LE DIEU INCONNU
qu'une heure, et ton esprit est si étranger à l'esprit du vrai Dieu^ qu*il me faudrait un an pour te convertir... Mais écoute : voilà l'image de ce Dieu^ agenouille-toi devant elle en signe de respect, non pour le bois de ce crucifix, mais pour le fils de Dieu qu'il représente et qui est dans le ciel. Élève ton âme vers l'Éternel, et dis-lui ta peine. Sache seulement que c'est un Dieu bon et indulgent, un père pour les affligés et les contrits, un Dieu d'amour pour les agités et les fervents. Il n'est pas besoin d'interprète, de prêtre, ni d'ange, entre lui et toi. Prie-le seulement de regarder au fond de ton cœur ; il verra ce qui s'y passe, mieux que toi-même, et, si tu désires sincèrement le connaître et le servir, il t'enverra la grâce, qui est un don plus précieux et une consolation plus puissante que les fausses délices de la vie.
— J'ai ouï prononcer des paroles semblables aux tiennes, reprit Léa ; on m'a raconté que les Nazaréens, condamnés à mort dans ces derniers temps, invoquaient tous un Dieu qu'ils appellent le Dieu d'amour et de grâce. Cependant, on dit qu'il ne ressemble en rien au dieu de Cythère et de Paphos, et j'ai peine à comprendre quelle grâce tu me promets de sa part. Néanmoins, puisque tu me permets de prier dans son temple, je vais l'invoquer ; car, si les dieux immortels connaissent les secrètes pensées des hommes, il n'en est que plus efficace de les leur révéler par l'invocation^ afin de leur prouver qu'on espère en eux.
— Fais ce que tu veux, ô aveugle qui cherches la lumière ! répondit Pamphile. Puisse le Seigneur Dieu t'ouvrir les yeux 1
Alors, la dame romaine s'agenouilla sur la terre
LE DIEU IKCOXXr
hamide, et, njeUot eo vrièn sm belle tête ornée d'épingles et de bandelettes d'or, éleirant vers rimag^e du Christ ses grands bras de neige, nos jasqa*à Tépanle, elle fiarla ainsi :
— Je ne sais qndle cbose je dois te demanda*, d Diea inconnu ! mais je sais bien queDe plainte je puis adresser an ciel, car ma vie est devenue plus anière qœ Tolive cueillie sur Tarbre. J'ai vu à mes pieds r^te des hommes, mais celui que j'ai dioisi pour époux m'a dâaissée pour de grossières voluptés. Tout son désir était de me voir abdiquer la sévérité de mes mœurs et de me jetar dans les bras d^un autre, afin d'avoir le droit de se livrer à ses honteuses amours. J*ai cru venger mon orgueil &ï aimant Icîlius. Vous le savez. Dieu des Nazaréens, puisqu^on dit que, semblable à Jupiter, vous connaissez toutes les actions et toutes les poisées des hommes; vous savez qu'IcîUus a été indigne de mon amour et qull m'a abandonnée pour les courtisanes, me donnant pour prétexte qu'il ne pouvait aimer longtemps une Seâanne sans fidâité. Antoine, qui, pendant quelque temps, fut oïdiaîné à mes pieds, fut coupadile bientôt du même crime qulcilius; et, pour motiver sa trahison, il répondit i mes fureurs qu'une courtisane n'était pas (dus méprisable que la femme oublieuse de deux amours. Tu sais, 6 Dieu ! que je ne m'abaissai point jusqu'à supplier l'infâme, et que je me hâtai de chear-cher un vengeur de mon injure; mais tu sais que cet amour ne fut pas plus heureux que les antres^ et que^ toujours outragée, ma vie s'est consumée et ma beauté s'est flétrie dans d'inutiles transports de toidresse et de colère. Et, quand j'ai appelé sur ces traîtres la vMigeance des dieux infernaux, tu sais qu'ils m'ont
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répondu que les dieux infeiuaux n^existaient plus, que Cerbère avait été étouffé par la Volupté, et que les Furies alles-mèmea étaient deveoues faciles depuis que Plutus s*était partagé avec Priape et Cornus Tem* pire de la terre,
» Voilà où noua en sommes, ô Dieu inconnu I Las hommes ne croient plus à la justice des cieux, et les bacchantes effrontées insultent les tristes vestales. Lttdne ne protège même plus la dignité des épouses et des mères, et les autels de Gypris ne sont plus des* servis que par les ménades échevelées. Et cependant, les femmes n'existent que pour aimer et pour Être aimées. Que deviendront celles que Tamour seul con* duit à la couche de roses, si l'or crée des plaisirs plus ftpres, et si les lupanars de Rome savent des semts que nous ignorons? Nos hommes nous préfèrent d'im» pures concubines : faudra*t*il que, pour les rem* placer, nous appelions nos esclaves à nos embrasse* monts? Plus d'une parmi nous n*a pas rougi de le faire, et s'est abandonnée à de monstrueuses orgies, pour échapper à la solitude de son palais et à la rsge de son amour outragé, £t cependant, la femme est faible, ô Dieu puissant! et d'elle-même elle n'est point portée à quitter la première Tappui qu'elle s'est donné. L'honneur lui rend l'infidélité dangereuse et la lui fait expier par la honte. C'est donc rhomme que je viens accuser devant iou Nazaréen I c'est nion époux, c'est Icilius, c'est Antoine, c'est tous ceux que j*ai aimés en vain que je viens dénoncer à ta justice; venge^moi d'eux, ou fais que je les oublie et que j'entre dans l'indifférence de la vieillesse. Si j'ai perdu une partie de ma beauté, et qu'en la retrouvant je retrouve la foi de ceux qui m'ont trahie, rends-moi
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la jeunesse et sa puissance. Mais quoi 1 ai-je perdu mes attraits au point que la chanteuse Torquata, qui l'est usée dans la débanèbe, me soit préMrable? Est-eé Lyeoris la Grecque, qui, veuve de neuf cents bomniei, a plus de fraîcheur et de vivacité que moi? Et, d^ait* leurs^ ne vois-je pas que les plus jeunes et les plus belles d'entre nous sont abandonnées comme moi pour la Prostitution aux lèvres livides? Faudra-t4l nous montrer nues sur les théâtres? faudra*t-il nous présenter ivres devant nos amants, pour réveiller en enx une étinœlle de leurs feux endormis?
» Et cependaLt, que ferons-nous^ seules et mariâtes, an fond de nos jardins silencieux? Les charges d» l'État, la guerre, les académies ne nous admettent point à ces travaux qui absorbent les hommes et les consolent de tout. Notre fiiiblesse et notre éducation nous en excluent. On nous instruit à plaire, et le pre« mier soin de nos matrones, dès que nos cheveux flottent sur nos épaules, c'est do nous apprendre com« ment on les relève en tresses parfùméâi, et de quels joyaux on les orne, pour attirer les regards de l'homme* Nos travaux les plus sérieux se rapportent h la parure, et les seuls entretiens où nous ne soyons pas déplacées sont des entretiens qui allument nos sens et nous convient à la volupté. Et cependant, si nous nous conservons chastes, nous n'inspirons à nos époux qu'une froide estime et les langueurs de Ten* nui. Si nous cherchons à les retenir sur notre sein par de jaloux emportements, ils nous soupçonnent et nous méprisent.
1 Voilà, 6 Dieu de Galilée ! voilà comme on traite les femmes de Rome I voilà ce que sont devenues ces dames autrefois si respectées, qui donnaient leurs