‹ Les sept cordes de la lyre [par] Michel ProvinsChapitre 12 sur 18 · I-ES SEPT CORDES DE L\ LYRE · texte numérisé non relu

I-ES SEPT CORDES DE L\ LYRE

dant sa montre, inquiet.) Elle est en retard... Dès qu'elle viendra, lu fileras, par ici, dans l'autre pièce... Je te permets de rester et d'entendre, pourvu qu'on ne te voie pas. {Geste de Stany.) Si... si, j'y tiens... Après la théorie, la pratique. (Le faisant asseoir.) Qui est-elle? Voici. Tu te rappelles ce que je te disais de la cinquième classe de nos femmes d'études?

Stany. — Parfaitement. Cinquième corde : l'amoureuse de tête : femmes d'esprit, flirteuses, frôleuses d'âme et de cœur...

Jassin. — Et allumeuse ! C'est le type charmant, inquiétant, insondable... et quelquefois terrible qui les résume. (Brusquement.) Tu connais Ghislaine de Sommery?

Stany. — Ah ! c'est elle?... Je l'ai vue, en effet, l'autre soir, chez les Slrelitz... et je comprends. Elle a une expression de beauté inaltérable. Elle est comme ces cimes d'admirable blancheur dont les teintes ne sont jamais pareilles.

Jassin. — Oui, glacées à de certaines minutes, et tout à coup incendiées de nuances merveilleuses. Seulement, n'est-ce pas qu'un reflet de soleil colorant les névés sans qu'une vibration de chaleur les anime?

Stany. — Vous doutez?

Jassin. — Gomment peut-on être certain de quoi que ce soit avec une semblable nature féminine, jamais pareille, mouvante à l'infini, ressentant ou jouant, en quelques minutes, je ne

sais combien d'impressions diverses. Tiens! ses-

yeux, as-lu remarqué?

^jxm. — Oui, d'une limpidité de saphir clair...

Jassin. — Limpidité de source dont il semble-

m'on entrevoit le fond. Puis un mouvemenl

Jd'âme nuance l'azur tranquille, le fonce en bleu

l'abîme qui attire irrésistiblement, magnétique-

lent; puis encore, un brusque rayon de rire-

feclaire l'eau profonde et un mot d'esprit sec

[comme un déclic de guillotine vous casse les

freins sur les bords du gouffre.

Stany. — Et on ne peut pas lutter?

Jassin. — Pour lutter contre le vertige, il faujdrait ne pas regarder. Je ne peux pas. 11 faut, au contraire, que je voie, que je prenne à pleins f regards l'appel de fascination. Dès qu'il cesse par [la séparation, dès que je ne vois plus, je deviens ll'homme désorbité que tu as devant les yeux. Stany. — Mais alors, la solution?

Jassin. — Y en a-t-il une?

Stany. — On vous aime?

Jassin. — Si je le savais ! Il y a des minutes oiV [je suis convaincu que oui, et d'autres où ma conviction est tout aussi forte que ce ne sera jamais, parce qu'il s'agit de cette femme si spéciale dont le tempérament est dans la tête seulement, qui frôle, caresse, irrite, ou séduit, conquiert pour la volupté de la victoire, abandonne le vaincu, y revient dès qu'il se relève, pour le quitter encore, ou le cingler d'un mouvement de jalousie.

Stany. — Cependant, pour ne pas être prise à son tour, vis-à-vis de vous surtout, de votre rare et admirable sentiment, il faudrait l'insensibilité totale.

Jassin. — Ou alors, comme je viens de le dire, que la tête soit plus forte que le reste. L'équilibre se rompra-t-il? Peut-il se rompre? C'est l'inconnu mystérieux, FX de mon problème.

Stany. — Le seul, d'ailleurs, car je ne suppose pas que M. de Sommery?...

Jassin. — En effet, mari comptant peu, quoiqu'on no connaisse jamais toutes les influences de cet élément de la question.

Stany. — En dehors de cela, votre sujet doit s'inquiéter assez peu des principes, préjugés, opinions, puisqu'elle vient même vous voir?...

Jassin. — Oui, c'est ainsi, souvent, qu'on prête des amants à des femmes qui n'en ont pas, et qu'on n'en donne pas à celles qui en ont. (Brusquement levé.) La porte en bas... J'ai reconnu... Je suis sûr... Passe vite là-bas!...

Stany, lui serrant les mains. — Comme vous êtes ému !

Jassin. — Que veux-tu : on n'est maître de rien... surtout pas de soi!...

Dans l'encadreraent de la porte, exqiiisement jolie, comme le serait un rêve réalisé de peintre, apparat! Ghislaine de Sommery, les yeux un brin malicieux, les joues à peine rosées, les lùvres sou-

, lignant d'un mince trait rouge un sourire simple-

LALLU.MEUSE 67

mont aimable, toute l'expression de figure aussi calme que celle du visage de Jassin a été subitement angoissée.

Ghislaine. —Eh bien ! siiis-je gentille?... {Il lui a pris la main et la regarde, profondément trouble.) Qu'est-ce qu'il y a?... C'est tout ce que vous trouvez à me dire?

Jassin. — Pardonnez-moi !... l'impression trop forte de votre arrivée si attendue... Jai eu comme un arrêt de cœur.

Ghislaine, riant. — Voulez-vous ne pas prononcer des mots de cette importance pour des choses aussi simples.

.Iassin. — Je ne peux pourtant pas faire dire aux mots autre chose que ce que je pense.

GiiisLAiME. — Chut ! taisez-vous ! . . . (Lui retirant ses mains.) et soyez sage ! Je suis venue pour voir votre intérieur, connaître le cadre où vous vivez.

Jassin. — Est-ce pour m'y suivre un peu par la pensée?

Ghislaine, a un regard disant oui, puis Véteignant aussitôt. — Mettons seulement que ce soit de la curiosité sympathique. [Examinant.) C'est ravissant, chez vous!... note artistique et discrète... tout à fait ce que j'attendais de votre finesse de goût.

JÀssïv, heureux. — Vous me flattez.

Ghislaine. — Pas du tout!... Si je suis ici, c'est bien que j'ai pour vous une opinion très particulière d'estime... et d'amitié.

68 LES SEl'T CORDES DE LA LYRE

Jassin. — Amitié seulement?... Rien que cela pour tout ce que je vous ai donné de moi, quand vous savez que vous m'avez pris jusqu'aux sources mêmes de la vie, quand vous êtes certaine que jamais je n'ai aimé personne comme je vous aime.

Ghislaine. — Est-ce qu'on ne dit pas un peu cela à toutes les femmes à qui on lait la cour?

Jassin, s énervant. — Mais je ne vous fais pas la cour, mais n'abaissez pas à une pareille banalité le sentiment le plus vrai, le plus profond ! Excusez un manque de modestie, mais étant l'homme que je suis, avec hélas! mon expérience de la nature humaine et du cœur, pour que je vous parle comme je le fais, il faut vraiment que ma passion de vous m'ait bouleversé l'être,

Ghislaine, voulant le calmer. — Eh bien! Eh bien !

Jassin. — C'est à désespérer !... Je ne vous convaincrai donc jamais?

Ghislaine, sérieuse, les yeux un peu troubles et prometteurs. — Peut-être ! Si ! (// a un élan de gratitude extasiée. Elle le coupe.) Oh ! le délicieux thé préparé avec toutes mes gourmandises!

Jassin, soupirant. — C'est ça, venez savourer un peu. {Il Vinstalle, se met à côté d'elle.) Je vous sers, hein?... de tout?

Ghislaine, amusée. — Oui, de lout. (Elle prend une foule de choses sucrées et salées.) Et vous, rien?

Jassin. — Je ne sais plus manjçer... La seule ^faim que j'aie, c'est de vous voir, et le seul sommeil, c'est de rêver de vous.

Ghislaine, grignotant. — Très gentil.

Jassin. — Tenez, même sans aucune allusion à notre pensée, même sans rien que des paroles sur des sujets quelconques, vous ne pouvez pas vous imaginer ma joie infinie de vous avoir là, chez moi, près de moi, de vous écouter, de vous regarder ! Ah ! la divine chose que la présence de l'être aimé. Un geste, une intonation, une grâce de mouvement, une onde de regard plus veloutée, tout est raison d'être charmée : c'est une possession de l'aimée par toutes ses manifestations de sensibilité et d'expression.

Ghislaine. — Vous détaillez à merveille.

Jassin. — Je détaille mon plaisir pour le multiplier... et ensuite pour mieux le revivre. Quand vous êtes partie, je donne à ma pensée les miettes de mon régal.

Ghislaine, ajoutant un peu de crème à son thé» — Que vous êtes une nature nerveuse î

Jassin, désappointé. — Quand on vous adore, vous appelez ça être nerveux ! Mais de quoi êtesvous donc faite?... De quoi?

Ghislaine. — D'un peu de limon humain, comme vous !

Jassin. — Jamais ! Si vous éliez de ce limon, il y aurait en vous des spontanéités matérielles, des faiblesses à côté de vertus, des frémissements de

chair après les envolées morales. Mais rien!... Vous êtes l'inaccessible impassibilité !

Ghislaine, grave, toute changée. — Éles-vous donc bien sûr de connaître une âme de femme sur de pareilles apparences? Et si je les ai édifiées comme moyens de défense contre les autres, et surtout contre moi-même? Si, exposée, comme je le suis, à tant de sollrcitations masculines, j'avais besoin de ce crible pour distinguer le bon grain de l'autre?

Jassin. — Alors, maintenant que vous êites cer-i tarne d'avoir trouvé ce bon grain ?

Ghislaine. — C'est vous qui le qualifiez bon, parce que c'est le vôtre. Me donneriez-vous les mêmes conseils de faiblesse, si un autre était en jeu?

Jassin, s' énervant beaucoup. — Il ne s'agit pas de faiïdesse, il s'agit de savoir si vous répondez à un amour infini, si cette passion tellement audessus de ce que vous appelez les sollicitations vous émeut, si enfin vous m'aimez ou devez m'aimer?

Ghislaine, plus légère. — Nous voici revenus au grand motî... toujours!

Jassin, violent. — Et vous, toujours l'oblique pour ne pas y répondre et pour dissiper l'ombre de trouble qu'il vous cause ! ... Ah ! contre vous, je me briserai les forces!... Je m'userai la vie! Si vous n'avez rien pour moi, si c'est le non irrévocable et meurtrier... dites-le... que j'en sois tout de suite fî'appé !

Ghislaine, d'un joli mouvemenl, lui saisissant la main. — Mon ami !

Jassin. — Delà pitié?

Ghislaine. — Mais non, voyons!... (-Le regardant, très calme.) Lisez donc !

Jassin. — Ah! vos yeux, maintenant animés, éclairés, venant à moi, et (jui semblent me promettre un avenir !

Ghislaine. — Ne le violentez pas, l'avenir? Il faut des mois pour édifier un temple, à plus forte raison pour dresser un culte... j^Penchée vers lui.) Mais puisqu'on vous permet de diriger les travaux! (Au moment où il va l'attirer contre lui, elle lui échappe.) Oh ! les jolies Heurs que j'aime. C'est gentil d'avoii- songé. .. {Allant vers un uase.) J'en emporte.

Jassin, désolé. — Vous parlez?

Ghislaine. — Je ne peux pas rester toujours.

Jassin. — Pourquoi pas^. .. Pour(juoi ne pas briser les conventions qui nous étreignent et partir?... Il y a bien de par le monde une ville, une maison, un coin où nous poun ions être divinement heureux.

Ghislaine. — Cela aussi aurait une fin.

Jassin. ~ Qu'importe la lin, lorsqu'on a épuisé l'extrême de la joie possible !

Ghislaine. — Allons, la tête folle!... (Prenant une touffe de violettes qu'elle met à son corsage.) Tenez, je prends quelque chose de vous.

Jassin. — Prenez davantage?...

Il s'approche... Elle se laisse attirer cette fois, semblant accéder au désir passionné qu'il a d'un l)aiser; ses veux foncés en bleu d'abime en ont toute l'angd'isse; puis, brusquement, elle met deux ou trois violettes dans sa bouche qu'elle offre.

Ghislaine. — Sur les fleurs seulement!

La tête grisée, perdue, Jassin prend la caresse qui écrase les fleurs entre des lèvres (|ui ne se touchent pas. Et Ghislaine, aussitôt, glisse, s'enfuit, jette un adieu perlé de rire.

Stany, qui a vu et entendu, qui a compris l'inextinguible de la souflrance de son ami, cherche depuis ce jour, dans sa cervelle d'élève déjà expérimenté, le moyen de l'en guérir. Croyant l'avoir trouvé, quelque temps après, il arrive chez son maître, la figure préparée pour la circonstance.

Stany, en entrant, faisant un geste à la tête et mi cœur. — Eh Lien ! toujours le même état?

Jassin, se dressant, le visage las. — Toujours ! Les enthousiasmes elles désespérances, les rayons et les ombres, les heures d'extase... et les autres !

Stany, le regardant. — Cette tension perpétuelle vous épuise.

Jassin. — Que veux-tu que j'y fasse?

Stany. — Essayer de guérir. {Jassin hausse les épaules.) Mais enfin, si on venait vous proiiver que cette femme prodigue à un autre ce qu'elle ne vous donne pas à vous?

Jassin, inquiet. — De qui veux-tu parler?

Stany, sinriulier. — De moi !... Il n'est pas toujours lûclie de dénoncer les laveurs d'une femme... Oui, de moi!... Depuis ce jour où j'ai entendu Ghislaine, attiré aussi, j'ai été la vo'ir... plusieurs fois... souvent... Je me suis montré aussi impérieux avec elle que vous êtes soumis... et elle n'a pas eu les mêmes cruautés de défense.

Jassin, bouleversé. — C'est vrai?... Tu as commis cela?

Stany. — Oui... Que voulez-vous, je...

Jassin, hors de lui. — Jure-le !

Stany, effrayé de V expression de Jassin. — H est inutile de...

Jassin. — Allons donc !.,. tu mens!... N'est-ce pas, que tu mens ?

Stany, avenant. — Je vous voyais si malheureux !...

Jassin, détendu. — C'est cela... En bon disciple, lu as voulu aider le professeur? Touché, mon cher petit!... Mais cela ne pouvait pas réussir. Je connais trop Ghislaine pour être de celles qui n'éprouvent rien. Pas un défaut de la cuirasse, et sous la cuirasse encore de l'acier. Jouant avec le feu comme les salamandres, vous y attirant, vous y consumant, et en sortant aussi glacée après avoir fait des cendres.

Stany. — Ne croyez-vous donc pas que même cette nature peut être une fois bouleversée, miraculée par une passion?

Jassin. — Sans doute !... Si... Cette heure-là

est possible dans la vie de tous les êtres. Mais si tu l'apprends un jour pour elle... ne me le dis pas. Tu viens de le voir : le bien qu'on veut produire ne vaut pas le mal qu'on fait.

Stany. — Alors, même après, même très vieux, quand une graine de cette passion totale a germé dans le cœur, il ne faut pas la détruire?

Jassin. — Jamais!... puisque c'est d'elle, jusqu'à la fin, que repousse la chimère!

Au Concours hippique, le cirque militaire et civil (les gens chics ou de ceux qui veulent faire croire qu'ils le sont. Un jour de grande attraction. Les tribunes bondées, toutes les catégories de pose sociale représentées; le Tout-Paris féminin au complet, depuis les femmes qui se donnent jusqu'à celles à qui on donne, sans compter les honnêtes qui adorent se trouver entre les deux. Les faces à main et les monocles sont en batterie, les potins et les rosseries crépitent, on juge, égratigne, déchiquette, passe au crible, aprc^s quoi il ne reste rien de propre du meilleur camarade ou de la plus chère amie. Un soleil de printemps incendie la coupole, mêlant ses rayons à l'atmosphère surchargée d'arômes ot de poussières dont il fait un brouillard d'or. Jassin et Stany se rencontrent.

Jassin. — Tiens? Tu es là pour l'amélioration (le la race chevaline?

j^^xANY. — Non. Je songe à d'autres croisements".*

Jassin, riant. — Très bien ! Moi, je viens pour occuper mon fauteuil de contemporain à une des comédies les plus suggestives de l'époque.

' Stany. — Le fait est que de tous ces gens bien Parisiens — dont beaucoup sont provinciaux — combien s'intéressent au cheval?

Jassin. ^ Ils fréquentent le noble animal^ convaincus qu'il aristocratise ceux qui l'approchenl. Mettons qu'il y en ail un pour cent d'entre eux qui l'aiment pour lui-même. Trente pour cent viennent pour voir ou être vus. Trente pour cent pour mijoter ou retrouver un amant ou une maîtresse; trente pour cent des femmes pour copier une toilette ou la lancer, neuf pour cent des jeunes filles pour cuisiner un flirt jusqu'à l'ébulilion matrimoniale si possible. Et loi, qu'est-ce que tu viens cuisiner? Fantaisie ou amour?

Stany. — Je crois que je suis pincé!

Jassin. — Ah! tant pis!

Stany. — Vous l'avez bien été.

Jassin. — Justement! Je compatis!... Alors^ le sujet?... Ah! mais, au fait, je t'ai vu passer et repasser devant la tribune où la très belle, très indolente, et très hautaine Mme Marzy regarde de ses profonds yeux noirs qui ne s'allument jamais un spectacle, qui ne l'intéresse pas du tout. Est-ce que, par hasard?...

Stany. — Oui, c'est elle!... Conquête problématique, hein?

Jassin. — Ce qu'il y a de certain — autant qu'on peut être certain d'une pareille chose — c'est que si tu la réussis, tu seras le premier.

Stany. — Celait aussi mon idée. Mais, d'après vous, chez elle, pas la moindre puissance de sensibilité?

Jassin. — Appelle donc ça le tempérament, comme tout le monde. Eh bien! si, je crois qu'il existe. D'ailleurs, les femmes qui n'ont pas en soi la petite bébète faisant tic tac, que Vénus t'en préserve! Mais Odette Marzy, si, je le répète, elle doit posséder l'article. Seulement, il est comme les mines d'or, enfoui dans les entrailles d'un continent non encore visité. Il faut découvrir le continent et la mine.

Stany. — Donc, classe des inexplorées?

Jassin. — Des incomprises. Et cette classe a une foule d'espèces, depuis la simple ennuyée jusqu'à la femme que son mari, à partir de la nuit de noces, et chaque fois depuis, a toujours ralée. Première chose à faire: déterminer la catégorie. Où en es-tu avec Mme Marzy?

Stany. — Nous causons amicalement et il me semble que parfois son regard se velouté de sympathie.

Jassin. — Oh! parfait, le velouté, si ce n'est pas de ta part un mirage de désir. Alors, voilà mon avis, la conquête en question : travail de longue haleine. Étapes successives et multiples... On avance d'un mètre tous les jours, mais c'est tout de même comme ça qu'on a lait -le tunnel du Simplon. Aujourd'hui, à ta place, j'aurais une causerie (Vorientation, demain un hasard de

rencontre, après-demain dix minutes de conver sation au théâtre, — concordances des sensations d'art. Ensuite, et presque chaque jour, une intimité progressive de paroles échangées, puis les visites à domicile et enfin le terrain des confidences. C'est une œuvre de bénédictin qui n'hésite pas à perdre un mois pour sculpter un coin d'âme.

Stany. — Je sculpterai.

Jassin, désignant Mme Marzy. — Commence tout de suite, tiens. A ses regards plongeant dans le vide, je devine une créature superlativement agacée par le spectacle actuel. Approche et creuse; tu trouveras peut-être là une pépite indicatrice.

Stany suit les conseils du maître. Quelques minutes après, ayant accepté une invitation très , cordialement exprimée, il est assis à côté de Mme Marzy, échangeant avec elle les politesses et les banalités d'usage.

Stany. — Vous aimez le Concours hippique?

Odette. — Moi?... Je l'abomine! {Geste de Stany.) Alors pourquoi y venir, n'est-ce pas?... {Résignée.) Pour obéir au Code disant que la femme doit suivre son mari. Je suis.

Stany. — En effet, M. Marzy est un fervent?

Odette. — Dites un idolâtre! Et commissaire, membre du jury, compétent!... Que sais-je encore?... Le Concours hippique, c'est sa gloire; quinze jours par an, il se promène avec une auréole... il est quelqu'un!

Stany, in petto. — Voilà la fissure!... (Haut.) Je crois que M. Marzy est encore un maître dans beaucoup d'autres sports.

Odette. — Dans tous ! Au point que, s'il n'était pas né riche, il serait certainement quelque part et dans quelque chose champion du monde. Je vous certifie que chez moi j'entends parler de résistance, d'entraînement, de performances! La force physique est la divinité de notre logis.

Stany. — Il me semble qu'une femme ayant comme vous une inlellectualilé très supérieure, très délicate, doit éprouver, au contact de cette force, un sentiment... je ne dirai pas d'agacement...

Odette. — Si, si, vous pouvez dire... Ça m'agace... comme les gens qui parlent;') côté de moi une langue étrangère.

Stany. — Evidemment, les sports déeérébralisent. Et après une journée consacrée à leur culte, M. Marzy, tout en étant un très galant et charmant homme, ne peut pas être au même niveau, au même étage psychologique, pour traiter avec vous une question de sentiment, parler art, ou discuter une œuvre littéraire. D'ailleurs, entre gens liés pour vivre ensemble, cette parité de goûts, d'idées, de facultés, doit être infiniment rare. Peut-elle même exister?

Odette. — Pourquoi n'exislerait-elle pas, si les hommes, moins égoïstes et plus intelligents, voulaient se donner la peine de connaître les

femmes qu'ils ont choisies. C'est bien le moins qu'ils le lassent après, puisqu'ils ne le font jamais avant. {Souriant.) Mais vous m'entraînez vraiment à vous parler de choses... Regardons plutôt ce capitaine qui va sauter l'obstacle... Encore un, s'il esi marié, qui ne doit parler dans son ménage que des actions de sa jument!

Stany, après un silence savant, revenant au sujet. — Avez-vous remarqué que c'est lorsque la destinée vous a pris toute liberté d'agir qu'on rencontre parfois celui ou celle dont on se dit : Il ou elle aime, pense, éprouve, désire tout ce que j'aime, pense, éprouve et désire moi-même, et cela eût été un bonheur infini de vivre avec lui ou elle.

Odette, rêveuse. — A quoi bon songer aux choses irréalisables?

Stany, — Regretter et désirer sont les deux termes entre lesquels tient toute notre histoire humaine.

Odette, presque bas. — C'est pour cela qu'elle est douloureuse!

Ayant ainsi posé sa greffe sentimentale, Stany, les jours et les semaines qui suivent, s'emploie suivant les articles du programme, dans tous les lieux oii on se rencontre, à lisser les mille fils de ce ti'avail d'araignée où se prend fatalement la mouche si fine soit-elle qui le laisse édifier. Enfin, un jour, un peu lasse, un peu nerveuse, un peu troublée comme la mouche qui instinctivement devine, sent autour d'elle le lacis des

fils invisiblement tendus, Odette permet un premier tête-à-tèle chez elle, sous le prétexte innocent d'une visite amicale e^ dehors de son jour,

Stany, entrant, à Odetle qui semble revenir de lointaines réflexions. — A quoi pensiez vous?

Odette. — Ne faites donc jamais celle question à une fennmc. Ne;if fois sur dix, elle ne peut pas vous répoudre la vérité.

Stany. — Ce qui signifie que notamment celte fois, vous êtes dans ce cas... Et si je devinais?

Odette. — Allez!

Stany. — Voici. Vous pensiez qu'on est infiniment seule dans la vie quand on ne peut pas songer tout haut, , se confier, se déshabiller l'àme comme le corps, avec un être à qui on est heueux de livrer ces deux nudités?

Odette. — Peut-être.

Staîny. — Vous pensiez aussi que si jamais parelle communion peut se réaliser, cela doit être un tel bouleversement de joie, que plus rien ne subsiste au monde de ce qui, jusque-là, a intéressé ou de ce qu'on a subi ou respecté?

Odette, énervée. — Peut-être encore. Mais qui vous a permis de pénétrer aussi indiscrètement en moi, de surprendre ma pensée?.... Je ne veux pas!

Stany, très doucement. — Pardon, si je l'ai fait!... Il m'avait semblé que vous n'étiez pas heureuse, obligée de concentrer en vous le secret (Icj idées, il 'S aspii niions, d'un idéal qu'un...

autre ne savait pas apprécier; et il m'avait paru que peut-être mieux que quiconque {Jouant la mélancolie), ayant déjà été assez meurtri par la vie, étant surtout un ami éprouvant pour vous une si pleine sympathie affectueuse, je pourrais... je saurais. ..je saurais, moi, vous entendre.

Odette, touchée. — Ah! oui, j'aurais besoin qu'on m'entende!... qu'on me comprenne!

Stany, appuyant. — Vous ne l'avez jamais été.

Odette. — Est-ce qu'on peut l'être avec les mariages actuels? On sait tout de la situation sociale, de la fortune, rien de l'homme. On l'ignore, il vous ignore et ne fait même aucun effort pour vous conquérir, n'ayant qu'à exercer un droit de possession matérielle dont il se contente. Il y a des femmes aussi qui s'en contentent, soit qu'elles y trouvent un plaisir relatif, soit qu'elles se résignent, soit qu'elles s'en moquent, soit encore que, maternisées ou stérilisées, elles ne devinent pas qu'il peut y avoir autre chose.

Stany. — Et il y a autre chose. Vous l'avez senti à ce que tout vous paraissait insipide, banal dans l'existence quotidienne jusqu'ici acceptée; vous l'avez compris encore par la révélation de cette force mystérieuse qui s'appelle la puissance de vivre! Je vous dis cela l'ayant éprouvé moimême, depuis que j'ai analysé... depuis que j'ai été irrésistiblement attiré à savoir pourquoi

VOUS souffriez et à chercher le moyen d'apaiser cette souffrance.

Odette, songeuse. — Personne ne m'a encore parlé comme vous le faites. Et je voudrais vous écouter. C'est si nouveau pour moi, et si bon, d'avoir une tendresse amie, qui berce les tristesses qu'on a ou qu'on se donne. Mais n'est-ce pas la descente fleurie vers le mal?

Stany. — Le mal? Pourquoi?... Où serait-il? D'abord, il n'existe que des morales relatives, démenties à chaque minute par les attractions victorieuses de toutes règles que la bonne nature fait flamber en nous. Mais là, entre vous et moi) il s'agirait, comment dirai-je? {Il cherche en effet un mot qui ne fasse pas peur.) Il s'agirait d'une intimité d'âmes! Et ce serait délicieux de penser •ensemble sur tous les sujets. Nous avons déjà tellement cette spontanéité d'impressions pareilles, que d'un simple regard ('clKin^é, nous devinons que notre avis est le même.

Odette. — C'est vrai.

Stany. — Et dans votre histoire comme dans la mienne, que de choses également pareilles! Vous avez été élevée seule, comme moi ; habituée de très bonne heure à l'œuvre de la réflexion. Gomme vous, j'aime tout ce qui vient de la pensée ou de l'expression artistique. Nous sommes de ces sensitifs d'extrême modernité, d'une réceptivité telle que des millièmes de sensations les éprouvent : en somme, des créatures

U v:s iiiiiT (:o;:DEi de la l\:\e

d'exception qui ne peuvent être un peu heureuses que si elles se rencontrent. Nous nous sommes rencontrés, ne dites pas qu'il faille renoncer maintenant à l'infini de douceur de se retrouver, de se voir... souvent... toujours?

Odette, lentemetit. — Je devrais avoir le courage de le dire!

Stany, après un silence, nuançant la voix. — Ne sommes-nous donc pas bien, dans cette intimité qui nous enveloppe? Il ne fait plus qu'à peine jour, et il semble que la demi-obscurité nous rapproche. {Il se rapproche aussi.^ Je vous écoute vivre tout près de moi... Nos paroles ont plus de force murmurées que dites, et vos yeux me laissent mieux pénétrer en vous, bien que je les devine plus que je ne les voie!... (Il lui prend la tnain quelle défend assez peu.) Pourquoi ne pas me la donner? L'étreinte de la main n'est-elle pas comme la signature de toutes les sincérités?

Odette.- — Et la caresse de tous les mensonges!

Stany. — Le mensonge se soupçonne comme se trahit toute sonorité fausse. Avez-vous ainsi un doute quand je vous parle?

Odette. — Non. Je vous crois!... Je suis heureuse de vous croire!

Stany, plus bas, pressant. — Comme je vous aime!...

Odette, protestant. — Oh! mon ami!

Stany. — Eh bien! c'est le mot sacré.

Odette. — Pas jusque-là prononcé.

Stany. — • xMais cléj;i, entre nous... Répétez-le? Odette. — Je l'ai écoulé... c'est presque l'avoir redit.

Quinze mois aprôs, chez Staiiy.

Jassin — OÙ en es-tu de ta rupture avec Mme Marzy?

Stany, slupéfail. — Qui vous a raconté que je cherchais?...

Jassin. — Pas besoin de raconter. Je te vois et je l'observe, ça suffit. Seulement, je ne m'explique pas. Odette est une femme d'un charme rare; elle doit réaliser le type de la maîtresse xquise, elle l'aime infiniment; alors?...

Stany. — Alors, c'est extrêmement fatigant d'être l'amant d'une femme précédemment incomprise.

Jassin. — Ah! oui, je sais : il faut parler un ';ingage spécial, ciseler ses phrases, être toujours a lialeine de psychologie, se maintenir à hauteur de l'idéal qu'on représente?... et dame! en amour, se maintenir à hauteur d'un idéal, c'est le tour de force. Donc, tu en as assez. Alors, qu'est-ce que tu as imaginé?

Stany. —r- J'ai imaginé de me montrer, comme le mari, un homme de force et de sport.

Jassin. — Et elle a trouvé cela délicieux? Naturellement. Chez l'homme qu'elle aime, une femme trouve charmant tout ce qui l'horri-

m LES SEPT CORDES DE LA LYRE

pile chez celui qu'elle n'aime pas. Axiome !

Stany. — Que faire en pareil cas, d'après vous?

Jassin, malicieux. — Laisser le temps agir.

Stany. — Vous en avez de bonnes!... Elle m'adore... Ça peut durer l'éternité!

Jassin. — Mais non, un sentiment humain ne dure jamais l'éternité. Tout s'use, surtout l'amour. Maintenant, situ es pressé, tâche d'installer auprès d'Odette un ami qui soit ou paraisse ton antipode et lui chante un air absolument l'inverse du tien. Si cela prend, elle se persuadera que tu ne l'as pas vraiment connue, et que ton ami est le premier homme qui l'ait enfin comprise. Second axiome : une femme incomprise ne se guérit jamais de l'être, et le reste toute sa vie.

Stany. — Seulement, à chaque expérience, elle croit tenir la vérité?

Jassin, — Mon petit, ne lui jetons pas la pierre. Avec ça qu'avec chaque femme nouvelle, nous ne lui disons pas et nous ne nous disons pas, très sincèrement : c'est la première fois que j'aime de tout mon être!

Stany. — Conviction d'emballement, c'est délicieux. '

Jassin. — D'accord. Seulement, tu vois ce qu'il reste lorsque après décès on fait l'autopsie de ses illusions!

L'église de la Madeleine, un jour où la chaire est occupée par un des plus courus de nos piédicateurs en vogue. Il s'agit de conférences, plutôt que (le sermons, sur « l'impossibilité du honlieur par l'idéal humain », et le sujet traité celte fois est le danger « des liaisons sensibles », sujet dont l'annonce a rempli l'immense nef du temple catholique de tout ce que les premiers couturiers et modistes de Paris ont créé de plus exquis en toilettes et en chapeaux pour recueillements demi-pieux et contritions élégantes. Dans l'ombre poihtillée d'or par les lumières du mailre-autel, plane un silence aux légers bruissements de foule parfumée, où passent les sonorités de l'eloquenoe sacrée, caressantes ou terribles, accusatriies ou apaisées. Enfin, la phrase finale du tradiiionnel espoir vers les résolutions définitives, interrompt le bercement des périodes. C'est tout. Une courte prière dans un joli agenouillement faisant valoir la cambrure de la taille, et c'est un envoiement, vers la sortie, de consciences légères sous des jupes soyeuses. Stany, qui avait assisté au sermon tout près de Bernardine de Callonet, la rejoint près des portes, pour que leurs doigts se renconirent, humectés d'eau bénite. Ils s'écartent une minute dans un coin d'ombre.

Bernardine, convaincue, — Il a été admirable, n'est-ce pas?

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