU ROI DE BOHÊME. s 163

ée ruisseler de mes cheveux» et, l'œil fiiLé sur le maulit, j'attendis chacune de ses paroles avec la terreur [ui saisit le patient sous le fer lourd et froid du boureau ; mais je m'y accoutumai peu à peu comme un iévreux au retour de son accès, comme la victime épuisée aux périodes de la torture.

Ce ne sont pas ces prestiges de l'âme que je puis esayer de faire partager au reste des hommes , car il l'y a rien qui soit capable de les rendre dans cette ex- )ression incertaine de no^ idées qu'un souffle entraîne lans l'air, que la marche d'un petit insecte efface sur e sable, que la trace d'une plume détruit sur le papier. Un songe seul peut les communiquer à la pensée- >oIitaire dans toute leur grandeur, et il ne faut rien noins pour. les traduire qu'une faculté dont la Provilence est avare.

— Quoi donc? dit Victorine.

— Le génie du légendaire de saint Gengulphe, ou de l'historien de Fortunatus. —

— Alors, reprit-elle, j'aimerais mieux l'autre !

Commcmoration

« Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n'avait pas )> manqué de ((ucique douceur, car le ciel a placé une > douce C4)mpensation à riiifortunc dans la pitié des » bomies âmes. »

— Je reconnais cette voix, dit-elle, en laissant retondier gracieusement sa tête contre mon épaule. — Ce doit être celle de Gervais. —

— Une autre fois, ma douce amie, je n'écrirai que pour toi seule; mais un ouvrage solidement scientiiique, et nourri d'une saine et utile instruction, comme Vllistoire du roi de Boliêine et de ses sept châteaux^ j)eul seul me aonduire à la société d'émulation de Castelnaudarv.

— Et quelle Ame, cependant^ fut jamais plus inaccevssible que la mieime aux vains prestiges de l'ambition l't de la gloire?

» Je jouissais de cette heureuse ignorance des maux, » continua (iervais, quand la présence d'un nouvel liùle » au village des Bois vint occuper toutes les convei^- » tions de la vallée. On ne le connaissait que sous le JD nom de monsieur Robert, mais c'était, suivant To- * pinion générale , un grand seigneur étranger que » des ])erteij irréparables et de profondes douleui's

DU ROI DE BOHÊME. i6B

)» avaient décidé à cacher ses dernières années dans s> une solitude ignorée de tous les hommes. Il avait » perdu bien loin, disait-on, une épouse qui faisait » presque tout son bonheur, puisqu'il ne lui restait » de leur union qu'un sujet d'étemel chagrin , une » fille aveugle-née. On vantait cependant à l'égal des » vertus de son père l'esprit, la bonté, les grâces d'Eu- » lalie. Mes yeux n'ont pu juger de sa beauté, mais » quelle perfection aurait ajouté en moi au charme » de son souvenir ! je la revois dans mon esprit plus » charmante que ma mère! »

— Elle est morte ? m'écriai-je.

— « Morte? » reprit-il d'un accent où se confondaient l'expression de la terreur, et celle de je ne sais quelle inconcevable joie. « Morte ? qui vous l'a » dit? A

— .Pardonnez, Gervais, je ne la connais point : je cherchais à m'expliquer le motif de votre séparation.

— « Elle est vivante! » dit-il, en souriant amèrement. Et il garda un moment le silence. « Je ne sais » si je vous ai dit, ajout^-t-il à demi-voix, qu'elle » s'appelait Eulalie. C'était Eulalie , et voici sa j» place. >

Il s'interrompît encore. « Eulalie ! » répéta Gervais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.

Puck lui lécha les doigts, et; reculant d'un pas, il le regarda d'un air attendri. Je n'aurais pas donné Puck pour un million.

— Remettez-vous, Gervais! Pardonnez-moi encore une fois d'avoir ébranlé dans votre cœur une fibre si vive et si douloureuse. Je devine presque tout le reste de votre histoire. L'étrange conformité du malheur d'Eulalie et du vôtre , frappa le père de cette jeune fille. L'intérêt que vous inspirez si bien , pauvre Gervais , ne pouvait manquer de se faire sentir sur une ftme exercée à ce genre d'impressions. Vous devîntes pour lui un autre enfant ?

— «Un autre enfant, répondit Gervais, et notre » Eulalie fut pour moi une sœur. Ma bonne mère % adoptive et moi, nous allâmes loger dans cette » maison neuve qu'on appelle le château. Les maîtres » d'Eulalie furent les miens. Nous apprîmes ensemble » ces arts divins de l'harmonie qui ravissent l'âme » vers une vie céleste. Nous lûmes avec les doigts sur » des pages imprimées en relief les sublimes pensées » des philosophes, et les charmantes inventions des » poètes.

» J'essayais de les imiter, et de peindre comme » eux ce que je ne voyais pas; car la nature du » poète est une seconde création dont les élé- » ments sont mis en œuvre par son génie , et avec » mes faibles réminiscences, je parvenais quelquefois » à me refaire un monde. Eulalie aimait mes vers, et » que me fallait-il davantage? Quand elle chantait, on » aurait cru qu'un ange était descendu de la cime des » monts terribles pour charmer la vallée. Tous les jours » de la belle saison, on nous amenait à cette pierre, » qu'on appelle ici le rocher des (ucuglesj et où le meil-

» leur des pères nous suivait de tous les soins de

» l'amitié. Il y avait alors autour de nous des touffes

» de rhododendron, des tapis de violettes et de mar-

» guérites, et quand notre main avait reconnu une

» de ces dernières fleurs à sa tige courte , à son

» disque velouté, à ses rayons soyeux, nous nous

» amusions à en effeuiller les pétales, en répétant cent

» fois ce jeu qui sert d'interprète aux premiers aveux

» de l'amour : — Si la fleur menteuse se refusait à Vex-

» pression de mon unique pensée, je savais bien le

» dissimuler à Eulalie par une tromperie innocente.

> Elle en faisait peut-être autant de son côté. Et au- » jôurd'hui, cependant, il ne me reste rien de tout

> cela. »

En parlant ainsi , Gervais était devenu de plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère ; il garda un morne silence , frappant du pied au hasard, et alla briser une rose des Alpes depuis longtemps desséchée sur sa tige ; je la recueillis sans qu'il s'en aperçut, et je la plaçai sur mon cœur.

Quelque temps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais , sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout-à-coup il passa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vision désagréable, et se retournant de mon côté, avec un rire plein de grâce :

«Ah! ahl... continua-t-il , prenez pitié, mon-

» sieur, des faiblesses d'un enfant qui n'a pas su com-

» mander jusqu'ici . aux troubles involontaires de son

.» cœur. Un jour viendra peut-être où la sagesse des-

» cendra dans mon esprit, mais je suis si jeune » encore... >

— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la^ tourmentent. Je ne me pardonnerais jamais d*avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément!

€ — Ce n'est pas vous qui me le rappelez, répondit » Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant, et j'aimerais » mieux que mon âme s'anéanttt que de le perdre. » Tout mon être, monsieur, c'est ma douleur. Ma » douleur, c'est ma dernière amitié. Nous n'étions » plus qu'elle et moi. Il a bien fallu nous accoutumer » à vivre ensemble; et je la trouve plus facile à sup- » porter , quand un peu de bienveillance en allège, ,» en m*écoutant, le poids si tristement solitaire. Ah! » ah ! » reprit-il en riant encore, « les aveugles sont » causeurs, et on m'entend si rarement! »

Je n'avais pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendais.

« — D'ailleurs, dit- il, tout n'est pas amertume » dans mes souvenirs. Quelquefois ils me rendent » tout-à-fait le passé : je m'imagine que mon malheur » actuel n'est qu'un songe, et qu'il n'y a de vrai dans » ma vie que le bonheur que j'ai perdu. Je rêve qu'elle » est assise à cette place, un peu plus éloignée de moi » qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait , parce qu'elle est » plongée dans une méditation à laquelle notre* amour » n'est pas étranger. ! si l'éternité que Dieu réserve

3> aux âmes bienveillantes n'est que la prolongation n infinie du plus doux sentiment qui les ait émues, » quel bonheur d'être surpris par la mort dans cette » pensée et de s'endormir ainsi I

» Un jour nous étions assis sur ce rocher, comme » tous les jours... et nous jouissions, dans une extase » si douce, de la sérénité de l'air , du parfum de nos » violettes, du chant de nos oiseaux, et surtout de > celui de notre fauvette des Alpes , car tous les oi- » seaux des bois nous étaient connus , et ils volaient » souvent à notre voix — nous prêtions l'oreille avec » tant de charme au bruit de la glace détachée par » la chaleur, qui glisse en sifflant le long des aiguil- » les, et au balancement des eaux de l'Arveyron qui » venaient mourir presque à nos pieds, que je ne sais n quel pressentiment confus de la rapidité et de Tin- )» certitude du bonheur nous remplit en même temps » d'inquiétude et d'effiroi. Nous nous pressâmes vive- » ment l'un contre l'autre , nous entrelaçâmes nos » bras comme si on avait voulu nous séparer, et nous » nous écriâmes ensemble : Toujours I toujours ! — Je H sentis qu'Eulalie respirait à peine, et qu'elle avait » besoin d'être rassurée par toutes les forces que me 1» donnaient mon caractère et mon coiupage d'honune : j> — Toujours, Eulalie^ toujours I — Le monde, qui » nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité » que j'ai goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée » dans la mienne ? Que nous importe le mouvement » ridicule de cette société turbulente où vont se heur- » ter tant d'intérêts qui nous seront toujours étran-

> gers, car la naturo a &it pour nous mille fois plus » que n'auraient fait les longs apprentissages de la

> raison ! Nous sommes pour eux des êtres imparfaits, » et cela est tout simple; ils ne sont pas encore parve-

> nus à apprendre que la perfection de la vie consistait » à aimer, à ôtre aimé. Ils osent nous plaindre , parce « qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette

> dangereuse fascination que les passions exercent parle » regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps

> môme a perdu son empire sur deux aveugles qui » s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour Fau- » tre, puisqu'aucune altération ne peut nous rebuter,

> aucune comparaison nous distraire. Le sentiment qui

> nous unit est immuable comme le bruissement de » notre Ârveyron, conmie le chant de nos oiseaux &- » voris, comme l'enceinte étemelle de ces rochers » exposés au midi, au pied desquels on nous conduit 9 quelquefois dans les jours incertains du mois de mai.

» Ce n'est pas le prestige de la beauté passagère j» d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque » chose qui ne peut ni s'exprimer quand on le » sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est une » beauté (jui appartient à toi seule, et que j'écoute » dans ta voix, que je touche dans tes mains, dans » tes bras, dans tes cheveux, que je respire dans » ton souffle, que j'adore dans ton âme! J'ai bien » étudié leurs amours dans les livres qu'on nous a lus, » ou sur lesquels mes doigts ont pu chercher des » pensées ; et je te proteste que leurs avantages sur c nous consistent en des chçses de peu de valeur. Le

> soleil que j'ai vu autrefois fût-il dans tes yeux, je

> n'eflfleurerais pas de mes lèvres avec plus de volupté

> ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma

> ma bouche a recueilli deux ou trois larmes, quand

> tu étais plus petite, et qu'on se refusait, contre » Fusage, à satisfaire un de tes caprices. Je ne sais si » ton cou est aussi blanc que les neiges de la grande

> montagne, mais il ne m'en plairait pas davantage — » et cependant voilà tout — ! si je jouissais de la vue, d je supplierais le Seigneur d'éteindre mes yeu;x dans » leur orbite, afin de ne pas voir le reste des femmes ; » afin de n'avoir de souvenir que toi, et de ne laisser » de passage vers mon cœur qu'à ces traits que j'aurais » vu sortir des tiens! Voir un monde, le parcourir, » l'embrasser, le conquérir, le posséder d'un rayon du » regard — étrange merveille ! — Mais pourquoi? . . . pour » étourdir mon âme d'impressions inutiles, pour l'égarer 9 hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, D à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature » et de l'art! et qu'aurais-je à y chercher, si ce n'est une impression qui me rendit quelque chose de toi ?

> Elle est bien meilleure et bien plus complète ici ! In-

> concevable misère des vanités de l'homme ! de ces 3> arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du

> génie qui les éblouissent, nous en connaissons ce » que le grand nombre apprécie le plus, la musique, » la poésie. — On convient que nous avons des organes » pour les goûter, une âme pour les sentir ; et crois- » tu cependant que jamais les chants divins de Lamar- » tine aient retenti ^aussi délicieusement à mon oreille

17t HISTOIRE

» que le cri d'appel que tu me j^tes de loin, quand o on t'amène ici la dernière ? Si Rossini ou Weber me » saisissent d'un prestige plus puissant, c'est que c'est

• toi qui les chantes. Les arts, c*est toi qui les em-

• bellis, et tu embellirais ainsi la création dont ils ne

• sont que l'expression ornée ; nuds je puis me passer » de ces richesses superflues, moi qui possède le tré- » sor dont elles tireraient le plus de prix ; car, enfin, - ton cœur est à moi, ou tu n'es pas heureuse ! — Je )» suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des » filles!

» — mes en&nts, dit M. Robert en unissant

• nos mains tremblantes, j'espère que vous serez tou- ^ jours heureux, car ma volonté ne vous séparera ja- > mais ! — Accoutumé à nous suivre partout des soins » de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, » il s'était rapproché de nous sans être entendu, et nous » avait entendus sans nous écouter. Je ne me croyais » pas coupable, et j'étais cependant consterné. — Eula- » lie tremblait. — M. Robert se plaça — là — entre nous » deux , car nous nous étions un peu éloignés l'un de » l'autre... — Pourquoi pas, dit M. Robert, en nous

• enveloppant de ses bras , et en nous pressant tous ;> les deux avec plus de tendresse encore qu'à l'ordi- » naire : — Pourquoi pas, en vérité! — ne suis-je •' pas assez riche pour vous acheter des serviteurs — » et des amis ? — Vous aurez des enfants qui rempla- » ceront votre vieux père , car votre infirmité n'est pas » héréditaire. Embrasse-moi , Gervais ; embrasse-moi » bien, Eulalie ; remerciez Dieu, et rêvez à. demain,

l)U ROI or BOHÊME. 173

)» cai*Ie jour qui luira. demain sera beau, même pour

• les aveugles !

Eulalie passa des bras de son père dans les miens. » Pour la première fois, mes lèvres trouvèrent les » siennes. Ce bonheur était trop complet pour être » du bonheur. Je crus que ma poitrine allait se bri- » ser. Je souhaitai de mourir. Hélas ! je ne mourus » pas!

» Je ne sais , monsieur , comment est le bonheur y* des autres. Le mien manquait de calme et même » d'espérance. Je ne pus ofitenir le sommeil, ou plutôt ^ je ne le cherchai point, car il me semblait que je » n'aurais pas assez d'une éternité pour goûter les f féUcités qui m'étaient promises, et plus je cherj» chais à en jouir, plus elles échappaient à toutes » mes pensées sous une foule d'apparences confuses^

* Je regrettais presque ce passé sans ivresse, mais 9 sans craintes, où je ne redoutais rien parce que > je n'avais compté sur rien. J'aurais voulu ressaisir » ces pures voluptés de l'âme qui se passent de l'avenir » dans un cœur d'enfant; où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. Enfin, j'entendis » le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'ha- » billai sans attendre ma mère , je priai Dieu , et je » gagnai la croisée qui donne sur l'Arve pour y rafraî- » chir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes » matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas » d'homme. Ce n'était point M. Robert. Une main sai- » sit la mienne. Monsieur de M^Vunoir ! m'écriai-je. 11 y avait plusieurs années qu'il n'était venu, mais le

» bruit de sa démarche , le contact de sa main, je ne » sais quoi de franc, d*aisé et de tendre qui ne se juge » en particulier par aucun sens, mais qui s'épirouve » par tous, m*était resté de lui dans la mémoire. C*est » bien lui , dit-il en parlant à quelqu*un d*un son de

• voix un peu altéré , c'est mon pauvre Gervais. Vous 1 savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après » cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les re- " tint quelque temps élevées. — Ah ! dit-il, la volonté n de Dieu soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? » — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que 1 j*ai profité de ses bontés. Je sais lirc^ comme un » voyant, et je suis aimé d*Eulalie. — Elle t'aimera

• davantage si elle te voit un jour , reprit H. de Mau- > noir... — Si elle me voit, dites-vous? — Je pensai » k ce séjour étemel où l'œil des aveugles s'ouvre à » une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne comprk' » pas.

» Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulalie » tarda beaucoup. Je cherchais à m'expliquer pourquoi. » MonpauvrePuckallaitàsarencontre, etpuisilrevenait, » et puis il retournait toujours ; et quand il était bien » loin, bien loin, il aboyait avec impatience, et quand » il était près de moi , il pleurait. Enfin, il se mit à » japer avec des éclats si bruyants, et à sauter sur ce » banc avec tant de pétulance que je reconnus bien p qu'elle devait être près de nous, quoique je ne l'en- » tendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où » je l'attendais , et mes bras étendus trouvèrent les » siens. M. Robert n'avait pas cette fois accompagné

B ses domestiques, et j'en sentis sur-le-champ la raison,

B qui devait être celle aussi du relard inaccoutumé

» d'Eulalie : j'avais oublié qu'il y eût des étrangers au

» château.

]» Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son » arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais » quelle inquiétude que je ne connaissais point encore. » Je n'étais plus à mon aise avec Eulalie comme la » veille. Depuis que nous devions tout l'un à l'autre, » je n'osais plus rien demander. Il me semblait que son » père , en me donnant un nouveau droit, m'avait im- » posé mille privations. Je craignais d'exercer le pou- » voir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je sen- » tais bien mieux qu'elle était à moi , et je redoutais » bien plus de la toucher. J'aurais craint de la profaner, » en écoutant son soufiSe , en effleurant sa robe , en

> saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. » Elle éprouvait peut-être le même sentiment , car » notre conversation fut quelque temps celle de deux

> personnes qui se sont peu connues. Cela ne pouvait » pas durer longtemps. Les illusions de la dernière » journée n'étaient pas encore vieillies. Puck av^it soin

> de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, » conmie s'il avait souffert de nous voir si éloignés et si » froids. Je me rapprochai d'Ëulalie, et mes lèvres cher- » chèrent ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles » eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y » touchèrent un bandeau. — Tu es blessée, Eulalie !... » — Un peu blessée, répondit-elle , mais bien légère- » ment, puisque je passe ^vec toi la journée comme

n d^ordinaire , et qu'il n'y a entre ta bouche et mes » yeux qu'un ruban vert de plus. —

» — Vert! vert! ô mon Dieu! et qu'est-ce qu'un » rulmn vert?...-

» — J'ai vu, me dit-elle.... je vois.... — Et sa main tremblait dans la mienne, comme si elle m'av&it avoué 1» une faute ou raconté un malheur. —

€iui^titon

« — Il y a plus de sens que vous ne pensez dans

* la question de Gervais et dans la modeste réticence » de votre Eulalie , s'écria don Pic. Ces pauvres jeunes » gens auxquels je commence àm'attacher, et qui ont )» probablement reçu quelques bons principes de phi- » lologie verbale (particularité que vous avez mal à

* propos omise dans votre récit) , ces aimables enfants, » dis-je, comprennent au même instant que le mot » ruban, venant essentiellement du mot rnbcns, (jallicc, » rouge, rougeâtre ou rougissant, ruhmi veri est une » de CCS eflVîiyantes cacologies, un de ces tropes té- » méraires qui mettent la grammaire à la torture et » qui épouvantent la logique ; de manière qne Texcla-

* mation de Gervais équivaut à celle-ci :

» ! chère Eulalie ! comment vous permettez-vous

» cette barbare cataehrèse?... — Et que la réponse » évasive d'Eulalie signifie implicitement : Je conviens » avec vous , mon ami , que je me suis permis une » barbare cataehrèse, mais je suis si loinjde vouloir la » justifier que me voilà prête à parler d'autre chose.

— Moi aussi , dit Breloque. —

» — D'ailleurs, si Breloque veut me suivre un mo^ » ment, reprit don Pic, c'est-à-dire le temps néces- >» saire pour ébaucher ma monographie du ruban vert. . .

— J'aime mieux boire , dit Breloque. —

» — Je considérerai trois choses dans le ruban vert :

/ MATERIA

Scilicel : ) COLOR. *

( OPUS Vel PICTITIO.

Primùm, materia.

» lu est , de animalibus , et prœcipite de imeclis selige- » nis in génère ; item de bombycibus et bombylis ; item de » erucis , spectris , larvis , aureltis , chrysalidibus , papi- » lionibus , imag'miùus,

— Et de millionibus diabolibus qui puissent t'emporter in infernibus , dit Breloque, —

Secundàm , color.

» — J'aurai l'optique , la dioptrique, la catoptrique;

» L'aposcopie, la catascopie , la métoposcopie, l'hén lioscopie , la physioscopie , là microscopie , la » mégascopie, la polyscopie, lapériscopie, la kaleï- » doscopie ; le panorama, le diorama, le néorama, le • géorama, le cosmorama, le pantostéréorama ; le » prisme , la lanterne magique , et la lorgnette d'opéra.

» Nous donnerons en passant un croc en jambe à

17K HISTOIKE

» Newton , une nazarde au père Mersenne, et un grand » coup de pied dans le ventre à Algarotti...

— Je ie les rendrais volontiers ! dit Breloque. —

*. \ Terliiim , —

(Breloque mit son bonnet de nuit.)

» — Si nous considérons le ruban vert dans ses rap- » ports avec l'histoire des arts , de l'industrie , du com- 1 merce et de la civilisation, depuis l'origine des idées » plastiques sur lesquelles ont été moulées toutes les

> formes typiques de la pensée , dans son infatigable » et persistante création.

— Nous arriverons probablement au déluge, dit Brelofiue?... —

j> — J'y arrivais. Le premier ruban vert dont il ait )) jamais été question , si toutefois Astruc ne s'est pas i> trompé dans ses curieuses Conjectures si.r les maté- » riait X qui a servi ont Moïse pour la composition de la D Genèse,,. Ecoute, Breloque, le premier de tous les f> rubans verts...

— Je voudrais bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —

» — ... C'est évidemment celui que la colombe de D l'arche rapporta dans son bec ; mais le profond Sa- 3) muol Bochard pense que cette prétendue colombe

> était un goéland , et il n'est véritablement pas pro- » bable que Noé, qui ne manquait point de sens quand

'^j> il n'était pas ivre , ait confié une pareille mission à

j> un oiseau terrestre, lui qui avait une si belle vo-

» lière d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi , indé-

» pendamment de la colombe et du corbeau de la

» Vulgate, Jean Le Pelletier croit y voir un butor.

— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bocbart, et toi, dit Breloque... —

» — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseudonyme, » ou plutôt polyonyme, offrit au nouveau chef de la » race humaine, et dont la couleur est devenue depuis » celle de l'espérance, présentait sans doute aux yeux .» le riant aspect de la verdure qui allait parer la terre 9 reconquise. Ce fut un ruban vert, Breloque (c'est-àj> dire un tissu vert que nous appelons improprement » ruban par un déplorable abus Ae la catachrèse) , et » non pas un rameau, comme le prétendent quelques » damnés talmudjstes, infatués des niaiseries t'e la » massore, des rêveries du mishnisme, de la routine » des traditionnaires, et des dix Séphirots de. la cabale.

— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque.

» Il est vrai que Leusden a lu rameau contre Tauto- » rite de Gabriel Sionite qui a lu ruban^ mais comme » ils sont morts tous les deux, juifs, apostats, maranes, » réprouvés, et qui plus est lépreux et insolvables, sub » jiittice lis est, ou bien, res acjïlur in liie,

— Allons nous coucher, dit Breloque. —

» — Nous 'avons heureusement sur cette question ^ l'autorité omnipotentielle, entends-tu. Breloque ? de » notre ami Herbinius qui témoigne que les arbres et y» les rameaux immenses dont les eaux du déluge étaient » chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisé- » ment à l'oiseau voyageur cette garantie équivoque...

— Oh? que ces arbres et ces rameaux immense

i68 HISTOIRE

» cendra dans mon esprit , mais je suis si jeune » encore... >

— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la^ tourmentent. Je ne me pardonnerais jamais d'avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément !

« ' — Ce n'est pas vous qui me le rappelez, répondit » Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant, et j'aimerais » mieux que mon âme s'anéanttt que de le perdre. » Tout mon être, monsieur, c'est ma douleur. Ma » douleur, c'est ma dernière amitié. Nous n'étions » plus qu'elle et moi. Il a bien fallu nous accoutumer » à vivre ensemble; et je la trouve plus facile à sup- » porter , quand un peu de bienveillance en allège, ,» en m'écoutant, le poids si tristement solitaire. Ah! » ah ! D reprit-il en riant encore, « les aveugles sont » causeurs, et on m'entend si rarement! »

Je n'avais pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendais.

« — D'ailleurs, dit- il, tout n'est pas amertume » dans mes souvenirs. Quelquefois ils me rendent » tout-à-fait le passé : je m'imagine que mon malheur » actuel n'est qu'un songe, et qu'il n'y a de vrai dans » ma vie que le bonheur que j'ai perdu. Je rêve qu'elle » est assise à cette place, un i)eu plus éloignée de moi » qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait , parce qu'elle est » plongée dans une méditation à laquelle notre* amour j> nest pas étranger. 0\ s\ VèVe\!\\\\èi v3^^\îk\^\5L x^^'çve

)» aux âmes bienveillantes n*est que la prolongation )» infinie du plus doux sentiment qui les ait émues, » quel bonheur d*étre surpris par la mort dans cette 1 pensée et de s'endormir ainsi !

» Un jour nous étions assis sur ce rocher, comme » tous les jours... et nous jouissions, dans une extase » si douce, de la sérénité de l'air , du parfum de nos » violettes, du chant de nos oiseaux, et surtout de > celui de notre fauvette des Alpes , car tous les oin seaux des bois nous étaient connus , et ils volaient » souvent à notre voix — nous prêtions l'oreille avec » tant de charme au bruit de la glace détachée par » la chaleur, qui glisse en sifilant le long des aiguil- » les, et au balancement des eaux de l'Arveyron qui » venaient mourir presque à nos pieds, que je ne sais » quel pressentiment confus de la rapidité et de l'in- )» certitude du bonheur nous remplit en même temps » d'inquiétude et d'effroi. Nous nous pressâmes vivement l'un contre l'autre , nous entrelaçâmes nos » bras comme si on avait voulu nous séparer, et nous » nous écriâmes ensemble : Toujours î toujours ! — Je >» sentis qu'Eulalie respirait à peine, et qu'elle avait » besoin d'être rassurée par toutes les forces que me ]) donnaient mon caractère et mon coiupage d'homme : > —Toujours, EulaliCj toujours! — Le monde, qui » nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité ) que j'ai goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée » dans la mienne ? Que nous importe le mouvement » ridicule de cette société turbulente où vont se heur- > ter tant àlntérêts qui nous seront U>\x\avxTs fe\x«sv-

> gers, car la nature a fait pour nous mille fois plus » que n'auraient fÎEut les longs apprentissages de la » raison! Nous somqies pour eux des êtres imparfaits, » et cela est tout simple; ils ne sont pas encore parve-

> nus à apprendre que la perfection de la vie consistait » à aimer, à être aimé. Ils osent nous plaindre , parce « qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette

> dangereuse fascination que les passions exercent parle » regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps

> même a perdu son empire sur deux aveugles qui

> s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour Fau-

> tre, puisqu'aucune altération ne peut nous rebuter,

> aucune comparaison nous distraire. Le sentiment qui

> nous unit est immuable comme le bruissement de i> notre Arveyron, comme le chant de nos oiseaux fai> voris, comme l'enceinte étemelle de ces rochers » exposés au midi, au pied desquels on nous conduit » quelquefois dans les jours incertains du mois de mai.

» Ce n'est pas le prestige de la beauté passagère » d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque » chose qui ne peut ni s'exprimer quand on le » sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est une i> beauté qui appartient à toi seule, et que j'écoute » dans ta voix, que je touche dans tes mains, dans » tes bras, dans tes cheveux, que je respire dans i> ton souffle, que j'adore dans ton âme! J'ai bien i> étudié leurs amours dans les livres qu'on nous a lus, » ou sur lesquels mes doigts ont pu chercher des » pensées ; et je te proteste que leurs avantages sur c nous consistent eu des ç\\QeAis v\çb ^j^w de valeur. Le

% soleil que fai vu autrefois fôt-il dans tes yeux, je » n'effleurerais pas de mes lèvres avec plus de volupté » ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma » ma bouche a recueilli deux ou trois larmes, quand » tu étais plus petite, et qu'on se refusait, contre » l'usage, à satisfaire un de tes caprices. Je ne sais si » ton cou est aussi blanc que les neiges de la grande » montagne, mais il ne m'en plairait pas davantage — » et cependant voilà tout — ! si je jouissais de la vue, » je supplierais le Seigneur d'éteindre mes yeu;x dans » leur orbite, afin de ne pas voir le reste des femmes ; » afin de n'avoir de souvenir que toi, et de ne laisser 9 de passage vers mon cœur qu'à ces traits que j'aurais » vu sortir des tiens! Voir un monde, le parcourir, » l'embrasser, le conquérir, le posséder d'un rayon du » regard — étrange merveille ! — Mais pourquoi? . . . pour «» étourdir mon âme d'impressions inutiles, pour l'égarer » hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, D à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature » et de l'art! et qu'aurais-je à y chercher, si ce n'est une impression qui me rendit quelque chose de toi ?

> Elle est bien meilleure et bien plus complète ici ! In-

> concevable misère des vanités de l'homme ! de ces

> arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du » génie qui les éblouissent, nous en connaissons ce » que le grand nombre apprécie le plus, la musique, » la poésie. — On convient que nous avons des organes

> pour les goûter, une âme pour les sentir ; et crois-

> tu cependant que jamais les chants divins de Lamar- » tine aient retenu aussi délicieusemetvV 'à twow w^^^

» que le cri d'appel que tu me jettes de loin, quand

oa t'amène ici la dernière ? Si Rossini ou Weber me

> saisissent d'un prestige plus puissant, c'est que c'est

• toi qui les chantes. Les arts, c'est toi qui les em-

• bellis, et tu embellirais ainsi la création dont ils ne •• sont que l'expression ornée ; mais je puis me passer » de ces richesses superflues, moi qui possède le tré- » sor dont elles tireraient le plus de prix ; car, enfin, " ton cœur est à moi, ou tu n'es pas heureuse ! — Je 1» suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des

• filles!

» — mes en&nts, dit H. Robert en unissant » nos mains tremblantes, j'espère que vous serez tonn jours heureux, car ma volonté ne vous séparera ja- » mais ! — Accoutumé à nous suivre partout des soins » de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, » il s'était rapproché de nous sans être entendu, et nous » avait entendus sans nous écouter. Je ne me croyais » pas coupable, et j'étais cependant consterné. — Eula- » lie tremblait. — M. Robert se plaça — là — entre nous » deux , car nous nous étions un peu éloignés l'un de » l'autre... — Pourquoi pas , dit M. Robert, en nous

• enveloppant de ses bras , et en nous pressant tous }> les deux avec plus de tendresse encore qu'à l'ordi- » naire : — Pourquoi pas , en vérité ! — ne suis-je •» pas assez riche pour vous acheter des serviteurs — » et des amis ? — Vous aurez des enfants qui rempla- » ceront votre vieux père , car votre infirmité n'est pas » héréditaire. Embrasse-moi , Gervais ; embrasse-moi

i> bien y Eulalie ; remerc\ex \>\ew, ^V v^nç^x •^•^^^ttswK. ,

ou ROI DET BOHÊME. 173

)» cai* le jour qui luira. demain sera beau, même pour » les aveugles !

» Eulalie passa des bras de son père dans les miens. » Pour la première fois, mes lèvres trouvèrent les » siennes. Ce bonheur était trop complet pour être » du bonheur. Je crus que ma poitrine allait se bri- » ser. Je souhaitai de mourir. Hélas! je ne mourus » pas!

» Je ne sais , monsieur , comment est le bonheur » des autres. Le mien manquait de calme et même » d'espérance. Je ne pus ofitenir le sommeil, ou plutôt " je ne le cherchai point, car il me semblait que je » n'aurais pas assez d'une éternité pour goûter les f félicités qui m'étaient promises, et plus je cher- 9 chais à en jouir, plus elles échappaient à toutes » mes pensées sous une foule d'apparences confuses, * Je regrettais presque ce passé sans ivresse, mais » sans craintes, où je ne redoutais rien parce que » je n'avais compté sur rien. J'aurais voulu ressaisir » ces pures voluptés de l'âme qui se passent de l'avenir » dans un cœur d'enfant; où l'avenir, du moins, ne » va pas plus loin que le lendemain. Enfin, j'entendis » le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'ha- » billai sans attendre ma mère , je priai Dieu , et je » gagnai la croisée qui donne sur l'Arve pour y rafraî- » chir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes » matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas » d'homme. Ce n'était point M. Robert. Une main sai- » sit la mienne. Monsieur de M^unoir ! m'écriai-je. Il y avait plusieurs aimées qu'\\ iv'tVdxV n^ww^ \ttô\%V,

174 HISTOIRE i

» bruit de sa démarche , le contact de sa main, je ne » sais quoi de iranc, d*aisé et de tendre qui ne se juge n en particulier par aucun sens, mais qui s*épirouve 1» par tous, m'était resté de lui dans la mémoire. C'est » bien lui , dit-il en parlant à quelqu'un d'un son de » voix un peu altéré , c'est mon pauvre Gervais. Vous n savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après » cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les re- " tint quelque temps élevées. — Ah ! dit-il, la volonté n de Dieu soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? » — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que » j'ai profité de ses bontés. Je sais lirc^ conrnie un w voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle t'aimera • davantage si elle te voit un jour , reprit H. de Mau- > noir... — Si elle me voit, dites-vous? — Je pensai » à ce séjour éternel où l'œil des aveugles s'ouvre à » une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne compris^ » pas.

j> Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulalie » tarda beaucoup. Je cherchais à m'expliquer pourquoi. » MonpauvrePuckallaitàsarencontre, et puis il revenait, » et puis il retournait toujours ; et quand il était bien » loin, bien loin, il aboyait avec impatience, et quand » il était près de moi , il pleurait. Enfin, il se mit à » japer avec des éclats si bruyants, et à sauter sur ce » banc avec tant de pétulance que je reconnus bien i> qu'elle devait être près de nous, quoique je ne l'en- » tendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où » je l'attendais , et mes bras étendus trouvèrent les » siens. M. Robert n'avait pas cette fois accompagné

» ses domestiques, et j*en sentis sur-le-champ la raison, » qui devait être celle aussi du relard inaccoutumé » d*EulaIie : j'avais oublié qu'il y eût des étrangers au » château.

]> Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son » arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais » quelle inquiétude que je ne connaissais point encore. » Je n'étais plus à mon aise avec Eulalie comme la » veille. Depuis que nous devions tout l'un à l'autre, » je n'osais plus rien demander. lime semblait que son » père , en me donnant un nouveau droit, m'avait imy> posé mille privations. Je craignais d'exercer le pou- » voir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je sen- » tais bien mieux qu'elle était à moi , et je redoutais » bien plus de la toucher. J'aurais craint de la profaner, » en écoutant son soufiQe , en effleurant sa robe , en )» saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. » Elle éprouvait peut-être le même sentiment , car » notre conversation fut quelque temps celle de deux

> personnes qui se sont peu connues. Cela ne pouvait » pas durer longtemps. Les illusions de la dernière » journée n'étaient pas encore vieillies. Puck av^it soin

> de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, » conrnie s'il avait souffert de nous voir si éloignés et si » froids. Je me rapprochai d'Ëulalie, et mes lèvres cher- » obèrent ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles » eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y » touchèrent un bandeau. — Tu es blessée, Eulalie !... » — Un peu blessée, répondit-elle , mais bien légère- » ment, puisque je passe ^vec toi la journée comme

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