LES SEPT CORDES DE L4 LYRE
Stany, ayanl écrit, un peu mélancolique. — Tout de môme, on trompe avec férocité, lorsque l'on n'aime pas!
Jassin. — Baste! avec celles qui n'aiment pas non plus — et même avec les autres — c'est un rendu pour tant de prêtés !
L'appartement de Jassin, du « Professeur », comme dit Slany, est vraiment un modèle et un enseignement, modèle de confortable discret, artistique, révélateur d'un goût supérieur, un enseignement en ce que les choses y ont réellement une âme. Elles y parlent l'histoire de celui qui, en psychologue raffiné, irès sceptique d'écorce, très sensible de fond, prit, en voletant autour de leurs cœurs, un peu de pollen à toutes les fleurs d'amour de son temps — un peu, juste de quoi tinter ses ailes sans engluer ses pattes. Ce jour-là, tous les coins d'ombre de l'hôtel se sont égayés de roses. Les violettes rares, les orchidées inquiétantes, qu'on devine être les fleurs préférées d'une personne attendue, donnent un subtil et mystérieux parfum passant sur les nerfs comme une caresse.
Jassin, un peu pâle, écoute les bruits vagues de la rue, regarde sans voir, les yeux perdus dans un lointain de pensée.
Jassin, très surpris de voir entrer Stany. — ComiTient, c'est loi?
Stany. — Sans doute. Pourquoi me laisser sans nouvelles de vous depuis trois semaines,
surtout après ce que vous m'aviez permis de deviner de votre état d'esprit. Vous ne pouviez pas douter que mon affection s'inquiéterait?
Jassin, touché, lui tendant les mains. — C'est vrai, mon cher petit, pardonne-moi. Mais tu sais, quand on est malade, on préfère la solitude.
Stany. — Alors, mon pauvre maître, c'est donc vraiment une crise de cœur?
Jassin. — Oui, oui, fièvre, température, surexcitation du cerveau, frissons et angoisses, l'intoxication est parfaitement caractérisée.
Stany. — L'amour serait donc cela?
Jassin. — L'amour est indiscutablement une action d'influence d'un être sur l'autre, aussi pénétrante, rapide et profonde que l'est celle d'un toxique. Je ne parle pas, bien entendu, de toutes les variétés de passionnettes qui vont de la simple fantaisie au désir; j'entends l'amour-passion qui s'empare soudainement d'un être, le bouleverse, le ravage, déchaîne toutes ses forces de souffrance et d'affectivité.
Stany. — Et c'est de celui-là qu'il s'agit pour vous ?
Jassin. — Mon cher, regarde-moi et regarde autour de toi. Tu vas pouvoir prendre ta meilleure leçon et faire sur ton professeur de la vivisection morale. Au moins, je te servirai à quelque chose, quoique les antiseptiques n'aient jamais empêché qu'un beau jour la maladie ne vous tonibe dessus.
LALLUMEUSE 63
Stany, le regardant. — Le fait est que vous êtes singulièrement cliangé ! L'homme calme, maître de soi, admirable dé volonté, sceptique à fleur d'e sourire...
J'ASSiN. — Et maintenant violent, révolutionné, sa sensibilité' maîtresse dictant ses ordres, son scepticisme se creusant en amertume, ou disparaissant tout a coup à des heures dé loi, toutes ses idées soigneusement élevées mises en miettes dans une révolte; et en lui,, tout à coup d'ressé', Mit être nouveau qu'il ne connaissait pas.
Stany. — C'est douloureux?
JÀssTN. — Cést atroce et délicieux.
Stany. — Je comprends moins l'être nouveau.
Jassin. — Ah ça! est-ce le Jassin que tu as connu indifférent, indulgent, regardant ses con^ temporains barboter, du haut d'une ûme qu'il croyait à l'abri de. toutes les intempéries? Est-ce l'homme fait au bercement douillet de ses idées et de ses habitudes qui, brusquement, perd la sérénité et l'intérêt de tout ce qu'il faisait, pavoise son appartement de fleurs, pâlit pour une attente ou un espoir et a le cœur chaviré par le léger bruissement soyeux qui trahit dans sa démarche l'approche d'une femme?
Stany. — Vous voulez dire de la femme, de celle de la révolution. Quelle est-elle? Je ne le demande pas par indiscrétion, mais puisque vous avez parlé de mon éducation...
Jassin. — Oui, il faut que tu saches. {Regar-