‹ Les sept chateaux du roi de Bohème: Les quatre talismans (volume 2)Chapitre 26 sur 33 · HI8T0I1Œ · texte numérisé non relu

HI8T0I1Œ

» d'ordinaire , et qu'il n'y a entre ta bouche et mes » yeux qu'un ruban vert de plus. —

» — Vert! vert! ô mon Dieu! et qu'est-ce qu'un » ruban vert?...-

» — J'ai vu , me dit-elle. ... je vois. ... — Et sa main D tremblait dans la mienne, comme si elle m'av&ît avoué » une faute ou raconté un malheur. —

(Ëiui^tiion

« — li y a plus de sens que vous ne pensez dans » la question de Gervais et dans la modeste réticence » de votre Eulalie, s'écria don Pic. Ces pauvres jeunes » gens auxquels je commence àm'attacher, et qui ont » probablement reçu quelques bons principes de phi- » lologie verbale (particularité que vous avez mal à « propos omise dans votre récit) , ces aimables enfants, » dis-je, comprennent au même instant que le mot » ruban, venant essentiellement du mot rnbens, cfallicè, » rouge, rougeatre ou rougissant, ruban vcri est une i> de ces efiVayantcs cacologies, un de ces tropes té- » méraires qui mettent la grammaire à la torture et » qui épouvantent la logique ; de manière qne l'excla- » nialion de Gervais équwaul k celle-ci :

*» ! chère Eulalie \ cortxmeuV \owss \v^\m^\\Ka.-%v5j^v

» cette barbare catachrèse?... — Et que la réponse » évasive d'Eulalie signifie implicitement : Je conviens » avec vous , mon ami , que je me suis permis une » barbare catachrèse, mais je suis si loinjde vouloir la » justifier que me voilà prête à parler d'autre chose.

— Moi aussi , dit Breloque. —

» — D'ailleurs, si Breloque veut me suivre un mo^ » ment, reprît don Pic, -c'est-à-dire le temps néces- » saire pour ébaucher ma monographie du ruban vert. . .

— J'aime mieux boire , dit Breloque. —

» — Je considérerai trois choses dans le ruban vert :

/ MATERIA

Scilicel : ) COLOR.*

( OPUS vel PICTITIO-

Primhm, materia.

» lU est , de animaltbus , et prœcipue de imeclis seligeft nis in génère ; item de bombycibus et bombylis ; item de » erucis , speclrts , larvis , aureliis , chrijsalidibus , papi" » iionibus , imaginibus.

— - Et de millionibus diabolibus qui puissent t'emporter in infernibus , dit Breloque, —

SecundUm , color.

• — J'aurai l'optique , la dioptrique, la catoptrique;

» L'aposcopie, la catascopie , la métoposcopie, l'hé- » lioscopie , la physioscopie , là microscopie , la » mégascopie, la polyscopie, lapériscopie, la kaleï- » doscopie ; le panorama, le diorama, le néorama, le • géorama, le cosmorama, le pantostéréorama ; le » prisme , la lanterne magique , et la lorgnette d'opéra.

» Nous dotinerons en passant \xtv ctoc. cw \^\s^^ V

I, une naiarde au père Merseime, élan grand i coup-de pied dans le Tentre à Algarottî...

— Je te les rendrais Tolontiers ! dit Breloque. — \ Teriwm , —

f Breloque mit son bonnet de nuit.)

> — Si nous considérons le ruhan vert dans ses rap- » ports avec llirstoire des arts , de Findustrie, du com- » merce et de la civilisation « depuis Torigine des idées » plastiques sur lesquelles ont été moulées toutes les

> formes typiques de la pensée , dans son infotigable

• et persistante création.

— Nous arriverons probablement au déluge, dit Breloque?... —

> — J'y arrivais. Le premier ruban vert dont il ait

> jamais été question , si toutefois Astruc ne s'est pas

> trompé dans ses curieuses Conjectures sir les maté- » riaiix qui a servi ont Moïse pour la composition de la

* Genèse.,, Écoute, Breloque, le premier de tous les » rubans verts...

— Je voudrais bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —

» — ... C'est évidemment celui que la colombe de » l'arche rapporta dans son bec ; mais le profond Saj> muel Bochard pense que cette prétendue colombe

> était un goéland, et il n'est véritablement pas pro-

> bable que Noé, qui ne manquait point de sens quand '^)> il n'était pas ivre, ait confié une pareille mission à

yt un oiseau terrestre, lui qui avait une si belle vo-

» lière d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi , indé-

}) pendammeni de \a co\otïv\ie ^V (^\sl ç.Q»\\i«»\ da la

» Vulgate , Jean Le Pelletier croit y voir un butor.

— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bochai^, et toi, dit Breloque... —

» — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseudonyme, » ou plutôt polyonyme, offrit au nouveau chef de la » race humaine, et dont la couleur est devenue depuis » celle de l'espérance, présentait sans doute aux yeux » le riant aspect de la verdure qui allait parer la terre » reconquise. Ce fut un ruban vert, Breloque (c'est-à- » dire un tissu vert que nous appelons improprement js> ruban par un déplorable abus de la catachièse) , et » non pas un rameau, comme le prétendent quelques » damnés talmudjstes, infatués des niaiseries l'e la » massore, des rêveries du mishnisme, de la routine » des traditionnaires, et des dix Séphirots de. la cabale.

— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque.

» Il est vrai que Leusden a lu rameau contre Tautoj> rite de Gabriel Sionite qui a lu ruban^ mais comme » ils sont morts tous les deux, juifs, apostats, maranes, y> réprouvés, et qui plus est lépreux et insolvables, sub » juiHcc Us est, ou bien, res agitur in lile,

— Allons nous coucher, dit Breloque. —

» — Nous 'avons heureusement sur cette question T^ l'autorité omnipotentielle, entends-tu. Breloque ? de » notre ami Herbinius qui témoigne que les arbres et y» les rameaux immenses dont les eaux du déluge étaient » chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisé- » ment à l'oiseau voyageur cette garantie équivoque...

— Oh! que ces arbres et ceà vam^i^wk vewxssixvtî^

tftO HISTOIMB

eussent potentiellement fourni de beaux mftts polenciformes et de belles fourches potencielles pour t'y suspendre archipotencialement par la go^e, dit Breloque. —

■ — Et que ces cerneaux et ces feuillages qui abon- ■> datent partout, et que l'ambassadeur ailé avait tant de

> facilité à recueillir, ne donnant aucun caractère mi- » raculeux à sa mission, il était moins possible et par

> conséquent plus méritoire de croire qu'il avait rap- ■ porté un ruban, dans un temps où l'on ne fabriquait

> pas de rubans et où l'on neconnaissait pas l'usage de

> la soie. Ce raisonnement est peut-être même ce qui

> restera de plus authentique dans le genre systémati- * que, problématique, emblématique, hypothétique et B sophistique de la critique et de l'hypercritique ascé- X tique, mystique, parénétique, éthique, enclitique, 1 éclectique, gnostique, dt^matique et scholastique, B per omnia tœcuia sœciiloram. »

— AMEN, dit Breloque. —

'--^.-wwiNtwwwitHwm^w^

JtV ROI DE BORÉNK.

Httfrrntion.

— Où diable e^ étions-nQus de la moïK^aphie du ruban vert quand je me suis endormi, dit Breloque ?

• — Il m'est avis, répondit don Pic, que je vous ai laissés chez la marquise de Chiappapomposa , au moment où saisissait le ruban vert de sa sonnette avec une dignité toute romaine : —^ elle descendait de ta chaste tjucrèce, par les hommes —

« En vérité, je ne vous reconnais pas, Théodore! I mats finissez donc, finissez, au nom du t\ii\, çiw \v. vais sonner Spinelle. •

1H2 anroiftB

• Et OMMueigneur qui n*&ï savait pas davantap, révérenoe gardée, s^lmagiiia que la marquise de Ghiappapomposl sonnerait.

' • Mais quand b marquise de CSiiappapomposa aurait sonné, il eût Mu vcir vraiment que finette s*avisât de venir !

• VQusaurieiravagié tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —

m Brûlé la tente et les pavillons, les fiiscines et les gabions, les ponts-levjs ei les palissades, la viDe ei les faubourgs —

» Marché, hi tordie allumée à'ta. main, à travers les greniers, les arsenaux et les noagasins à poudre —

« Le feu aurait commencé à courir de la mine à la contro-mine , de la mèche à Tarquebuse , de la batterie au tonnerre —

« Et la marquise de Ghiappapomposa aurait sonné toutes les cloches et toutes les clochettes.

Les sings, les tocsins et les sonnettes.

Les grelots et les crotales,

Les sistres et les labales,

Les triangles et les atabàles ,

Les tympans et les tympanons ,

Les tympanioles et les tymbalc^ ,

Les cymbes! les cymbalons et les cymbales,

Les burbelins, les curbelins et les crembalins,

Les cri-cris et les crin-crins,

Les bombardes et les tarabats ,

Les castagnettes et les tambours de basque ,

Los fam-f ams et les crèceWes» ,

Les beffrois et les carillons ,

Le clarum tintmnabulum de Catulle, et la clocqua tUn^ bans de Merlin Coccaïe ;

La campana de Vililla qui annonçait d'elle-même , suivant le bon homme Quinonez , l'avènement d'un pape, et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussait et cantilénait joyeusement aux vigiles de l'Assomption —

La sonnerie de Saint-Roch et de Saint^Eustache , le Bourdon , Georges d'Amboise et la Samaritaine —

Toutes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût carillonniquement altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne serait pas venue ! »

€ Non , mordieu ! elle ne serait pas venue ! »

®vau$iu0n

— Foin de la pédanterie et des pédants , continua Breloque. Ce maudit barbacole que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.

« — Il n'en faut plus qu'autant pour arriver à tout , répondit don Pic. Veux-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités ? — Quand \e twai^x^^^ \:^'^-

» bruit de sa démarche , le contact de sa main , je ne

» sais quoi de franc, d'aisé et de tendre qui ne se juge

> en particulier par aucun sens, mais qui s'épirouve D par tous, m*était resté de lui dans la mémoire. C'est

> bien lui , dit-il en parlant à quelqu'un d*un son de

• voix un peu altéré , c'est mon pauvre Gervais. Vous

> savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après » cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les re- » tint quelque temps élevées. — Ah ! dit-il, la volonté » de Dieu soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? » — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que

> j'ai profité de ses bontés. Je sais lir^ conmie un M voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle t'aimera

• davantage si elle te voit un jour , reprit M. de Mau- » noir... — Si elle me voit, dites-vous? — Je pensai )) à ce séjour éternel où l'œil des aveugles s'ouvre à » une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne compris » pas.

» Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulalie » tarda beaucoup. Je cherchais à m'expliquer pourquoi. » Mon pauvre Puckallaitàsarencontre, et puis il revenait, » et puis il retournait toujours ; et quand il était bien » loin, bien loin, il aboyait avec impatience, et quand » il était près de moi , il pleurait. Enfin, il se mit à » japer avec des éclats si bruyants, et à sauter sur ce » banc avec tant de pétulance que je reconnus bien p qu'elle devait être près de nous, quoique je ne l'en- » tendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où ^) je l'attendais , et mes bras étendus trouvèrent les » siens. M. Robert n'avait pas cette fois accompagné

» ses domestiques, et j- en sentis sur-le-champ la raison,

]» qui devait être celle aussi du retard inaccoutumé

/ d'Eulalie : j'avais oublié qu'il y eût des étrangers au

» château.

j^ Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son » arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais » quelle inquiétude que je ne connaissais point encore. » Je n'étais plus à mon aise avec Ëulalie comme la y> veille. Depuis que nous devions tout l'un à l'autre, » je n'osais plus rien demander. Il me semblait que son » père , en me donnant un nouveau droit, m'avait im- » posé mille privations. Je craignais d'exercer le pou- » voir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je senj> tais bien mieux qu'elle était à moi , et je redoutais » bien plus de la toucher. J'aurais craint de la profaner, j» en écoutant son souffle , en effleurant sa robe , en

> saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. » Elle éprouvait peut-être le même sentiment , car » notre conversation fut quelque temps celle de deux

> personnes qui se sont peu connues. Cela ne pouvait » pas durer longtemps. Les illusions de la dernière » journée n'étaient pas encore vieillies. Puck av^it soin

> de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, » comme s'il avait souffert de nous voir si éloignés et si » froids. Je me rapprochai d'Eulalie, et mes lèvres cher- » chèrent ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles » eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y » touchèrent un bandeau. — Tu es blessée, Eulalie !... » — Un peu blessée, répondit-elle , mais bien légère- » ment, puisque je passe ^vec toi la journée comme

17(i UlgTOIIŒ

» d'ordinaire , et qu'il n'y a entre ta bouche et mes y^ yeux qu'un ruban vert de plus. —

> — Vert! vert! 6 mon Dieu! et qu'est-ce qu'un » ruban vert?...-

» — J'ai vu, me dit-elle.... je vois.... — Et sa main » tremblait dans la miemie, comme si elle m'av&it avoué » une faute ou raconté un malheur. —

€iuiitliou

« — Il y a plus de sens que vous ne pensez dans » la ([uestion de Gervais et dans la modeste réticence » de votre Eulalie, s'écria don Pic. Ces pauvres jeunes » gens auxquels je commence am'attacher, et qui ont » probablement reçu quelques bons principes de phi- » lologie verbale (particularité que vous avez mal à * propos omise dans votre récit) , ces aimables enfants, » dis-je, comprennent au même instant que le mot » rahauy venant essentiellement du mot rnbcns, gallici, » rougo, rougeatre ou rougissant, ruhan vcri est une i> de CCS cfîVayantes cacologies, un de ces tropes té- » méraiies qui mettent la grammaire à la torture et » qui épouvaiitent la logicjue; de manière qne l'excla- » iimiion de Gerva\s éc^vûxaul k e,elle-ci :

^ ! rlmv EulaVie \ conxwviivV \v>\3lÇ> \»^\v£v^\\sia.-\vi\ys

» cette barbare, catachrèse?... — Et que la réponse » évasive d'Eulalie signifie implicitement : Je conviens » avec vous, mon ami, que je me suis permis une » barbare catachrèse, mais je suis si loinjde vouloir la » justifier que me voilà prête à parler d'autre chose.

— Moi aussi , dit Breloque. —

» — D'ailleurs, si Breloque veut me suivre un mo^' » ment, reprît don Pic, c'est-à-dire le temps néces- > saire pour ébaucher ma monographie du ruban vert. . .

— J'aime mieux boire , dit Breloque. —

» — Je considérerai trois choses dans le ruban vert :

/ MATERIA

Scilicel : | COLOR.*

( OPUS vel PICTITIO-

Prinmm, materia.

» lu est , de animalibus , et prœcipue de imecfis setigeft nis in génère ; item de bombycibits et bombylis ; item de » erucis , spectris , larvh , aureliis , chrysalidibus , papi- » iionibiis , imaginibus.

— - Et de millionibus diabolibus qui puissent remporter in infernibus , dit Breloque, —

Secundùm , golor.

• — J'aurai l'optique , la dioptrique, la catoptrique;

» L'aposcopie, la catascopie, la métoposcopie, l'hé- » lioscopie , la physioscopie , la microscopie , la » mégascopie, la polyscopie, lapériscopie, la kaleï- » doscopie ; le panorama, le diorama, le néorama, le • géorama, le cosmorama, le pantostéréorama ; le » prisme , la lanterne magique , et la lorgnette d'opéra.

» Jious donnerons en passant utv eto^ cîv \ixs^^ V

» Newton , une nazarde au père Mersenne, et uii grand . » coup de pied dans le ventre à Algarotti...

— Je te les rendrais volontiers ! dit Breloque. —

\ \ Tertiùm , —

(Breloque mit son bonnet de nuit.)

» — Si nous considérons le ruban vert dans ses rap- » ports avec l'histoire des arts , de l'industrie, du com- » mm*ce et de la civilisation , depuis l'origine des idées » plastiques sur lesquelles ont été moulées toutes les

> formes typiques de la pensée , dans son in&tigable » et persistante création.

— Nous arriverons probablement au déluge, dit Breloque?... —

» — J'y arrivais. Le premier ruban vert dont il ait » jamais été question , si toutefois Astruc ne s'est pas D trompé dans ses curieuses Conjectures sir les maté" » rianx qui a sej'vi ont Moise pour la composition de la D Genèse.,, Écoute, Breloque, le premier de tous les » rubans verts...

— Je voudrais bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —

j> — ... C'est évidemment celui que la colombe de » l'arche rapporta dans son bec ; mais le profond Sa- » muel Bochard pense que cette prétendue colombe

> était un goéland, et il n'est véritablement pas pro- » bable que Noé, qui ne manquait point de sens quand

'^)> il n'était pas ivre , ait confié une pareille mission à }t un oiseau terrestre, lui qui avait une si belle vo- » lière d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi , indé-

j) pendamment de \a co\otïv\ie ^V (^\sl ç.w\i«»\ ^^ la

» Vulgate, Jean Le Pelletier croit y voir un butor.

— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bocbart, et toi, dit Breloque... —

» — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseudonyme, » ou plutôt polyonyme, offrit au nouveau chef de la » race humaine, et dont la couleur est devenue depuis » celle de l'espérance, présentait sans doute aux yeux » le riant aspect de la verdure qui allait parer la terre » reconquise. Ce fut un ruban vert. Breloque (c'est-à- » dire un tissu vert que nous appelons improprement js> ruban par un déplorable abus de la catachièse) , et » non pas un rameau, comme le prétendent quelques » damnés talmudjstes, infatués des niaiseries l'e la » massore, des rêveries du mishnisme, de la routine » des traditionnaires, et des dix Scphirots de .la cabale.

— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque.

» Il est vrai que Leusden a lu rameau contre l'autoj> rite de Gabriel Sionite qui a lu rubans mais comme » ils sont morts tous les deux, juifs, apostats, maranes, » réprouvés, et qui plus est lépreux et insolvables, sitb » juiHcc lis est, ou bien, res agitnr in lite,

— Allons nous coucher, dit Breloque. —

» — Nous 'avons heureusement sur cette question 1» l'autorité omnipotentielle, entends-tu. Breloque ? de y> notre ami Herbinius qui témoigne que les arbres et » les rameaux immenses dont les eaux du déluge étaient » chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisé- » ment îi l'oiseau voyageur cette garantie équivoque...

— Oh J que ces arbres et ces T^m<èsy.\vk *Y«vKsfc\vt>^

eussent potentiellement fourni de beaux mâts potenciformes et de belles fourcties polencielles pour t'y suspendre arcbipotencialement par la gorge, dit Breloque. —

1 — Et que ces cameaux et ces feuillages qui abon- » daient partout, et que l'ambassadeur ailé avait tant de

* facilité à recueillir, ne donnant aucun caractère nii-

• raculeux à sa mission, il était moins possible et par

* conséquent plus méritoire de (»x>ire qu'il avait rap- > porté un ruban, dans un temps où l'on ne fabriquait » pas de rubans et où l'on ne connuss^t pas l'usage de

■ ia soie. Ce raisonnement est peut-être mfime ce qui

■ restera de plus authentique dans le genre systémali- ■

• que, problématique, emblématique, hypodiétique et » sophistique de la critique et de ITij-percritique ascé- » tique, mystique, parénétique, éthique, enclitique, 1 éclectique, gnostique, dogmatique et scholastîquc, » per ovmia sœcala sœculorum. »

— ditf£iV, dit Breloque. —

nil ROI DR BOMÉN)!.

— Où diable en élions-nous de la monographie du ruban vert quand je me suis endormi, dit Breloque ?

• — II m'est avis, répondit don Pic. que je vous ai laisséschez la marquise de Chiappapomposa , au moment où saisissaQt le ruban vert de sa sonnette avec une dignité toute romaine : — elle descendait de la chaste Lucrèce, par les hommes —

> En vérité, je ne vous reconnais pas, Théodore! • mais finissez donc, finissez, au nom 4m tviA, <^v"^ V' ■ vais sonner Spwetle. •

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• Et nionsei(^eur qui n*en savait pas davantage, révérence gardée, s*imagina que la marquise de Chiappapomposà sonnerait.

' • Mais quand la marquise de Chiappapomposa aurait sonné, il eût fallu voir vraiment que Spinette s*avisât de venir !

n Vqus auriez ravagé tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —

» Brûlé la tente et les pavillons, les fescines etjes gabions, les ponts-levjs et les palissades, la ville et les fiiubourgs —

» Marché, la torche allumée à Ta main, à travers les greniers, les arsenaux et les magasins à poudre —

• Le feu aurait commencé à courir de la mine à la contre-mine , de la mèche à l'arquebuse , de la batterie au tonnerre —

• Et la marquise de Chiappapomposa aurait sonné toutes les cloches et toutes les clochettes.

Les sings, les tocsins et les sonnettes, Les grelots et les crotales, Les sistres et les tabales, Les triangles et les atabales , Les tympans et les tympanons , Les tympanioles et les tymbales, Les cynibes! lescymbalons et les cymbales, Les burbelins, les curbelins et les crembalins. Les cri-cris et les crin-crins, Los bombardes et les tarabats , Les castagnettes et les tambours de basque , /voj? /am-fîims cl les cvcceWeç» ,

Les beffrois et les carillons ,

I^e clarum tintinnabulnm de Catulle, et la clocqita titn^ bans de Merlin Coccaïe ;

La campana de Vililla qui annonçait d'elle-même , suivant le bon homme Quinonez , Tavènement d'un pape , et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussait et cantilénait joyeusement aux vigiles de l'Assomption —

La sonnerie de Saint-Roch et de Saint-^Eustache , le Bourdon , Georges d'Amboise et la Samaritaine —

Toutes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût carillonniquement altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne serait pas venue ! »

€ Non , mordieu ! elle ne serait pas venue ! j>

transition.

— Foin de la pédanterie et des pédants , continua Breloque. Ce maudit barbacole que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.

« — Il n'en faut plus qu'autant pour arriver à tout , répondit don Pic. Veux-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités ? — Quand \e twa!^\Ç\c^'^ \^^-

<84 '• HISTOItlB

leur t'aura successivement décerné baccam lauri et rogamdoctoru, comment lui répondras-tu 1

— Monseigneur et messieurs , je ne me suis jamnis eimuyé comme aujourd'hui , depuis la dernière séance de la société asiatique.

» — C'est cela et ce n'est pas ^:ela. Écoute , Breloque :

» Messieurs , je ne puis me défendre , en vous écoutant, d'une disposition somnolente, accompagnée de spasmes, d'hiatus et de rictus, qui aboutit de pluï en plus à chacun de vos discours, au dernier degré de prostration, de torpeur et de céphalalgie.

— Céphalalgie ! je suis mort !

« — Non, Breloque, tu t'ei

— Moi aussi , dit Victorîne !

DU HOl DE BOHÈME. 185

ilVfôttltcatton.

— N'est-ce que cela , dit Breloque , et suflit-il pour s'asseoir magistralement in curiâ et in prœsidio , dé commenter pœdagogicè la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole , de omnibus rebns scïbilUms ou autres bibus , et d'argumenter in baroco dans le patois de l'écolier limousin ? M'y voilà. Faveie linguis :

t Paracelsè nous avait conduits dans Tinsigne eaupone de son architriclin quotidien, où se réunissent de temps en temps Dioscoride , Archimède , Abélard , Boèce et l'abbé de Latteignant.

» Farinacius observa le premier que l'air ambiant contenait infiniment peu de calorique, et l'absence de ce véhicule lui avait tellement exulcéré le derme , que vous n'auriez su distinguer s'il fallait y voir ambustion ou érythême pernionculoïde', ce qui est une chose effrayante à penser.

» Mais Flavius Josèphe s'était déjà muni de quatre prismes ligneux , longs de trois bonnes palmes d'Italie, taillés grossièrement dans le patiila fagiis du premier vers des Bucoliques, et il s'empressa de les déposer sur un échafaudage assez ingénieux qui se terminait du c^té des spectateurs par des masques cynocéphales.

» Budée s'empara ensuite d'un petit parallélogramma

fH8 HISTOIRE

de fer à vives arrêtes, et en frappa brusquement à coups précipités un fragment de silex semi-diaphane, jusqu'à ce que cette percussion eût détaché du métal quelques molécules en état de flagrance ou de flagration scintillaire, qui répentinement comburèrent un agarieus desséché qui était tenu par Sulpice Sévère.

» Covarruvias ayant placé cet agaricus (j'ai toujours pensé que c'était un boUtus , comme l'avance péremptoirement Triptolème dans ses scholies sur les jurent/ta de saint Babolin) , Covarruvias, dis-je» Tayant placé sous les prismes dont j'ai parlé plus haut , fit jouer adpropecircumextraforaneivagoflabralimodulatoirement au moyen d'une espèce d'outre de peau hircine alternativement comprimée et dilatée entre deux trapèzes ébénins, armés de manipules spatuliformes et tubuluircmcnt terminés par un cylindre creux, une si grande; quantité d'azote et d'oxigène dans la proportion requise de 79 à !21 , qu'il en résulta deux phénomènes :

» Le premier, qui fut expliqué par Apulée, c'est (jue ce mélange perdit une partie de son oxigène, ({ui fut absorbé par le carbone au profit de la combustion ;

» Le second, qui fut démontré par Nicolas Bourbon l'ancien (il était de Vandœuvre) c'est que le calorique dégage devait progression nellement exciter une dilatation volupteuse du tissu cellulaire de Farinacius; mais Farinacius ne s'en souciait plus guère. 11 avait Routllé dans ses doigts.

» Qmmt h la partie cibi(\vxc des émules qui se corn-

posait surtout d*esques proprement inhastées et méthodiquement inassées, Ocellus Lucanus m*avoua en secret qu'on aurait eu beaucoup de peine à leur donner un degré de cocture parfaitement isochrone sans une invention qui fait trop d'honneur à l'esprit humain pour que je la passe sous silence. C'est une machine dont les combinaisons sont d'une complication effrayante, qui a de grandes roues et de petites roues, des tenons, des mortaises, des vis, des chevilles, des clés, des clous, des écrous, des crans, des crémaillères, des 'chaînes, des chaînons, des chaînettes, des cordes, des poids, des leviers, des poulies, des ressorts, des balanciers, des caisses, des consoles , des pieds, des appuis, des contreforts, et qui fait tourner avec une grande précision un axe de fer pointu.

3 Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'est point question de cette machine dans Diophante.

» Il n'en est point question dans les commentaires de Bachet et de Méziriac.

» Il n'en est point question dans la description du cabinet de Grollier de Servière.

» Il n'en est point question dans les Mathematic'i ve-' tores qui ont été si magnifiquement imprimés au Louvre.

> Il n'en est pas plus question dans les petits Manuels que dans VAlmanach de Liège, le plus savant et le plus complet de tous les recueils qu'on a imprimés cette année.

» Il n'en est pas plus question dans Papin et dans Parmentier que dans Pline et dans Apicius.

» Elle a échappé aux invesl\gaV\OTV^ mAwi^Ks^viVVfc^ ^^

MH liSTOlBE

» ?(ewtoD , une nazarde au père Merseiuie, et un grand » coup de pied dans le ventre à Algarotti...

— Je te les rendrais volontiers ! dit Breloque. — N Tertiiim , —

(Breloque mit son bonnet de nuit.)

» — Si nous considérons le ruban vert dans ses rap- » ports avec l'histoire des arts , de l'industrie, du com- » merce et de la civilisation, depuis l'origine des idées » plastiques sur lesquelles ont été nnoulées toutes les » formes typiques de la pensée , dans son in&tigable » et persistante création.

— Nous arriverons probablement au déluge, dit Breloque?... —

> — J'y arrivais. Le premier ruban vert dont il ait » jamais été question , si toutefois Astruc ne s'est pas ^ tromfK» dai)s ses curieuses Conjectures si r les ntaté- % rianx qui a servi ont Mo'ise pour la contposition de ta

D Genèse.., Ecoute, Breloque, le premier de tous les D rubans verts...

— Je voudrais bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —

» — ... C'est évidemment celui que la colombe de » l'aiche rapporta dans son bec ; mais le profond Say> muel Bochard pense que cette prétendue colombe > (Hait un goéland, et il n'est véritablement pas proy> bable (|ue Noé, qui ne manquait point de sens quand '^î> il n'était pas ivre, ait confié une pareille mission à j) un oiseau terrestre, lui qui avait une si belle vo- » liére d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi , indé- /j IwndHmmcm de \a co\otï\\>ç. eV ^vx v!.^\\i^^\i do. la

DU nOI DE BOHÊME. 179

» Vulgate, Jean Le Pelletier croit y voir un butor.

— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bochart, et toi, dit Breloque... —

» — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseudonyme, » ou plutôt polyonyme, offrit au nouveau chef de la » race humaine, et dont la couleur est devenue depuis » celle de l'espérance, présentait sans doute aux yeux » le riant aspect de la verdure qui allait parer la terre » reconquise. Ce fut un ruban vert. Breloque (c'est-à- » dire un tissu vert que nous appelons improprement ]» ruban par un déplorable abus de la catachrèse) , et » non pas un rameau, comme le prétendent quelques » damnés talmudjstes, infatués des niaiseries l'e la » massore, des rêveries du mishnisme, de la routine » des traditionnaires, et des dix Scphirots de .la cabale.

— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque.

» Il est vrai que Leusden a lu rameau contre Tauto- » rite de Gabriel Sionite qui a lu rubariy mais comme » ils sont morts tous les deux, juifs, apostats, maranes, » réprouvés, et qui plus est lépreux et insolvables, sub D jiiiHce Us est, ou bien, res agilnr in iile,

— Allons nous coucher, dit Breloque. —

» — Nous "avons heureusement sur cette question T^ Tautorité omnipotentielle, entends-tu. Breloque? de » notre ami Herbinius qui témoigne que les arbres et » les rameaux immenses dont les eaux du déluge étaient » chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisé- » ment à l'oiseau voyageur cette garantie équivoque...

— OhJ que ces arbres et ces v«vwçi^\x\ \\svTW5i\\ij^

eussent potentiellement fourni de beaux m&te potencifonnes et de belles fourches potencielles pour t'y suspendre archipotencialement par la gorge, dit Breloque. —

> — Et que ces cameaux et ces feuillages qui abon- * dai eut partout, et que l'ambassadeur ailé avait tant de » facilité à recueillir, ne donnant aucun caractère mi- ■ raculeux à sa mission, il éliùt moins possible et par

> conséquent plus méritoire de croire qu'il avait rap- » porté un ruban, dans un temps où l'on ne fabriquait » pas de rubans et où l'on ne connaissait pas l'usage de » la soie. Ce raisonnement est peut-être même ce qui

> restera de plus authentique dans le genre systémati- » que, problématique, emblématique, hypothétique et n sophistique de la critique et de l'hypercritique ascé- » tique, mystique, parénétique, éthique, enclitique,

> éclectique, gnostique, dogmatique et scholastique, per omnin sœcitla sœculorum. »

— AMKN. dit Breloque. —

ni) ROr DR BOHÉMR.

^briralicn.

— Où diable eh étions-nous de la monographie du ban vert quand je me suis endormi, dit Breloque? » — Il m'est avis, répondit don Pic, que je vous ai sséschezia marquise de Chiappapomposa , au momt où saisissait le ruban vert de sa sonnette avec e dignité toute romaine : — elle descendait de la aste îjucrèce, par les hommes —

« En vérité, je ne vous reconnais pas, Théodore! mais finissez donc, finisse/,, au nom du ci\i^, c>v\ \v', '.î/s sonner Spinette. »

\Si HISTOIRE

• Et monseigneur qui n*en savait pas davantage, révérence gardée, s^imagina que la marquise de Chiappapompos& sonnerait.

* • Mais quand la marquise de Chiappapomposa aurait sonné, il eût fallu voir vraiment que Spinette s'avisât de venir !

n Vous auriez ravagé tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —

» Brûlé la tente et les pavillons, les fescines et. les gabions, les ponts-levjs et les palissades, la ville et les fauboui^gs —

» Marché, la torche allumée à fa main, à travers les greniers, les arsenaux et les magasins à poudre —

• Le feu aurait commencé à courir de la mine à la contre-mine , de la mèche à l'arquebuse , de la batterie au tonnerre —

• Et la marquise de Chiappapomposa aurait sonné toutes les cloches et toutes les clochettes.

Les sings, les tocsins et les sonnettes,

Les grelots et les crotales,

Les sistres et les tabales.

Les triangles et les atabales ,

Les tympans et les tympanons ,

Les tympanioles et les tjnmbales ,

Les cymbes! les cymbalons et les cymbales.

Les burbelins, les curbelins et les crembalins.

Les cri-cris et les crin-crins.

Les l>()mbardes et les tarabats ,

Les castagnettes et les tambours de basque ,

Los tam-tams et les crécelles ,

Les beffrois et les carillons ,

I^e clarum tintinnabulum de Catulle, et la clocqua tUn^ bans de Merlin Coccaïe ;

La campana de Vililla qui annonçait d'elle-même , suivant le bon homme Quinonez , l'avènement d'un pape , et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussait et cantilénait joyeusement aux vigiles de l'Assomption —

La sonnerie de Saint-Roch et de Saint-^Eustache , le Bourdon , Georges d'Amboîse et la Samaritaine —

Toutes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût carillonniquement altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne serait pas venue ! »

€ Non , mordieu ! elle ne serait pas venue ! j>

transition.

— Foin de la pédanterie et des pédants , continua Breloque. Ce maudit barbacole que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.

« — Il n'en faut plus qu'autant pour arriver à tout, répondit don Pic. Veux-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités ? — Quand le magnifique rec-

leur t'aura su'ccegsivament décerné baeeam iaitri «t logfUK doeiorit , comment lui répondras-tu T

— Monteigneur etmessieura, je ne me suis jainuB ennuyé cranme aujourd'hui , depuis la dernière séance de la société asiatique.

> — C'est cela et ce n'est pas -«ek. Écoute , Breloque :

> Messieurs , je ne puis me défendre , en tous éowtaot, d'une di^MKition somnolente, accompagnée de spasmes, d'hiatus et de rictus, qui aboutit de pins en plus à chacun de vos discours, au dernier degré de prostration, de Itwpeur et de c^halalgie.

— Céphalal^e ! je suis mort ! ,

' c — Non, Breloque, tu t'ennuies.

— Moi aussi , dit Viclorine !

ilVfôtKication.

— N'est-ce que cela , dit Breloque , et sutlit^il pour s^asseoir magistralement in curiâ et in prœsidio , dé commenter pœdagogicè la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole , de omnibus rébus scibililms ou autres bibus , et d'argumenter in baroco dans le patois de l'écolier limousin ? M'y voilà. Faveie linguis :

t Paracelsè nous avait conduits dans l'insigne caupone de son architriclin quotidien, où se réunissent de temps en temps Dioscoride , Archimède , Abélard , Boèce et l'abbé de Latteignant.

» Farinacius observa le premier que l'air ambiant contenait infiniment peu de calorique, et l'absence de ce véhicule lui avait tellement exulcéré le derme , que vous n'auriez su distinguer s'il fallait y voir ambustion ou érythéme pernionculoïde', ce qui est une chose effrayante à penser.

» Mais Flavius Josèphe s'était déjà muni de quatre prismes ligneux , longs de trois bonnes palmes d'Italie, taillés grossièrement dans le patula fagits du premier vers des Bucoliques, et il s'empressa de les déposer sur un échafaudage assez ingénieux qui se terminait du coté des spectateurs par des masques cynocéphales.

» Budée s'empara ensuite d'un petit çavaUélo^v^vcvvoa

tH8 HISTOIRE

de fer à vives arrêtes, et en frappa brusquement à coups précipites un fragment de silex semi-diaphane, jusqu'à ce que cette percussion eût détaché du métal quelques molécules en état de flagrance ou de flagration scin^ tillaire, qui répentinement comburèrent un cyûricus desséché qui était tenu par Sulpice Sévère.

» Covarruvias ayant placé cet agaricut (j'ai toujours pensé que c'était un boUtus , comme l'avance péremptoiremeot Triptolème dans ses scholies sur les jnvenUia de saint Babolin) , Covarruvias, dis-je» Tayant placé sous les prismes dont j'ai parlé plus haut , fit jouer adpropecircumextraforaneivagoflabraUmodulatoirement au moyen d'une espèce d'outre de peau hircine alternativement comprimée et dilatée entre deux trapèzes ébénins, armés de manipules spatuliformes et tubulairement terminés par un cylindre creux, une si grande quantité d'azote et d'oxigène dans la proportion requise de 79 à 21 , qu'il en résulta deux phénomènes :

» Le premier, qui fut expliqué par Apulée, c'est que ce mélange perdit une partie de son oxigène, qui fut absorbé par le carbone au profit de la combustion ;

> Le second, qui fut démontré par Nicolas Bourbon l'ancien (il était de Vandœuvre) c'est que le calorique dégagé devait progressionnellement exciter une dilatation volupteuse du tissu cellulaire de Farinacius; mais Farinacius ne s'en souciait plus guère. Il avait soufflé dans ses doigts.

* Quant h la partie cihic^uc des épules qui se corn-

posait surtout d'esques proprement inhastées et méthodiquement inassées, Ocellus Lucanus m'avoua en secret qu'on aurait eu beaucoup de peine à leur donner un degré de cocture parfaitement isochrone sans une invention qui fait trop d'honneur à l'esprit humain pour que je la passe sous silence. C'est une machine dont les combinaisons sont d'une complication effrayante, qui a de grandes roues et de petites roues, des tenons, des mortaises, des vis, des chevilles, des clés, des clous, des écrous, des crans, des crémaillères, des 'chaînes, des chaînons, des chaînettes, des cordes, des poids, des leviers, des poulies, des ressorts, des balanciers, des caisses, des consoles , des pieds, des appuis, des contreforts, et qui fait tourner avec une grande précision un axe de fer pointu.

Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'est point question de cette machine dans Diophante.

9 II n'en est point question dans les commentaires de Bachet et de Méziriac.

» Il n'en est point question dans la description du cabinet de GroUier de Servière.

» Il n'en est point question dans les Maihematici ve^ teres qui ont été si magnifiquement imprimés au Louvre.

» Il n'en est pas plus question dans les petits Manuels que dans YAlmanach de JAége, le plus savant et le plus complet de tous les recueils qu'on a imprimés cette année.

» Il n'en est pas plus question dans Papin et dans Parmentier que dans Pline et dans Apicius.

» Elle a échappé aux invcstigaiious iwdvistvveUa^ da

188 fllSTOIRK

M. Qiarl« Dupin , cmnine aux âucutwatioai ment étXMUnniqueB de cet illustre M. de Rumfc nous a &it mangw au Temple de si mauvûses t » Ou coiqecture seolement que c'est de d^ ne l'avoir pas inventée qu'Empédocle se préd tflte la première dans un cratère de l'Etna , at duquel lord HamiUon a retrouvé ses pantoufles

DériCicatiitn.

— Que je suis bëte, observa judicteusemeii libmire, en lançant sa pantoufle oinUt! un vieu:

de Popocambou: C'est un tournebroche I — L'atiteur tire à la page , dit malignement l'imprimeur , en laissant couler djune main leste une pincée de coquilles sur le talon mobile de son composteur. C'est un tournebroche !

— Bon pour la plaisanterie, dit le pressier, en i^enversant sa mitre de papier sur l'occiput, et en rabattant fièrement son châssis , sans avoir pointé la feuille ; mais c'est un tournebroche !

— Je ne veux savoir ni A ni B , dit le prote, le carpe . et le métacarpe largement imposés sur les deux casses de l'A et du B capitales , si ce n'est pas un tournebroche !

— Ils ont des idées maintenant que c'est vraiment à en perdre la tête, dit la brocheuse, en transposant avec une intrépidité incroyable les deux feuilles les plus ontologiquement enchaînées que j'aie jamais écrites; mais, dis-donc, Élodie, ça ne te fait-il pas comme à moi l'effet d'un tournebroche ?

— Sauf quelques allusions réservées , dit le censeur , en déposant sa plume au bec imbibé de carmin , il est difficile que M. le procureur du roi voie là autre chose qu'un tournebroche !

— L'idée n'est pas fine, et l'expression n'est pas heureuse, dit le journaliste , les deux mains dans les poches de son pantalon , et arpentant de ses deux autres pieds les compartiments de son parquet, mais je ne trouve aucun inconvénient dans l'état actuel des choses à supposer que c'est une espèce de tournebroche.

— ie consens à ne manier jamaVs iv\\^\scçi^sfe\v\\^

190 HIBTOIU

pot k ooUb, dit l'iAdwiir^ en étalant hardinwDt tui [Auard à conlre-sena, si ce n'est pas un toumebrocbe.

— Andiablerignareignorantiaaimaquiamattquén âièae 1 s'écria don Pic constAroé , en laissant tomber de tout son poids sa tête encyckqkédique sur te dofrsin* éraillé de nun vieus buteuil n«r. 11 « oublié la keearda, rmo Teodoro, id eu, vu ot^t exeepuriam, vmigà dietHm une lèctaetrite 1 -^

Mais le cxuiseil de l'université n'y flOteDdait pas malice , et quoiqu'il ne f&t pas {dus au fiût de la question que vous n'y fûtes oncques après b lecture des (mlniacka aiUidotée$ de notre nultie Aloofribas, une homélie pindarique à Saint-TluMnas d'Aquin, ou une leçon de théologie en Sorboone , il a'j eiU si petit docteur qui affirmatiTenient n'opîntt du boonet;—

Et Breloque passa joyeusement inter eximioi.

niim^ratiDn.

Il ne manquait plus à Breloque pour être investi des droits , privilèges , \nm»uùXte «N. «uM&^iRnL <le

scienfice qui sont attachés au doctorat que YApprobatnr du fameux docteur Âbopacataxo, grand logarithmier de rimpénétrable consistoire de Brouillamini.

Le grand logarithmier était assis devant un parallélogramme^ d'ardoisfe, sur la tablette duquel on remarquait, d*un côté, un long fragment d'une substance blanche, mate, friable, cassante, crétacée, taillée en cône aigu ; de l'autre , une espèce de madrépore mou, irrégulier, volumineux, léger, poreux, compressible, élastique , dont le nom ne se trouve pas dans Varron parce qu'il était obscène en latin. Il tenait ouvert un rouleau de papier imprimé, chargé défigures astrales, de calculs généthliaques , d'emblèmes sidéraux el de signes constellés, que Breloque prit d'abord pour le grimoire ; mais à la fin, après y avoir regardé plus attentivement , il s'assura que ce n'était que le Messager boiteux,

A l'aspect de la thèse de Breloque , le grand logarithmier s'arma de son compas, puis procéda à la mesurer magistralement dans toutes ses dimensions. Ensuite , et après je ne sais quelle invocation sourde, il se mit à tracer et effacer alternativement sur la table magique des lignes horizontales de caractères arabes qu'il nommait l'un après l'autre , comme autant de formules évocatoires , posant ou retenant à voix haute ceux de ces hiéroglyphes diaboliques qui convenairat à son exécrable opération.

Le sorcier suait d'ahan , et Breloque tremblait de tous ses membres.

Après cela le docteur AbopacaVa^o ô^.^'s^v^a. >xwt

I9i HISTOIRE '

grande croix latine , entre les croisillons de laquelle (6 profanation !). il se hâta de prcxnener oMiquement la main , portant , avec la fureur d'un démmiiaque, ses symboles sacrilèges aux quatre points cardinaux de l'horizon , comme pour échelonner toute Tannée de Satan autour de la thèse de pauvre Breloque !

Les dents de Breloque s'entrechoquaient et claquaient de strideur, comme celles des maudits de l'Evangile.

Ce n'est pas tout. Breloque le vit distinctement recueillir quelques-uns de ces rébus cabalistiques sur la dernière ligne de la table- aux talismans , les séparant sortilégialement par formidables ^t portooitifiques mîmographismes tironiens , en manière d*Abraxas , ou autre argot amulétatre ; tels que

Tirets minoratifs —

Doubles tirets ^qualitatifs = *

Points superposés copulatifs ;

Doubles points superposés comparatifs ; ;

Croix de saint André multiplicatives X

Et terminant le tout par la lettre X, qui est sacrée, profane et abominable , léthale et stygienne , aux yeux de Dieu et des hommes , ainsi qu'il est écrit :

«c — Et quand le diable devrait m'emporter , » s'écria le docteur Abopacataxo , « je dégagerai cette damnée d'inconnue !

A cette horrible et blasphématoire imprécation , Breloque pensa voir apparaître Proserpine elle-même , et ses cheveux se hérissèrent sur son front !

(^/fnag/nez- vous que je Tv'a\«v^ \wK>aÀ"& \5n\\\î\ Skssa

DU ROI DE BOttEHE.

comprendre le méchanisme de la plus simple addition, sans en excepter celle de Dioclès de Smyrne.)

« Sage Breloque , » dit enfin le grand logarithniier de l'impénétrable consistoire de Brouillamini , « vous B pouvez vous tenir pour assuré que votre thèse se » composant à peu près comme il appert de six pages • d'impression , au caractère, format et justiHcation de » l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept ch/iteaux, et « ces pages étant formées, plus ou moins, de vingt- « quatre lignes très-espacées , ad exiguiiaiem volaminU 1 viiandam , dont chacune contient trente-huit lettres , B ou il ne s'en manque guère , elle doit renfermer, par B approximation , sauf erreur , el RWt«.ç,\:\ftTï VwXa ^s*

• virgules, des points, des blancs, des moins, des t espaces , des réticences et des parenthèses , des qua- » drats et des quadratins , une somme totale de types D d'imprimerie qu'on peut évaluer à cinq mille quatre » cent soixante-douze , si Barème n'a failli. Et comme

• la proportion des Consonnes aux voyelles dans la » langue vulgaire dont vous avez fait usage , est com- » munément de cinquante-cinq stir cent , moyennant

• caution de Court de Gébelin et du président de » Brosses , ce qui résulte , comme vous savez , de la

• surabondante pararogie d^ lettres fictives de nos

• pluriels noinll^ax et verbaux i Vûils redevez à l'u- > niversité cinci voyelles pdiit cëtiti m échange d*au- » tant de consonnes yMiAès ^ mètt éçÉditionnées , et » livrées sans avarié et ràfis décbéi , lés consonnes et .) les voyelles étant actuellement àùpdr dans les hautes » études , ce qui ne s'est pas vu , et riie se verra peut- ») être pas de ctiMpante générations âcholastiques. »

— Oh ! oh ! que voilà qui est beau ! s'écria Breloque: mais ma thèse?

— « Vous auriez éprouvé un autre genre d'inconvéy> nient en italien, où la proportion des voyelles aux t> consonnes est au contraire des soixante-deux cen- » tièmes, ou, si vous l'aimez mieux, de soixante-deux » sur cent. . . »

— Cela m*est parfaitement égal, dit Breloque, en se grattant velocissimè l'oreille dextre, ce qui est chez lui le signe d'une impatience immodérée ; mais ma thèse, ma thèse!...

€ — Eh ! quel parti aune'/.-Ncvw^ \i;v\%-> ^ ^wiîC\\\\ia.V<i

DU ROI DE BOHÊME. i95

docteur, sans s'apercevoir qu'il avait été interrompu ; « qu'auriez-vous dit, sage Breloque, si vous aviez eu » affaire à la langue islandoise ouàlalangue chéroquoise, > dans lesquelles la masse relative des consonnes est » exactement comme celle d'un régiment au corps • » des oflSciers et sous-oflSciers ? Il n'y a qu'une voyelle » par escouade. >

— Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, fit Breloque, avec autant d'intrépidité que s'il y avait eu derrière lui un régimt^nt de consonnes — mais le poète lauréat les avait toutes embauchées. —

— Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, fit Breloque ! Me parlerezvous de ma thèse ? ».

« — Vous pouvez vous tenir pour assuré, sage Bre- » loque, que votre thèse se composant à peu près , » comme il appert... »

*-- Eh ! je le sais du reste, murmura Breloque, pâle de colère — Mais, ma thèse, ma thèse ! continua-t-il d'une voix météorique. Ai-je fait thèse doctorale pour solution numérale? ne voyez-vous en ma thèse quintessenciale autre combinaison que relie d'articulations consonnantes et vocaliformes, aiiUre conséquence que chiffres?

« — Nulle, répondit le grand logarithmier : Science, » Morale, Philosophie, H^Iîg^on, Littérature, Politique, » je m'en soucie comme d'un zéro tout seul. Nombre » est partout , tout est par nombre , par nombre , % est tout. C'était le sentiment de Pythagoras , grand logarithmier des Crotoniates. Mon affaire est de * numérer sans plus , et numérant , je numère nu- D ménquement, barémiquemenl\Av\\o^o^\a»^^^^^'^-

496 ' HISTOIRB

■ sophiquement barémisanl, logarithmisant pindari-

■ quement, pindarlsant Ic^rithmiquement , buvant

■ d'autant, et le tout joyeusement. •

— Par la vertu de Dieu, si je brisais les trente^deus dents qui garnissent tes deux mandibules d'un coup de la main que voici, dit Breloque, en lui montrant le poing fenné, me dirais-tu combien il y a de doigts là-dedans? ,

< — Cinq, répondit le grand logaritbmier, sans se > déconcerter, lesquels sont «omposés de quatorze • phalangues. •

— Tu en as menti, reprit Breloque, en relevant l'index et en le lui enfonçant dans l'œil. J'ai perdu la dernière phalange de celui-là au siège de Kœnigsgratz, (|ui est, afin que tu le Saches, le plus fort des sept eliûteaux du roi de Bohôme ! —

Héias ! nous aurons bien de la peine à y arriver de cette campagne !

3ntrrlocuti0n.

« Tuas vu, m'écriai-je!... tu verras!... infortuné }i que je suis!... » —

Hais ce n'est pas le docteur Abopacataxo qui dit cela. Le docteur Abopacataxo est retourné à ses chiffres, et le pauvre Gervais à son histoire. Le voici qui parle à mes côtés, comme à l'instant où don Pic de Famferluchid l'a si sottement interrompu; —

« Tu verras!... le miroir, qui n'était pour toi » qu'une surface froide et polie, te montrera ta vi- 1* vante image. Sa conversation, muette mais animée, » te répétera tous les jours que tu es belle, et quand tu » reviendras au malheureux aveugle, il ne t'inspirera » plus qu'un sentiment. Tu le plaindras d'être aveugle,

> parce que tu concevras que le plus grand des » malheurs et de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne re-

» viendras pas! pourquoi reviendrais-tu? quelle est^^ » la belle jeune fille qui aimerait un pauvre aveugle ! . . . j t Ah ! malheur sur moi ! je suis aveugle ! — ^^

• En disant cela je tombai sur la terre, mais elle (

> me suivit en me pressant de ses mains, en liant ses^ 1 doigts dans mes cheveux, en effleurant mon cou de » ses lèvres, en gémissant comme un enfant. — Non, • jamais, jamais, je n'aimerai que Gervais. — Tu te » félicitais hier d'être aveugle pour ^\\x^ woNx'^ ^>x»ssk>ax

198 uisTOtRi

» ne s*altérftt jamais ! je serai aveugle s*il le faut pour » ne point laisser de souci à ton cœur. Veux- tu » que j'arrache cet appareil?.... Veux-tu que je » brise mesyemt?... —

» Horrible souvenir j*y avais pensé l...

» Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment le » rocher pour user sur lui l'excès de force qui me » tourmentait. — Nous parlons un langage insensé • parce que nous sommes malades ; toi, de ton bon- » heur , et^moi , de mon désespoir. — Écoute : —

» Je repris ma place, elle la sienne. Gomme mon » cœur battait !

• Ecoute, continuai-je — il est fort bien que tu ■ voies, parce que maintenant tu es parfaite. — Il est » indifférent que je ne voie pas et que je meure — » abandonné — parce que c'est le destin que Dieu » m'a fait ! — mais jure-moi de ne jamais me voir, de » ne jamais chercher a me voir ! Si tu me vois, tu seras » forcée malgré toi à me comparer aux autres, à ceux » qui ont leur esprit et leur âme dans leurs yeux, à » ceux qui parlent du regard, et qui font rêver les » femmes avec un des traits qui jaillissent de leur » prunelle, ou un des mouvements qui soulèvent » leurs sourcils. Je ne veux pas que tu puisses me » comparer ! je veux rester pour toi dans le vague de » la pensée d'une petite fille aveugle, comme un rêve, u comme un mystère. Je veux que tu me jures de ne » revenir ici qu'avec ce bandeau vert — d'y revenir » toutes les semaines — ou au moins tous les mois, » tous les ans une fois \ . . . OC ^^ y^\ t\\\\ w\\^ ^v^v$. Q.ucore !

» Ah ! jure-moi d'y revenir une fois encore, et de ne » pas me voir!...

» — Je jure de t'aimer toujours, dit Eulalie en » pleurant. —

» Tous mes sens avaient défailli. J'étais retombé à » ses pieds. M. Robert me releva, me fit quelques ca- 9 resses, et me remit dans les mains de ma mère.

• Eulalie n'était plus là.

» Elle revint le lendemain, le surlendemain, plu-

> sieurs jours de suite ; et mes lèvres n'avaient pas » cessé de trouver ce bandeau vert qui entretenait mon

> illusion. Je m'imaginais que je serais le même pour » elle tant qu'elle ne m'aurait pas vu. Je croyais appré- ^ cier dans mes réminiscences les impressions d'un » sens dont j'ai à peine joui, et il me semblait qu'elles » ne sufSraient pas à la distraire du prestige délicieux D dans lequel nous avions passé notre enfance. Je me m disais avec une satisfaction insensée : elle est restée » aveugle pour moi, mon Eulalie ! elle ne me verra » point! elle m'aimera toujours!...

■ Et je couvrais son ruban vert de baisers, car je

• n'aimais plus ses yeux.

» Il arriva un jour, après bien des jours, et si cela

• était à recommencer je les compterais — il arriva,

• je ne sais comment vous le dire, que sa main s'était » unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que » nos doigts entrelacés s'humectèrent d'une sueur plus

]» tiède, que son cœur palpitait ici , à rehiuer mon ' sarreau, et que ma bouche, à force d'errer, retrouva

• de longs cUs de soie sous sonbawAeviwNVitV.

iOO HISTOIRE

• — Grand Dieu! m'écriai-je, est-ce une en'eur de » de ma mémoire? Non, non, je me souviens que,

• lorsque j'étais tout enfant, j'ai vu flotter des lumières » sur les cils de mes yeux, qu'ils portaient des rayons 9 des feux arrondis, des taches errantes, des couleurs, » et que c'était par-là que le jour se glissait avec mille » étincelles aiguës pour venir m'éveiller dans mon ber-

• ceau... Hélas! si tu allais me voir!

■ — Je t'ai vu. me dit-elle en riant, et à quoi m'au^

»'rait servi de voir si je ne t'avais pas vu ? Orgueil-

*» leux ! qui prescris des limites à la curiosité d'une

» femme dont les yeux viennent de s'ouvrir au jour!

» — Cela n'est pas possible, Eulalie... — Vous » m'aviez juré!...

» — Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as

• demandé ce serment je t'avais déjà vu. Du plus » loin que l'esplanade permit à Julie de te découvrir... » le vois-tu, lui disais-je ? — Oui, mademoiselle ; il a M l'air bien triste. — Je compris cela ; je venais si tard ! » — Reste, le ruban n'y était plus. On m'avait dit

• que cela m'exposerait à perdre la vue pour toujours,. h mais après t'avoir vu je n'avais plus besoin de voir. » Je ne remis mon bandeau vert qu'en m'asseyant au- ») près de toi.

» — Tu m'avais vu et tu continuas à venir. Cela

•» est bien. Qui avais-tu vu d'abord? — M. de Mau-

» noir, mon père, Julie — et puis ce monde immense,

' » les arbres, les montagnes, le ciel, le soleil, la créa-

»• tien dont j'étais le centre, et qui semblait de toutes

» puits prèle à se pvéc\ç\V^v %\x\ \çvvi\ ^^^m. (Vuid de

• je ne sais quel abîme où je me croyais plongée. » — Et depuis que tu m'a vu ?

• — Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon Terraz, » Cachât le géant, Marguerite...

» — Et personne de plus ?...

» — Personne.

» — Conmie l'air est frais ce soir!... abaisse ton » bandeau : tu pourrais redevenir aveugle.

« — Qu'importe! je te le répète, je n'ai gagné à » voir que de te voir, et à te voir que de t'aimer par » un sens de plus. Tu étais dans mon âme comme tu » es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif » de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils m'ont » donnée, c'est un nouvel anneau qui m'attache à ton » eœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère 1 Oh ! je » voudrais avoir autant de sens que les belles nuits ont » d'étoiles pour les occuper tous de notre amour ! je

• pense que c'est par là que les anges sont heureux » entre toutes les créatures. —

» C'étaient ses propres paroles, car je ne puis les ou- » oublier. La conquête de la lumière avait encore exalté 9 cette vive imagination, et son cœur s'était animé de

• tous les feux que ses yeux venaient de puiser dans le » soleil.

» Mes jours avaient retrouvé quelque charme. On D s'accoutume si facilement à l'espérance! l'homme est > si faible pour résister à la séduction d'une erreur f qui le flatte! Notre existence avait pris d'ailleurs un » nouveau caractère, je ne sais quelle variété mobile et ê agitée qu'Eulalie me forçait k ÇYètfev^t ^xsiçaNiWv^^^^^

202 HISTOIRB

» fond dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce banc »» de rocher sur lequel vous êtes assis n*était plus pour n nous qu*un rendez-vous et qu'une station, où nous N venions nous délasser en doux entretiens du doux » exercice de la promenade. Le reste du temps se pas- ]i sait à parcourir la vallée, où Eulalie seule me servait » de guide, enchantant mon oreille des impressions » qu'elle recueillait à l'aspect de tous ces merveilleux » tableaux que la vue découvre à la pensée. Il me sem- » blait quelquefois que son imagination, conmie une » fée puissante, commençait à dégager mon &me des » ténèbres du corps, et à la ravir, éclairée de mille lu- » mières, dans les espaces du ciel, en lui prodiguant » des images gracieuses comme des parfums, des cou- » leurs vives et pénétrantes comme les sons d'un ins- » trument; mais bientôt mes organes se refusaient à

* Qette perception trompeuse, et je retombais tristeï> ment dans la morne contemplation d'une nuit éter- » nelle. Ce funeste retour sur moi-même échappait rarement à la sollicitude de sa tendresse, et alors elle » n'épargnait rien pour m'en distraire. Quelquefois, « c'étaient des chants qui me ramenaient par la pensée '. au temps où nous étions aveugles tous deux, et où » elle charmait ainsi notre solitude; plus souvent, la j lecture qui était devenue pour nous une acquisi- » tion nouvelle et singulière, quoique nous en eus- » sions possédé le secret sous d'autres formes et

• par d'autres procédés; la bibliothèque des aveugles » est extrêmement bornée , et il faut que les sen- V sations de la vue so\eï\l Wveîv ^v^s. nvn^'*» et bien

DU ROI DE BOHÊME. iOUi

'- plus rapidies que celles du tact, car depuis qu'Euklie

> avait appris à lire autrement qu*avec ses doigts, les % idées qui se développaient sous ses yeux mè parve-

> naient subites et fécondes, comme celles d'une con- » versation animée. Mon attention entratnée dans Tes-

spr de sa parole perdait sou action sur moi-même, et je croyais vivre dans une nouvelle vie que je n*avais encore ni devinée ni comprise; dans une vie d'imagination et de sentiment, où je ne sais quels êtres d'invention, moins étrangers que moi à moi, venaient surprendre et duper toutes les facultés de mon cœur. Quelle vaste région de pensées magnifiques et de méditations touchantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du ciel des organes pour lire, et une intelligence pour comprendre ! Tantôt c'était un passage de la Bible, comme le discours du Seigneur à Job, qui me confondait d'admiration et de respect ; ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, qui plongeait mon cœur dans une tendre émotion de pitié; tantôt c'étaient les. miracles de l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Homère, ou avec la religieuse solennité de Milton. Nous lisions aussi » des romans, parmi lesquels un instinct bien va- » gue,.bien confus, que je n'ai jamais cherché à » m'expliquer, me faisait affectionner Werther. Eulalie i> préféra d'abord ceux dont le sujet s'appropriait » à notre situation. Une passion vivement exprimée, • une séparation douloureusement sentie , les pures I» joies d'une chaste union, la simplicité d'un ménage » rustique, à Fabri de la cur\os\lè \tv\fete%»^e ^\ ^^\^

» fausse affection des hommes, voilà ce qui troublait sa

» voix , ce qui mouillait sa paupières ; et quoiqu'on

9 parlât moins souvent dès lors de notre mariage quand

» l'ordre de la lecture du soir amenait quelque chose

» de pareil, elle m'embrassait encore devant son père.

• Au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il

9 s'était fait un peu de changement dans le goût de

« ses lectures. Elle se plaisait d'avantage à la peinture des

.» scènes du monde; elle insistait sans s'en apercevoir

» sur la vaine description d'une fête ; elle aimait à re-

» venir sur les détails de la toilette d'une fenune ou de

» l'appareil d'un spectacle! Je ne supposai pas d'abord

» qu'elle eût entièrement oublié que j'étais aveugle, et

» ces distractions froissaient mon cœur sans le rompre.

» J'attribuais ce léger caprice au mouvement extraordi-

» naire qui se faisait sentir dans le château^ depuis que

» M. de Maunoir en avait renouvelé l'aspect par un des

» miracles de son art. M. Robert, plus heureux, sans

»> doute! plus disposé à jouir des faveurs de la fortune

» et des grâces de la vie, du moment où sa fille lui

» avait été redonnée avec toute la perfection de son or-

» ganisation et tout l'éclat de sa beauté, aimait à réunir

» ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été

» ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château,

z> on peut encore vous le dire, était devenu en effet un

» de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge, dont le

» maître ne croyait jamais avoir fait assez pour embellir

» le séjour de ses hôtes. Eulalie brillait dans ce cercle

3) toujours nouveau, toujours composé de riches étran- » gers, de savants \\\uç»lYes,(Ve^o^^^^^^^.^<à'$>ç.^^^si^v^'^^^

DU ROt DE ftOHÊME. 305

• spirituelles ; elle brillait parmi toutes les femmes, et » de cet attrait de la parole, qui est, pour nous infor- » tupés, la physionomie de l'âme, et de mille autres » attraits que je ne lui connaissais pas. Quel incroyable » mélange d'orgueil et de douleur soulevait ma poi- » trine jusqu'à la faire éclater, quand on vantait prèj » de moi le feu de ses regards, ou quand un jeune » homme, niaisement cruel, nous complimentait sur la » couleur de ses cheveux!...

» Ceux qui étaient venus pour voir la vallée y pro- » longeaient volontiers leur séjour pour voir Eulalie, « Je comprenais cela. Je n'avais pas à regretter son » affection, qui semblait ne pouvoir s'altérer jamais, et >) cependant j'éprouvais qu'elle vivait de plus en plus

• hoi*s de moi, de nous, de cette intimité de malheur » qu'on ose pas réclamer, et qui coûte le bonheur

• quand on la perd. Je souhaitais l'hiver plus impa- » tiemment que je n'avais jamais sonhaité le souffle » tiède et les petites ondées du printemps. L'hiver dé- » siré arriva, et M. Robert m'apprit, non sans quelques » précautions, non sans m'assurer qu'on se séparait de » moi pour quelques jours tout au plus, et qu'on ne » mettrait à m'appeler que le temps nécessaire pour » se faire à Genève un établissement commode; il » m'apprit qu'il partait avec elle, qu'ils allaient passer » l'hiver à Genève, — l'hiver si vite passé!... l'hiver

• passé si près!...

» Vous entendez bien : — si vitel,,, un hiver des » Alpes! — si près!.., à Genève, à l'extrémité des mon- » tagnes^ maudites! — une route c\ueAe c\\««vqJ\% \v «$v^-

' » rait tenter en hiver ; — et j'étais aveugle!

» Je restai muet de stupeur. Les bras d*Eulalie s*en- » lacèrent autour de mon cou. Je les trouvai presque 1 froidspresquelourds.Ëllem'adressaqitelques paroles, » tendres et émues, si ma mémoire ne me trompe pas, 9 mais ce bruit passa comme un rêve. Je ne revins » complètement à moi qu'au bout de quelques » heures. Ma mère me dit : Ils sont partis; Gervais, » mais nous resterons au château ! —

r Damnation! m'écriai-je, notre cabane a donc dis- » paru sous une autre avalanche! — Non, Gervais, la n cabane est là, et les bienfaits de M. Robert m'ont » permis de l'embellir. — Eh bien ! lai répondis-je en 7> me jetant tout en pleurs 'dans ses bras, jouissez des » bienfaits de M. Robert! je n'ai pas le droit de les ren fuser pour vous... mais, au nom du ciel, allons- * nous-en!

» J'avais eu le temps de réfléchir à notre position. Je » savais qu'elle n'épouserait pas un aveugle, et je me » serais refusé à l'épouser moi-même depuis qu'elle » avait cessé d'être aveugle sans cesser d'être riche. •» C'était le malheur qui nous rendait égaux ; et, » du moment où celte sympathie s'était rompue , ») je perdais tous les droits que le malheur ma » donnés. Qui pourrait remplir l'intervalle immense » que Dieu a jeté entre la merveille de la création, un » ange ou une femme, et le dernier de ses rebuts, un « orphelin aveugle ? Mais, que le ciel me pardonne ce > jugement s'il est téméraire! je croyais qu'elle ne » m 'abandonnerait pas loMWa-^^\V, ^v o^ v:?^^. m^ Vv-'yisi-

») verait, près d'elle, le bonheur d'entendre, dans un^

» endroit où elle passerait quelquefois, ou flotter sa

• robe de bal, ou crier le satin de ses souliers, ou tomn ber de sa bouche ces niots plus doux au (noins qu'un

• étemel adieu : Bonsoir, Gervaiê !

» Depuis ce temps-là, je n'ai plus rien à raconter, » presque plus rien. •

» Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, à ca- » ractères imprimés en relief, et qui portait : ce ruban

» EST LE RUBAN VERT QUE j' AVAIS SUR MES YEUX. — Je ,

» ne l'ai pas quitté. Le voilà.

» Au mois de novembre le temps était encore assez » beau. Un des gens de la maison m'apporta quelques* » présents de son père. Je ne m'en suis pas informé.

» Au mois de décembre les neiges recommencèrent.

. » Dieu ! que cet hiver fut long ! Janvier, février, mars,

avril, des sijècles de désastres et de tempêtes! et au

» mois de mai les avalanches qui tombaient partout,

» excepté sur moi !

» Quand deux ou trois rayons du soleil eurent adouci l'air et égayé la contrée, je me fis con- » duire sur la route des Bossons, à la rencontre des » muletiers ; mais ils ne venaient pas encore. Je sup- » posai que l'Arve se débordait, qu'une autre monm tagne menaçait la vallée de Servoz, que le Nant-Noir x> n'avait jamais été si large et si terrible, que le pont » de Saint-Martin s'était rompu, que tous les rochers » de Maglan couvraient les bosquets de leurs ruines 1^ suspendues depuis tant de siècles, que l'enceinte for- » midable de Cluse se fermait en&u k \«£ev^\&^ q»:^ '^%s^%

• entendu parler de ces périls par les voyageurs et par

les poètes. Cependant il arriva un muletier, il en > arriva deux. Quand le troisième fut venu, je n'atten- » dis plus rien. Je pensai que toute ma destinée était u accomplie. Huit jours après on me lut une lettre » d'Eulalie. Elle avait passé l'hiver à Genève. Elle % allait passer 1 été à Milan !

» Bla mère tremblait pour moi. Je ris. Je m'y étais

• attendu, et c'est une grande satisfoction que de sa- « voir jusqu'à quel point on peut porter la douleur.

]i Maintenant, monsieur, vous connaissez toute ma

1 vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'une fenome, et » j'ai été aimé d'un chien. Pauvre Puck! »

Puck s'élança sur l'aveugle. — «Ce n'est pas toi, lui » dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aimes. »

— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi (fui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aimé!

« — Vous connaissez une jeune fille aveugle et incu-

• rable ? » reprit Gcrvais.

— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui t'aimera?

f — Vous a-t-on dit qu'Eulalic reviendrait? •

— J*espère qu'elle reviendra ; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme qui te dira qu'elle t'aime,

« — C'est bien autre chose. Puck ne m'as pas tralii. » Puck ne m'aurait pas quitté. Puck est mort. »

— Écoute Gervais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je \\û \«cVi\?i\> \^V.\\«ss. — <ii.

puis, je reviendrai — ^^mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessjires à cicatriser — tu ne le croirais pas, et cependant , cela est vrai ! pour échanger contre ton cœur qui souffre , mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrais pouvoir te donner mes yeux!...

Gervais chercha ma main et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides !

— Au moins, continuai-je, il ne te manque rien de ce qui contribue à Faisanee. Les soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Ghatnouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse ; ton cœur te fera un ami !

« — Et un chien 1... dit Gervais.

Ah ! je ne donnerais pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avait pas aimé ! — Je te donne mon chien .. .

« Votre chien! s'écria-t-il , votre chien !... — Non, non !... monsieur, cela ne se donne pas !» —

Voyez comme Puck m'avait entendu! il vint nie combler de douces caresses, niélées d'amour, et de regret, et de joie. C'était la tendresse la plus vive, mais une tendresse d'adieu; et quand d'un signe qu'il attendait je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et une patte appuyée sur le bras de Gervais , me regarda de l'air assuré d'un affranchi.

— Adieu, Gervais I — Je ne nommai pas Puck : il m'aurait suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je l'aperçus, honteux , sur la lisière de la foçêl. l^ vcv'^^ prochal doucement^ il recula d'un ^è\j\ v^%i»^V\wSs>^V^^-

3i0 HiSToiiie

dit sur ses deux pattes une tête humiliée, te passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie , et, avec un serrement de cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis : Va...

11 partit comme un trait, se retourna encore une fois povir me regarder, et rejoignit Gervais.

Du moins ii ne sera plus seul.

3n$urVcction.

Je Ttivais pfoinis à Gervais. Huit jours après j'étais à Milan.

Donc Pic de Fanferluchio alla seul à la bibliothèque Ambrosienne. Breloque et moi nous aurions donné toutes les éditions de ce fameux Lavagnia , revues par ce docte Cosinus Montbritius, pour une représentation des faits héroïques et des tragiques aventures de Polichinelle — et quelque chose me criait :

« Voilà Theurc, voilà le moment. Entrez, messieurs; » entrez , mesdames ! il y a bonne et nombreuse com- » pagnic , et Ton ne paie qu'en sortant. C'est ici qu'on » niontix' le seul et véritable Polichinelle. 11 est présent, * il est \i\'iXiii\ Vous ftWe/. \o\v ÇA^xwwvi il remue les V jT/Lx ; vous aUez \mv c-'o\\v.>\vi \\\\\vA\Vxvt\vi% ^vix\^^

DU 1101 UË UOIIÉME. âli

» VOUS allez voir coi^me il fait la grimace en mangeant

• son macaroni tout brûlant !... »

POLICHINELLE!!! m'écnai-je!

Polichinelle, Fétiche original et capricieux des

enfants 1

Polichinelle , Grotesque Achille du peuple !

Polichinelle , Modeste et puissant Roscius des

carrefours !

Polichinelle, Inappréciable Ealstaff des âges infortunés qui n'ont pas connu Shaskpear !

POLICHINEyLE!!! dis-je!

Polichinelle, Simulacre animé de l'homme naturel,

abandonné à ses instincts naïfs et ingénieux !

Polichinelle, Type éternel du vrai dont les siècles

paresseux ont tardé trop longtemps à saisir le galbe difforme , mais spi- - rituel et plaisant !

O Polichinelle, Dont le thème orignal enchanta souvent les loisirs de Bayle , et ranima plus d'une fois la paresse assoupie de La Fontaine !

POLICHINELLE ! ! ! je le repète !

Polichinelle, Inépuisable orateur, philosophe imperturbable, intrépide et vigoureux logicien !

Polichinelle, Grand moraliste pratique, infaillible*

théologastre, politique habile et sur !

Polichinelle, Seul arbitre lég\l\me ^\\^w\\. \s\^\v ^w

convenir une to\s v\ Va ^^ç^ ^^^ 'W'^-

:21a fiisTOïKE

tioiis), seul juge compétent et irré' cusable des Codes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des Nouvelles et des Authentiques, de& Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons !

O PoLicuiXELLE, Toi dout la tête de bois renferme essentiellement dans sa masse compacte et inorganique tout le savoir et tout le bon sens des modernes !

POLICHIN^LE ! ! ! enfirf !

J'en étais là de cette magnifique invocation (je ne la donnerais paspour celle de Lucrèce, surtout dans la traduction que vous savez), quand une longue rumeur, sombre et houleuse comme le siridor procellœ de Properce , ou la icmpcHias sonora de Virgile , vint s'éteindre i3n zmorziimh à mon oreille, après avoir parcouru tous lesdegréi du chromatismo effrayant des ouragans, de la place du Dôme au Poz:io :

Vivent Polichinelle et Brioché ! criaient les uns ; malédiction sur Girolamo!

Vivent Polichinelle et Girolamo ! criaient les autres ; malédiction sur Brioché ! Malédiction éternelle sur toi , profane et stupide vulgaire ! Puisque vous êtes d'accord sur Polichinelle, vous, Girolamistes entreprenants , et vous, Briochistes obstinés , qu'importe quelle main le fera jouer , et dans quelle bouche sera placée la pratique aigre et criarde qui lui prêtera une voix 1 Quant à moi , revenu u\\ \^\3L\a.\îddes préventions inscnsccs des partis , f a\ '^cVc Ywcvç,\e ^vi\!ws*. Vvî^^xiSnss^s

DU ItOI DE BUHÈHE.

sur une pensée invariable. Je ne ferai plus de vœux que pour Polichinelle

IDisdfrtation.

Tout le monde sait, ou tout le monde devrait savoir, que le théâtre des marionnettes, qui fait aujourd'hui nos délices, fut institué par l'immortel Brioché, précepteur de (Croque-Mi taiue, et qu^ depuis la mort de ce grand homme (je parle de Brioché, car la gloire de Croque-Mitaine ne m'a jamais ébloui), on n'a rien changé aux profds de son progcenium, aux décorations de sa enlla, aux costumes de ses comparsi, à la conduite de son tcexariitni, à la triple unité de son po6me. La motadre la fraction à cette espèce 4e \ïft.tV6 (Çïa\e& ■^jîci-

âli HISTOIKE

fe$seui*$ professent immémorialement pour Brioché, était admonestée par les Universités, tarée par les Parlements, in(|uinée parles Capitulai res, témérée parles Édits, fulminée par les Bulles ; non que Brioché fût un personnage très-orthodoxe, ni qu*il eût donné de grandes gamnties de son savoir-faire dans la science de Téducation, s*il faut s*en rapporter à Plutarque et à Quinte- Curce ; mais parce qu'il y avait quelque chose de réellement effrayant dans son encyclisme intellectuel.

En politique, on lui doit ces dés pipés qui produisent à volonté toutes les chances possibles dans la science ardue des gouvernements, moyennant que les rois s'en seiTent avec dextérité, et que les peuples n*y regardent guère. —

En morale, il a enseigné aux sages inoccupés l'art de passer innocemment le temps en faisant crever des baguenaudes entre leurs doigts. —

En statique il était parvenu (chose difficile à croire, et qui ne s'est jamais renouvelée dès lors) à peser infailliblement l'ombre d'une happelourde. —

En optique, il avait déterminé, à quelque différence près, qui devient tout-à-fait insensible dans l'usage commun, la portée moyenne du rayon visuel d'un colimaçon borgne. —

Il était le seul homme de son temps qui fendît isocoliquement un cheveu en quatre, et qui jouât péripatétiquement des gobelets stagyriens. —

Mais il mourut de regret de n'avoir pu expliquer la nuance inconstante et vcrsicolore des eaux de Robec qui passent à Rouen , parce cçûl \\ ^ ^V^âv cte^ivaè à suivre

DU ROI DE ROHÊME. 2i5

leur cours, aivlieu de le remonter jusqu'à la porte du teinturier.

Les successeurs de Brioché étaient donc en possession consacrée de faire parler Polichinelle, quand Girolamo parut.

Il est vrai de dire que Girolamo n'inventa rien, car on n'a jamais rien inventé depuis qu'on a inventé Polichinelle.

Mais le théâtre de Brioché était si ridiculement étroit (Polichinelle le franchissait d'une enjambée !) —

Les planches de Brioché étaient revêtues de lambeaux si usés, à peine rajeunis de siècle en siècle, comme le vaisseau ravisseur d'Énée, par des lambeaux si disparates, et d'une si hurlante assimilation. — Les marionnettes de Brioché étaient si fatiguées.

Si tronquées.

Si pratiquées,

Si critiquées,

Si attaquées.

Si antiquées.

Si gothiquées,

Si mastiquées.

Si impliquées.

Si compliquées.

Si déloquées.

Si déplaquées.

Si disloquées.

Si interloquées.

Si embreucoquées,

Si imbriquées,

216 ^ HisToinB

- Si iDtriquées, ■j ' Si étriquées.

Si détriquées, '

Si défiriquées»

Si défroquées.

Si détraquées.

Si patraquées»

Si pelues.

Si trépelues.

Si velues.

Si &rfelues.

Si pollues.

Si solues,

Si dissolues,, '

Si moulues.

Si vermoulues! — - L'histoire de Polichinelle était si monotone — Le jeu du bâton de Polichinelle était si connu — La grande machine du diable qui emporte tous les personnages, quand on n'en a plus besoin, était si pasr sée de mode —

Brioché d'ailleurs était si bien mort, et Girolamo si puissamment vivant ! . . .

Mais j'ai promis de ne rien décider entre Girolamo et Brioché.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le théâtre de Girolamo est tout neuf;

Cesi (\\x^ le devis eu esl i\ewi^\ Ce^i qu'il est conslru\l k xveu^ \

nu SOI DE BOHÈME. 3t'

3st qu'on l'a peint à neuf,

.digeonné à neuf, A - ^

trnissé à neuf,

!COréà neuf,

ipissé à neuf,

ré à neuf,

otté à neuf,

ichiné à neuf.

est qu'il est très-profond, très-large, très-élévé;

;st qu'il réunit toutes les conditions que vous vou- ; trouver réunies dans votre propriété, si par hafous en av/ez une:

C'est que Polichltaelle n'est jamais exposé à s'y précipiter dans le trou du soufQeur, ou à s'y casser la tête contre le manteau d'Arlequin. — Polichinelle y pandt de la tête aux pieds, c'est-à-dire deux fois plus grand que dans la loge parallélogranunatique de Brioché.

(Et notez bien pnrrallélogrannnaliqve, adjecUf pittoresque qui en dit plus qu'il n'est long :

8ù IMKBOI

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